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Voici une note qu'a adressée Bernard Poignant,
député européen (PS), à ses amis politiques à propos de la
candidature de la Turquie à l'Union européenne.
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6 janvier 2003
Le débat sur l'adhésion de
la Turquie à l'Union européenne a ouvert celui sur ses frontières.
Où doit s'arrêter cette Union ? A-t-elle des limites géographiques ?
L'Union européenne a-t-elle vocation à fédérer tous les Etats du
continent européen ? Les Etats Unis d'Amérique n'ont jamais prétendu
fédérer le continent américain tout entier. Ils ont su se donner des
limites donc s'arrêter. Sommes-nous capables d'en faire autant ? Ou
alors l'Union européenne serait-elle la nouvelle forme de
l'expansion européenne après celle des Grandes Découvertes et celle
de la colonisation ? Tant que le Mur de Berlin était debout, c'est
lui qui fixait la frontière. Nos concitoyens savaient la dessiner.
C'était la frontière de la liberté, la plus commode à tracer sur la
carte.
En réalité, et sans le dire, le Sommet de Copenhague
des 12 et 13 décembre 2002 a dessiné les frontières de l'Union. Il
suffit de colorier les pays qu'il cite avec des couleurs différentes
selon l'avenir qu'il leur destine et vous aurez la carte future de
l'Union européenne.
Tout se trouve dans le paragraphe
«l'Union élargie et ses voisins». Ainsi, le Sommet
réaffirme «la perspective européenne des pays des Balkans
occidentaux inscrits dans le processus de stabilisation et
d'association». En clair : la Croatie, l'Albanie, la Bosnie, la
Macédoine, la Fédération yougoslave avec la Serbie, la Voïvodie et
le Kosovo pourront demain devenir des pays membres à part entière.
Il y faudra du temps, de la stabilité, de la démocratie mais c'est
inscrit dans le cours de l'Histoire. Plus que des voisins, ce sont
des cousins.
Au-delà, «l'élargissement resserrera les
relations avec la Russie et l'Union européenne…, souhaite également
accroître ses relations avec l'Ukraine, la Moldova, la Belarus et
les pays du Sud de la Méditerranée…» En clair, il n'y a pas
d'adhésion à la clé mais des partenariats privilégiés et peut être
des Traités d'étroite association à concevoir et à signer.
On s'attendrait à voir figurer la Turquie parmi ces voisins.
Mais elle a un traitement particulier puisque acceptée comme pays
candidat en décembre 1999 (Sommet d'Helsinki) après avoir été
reconnue «vocation européenne» en 1963.
Mille neuf
cent soixante trois : tout part de là et il faut s'arrêter un
instant sur cette date.
Cette année-là, il n'est pas
question d'imaginer une «vocation européenne» à un pays du
Maghreb : le Maroc a vu son indépendance reconnue depuis le 2 mars
1956, la Tunisie le 20 mars de la même année, l'Algérie le 19 mars
1962 après huit ans de guerre, un million de rapatriés rejoignant la
rive Nord de la Méditerranée.
Il n'est pas non plus
envisageable de donner une «vocation européenne» à tout
pays soit partie prenante de l'URSS soit évoluant dans son orbite ou
plutôt sous sa botte.
La Turquie n'est dans aucun de ces cas
de figure: ni décolonisation, ni domination étrangère. Par contre,
sa position géographique est stratégique dans la guerre froide. Elle
est au flanc Sud de l'URSS. Elle contrôle un des accès aux mers
chaudes de l'ancienne Russie : la sortie de la Mer Noire par le
Bosphore et les Dardanelles. Sa position est décisive au lendemain
de la crise des fusées de Cuba d'octobre 1962. Les Américains
viennent de découvrir l'installation dans cette île de fusées
offensives russes à moyenne portée dirigées vers leur territoire. A
l'Ouest, ils ont l'Allemagne ; au Sud il leur faut la Turquie.
Reconnaître à celle-ci une «vocation européenne» est une
façon de l'arrimer au camp occidental.
1963 est aussi
l'année où la France, par la voix du Général de Gaulle oppose son
veto, au mois de janvier, à la demande d'adhésion du Royaume Uni.
L'Europe ne comprend que six pays, très éloignés de la Turquie. Par
la route, il faut traverser la Yougoslavie communiste pour la
rejoindre. Qui peut imaginer que la construction européenne est une
préoccupation dans toute cette affaire ?
L'insistance des
Etats Unis auprès des chefs d'Etat et de gouvernement réunis à
Copenhague pour qu'ils donnent un rendez-vous à la Turquie pour
commencer les négociations d'adhésion relèvent du même ordre
d'idées, quarante ans après. Cette fois, la Turquie est au flanc
ouest de l'Irak, un des pays de «l'axe du Mal» depuis 1990.
