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La mise en circulation des
pièces et des billets en euros, le 1er janvier 2002, a suscité un
engouement de la population dans les 12 pays concernés de l'Union
européenne.
Cet enthousiasme a été largement partagé, y
compris par ceux, nombreux, qui avaient rejeté le traité de
Maastricht du 10 décembre 1991.
S'agit-il d'une conversion
tardive de l'opinion à la «construction
européenne»?
Le véritable passage à la
monnaie unique remonte à 3 ans, lorsque furent fixées
les parités des monnaies nationales des onze premiers pays de
l'«Euroland». Ce passage a été accueilli dans la plus
parfaite indifférence par l'opinion publique.
L'actuelle mise
en circulation des pièces et des billets (à peine 1% de la masse
monétaire en circulation, le reste étant constitué
de monnaie
scripturale) n'a de valeur que symbolique.
Mais c'est ce
symbole palpable et concret qui réunit les citoyens et non le grand
chambardement des Bourses et des comptes d'entreprise d'il y a trois
ans.
Faut-il s'en étonner? Aurait-on oublié la portée des
symboles? En 1940, c'est avec des mots que Churchill a
retourné l'opinion anglaise contre Hitler et c'est aussi par des
mots que de
Gaulle a rendu aux François foi en leur
destin.
Aujourd'hui, derrière l'enthousiasme unanime pour un
symbole sans véritable signification économique, se profile, plus
prégnante que jamais, l'opposition entre deux conceptions de la
construction européenne, celle de la «table rase» et celle
de la continuité historique.
Aléas de la table
rase
A Bruxelles,
Strasbourg et dans les bureaux capitonnés des capitales perdure
depuis les années 1980 l'objectif de la table rase.
On veut
bâtir une nouvelle entité en gommant dans toute la mesure du
possible les différences de langues, de traditions et de mœurs.
L'objectif est un Grand Marché Unique, uniforme, fluide et
lisse, un État sans références géographiques ou historiques, à
l'image de l'ex-URSS, qui s'étendrait de l'océan Atlantique aux
montagnes du Kurdistan, en Turquie.
Les tenants de la table
rase parlent exclusivement en chiffres. C'est en chiffres et en
pourcentages qu'ils traduisent leur objectif: déficits publics,
dettes nationales, inflation,...
Leurs déconvenues
s'inscrivent d'ores et déjà dans les pages économiques de nos
journaux.
La Commission européenne avait promis monts et
merveilles avec l'ouverture du Marché Unique le 1er janvier 1993; ce
fut la première année de récession depuis la seconde guerre
mondiale.
L'euro devait affirmer sa stabilité face au
dollar... Dans les mois qui ont suivi sa création en 1999, son cours
a plongé de 25%.
La monnaie unique allait favoriser le
rapprochement des économies européennes (taux d'inflation et de
croissance similaires). C'est le contraire qui semblerait se
produire...
Le Grand Marché allait encourager la formation de
groupes européens. Usinor (France), Arbed (Luxembourg) et Aceralia
(Espagne) viennent de se rapprocher pour former Arcelor, premier
groupe mondial dans la sidérurgie. Mais ce mariage européen reste
isolé. C'est avec l'Américain Chrysler et avec le Japonais Nissan
que Daimler-Benz (Mercedes) et Renault se sont respectivement
associés.
Confrontés à ces déconvenues, les tenants de la
table rase ont une réponse immédiate: on n'est pas allé assez loin
dans l'effacement des différences!
Un Prix Nobel suggère
ainsi d'effacer les langues européennes et de les remplacer par
l'anglo-américain en usage dans les conseils d'administration et
dans la chansonnette.
Vers l'Europe des hommes
L'accueil réservé à l'euro illustre la très forte
attente d'Europe dans l'opinion publique.
La construction de
cette Europe-là sera un acte de volonté politique qui passera par
des mots et des symboles plutôt que par des règlements abscons.
