2 février 962


Naissance du Saint Empire

Ce jour-là...

Chronologie succincte de l'empire carolingien et des débuts du Saint Empire:

Charles Martel vainc les Arabes à Poitiers le 25 octobre 732

Pépin le Bref, fils de Charles Martel, est sacré roi des Francs le 27 juillet 754

Charles et Carloman, fils de Pépin, deviennent rois des Francs le 24 septembre 768

Le futur Charlemagne devient seul roi des Francs le 4 décembre 771

L'arrière-garde de l'armée de Charlemagne est attaquée au col de Roncevaux le 15 août 778

Charlemagne est sacré empereur à Rome le 25 décembre 800

Les petits-fils de Charlemagne jurent les serments de Strasbourg le 14 février 842

Louis le Germanique et Charles le Chauve se partagent la Lotharingie le 9 août 870

Eudes devient le premier roi français le 29 février 888

Conrad est élu roi d'Allemagne le 24 septembre 911

Henri 1er de Saxe roi de Germanie le 23 décembre 918

Fin de l'empire carolingien en 924, à la mort de Bérenger de Frioul

Les Hongrois battus au Lechfeld par Otton 1er, fils de Henri 1er, le 10 août 955

Otton le Grand est couronné empereur à Rome le 2 février 962

Otton II (973-983) succède non sans mal à son père

Otton III (983-1002) est sacré empereur à Aix-la-Chapelle à 3 ans

Henri II, duc de Bavière, devient empereur (1002-1024)

Conrad II (1024-1039) inaugure la dynastie salienne

An Mil: naissance de l'Europe moderne
  

Le 2 février 962, à Rome, le Saxon Otton est couronné empereur d'Occident par le pape Jean XII.

Il fonde ainsi le 1er Reich allemand, selon la terminologie des historiens postérieurs.

 < Otton le Grand, d'après une miniature du XIIIe siècle (BNF) > Otton (ou Othon) a été sacré roi de Germanie à Aix-la-Chapelle, vingt-cinq ans plus tôt, à la suite de son père Henri 1er l'Oiseleur (ainsi surnommé parce qu'il aimait la chasse au faucon).

Après avoir brisé les révoltes des ducs et des grands féodaux allemands, il octroie aux abbés et aux évêques de vastes possessions foncières, s'érigeant de ce fait en protecteur de l'église allemande.

De la royauté à l'Empire


Otton se rend en Italie et, comme Charlemagne, deux siècles plus tôt, il ceint en 951, à Pavie, près de Milan, la couronne des rois lombards.

Sa victoire sur les Hongrois au Lechfeld, près de Vienne, en 955, met un terme à la dernière invasion barbare en Europe.

Elle lui vaut un immense prestige auprès de ses guerriers et des clercs d'Occident, qui songent à ressusciter pour lui le titre impérial.

Justement, Otton reçoit un appel désespéré du pape Jean XII, dont les terres sont envahies par un seigneur italien, le roi d'Italie Bérenger II de Frioul. Une bonne occasion pour aller à Rome.

Pour protéger ses arrières, Otton fait reconnaître pour roi de Germanie le fils qu'il a eu d'une princesse allemande, Adélaïde. Il lui succèdera sous le nom d'Otton II (tous les futurs empereurs agiront de même avec leur fils à l'instant d'aller en Italie chercher la couronne impériale).

C'est ainsi que l'infatigable guerrier redescend en Italie et restaure le pape dans ses possessions.

Il peut enfin se faire couronner à Rome «Empereur et Auguste». Il a 49 ans.

Un Empire virtuel


Otton le Grand marche ainsi sur les traces de Charlemagne, qui avait choisi Aix-la-Chapelle pour capitale, s'était fait couronner roi des Lombards et empereur d'Occident... près de deux siècles plus tôt.

Le Saxon prétend restaurer l'empire carolingien dont le dernier titulaire, Bérenger de Frioul, était mort quelques décennies plus tôt, en 924, dans l'indifférence générale.

Comme son père et tous ses successeurs, il tient à s'asseoir sur le trône de pierre de la chapelle palatine d'Aix-la-Chapelle, à la place de Charlemagne.

Mais sans infrastructures ni administration autre que l'Eglise, le nouvel empire est une pâle copie de l'empire romain, disparu depuis près de 500 ans.

Il couvre le royaume de Germanie, ou d'Allemagne, et le royaume d'Italie, limité à la Lombardie.

Quelques décennies plus tard, en 1032, il s'adjoint le royaume de Bourgogne. Ce dernier est issu des partages de la Lotharingie carolingienne. Il s'étend de la Méditerranée à la Lorraine actuelle en passant par Lyon et la Suisse actuelle.

Après la rupture entre le pape et l'empereur qui règne à Byzance (l'actuelle Istanbul), en 1054, l'empire d'Occident se fait appeler «Saint Empire romain» (sacrum imperium) pour se distinguer de l'empire orthodoxe d'Orient.

Au XVe siècle, avec l'avènement de Maximilien 1er, le titre impérial tombe définitivement dans la famille des Habsbourg.

En 1486, tandis que se développent partout en Europe les consciences nationales, on en vient à parler du Saint Empire romain germanique ou mieux encore du «Saint Empire romain de la nation germanique» («Heiliges Römisches Reich Deutscher Nation» en allemand). Tout un programme...

