L'Inquisition par Denis Salas                                                         


Voir encyclopédieNotre mémoire du monde de l'Inquisition semble véhiculer inlassablement un imaginaire qu'auraient dessiné Velázquez et Goya. On y voit un jeu d'ombre et de lumière où alternent des scènes de torture que président des moines encapuchonnés et des bûchers surplombés par des croix. On songe au spectacle des autodafés dominé par le spectre de Torquemada évoqué dans le « Don Carlos » de Verdi ou, plus près de nous, par le roman d'Umberto Eco « le Nom de la rose ». Au-delà de l'Espagne austère du 15e siècle, on se souvient aussi des massacres commis au nom de la foi par les conquistadores sur les populations indiennes. Est-ce bien cela, l'Inquisition ? Sans doute le fanatisme et la cruauté dominent-ils le monde des tribunaux de la foi. Mais il faut y voir plus qu'un florilège d'horreurs. Rempart d'une Eglise assiégée par ses ennemis, cette institution, une fois attachée à la figure de l'Etat, connaît de multiples métamorphoses et se perpétue jusqu'à nos jours.
L'Inquisition est d'abord un tribunal d'exception placé sous l'autorité directe de la papauté. Créé au milieu du 13e siècle, il est destiné à lutter contre l'hérésie cathare du Languedoc, qu'une vingtaine d'années de lutte contre les albigeois avaient réduite à une clandestinité active. Rome décide alors de prendre en main la chasse aux hérétiques, de lancer une véritable croisade à l'intérieur de la chrétienté avec la ferme intention de ne pas en laisser l'initiative aux seigneurs ou aux monarques. Il lui fallait forger une arme apte à combattre cette résistance sourde des communautés qui permette, dans le même mouvement, de briser impitoyablement l'hérésie, mais aussi de susciter des conversions. Confiée aux moines dominicains, l'Inquisition est un tribunal formé de juges permanents ayant une vaste compétence territoriale et totalement indépendants des évêques. Les princes doivent simplement exécuter ses décisions. Le but est religieux et non politique. Les moyens ne sont pas guerriers mais procéduraux. Face à la clandestinité de l'hérésie, il faut susciter d'office la délation même en l'absence d'accusateur et interroger des suspects en vue de les confondre. A ce stade, l'Inquisition veut diligenter des missionnaires de la répression et de la prédication afin de punir les hérétiques, mais aussi de les ramener dans le giron de l'Eglise.

Une police politique

Très vite l'Inquisition sévit partout en Europe ­ en France, en Catalogne et en Italie ­, contre l'hérésie cathare, et aussi contre les bégards et les spirituels, mouvements dissidents prêchant la pauvreté absolue et volontaire. Plus tard encore, ce seront les vaudois, les pseudo-apôtres, les Frères du Libre-Esprit, convaincus d'être en communication directe avec le Saint-Esprit sans l'intermédiaire du clergé... Même si elle n'a pu venir à bout de l'hérésie vaudoise, l'efficacité de ces tribunaux est bien réelle : la papauté qui s'installe à Avignon au début du 14e siècle a vaincu nombre de dissidences, a contribué à effacer le catharisme. La violence fut-elle aussi sanguinaire qu'on l'a dit ? Il faut nuancer ce tableau. Ainsi, l'historien Jean-Pierre Dedieu note que, durant la seconde moitié du 13e siècle, l'Inquisition de Toulouse n'a prononcé que 1 % de condamnations à mort et 15 % de peines de prison perpétuelle.
A partir du 14e siècle, une première inflexion se produit. Ayant extirpé les grandes hérésies, l'Inquisition va s'attaquer à d'autres déviances plus sociales et politiques, telles la sorcellerie et la magie populaire. A la demande du roi de France, elle enquête sur l'ordre des Templiers, puis s'en prend aux juifs apostats. Les tribunaux de l'Inquisition sont alors proches d'une police politique. Ils se font directement l'instrument des pouvoirs temporels, ainsi que le montre le procès de Jeanne d'Arc, qui permet de la faire condamner comme relapse dès lors qu'elle est revenue sur l'aveu de ses fautes.
Que gagne le pouvoir royal dans cette annexion de l'Inquisition ? A une époque où la notion de police est peu développée, il y trouve une procédure criminelle adaptée à la répression des cultures minoritaires et au mur de silence qu'elles dressent autour d'elles. Fondée sur la délation anonyme et l'audition de témoins à huis clos, elle crée un climat de méfiance et de désagrégation des communautés les plus unies en faisant de chacun l'ennemi potentiel de l'autre. D'autant qu'aucun retrait de plainte ne peut être négocié (à l'inverse des procédures séculières) avec les victimes dès lors que la machine est lancée.
L'aveu assure rétroactivement l'efficacité de tout le système, car il signe l'adhésion du coupable à la vérité de ses juges. L'immolation rituelle du coupable ­ ou plus fréquemment les scènes publiques de flagellation et de pénitence ­ permet à la collectivité des croyants de retrouver avec éclat sa cohésion. Mais là encore il faut nuancer la présentation d'un mal radical qui s'attache au système de l'Inquisition : le parlement de Paris a su s'opposer aux procès en sorcellerie en cassant les sentences au motif que le sabbat n'était qu'un mythe et en condamnant lourdement les dénonciateurs. Comme pédagogie de la peur, c'est bien souvent l'enfermement ­ qu'il s'agisse du « mur étroit » (le cachot) ou du « mur large » (un régime libéral avec autorisation de sortie) ­ que les inquisiteurs préférèrent à la torture ou au bûcher.