Les premiers symboles sont le drapeau, l'hymne et la
monnaie. Le drapeau, officiellement né le 8 décembre 1955, est un
symbole encore lointain, de même que l'hymne sans paroles, adapté de
l'Hymne à la joie (ou Neuvième Symphonie) de Ludwig
van Beethoven.
A leur différence, les pièces et les billets
en euros introduisent l'idée européenne dans la vie quotidienne de
chacun. Souhaitons que la prochaine génération de billets mette en
avant l'exceptionnelle fécondité de l'Europe et ses valeurs
universelles.
On peut rêver d'un billet qui porterait sur
l'une de ses faces Victor Hugo et sur l'autre Jean-Sébastien Bach
réunissant de la sorte la France et l'Allemagne dans ce qu'elles ont
de plus beau.
On peut rêver d'associer aussi Michel
Cervantès et Hans-Christian Andersen, Shakespeare et Homère,
Michel-Ange et Rembrandt, Léonard de Vinci et Nicolas Copernic,
Marie Curie et Albert Einstein, Mozart et Rubens,...
D'autres
symboles feront tout autant progresser la construction
européenne. On peut ainsi envisager qu'aux prochains Jeux Olympiques
d'été, à Pékin, en 2008, entre en lice non plus quinze ou vingt
équipes européennes mais... une seule!
Une équipe européenne
unie serait pertinente face à des sportifs chinois ou indiens
qui représentent des nations d'un milliard d'individus. Elle
créerait dans l'opinion publique un choc au moins aussi fort que
l'euro. Elle donnerait toute sa signification au drapeau étoilé et à
l'Hymne à la joie.
L'enjeu dépasse le cadre sportif:
imagine-t-on une armée et une diplomatie européennes si les citoyens
de l'Union refusent de se reconnaître dans une équipe olympique
commune?...
L'Europe a également besoin de fêtes (la
musique, en France, en a bien une!). Un comité trucmuche a proposé
le 9 mai comme jour commémoratif de l'unité européenne, en se
référant à un discours de Robert Schuman annonçant le 9 mai 1950 la
naissance de la CECA
(Communauté européenne du charbon et de l'acier). Le choix n'est pas
des plus judicieux. A l'heure de l'électronique et des
biotechnologies, le charbon et l'acier n'évoquent rien d'agréable
chez les jeunes Européens. D'autre part, le 9 mai suit la
commémoration de la capitulation allemande de 1945. Il se
situe enfin en un mois déjà très chargé en célébrations diverses, du
1er mai à l'Ascension et à la Pentecôte.
L'événement
commémoratif le plus judicieux, digne de donner lieu à un jour
chômé dans toute l'Union, serait plutôt la signature du traité de Rome,
le 25 mars 1957. Rome reste un symbole de la plus haute importance
pour tous les Européens et le mois de mars, qui inaugure le
printemps, justifie amplement d'un jour chômé pour se remettre des
tristesses de l'hiver finissant...
A long terme, c'est par la
culture que passera l'intégration des Européens - ainsi que des
immigrants issus des autres continents -.
La richesse de
notre Europe repose sur la diversité des cultures et des langues
dans une civilisation commune issue d'une Histoire de mille
ans.
Dans les décennies passées, certains voyaient à cette
diversité un obstacle à l'unité. Mais les progrès de l'informatique
et l'avènement de la Toile changent la donne.
Avec
la mise en réseau d'un grand nombre d'ordinateurs, il est
envisageable en effet de traduire n'importe quel texte dans
n'importe quelle langue, presque instantanément et de la façon la
plus correcte qui soit.
De la sorte, tous les humains
pourront converser entre eux par l'écrit (et peut-être par l'oral)
en usant des nuances de leur langue maternelle, sans besoin d'en
passer par un jargon dérivé de l'anglo-américain.
L'Union
européenne peut engager un programme de recherche et développement
dans ce sens, en y affectant des moyens à la mesure de
l'enjeu.
Souhaitons que la future Convention présidée par
Valéry Giscard d'Estaing l'engage dans cette voie.
André Larané |
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