Charles Quint, élu en 1519, est le dernier empereur à recevoir la consécration pontificale. Après lui, l'empire se cantonne à l'Allemagne et l'empereur n'a véritablement d'autorité que sur les États héréditaires des Habsbourg, essentiellement l'archiduché d'Autriche et les royaumes de Bohème et de Hongrie.

Le titre impérial devient exclusivement honorifique à partir des traités de Westphalie (1648). Il sera aboli le 12 juillet 1806 par la volonté de Napoléon 1er.

L'élection et la Diète d'Empire

Otton le Grand et ses successeurs n'arriveront jamais à affermir leur autorité.

En l'absence de succession héréditaire, à chaque vacance du trône, le choix du titulaire reste soumis au vote des principaux barons d'Allemagne, réunis en Assemblée d'Empire (ou Diète).

D'une élection à l'autre, le nombre d'électeurs habilités à choisir l'empereur se réduit au fil des siècles à sept: les archevêques de Trèves, Mayence et Cologne, le duc de Saxe, le roi de Bohème, le margrave de Brandebourg (futur roi de Prusse) et le comte palatin du Rhin.

Tirant parti de leur très petit nombre, ces personnages ô combien influents profitent des élections pour marchander un renforcement de leurs privilèges et de leur autonomie.

Les empereurs, une fois élus, comptent sur leurs belles et riches possessions italiennes pour restaurer leurs finances ébréchées par l'élection. Leur autorité en Allemagne même ne manque pas d'en souffrir.

Le comble des marchandages est atteint pour l'élection de Charles Quint le 28 juin 1519 avec la complicité intéressée du richissime banquier Jacob Fugger.

Affaiblie par ces élections, l'Allemagne attendra 9 siècles avant de devenir un État national.

De dies en Diète

Les clercs allemands ont pris l'habitude de désigner la journée de l'élection impériale d'après le mot latin dies qui désigne tout simplement le jour.

Le mot, transformé en Diète, a fini par désigner l'assemblée électorale elle-même.

Comme le mot latin dies se traduit en allemand par Tag, on a aussi désigné l'Assemblée d'Empire du nom de Reichstag... de même qu'aujourd'hui, l'Assemblée législative allemande s'appelle Bundestag (ou Diète de la Fédération).
  

Bibliographie

Sur la naissance et les premiers pas du Saint Empire, on peut lire avec profit la très complète étude de l'historien Francis Rapp: Le Saint Empire romain germanique, d'Otton le Grand à Charles Quint (Tallandier, octobre 2000, 360 pages, 150 FTTC).
 

La France et le Saint-Empire romain germanique

Il est étrange, en l'an 2000, d'entendre un ministre français de l'Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, évoquer le Saint Empire romain germanique et appréhender sa restauration sous la forme d'un protectorat de l'Allemagne sur les pays d'Europe centrale.

Le Saint Empire est mort il y a deux siècles (en 1806) et pendant les 5 derniers siècles de son existence, il n'a été qu'un hochet entre les mains des Habsbourg qui régnaient à Vienne, aux marches de l'Allemagne.

Aussi longtemps que dura le Saint Empire, jamais les Allemands n'agressèrent la France, sauf à Bouvines en 1214. Ils étaient trop divisés et leur empereur manquait d'autorité pour les engager dans une guerre d'agression... De toute façon, l'empereur ne s'intéressait pas à ses sujets allemands. Il n'avait d'yeux que pour les Italiens.

A deux reprises seulement, sous François 1et et sous Richelieu (il y a 450 ans et 365 ans!), la France se sentit menacée par l'empereur, mais c'était en tant que souverain de l'Espagne et des Pays-Bas.

L'Allemagne en tant que telle, et la Prusse qui la précéda, ne menacèrent la France qu'entre 1866 (bataille de Sadowa entre la Prusse et l'Autriche) et 1945, soit pendant moins de 80 ans. A comparer avec les 10 siècles d'existence de la France.

Si les Français veulent à tout prix se trouver un «ennemi séculaire» ou «héréditaire», ils doivent regarder non vers le Rhin mais vers l'Angleterre. Depuis le couronnement du roi Henri II Plantagenêt et d'Aliénor d'Aquitaine, en 1154, jusqu'à l'affaire de Fachoda, en 1898, soit pendant plus de 700 ans, les deux pays ne cessèrent presque jamais de se combattre! La seule période de véritable entente remonte aux règnes de Louis-Philippe 1er et Napoléon III.

En 1898, les républicains nationalistes rêvaient encore de faire la guerre à la «perfide Albion», de préférence à l'Allemagne. En 1919, au traité de Versailles, le républicain Georges Clemenceau, dont se réclame le ministre de l'Intérieur, prit le risque d'ouvrir un boulevard à Hitler en faisant passer sa haine des Habsbourg et du Saint-Empire romain germanique avant toute autre considération.

Au vu de ces rappels historiques, il est regrettable que les séquelles douloureuses d'un passé proche n'en finissent pas d'obscurcir la conscience de nos meilleurs citoyens.
 

Mise à jour le 25 février 2003

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