14 février 842

Voir le jour précédentavant aprèsVoir le jour suivant
 Joyeuse, l'épée du sacre des rois de France
Ce jour-là...

 Les serments de Strasbourg

Chronologie succincte de l'empire carolingien:

Les Francs refont leur unité à Néry le 14 octobre 719

Charles Martel vainc les Arabes à Poitiers le 25 octobre 732

Pépin le Bref, fils de Charles Martel, est sacré roi des Francs le 27 juillet 754

Charles et Carloman, fils de Pépin, deviennent rois des Francs le 24 septembre 768

Le futur Charlemagne devient seul roi des Francs le 4 décembre 771

L'arrière-garde de l'armée de Charlemagne est attaquée au col de Roncevaux le 15 août 778

Charlemagne est sacré empereur à Rome le 25 décembre 800

Charlemagne meurt à Aix-la-Chapelle le 28 janvier 814, à 71 ans

Les petits-fils de Charlemagne jurent les serments de Strasbourg le 14 février 842

Louis le Germanique et Charles le Chauve se partagent la Lotharingie le 9 août 870

Eudes devient le premier roi français le 29 février 888

Conrad est élu roi d'Allemagne le 24 septembre 911

Henri 1er de Saxe roi de Germanie le 23 décembre 918

Fin de l'empire carolingien en 924, à la mort de Bérenger de Frioul

Les Hongrois battus au Lechfeld par Otton 1er, fils de Henri 1er, le 10 août 955

Otton le Grand est couronné empereur à Rome le 2 février 962

An Mil: naissance de l'Europe moderne
  

Le 14 février 842, à Strasbourg, Louis le Germanique et Charles le Chauve, s'allient contre leur frère aîné Lothaire et se prêtent serment d'assistance mutuelle.

Leur grand-père, l'empereur Charlemagne, avait réuni l'Occident sous son autorité, de l'Ebre (en Espagne) à l'Elbe (en Allemagne).

Ne croyant pas que la dignité impériale lui survivrait, il envisagea de partager ses héritages conformément à une coutume germanique.

Le 6 février 806, à Thionville, il prépara la répartition entre ses trois fils, nommés «consorts du royaume et de l'Empire».

Mais la disparition prématurée de deux d'entre eux permit au survivant, Louis 1er le Pieux (ou le Débonnaire, c'est-à-dire... le faible) de récupérer l'intégralité de l'héritage à la mort de Charlemagne, en 814.

Louis le Pieux tenta de préserver l'essentiel de l'empire.

Par un texte connu sous le nom d'Ordinatio imperii, il promit en 817 la dignité impériale et la plus grande partie de l'empire à son fils aîné Lothaire.

Mais l'empereur se remaria ensuite à Judith de Bavière et eut un nouveau fils, Charles, qu'il voulut doter à tout prix. Ses autres fils n'apprécièrent pas la remise en cause de l'engagement de 817. Ils se révoltèrent contre leur père.

En 833, lors de la rencontre dite du Champ du Mensonge, ils l'obligèrent à abdiquer mais ne tardèrent pas à se quereller et durent accepter son retour.

A la mort de Louis le Pieux, en 840, un retournement d'alliance se produit entre ses fils. Les deux cadets s'allient contre leur frère aîné Lothaire.

A Strasbourg, leur serment est repris par tous leurs soldats dans leur langue habituelle.

C'est que les habitants du «Regnum francorum» (le royaume des Francs) ont pratiquement oublié le latin et commencent à se distinguer par leurs idiomes selon qu'ils se trouvent à l'ouest ou à l'est de la Meuse.

Louis le Germanique prononce son serment en langue romane (l'ancêtre du français) pour être compris des soldats de son rival et associé. Charles le Chauve fait de même en langue tudesque (l'ancêtre de l'allemand).

Naissance des langues modernes


Dès le concile de Tours de 813, les évêques de la Gaule ont préconisé l'emploi des langues populaires dans les prêches et les homélies, au lieu et place du latin qui avait depuis longtemps disparu de l'usage commun.

Les serments de Strasbourg sont les premiers documents où le latin cède la place aux langues vulgaires, le roman pour la partie occidentale du «Regnum francorum», le tudesque pour la partie orientale.

Le mot tudesque vient de l'adjectif germanique tiudesc, qui signifie «populaire». Cette racine se retrouve aussi dans le mot tiudesc-Land qui signifie le «pays du peuple». Au fil du temps, il se transformera en Deutschland, nom actuel de l'Allemagne.