Les ennemis de l'intérieur

Entre les mains des Rois catholiques, l'Inquisition espagnole du 15e siècle va radicaliser l'annexion du religieux par le politique. On retrouve la chasse aux dissidences religieuses que sont les marranos et les conversos (juifs convertis), avec une différence majeure : le prince nomme les inquisiteurs ­ dont le fameux Torquemada ­ et met en place une inquisition d'Etat. Tous les procès ont lieu en Espagne sans que Rome puisse faire appel. L'Inquisition s'attaque aux moriscos (musulmans convertis), codifie l'usage de la question et institue l'autodafé, grande procession où les pénitents défilent devant les autorités de la ville afin d'abjurer leurs erreurs et de proclamer leur réconciliation au sein de l'Eglise. Tous sont ennemis de l'intérieur et minent par une pratique religieuse clandestine la foi catholique qui les accueille. Une répression de trois siècles envahit l'Espagne (et ses territoires) qui n'a, malgré la terreur qui l'entoure, ni ramené dans l'Eglise les convertis ni entravé le développement de la « contagion luthérienne ».
A la fin du siècle des Lumières, les tribunaux de l'Inquisition ont disparu dans la plupart des pays d'Europe. Néanmoins, tous les pays latins à Etat fort puisent dans l'Inquisition pour élaborer la procédure criminelle dont ils ont besoin. Peu à peu, les pouvoirs séculiers l'intègrent dans leur droit tout en endossant la fonction de défense de la foi catholique, comme les parlements français qui ont condamné les protestants par centaines. La postérité de la grande ordonnance de procédure criminelle de 1670 en est la démonstration la plus nette. Colbert voulait inscrire le système inquisitoire dans la procédure criminelle afin d'éradiquer les anciennes formes de justice. Il s'agit, pour lui, de doter l'Etat d'un instrument de lutte contre toute les déviances en un temps où ce mot avait une acception très large en l'absence de code pénal.
Le procès criminel devient une information écrite, œuvre d'un seul homme ­ juge, enquêteur et agent de la poursuite ­, d'où toute défense est exclue. La trame inquisitoire est sous-jacente : au lieu d'un procès oral où chaque partie peut défendre des arguments devant un juge neutre, on y retrouve la dénonciation anonyme qui déclenche l'enquête. L'accusé n'a aucune connaissance du dossier, ni aide d'un avocat, sauf au moment du jugement quand il comparaît à l'audience. La Constituante voulut certes rompre avec cet héritage en confiant à des juges élus un pouvoir de décision au terme d'un véritable débat contradictoire et public. Mais dès le Consulat est rétabli le système inquisitoire, dominé jusqu'à nos jours par les deux figures du ministère public et du juge d'instruction. Des pans entiers de la grande ordonnance de Colbert sont repris à cette occasion. .

Les procès de Moscou

Le procès pénal est scindé en deux : d'un côté, l'instruction, une procédure secrète, écrite, orientée par l'accusation ; de l'autre, une audience publique (la cour d'assises au criminel), jugée par un jury et gouvernée par l'intime conviction. L'accusation a, pour établir son dossier, des prérogatives de puissance publique sans commune mesure avec les droits de la défense. Ce n'est que très tard ­ en 1897 ­ que l'avocat pourra défendre son client au stade de l'instruction et aura accès au dossier. Il faudra attendre une loi de 1993 pour qu'il intervienne au cours de la garde à vue, à partir de la vingtième heure. Aujourd'hui encore, au moment de la remise du rapport Delmas-Marty (1990), qui proposait de retirer au juge d'instruction le pouvoir d'incarcération, n'a-t-on pas objecté qu'on allait « désarmer » l'Etat ?
Les régimes communistes ont spectaculairement emprunté au modèle inquisitoire. Il suffit de songer aux procès de Moscou ou de Prague de la période stalinienne. On y retrouve la confusion des pouvoirs au profit du juge, qui cumule l'enquête policière, la mise en accusation et le jugement. Seule compte la légitimité politique de l'action, menée au mépris de tout droit individuel. Mais, surtout, l'omniprésence de l'aveu d'une victime exemplaire ainsi que sa réitération publique font directement référence à l'Inquisition. Dans les procès politiques ­ constants en Union soviétique de 1965 à 1985 ­, l'accusé est toujours un dissident qui entre en conflit ouvert avec la ligne du Parti pour avoir eu des opinions personnelles (procès Brodsky en 1964 ; procès Siniavski-Daniel en 1966 ; procès Stern en 1974).
L'enjeu du débat n'est plus une confrontation entre des arguments mais un rituel de désignation d'une victime exemplaire : même organe chargé de l'instruction et de l'accusation, même victime désignée comme l'ennemi intérieur, même recherche de l'aveu public de la faute. La procédure préparatoire a pour but d'établir des aveux, agencés lors d'une longue collaboration avec le juge d'instruction afin de s'assurer qu'il n'y aura pas de rétractation. L'audience repose sur l'aptitude de l'accusé à redire publiquement le texte de la déposition minutieusement mis au point. Le procès tout entier a pour but de produire une victime consentante qui, par son sacrifice, adhère à la violence unanime qui la condamne. L'accusation ne cherche pas à emporter la conviction d'un juge, mais vise à souligner la différence irréductible d'un coupable désigné comme l'ennemi objectif de l'histoire, de la foi, de l'espèce ou du prolétariat. On retrouve ici les métaphores de l'infamie qui rendent visible dans la parole et sur le corps de l'accusé la toute-puissance de l'Etat.