Elle a la même nécessité pour les Etats Unis. Ceux-ci ont besoin de
ses ports et aéroports pour préparer sa guerre préventive. L'Europe
doit donc faire une autre avance: après la vocation reconnue en
1963, la candidature acceptée en 1999, la date proposée en 2002 pour
un rendez vous en 2004. Il ne faut pas chercher là-dedans un intérêt
quelconque pour l'Union européenne, son intégration, son modèle
politique et social, ses capacités de diplomatie et de défense
communes.
Ajoutons à cela la proximité de ce pays avec
l'éponge pétrolière du monde : fin 2001, les réserves de pétrole
prouvées étaient de 908 milliards de barils dont 685,5 pour le seul
Proche Orient soit 75,5% du total. Le monde entier voudra puiser
dans cette immense nappe, la Chine en premier lieu. La Turquie a
donc besoin des yeux doux de l'Europe qui à son tour plie devant les
yeux noirs de l'Amérique.
En tous cas, c'est fait. L'Union
européenne a donné sa parole et c'est vrai qu'il n'est jamais bon de
blesser un pays, d'humilier un peuple et de rejeter une population.
Si les critères politiques et démocratiques sont remplis, une date
sera donnée. Je considère que l'Union a eu tort de donner cette
parole. Aujourd'hui, il faut donc faire avec! Cela n'interdit pas de
passer en revue quelques arguments et commentaires. Et cette
histoire n'est pas encore finie.
La Turquie n'appartient pas
au continent européen : 97% de son territoire est en Asie, c'est la
péninsule anatolienne ; 3% est en Europe, c'est la Thrace orientale.
90% de la population vit dans la partie asiatique ; 10% dans la
partie européenne. Ce sont des faits. L'ex-Empire ottoman a gardé
cette partie européenne à la suite de la victoire des Turcs sur les
Grecs pendant la guerre d'août 1921 à octobre 1922. C'est le Traité
de Lausanne (24 juillet 1923) qui donna définitivement la Thrace
orientale à la Turquie avec les deux villes d'Andrinople (Edirne
aujourd'hui) et de Constantinople (Istanbul aujourd'hui).
Où
s'arrête le continent européen ? Le plus simple est de regarder les
manuels de géographie utilisés par les élèves des classes
élémentaires: CE2 Hachette ou CM1 Hatier. Les contours sont clairs:
l'Europe s'arrête aux détroits de Gibraltar pour le Sud, du Bosphore
et des Dardanelles pour le Sud Est et va jusqu'à l'Oural à l'Ouest.
On peut vouloir une référence plus quotidienne : elle est donnée
tous les jours en page «Aujourd'hui», rubrique
«Météorologie» du journal Le Monde. A côté des
cartes qui annoncent les prévisions figurent, classées en quatre
continents, les villes et leurs températures minimales et maximales
: Istanbul y figure sous le chapeau «Europe» avec Kiev,
Moscou et Saint-Pétersbourg. C'est donc la même carte. Voilà pour la
géographie lue et enseignée.
Si tout pays qui a un bout de
son territoire sur le continent européen peut demain appartenir à
l'Union européenne, il vaudrait mieux l'écrire noir sur blanc. Dans
ce cas, l'Union a vocation à se calquer sur le Conseil de l'Europe.
Celui-ci se rapproche en effet de cette géographie. Il est né en
1949 avant le Traité CECA (1951) ou celui du Marché Commun (1957).
Dans cette hypothèse, il faut s'attendre à d'autres adhésions,
jusqu'à la Géorgie, l'Arménie et l'Azerbaïdjan, au total 44 Etats
membres dont la Russie.
L'Arménie est évidemment un cas
particulier. Dans une résolution en date du 18 juin 1987, le
Parlement européen a qualifié de «génocide» le massacre des
Arméniens en 1915, suivant en cela la sous commission des droits de
l'Homme de l'ONU en 1985. La France est allée plus loin : Jacques
Chirac a promulgué le 29 janvier 2001 la loi relative à la
reconnaissance du génocide arménien de 1915. Comment pourra-t-elle
accepter l'adhésion de la Turquie sans que celle-ci ait procédé à la
même reconnaissance? On n'imagine mal l'Allemagne refusant de
reconnaître le génocide juif et demandant dans le même temps son
adhésion à l'Union européenne.
A moins que les futurs
contours de l'Union européenne soient ceux de l'OTAN. Récemment, on
a peu mis en avant, cet élargissement de l'OTAN, conjoint du notre.
A l'exception de Chypre, les 11 autres pays qui doivent nous
rejoindre d'ici 2007 ont déjà intégré l'OTAN. Macédoine et Albanie
sont candidats. La carte de l'Union européenne finira par épouser la
carte de l'OTAN. Et le tour est joué : la prospérité par l'Union
européenne ; la sécurité par les Etats Unis d'Amérique. C'est la
vraie volonté de beaucoup de pays du Royaume uni à la Bulgarie.
Il se ferait en Europe ce que Georges Bush a prévu pour son
continent : la création avant 2005 d'une zone de libre échange de
toutes les Amériques. C'est pour cela qu'il a reçu Lula, le nouveau
Président du Brésil dès la mi-décembre. Il voulait vérifier qu'il ne
contrarierait pas son projet. De l'autre côté de l'Atlantique, la
mise en place d'une zone de libre échange eurasienne lui
conviendrait.