NB: le mot Allemagne par lequel les Français désignent le grand pays voisin du leur dérive d'une tribu germanique établie en Forêt Noire et que vainquit Clovis à Tolbiac, les Alamans.

Extrait du serment en langue romane

Les serments de Strasbourg ont été rédigés sur parchemin, en écriture dite caroline. Cette écriture cursive, plus simple que l'écriture en capitale des Romains, a été inventée par les moines copistes du temps de Charlemagne, d'où son nom.
  < Les serments de Strasbourg en langue romane (extrait) >

«Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun
salvament, d'ist di in avant, in quant Deus savir
et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fadre
Karlo et in aiudha et in cadhuna cosa, si
cum om per dreit son fadra salvar dift, in o
quid il mi altresi fazet et ab Ludher nul plaid
nunquam prindrai, qui, meon vol, cist meon fadre
Karle in damno sit»

«Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien et notre salut commun,
à partir d'aujourd'hui, en tant que Dieu me donnera savoir
et pouvoir, je secourrai ce mien frère
Charles par mon aide et en toute chose,
comme on doit secourir son frère, selon l'équité, à condition qu'il fasse
de même pour moi, et je ne tiendrai jamais avec Lothaire aucun plaid
qui, de ma volonté, puisse être dommageable à mon frère Charles.»

 
Renaissance carolingienne et latin


Malgré l'épisode de Strasbourg, les langues populaires devront patienter pendant près de 800 ans pour connaître la consécration officielle, au XVIe siècle!

En attendant, le latin revient en force chez les clercs de l'Eglise et des cours princières, à la faveur de ce que l'on a appelé la «renaissance carolingienne».

Bien qu'illettré et de langue germanique, Charlemagne s'inquiète de la disparition du latin dans l'empire d'Occident en lequel il veut voir une prolongation de l'ancien empire romain!

Il fait donc venir d'Angleterre le savant Alcuin. Celui-ci réintroduit l'usage du latin à l'abbaye de Saint-Martin de Tours, où les moines ne savaient même plus lire le texte latin de la Bible, la «Vulgate», dans la traduction de saint Jérôme du Ve siècle.

Les moines d'Irlande, qui ont pieusement conservé la pratique du latin à l'abri des invasions et des troubles, apportent leur concours à Alcuin dans les différentes abbayes du continent.

C'est ainsi que l'usage du latin va à nouveau s'épanouir dans tous les milieux cultivés d'Occident jusqu'à l'aube du XVIIIe siècle. Le grand savant Isaac Newton, qui mourut en 1727, publiera ainsi ses premiers ouvrages en latin et les derniers en anglais. 

On retrouve les traces de la renaissance du latin dans les langues modernes avec des mots à deux racines. Par exemple, eau est une déformation populaire ancienne du latin aqua tandis que aquatique est une création savante tardive de la renaissance carolingienne, plus proche de la racine latine.

L'empire s'émiette


Suite à leur alliance de Strasbourg, Louis et Charles battent Lothaire à Fontenay-en-Puisaye, dans l'actuelle Bourgogne, le 25 juin 842.

Le conflit s'achève provisoirement par un compromis conclu à Verdun en 843. Louis le Germanique conserve la Francia orientalis et Charles le Chauve, son demi-frère, né de Judith de Bavière, la Francia occidentalis.

Lothaire, l'aîné, obtient le titre impérial, purement honorifique, mais se contente de la partie centrale de l'empire.

Son domaine consiste en une frange de territoires étirée des bouches de l'Escaut à la plaine du Pô, en Italie, en passant par le couloir rhénan et le sillon rhôdanien.

Fidèle à la tradition germanique de partage des héritages, Lothaire 1er ajoute à la difficulté en partageant son domaine entre ses trois fils à sa mort en 855.

L'aîné devient empereur sous le nom de Louis II et conserve l'Italie.

Le second, Charles, devient roi de Bourgogne. Ses territoires s'étendent en fait de la Méditerranée à la Bourgogne actuelle, en incluant la Provence, Lyon et la Suisse. Beaucoup plus tard, en 1032, ils seront adjoints à l'empire refondé par Otton 1er.

Le troisième, Lothaire II, reçoit la partie située entre la Meuse et le Rhin. Il lui donne son nom. C'est la «Lotharingie» (après moultes déformations, ce nom deviendra... Lorraine).

La Lotharingie suscite la convoitise de ses deux puissants voisins: la Francie occidentale et la Francie orientale.

 

Mise à jour le 24 février 2003