Un procureur très spécial

Dans nos démocraties, l'inquisition ­ au sens de cérémonie de l'accusation ­ est un modèle qui se déploie à des époques et dans des cultures différentes. Ainsi, au temps du maccarthysme, les Etats-Unis ont connu une chasse aux sorcières qui rappelle singulièrement le climat de l'Inquisition : une succession de commissions parlementaires jouant les rôles de procureurs et de juges ont inculpé, accusé, jugé des individus accusés de communisme. Mais il est probable que la figure la plus troublante de ce point de vue est celle de Kenneth Starr, procureur spécial, qui a enquêté plusieurs années sur le président Clinton. Issu d'une loi qui instaura après l'affaire du Watergate un procureur indépendant de l'exécutif, il est muni de moyens illimités : ses ressources représentent 10 % du budget des affaires criminelles du ministère de la Justice.
De plus, Starr est tout sauf un homme neutre. Son soutien à Ronald Reagan fut notoire. Il n'a caché ni sa sympathie pour les milieux républicains, ni sa qualité de membre de plusieurs fondations qui financent des campagnes hostiles à Bill Clinton. Après l'avoir poursuivi pendant plusieurs années dans les affaires Whitewater puis Paula Jones, il sera récompensé au moment de l'affaire Lewinsky puisqu'il obtient enfin la mise en accusation du président pour parjure. Héritier lointain des doctrines de l'Inquisition, pour lui aussi seule compte la vérité : « Les avocats, dit-il, ont pour devoir de ne pas utiliser leur talent à entraver la recherche de la vérité. »
Le procureur spécial serait-il, comme on l'a dit, une greffe d'un système inquisitoire dans une culture juridique qui l'ignore et privilégie, au moins en principe, l'égalité des armes (due process of law) entre l'accusation et la défense ? Il est vrai que, dans un système où la preuve est orale, les enjeux du débat judiciaire se concentrent sur le témoignage sous serment des témoins. L'accusé peut refuser de témoigner en invoquant le cinquième amendement. Mais, s'il accepte de parler, il doit le faire sous serment et s'expose à une auto-incrimination. On retrouve là une trace du système inquisitoire, où l'aveu sous serment (confessio), s'il n'est plus respecté, induit une autre infraction (parjure) en cas de rétractation. Clinton ment, c'est certain. Il assume la part morale et religieuse de sa faute en rencontrant une fois par semaine une « équipe spirituelle » avec laquelle il prie, parle de ses tentations et relit les Ecritures.
Mais ce parjure met-il en dan- ger la nation américaine au point de le juger « impeched » ? La confusion entre la pénitence et la peine, la norme morale et le droit politique est totale. Dilaté à l'extrême par une tempête médiatique sans précédent, l'activisme puritain du procureur est toujours en excès, comparé à un illégalisme sans rapport avec une sanction politique comme la destitution d'un président de la République. Le mensonge est moralement répréhensible autant que juridiquement fautif. Mais en rabattant ces registres l'un sur l'autre, le lynchage médiatique au parfum de scandale a gonflé artificiellement ce mensonge, au point de lui donner une portée politique sans commune mesure avec la faute morale initiale. L'acquittement final, qui a valeur de retour à la réalité, met à nu rétrospectivement la basse manoeuvre politique destinée à affaiblir le président ainsi que son parti. A ce stade, l'accusation est l'indice d'une intolérance morale ­ dont Kenneth Starr est le porte-parole zélé ­ qui n'excède l'illégalisme juridique que pour mieux servir des fins politiques. Bill Clinton est sans doute une victime tardive du maccarthysme mais tout autant d'un système forgé il y a plus de huit siècles pour prendre les hommes au piège de leurs propres paroles.

Denis Salas magistrat, est maître de conférence à l'École nationale de la Magistrature et secrétaire général de l'Association française pour l'Histoire de la Justice. Derniers ouvrages parus : « Justice et psychiatrie : normes, responsabilité, éthique » (collectif ; Erès, 1997) ; « le Tiers Pouvoir : vers une autre justice » (Hachette, 1998).


Nouvel Observateur - HORS-SERIE n° 40
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Lire une apologie de l'inquisition écrite par Joseph de Maistre en 1815

" Lettres à un gentilhomme russe sur l'inquisition espagnole"     (format pdf)