A ce point de la démonstration, n'oublions pas
de jeter un regard sur les nouvelles frontières de l'Union en cas
d'adhésion de la Turquie. Elles toucheraient cinq pays : la Géorgie,
l'Arménie, la Syrie, l'Irak et l'Iran. J'imagine la rédaction du
même paragraphe qu'à Copenhague intitulé «l'Union élargie et ses
voisins». Quels voisins ! Je sais qu'on ne les choisit pas mais
on n'est pas obligé de se précipiter au pas de leur porte.
Evidemment, il y a la question religieuse ! Elle va tout
embrouiller. La Turquie est un pays laïc et les Turcs sont une
population musulmane. La laïcité est garantie par une armée qui n'a
pas la réputation d'être attachée au fonctionnement démocratique.
L'islam est évoqué par ceux qui veulent plus de liberté contre un
régime trop militaire. Que choisir ? La laïcité et ses tortionnaires
ou l'Islam et ses intégristes. Il y a 10 ans, la France a approuvé
l'interruption d'un processus électoral en Algérie pour contrecarrer
une victoire des islamistes : la facture se compte par milliers de
morts. Il y a 25 ans et moins, elle a soutenu l'Irak de Saddam
Hussein parce que le parti Baas était un parti laïc : la facture se
compte par centaines de milliers de morts pas tous dus aux
américains.
L'islam trouvera de lui-même le chemin de sa
laïcité ! Il faut faire confiance aux Musulmans pour établir leurs
formes de tolérance religieuse. Autrefois, l'esprit missionnaire
consistait à apporter «notre Dieu» aux Infidèles ; nous
n'avons pas à nous en vanter. Au 21ème siècle, nous n'avons pas à
inventer un nouvel esprit missionnaire pour leur apporter notre
laïcité. Si un des objectifs politiques de l'Union est de bâtir un
pont avec le monde musulman, pourquoi avoir refusé la perspective de
l'adhésion du Maroc en 1987 ?.
Pour ce pays, il a été dit à
l'époque qu'il n'appartenait pas au continent européen. Mais ce
critère ne figure pas dans la liste arrêtée à Copenhague en 1993. Si
la géographie ne compte pas, si la religion n'intervient pas, si les
seules «valeurs» doivent nous réunir, il n'y a aucune
raison valable pour écarter le pays du Maghreb séparé de nous par
l'étroit détroit de Gibraltar.
C'est vrai que l'Union
européenne n'a pas à être un «club chrétien», ni juif, ni
païen, ni musulman. Pour nous, Français, il lui suffit d'être un
club laïc, à notre façon qui n'est pas celle de l'Irlande, de
l'Espagne, de la Suède, encore moins de la Pologne demain. Les
musulmans comme les autres sont les bienvenus. Ils sont présents
dans beaucoup de villes. Ils ont tant marqué l'Andalousie. Demain,
ceux de Bosnie et d'Albanie rejoindront l'Union comme vient de le
dire le sommet de Copenhague.
Il faut savoir fixer les
limites de l'Union européenne. Si c'est une géographie, il faut
englober tout le continent, de la Russie à l'Azerbaïdjan. Si c'est
un marché, le continent ne suffit pas : plus on est de clients mieux
c'est. Si c'est une politique, donc un projet, il faut des limites
raisonnables, un nombre d'habitants qui n'atteigne pas demain les
700 millions ; il ne faut pas chercher à embrasser la planète toute
entière. La France est présente sur le continent américain, de Saint
Pierre et Miquelon à la Guyane en passant par les Antilles, ce n'est
pas pour cela qu'elle est américaine et qu'elle demande à participer
à l'ALENA. L'Espagne est présente en Afrique par Ceuta et Melilla.
Ce n'est pas pour autant qu'elle participe à l'OUA.
Pour
conclure, méfiance : les plus ardents avocats de l'adhésion de la
Turquie sont de drôles de compagnons pour ceux qui croient à un
modèle européen : les Etats Unis d'Amérique, les conservateurs
britanniques, les partisans de Berlusconi. Cela me rappelle un
propos de Clemenceau à la Chambre des députés avant 1914: «Si
j'ai un doute, je regarde ce que disent les militaires et les curés,
normalement j'ai un point de vue contraire».
L'hypocrisie n'est pas non plus à exclure. L'adhésion de la
Turquie se fera à l'unanimité. Il faudra, outre l'avis conforme du
Parlement européen, la ratification de chaque Etat membre soit 27 au
moins, par référendum populaire ou vote parlementaire. Il s'en
trouvera bien un pour dire non, à la grande désolation des 26 autres
! Gageons que personne ne demandera de revoter comme pour le
Danemark et le Traité de Maastricht en 1992 ou l'Irlande et le
Traité de Nice en 2002.
Machiavel veille !
Bernard
Poignant, député européen |
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