Procès du
scandale de Panama
Le scandale de Panama se solde le 20 mars 1893 par la
condamnation à 5 ans de prison d'un ancien ministre des travaux publics, Baïhaut, qui a
eu seul la naïveté d'avouer son implication dans cette gigantesque escroquerie.
Parmi les autres inculpés, Ferdinand de Lesseps et Gustave Eiffel échappent de justesse
à la prison grâce à une prescription bienvenue.
Le scandale du siècle
Auréolé par la réussite du canal de Suez,
le diplomate et homme d'affaires Ferdinand de Lesseps s'était proposé de récidiver dix
ans après, en 1879, avec le percement de l'isthme de Panama, entre l'océan Pacifique et
l'océan Atlantique. L'isthme fait alors partie de la Colombie.
Le 15 mai 1879, un Congrès international d'études du tunnel transocéanique se réunit
à Paris sous la présidence de Lesseps et examine divers projets plus ou moins farfelus
(tunnel, chemin de fer pour bateaux, canal à 120 écluses,...).
C'est finalement... Lesseps qui l'emporte avec le projet d'un canal de 75 km de long, sans
écluses comme celui de Suez. La construction est prévue pour durer douze ans et coûter
600 millions de francs.
Comme pour Suez, Lesseps crée le 20 octobre 1880 une société anonyme en vue de
collecter les fonds et conduire le projet, la Compagnie universelle du canal
interocéanique de Panama. Les travaux débutent l'année suivante.
Mais l'isthme américain est traversé par une cordillère montagneuse très élevée et
les premiers travaux se soldent par d'immenses difficultés: épidémie de fièvre jaune,
accidents de terrain, etc. L'absurdité du projet fait reculer les banques.
Ferdinand de Lesseps lance alors plusieurs souscriptions auprès du public français. Mais
il utilise les premiers fonds pour «arroser» la presse afin de cacher la
réalité.
En 1887, il a déjà englouti 1400 millions de francs en ayant seulement déblayé la
moitié du terrain (il prévoyait au départ une dépense totale de 600 millions).
Dans l'impasse, il fait appel à l'ingénieur Gustave Eiffel, célèbre en raison de
sa tour qui sera inaugurée à la faveur de l'Exposition universelle de 1889.
Celui-ci n'hésite pas à engager son prestige au service du vieil homme d'affaires et
remet à plat le projet en prévoyant notamment des écluses.
Il faut encore trouver de l'argent. Or, la France entre dans une longue période de
dépression économique et les épargnants sont peu enclins à se laisser séduire par
l'aventure.
Ferdinand de Lesseps arrose selon une pratique courante à l'époque dont témoigne Émile
Zola dans son roman «L'Argent».
Émile de Girardin, député et journaliste réputé, fondateur de La Presse, a
d'abord attaqué avec violence le projet avant de s'y rallier et pour cause: il
entre au conseil d'administration de la Compagnie universelle du canal interocéanique de
Panama!
Le diplomate corrompt aussi une centaine de ministres et de parlementaires, les «chéquards»,
pour obtenir des lois sur mesure et notamment le droit d'émettre un emprunt à lots. 4
millions de francs de l'époque (13 millions d'euros actuels) sont distribués aux
uns et aux autres.
Il est servi dans son entreprise de corruption par un affairiste d'origine juive,
Cornélius Herz, et un intermédiaire lui aussi israélite, un certain Jacques Reinach,
qui s'affuble d'une particule abusive et porte haut le titre de baron attribué à sa
famille au siècle précédent par le roi de Prusse. Son cousin Théopraste Reinach,
conservateur du musée du Louvre, est à l'origine d'une escroquerie à la tiare de
Saitapharnès.
Malgré l'autorisation officielle d'émettre un emprunt à lots, le 9 juin 1888, la
déconfiture de la Compagnie s'avère inéluctable dès l'année suivante. Le tribunal de
la Seine prononce sa mise en liquidation judiciaire le 4 février 1889. Elle va
entraîner la ruine de 85.000 souscripteurs.
En 1892, Édouard Drumont, auteur du pamphlet antisémite La France juive
(1886), dénonce le scandale de Panama dans son journal, La libre parole.
Il souligne l'implication de plusieurs financiers israélites et relance de ce fait
l'antisémitisme en France. L'affaire Dreyfus éclatera
trois ans plus tard.
Désabusés, les épargnants français vont désormais renoncer aux investissements
industriels et leur préfèreront les placements de «père de famille»
(comme les emprunts russes qui se solderont en définitive par une déconfiture aussi
retentissante!).
Il appartiendra finalement aux Américains de percer l'isthme de Panama. Le canal - avec d'énormes écluses comme il se doit -
sera inauguré le 3 août 1914,... le jour même de la déclaration de guerre de la
France à l'Allemagne.
Clemenceau et Panama
Freycinet, Rouvier et Clemenceau figurent parmi les principaux politiciens qui ont
reçu de l'argent de Lesseps.
Le chef du groupe radical, Georges Clemenceau, a
bénéficié d'une aide financière de Cornelius Herz pour son journal, «La Justice»,
sans toutefois soupçonner les compromissions de son commanditaire dans l'affaire de
Panama.
Cornelius Herz a utilisé l'entregent de son ami pour s'introduire dans la classe
politique française et induire en confiance les parlementaires et les ministres. Ceux-ci
ne pardonneront pas à Clemenceau ses relations douteuses.
Haï de tous, celui que l'on appelle le «tombeur de ministères» est battu aux
élections législatives dans le Var. A 50 ans passés, il doit renoncer à l'action
parlementaire et entame une traversée du désert à laquelle l'affaire Dreyfus mettra un
terme.