5 janvier 1895

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Les deux soeurs à la terrasse (détail), par Pierre-Auguste Renoir (France 1841-1919)
Ce jour-là...

Dégradation du capitaine Dreyfus

 
Le 5 janvier 1895, le capitaine Alfred Dreyfus est solennellement dégradé dans la cour des Invalides. Il sera ensuite envoyé à l'île du Diable, en Guyane.

Le capitaine a été condamné au bagne à vie pour espionnage au profit de l'Allemagne. Personne en France ne doute de sa culpabilité. Jean Jaurès lui-même s'étonne à la Chambre des députés qu'on ne l'ait pas plutôt fusillé que banni.

L'«Affaire» proprement dite commencera un an plus tard avec la découverte de faits nouveaux par le lieutenant-colonel Picquart.

L'Affaire


L'affaire Dreyfus va profondément troubler la vie politique française pendant plusieurs décennies.

Elle commence comme une banale affaire d'espionnage militaire par la découverte d'un bordereau adressé par un officier français à l'attaché militaire de l'ambassade allemande, le major Schwartzkoppen.

Confondu par un examen graphologique, Alfred Dreyfus, capitaine au deuxième bureau de l'état-major, est accusé par le général Mercier, ministre de la Guerre, d'en être l'auteur.

Il est arrêté le 15 mars 1894 et condamné au bagne. Dégradé le 5 janvier 1895 dans la cour des Invalides, il part ensuite pour l'île du Diable, en Guyane. Fin du préambule.

Tout se corse en mars 1896. Le lieutenant-colonel Georges Picquart, qui dirige le deuxième bureau (le service de renseignements), reçoit un pneumatique (un «petit bleu») qui révèle une correspondance entre Schwartzkoppen et un officier français d'origine hongroise, le commandant Charles Esterhazy, joueur et passablement débauché.

Il découvre par ailleurs que le procès de Dreyfus s'est fondé sur un dossier secret contenant des pièces trafiquées et sans valeur. Faisant part de ses découvertes au général de Boisdeffre, chef de l'état-major, il est sanctionné par un limogeage en Tunisie.

Entretemps, la famille du capitaine Dreyfus, qui appartient à la bourgeoisie alsacienne d'origine israélite, a fait appel au journaliste juif Bernard Lazare pour chercher des motifs de réviser le procès.

Celui-ci publie en novembre 1896 une brochure sur l'Affaire, sans rencontrer guère d'écho, sauf auprès du vieux sénateur de Strasbourg, Auguste Scheurer-Kestner.

Le 14 novembre 1897, l'honorable sénateur publie dans Le Temps une lettre où il annonces des faits nouveaux et assure de l'innocence de Dreyfus. Le lendemain, Mathieu Dreyfus ne s'embarrasse pas de précautions et dénonce Esterhazy comme le véritable auteur du bordereau.

L'Affaire commence. Le frère du condamné, Mathieu Dreyfus, le vice-président du Sénat, Scheurer-Kestner, et le député Joseph Reinach obtiennent enfin qu'Esterhazy soit traduit en conseil de guerre.

Le 10 janvier 1898, Esterhazy, qui a lui-même demandé à être jugé, est triomphalement acquitté par un conseil de guerre malgré les graves présomptions qui pèsent sur lui.

 < caricature antidreyfusarde >La France se divise alors en deux camps et l'affaire prend un tour politique.

En réaction à ce jugement, Emile Zola publie le 13 janvier 1898 une lettre ouverte au président de la République dans L'Aurore sous le titre J'accuse. L'écrivain prend sciemment le risque de se faire arrêter et condamner pour diffamation publique.

Il reçoit le soutien empressé de Georges Clemenceau, qui tient une chronique dans ce quotidien depuis que le scandale de Panama l'a exclu de la vie parlementaire. 

Sincèrement indigné, le «tombeur de ministères» saisit l'occasion de faire sa rentrée politique en s'en prenant selon son habitude au gouvernement en place.

Le 23 février 1898, Emile Zola est traduit en cour d'assises et condamné à un an de prison. Mais l'affaire prend de l'ampleur.

En août, coup de théâtre ! Le capitaine Henry met à jour un nouveau document, le billet «Alexandrine», qui aurait été adressé par l'attaché Panizzardi à son collègue Schwarzkoppen et accable Dreyfus. Mais un examen minutieux révèle des anomalies, notamment deux teintes différentes dans les quadrillés du billet qui attestent qu'il s'agit de deux lettres distinctes.

Le 30 août, le colonel est convoqué par le ministre de la guerre, Godefroy Cavaignac, auquel il avoue avoir «arrangé les choses». Emprisonné au Mont-Valérien, le faussaire se suicide le lendemain dans sa cellule... grâce à la bienveillance de ses gardiens qui, contrairement aux usages, lui ont laissé de quoi se tuer (un rasoir). 

Devant le scandale, le ministre est contraint à la démission et son remplaçant, Dupuy, consent à la révision du procès de Dreyfus qui rentre enfin du bagne. 

 < Dreyfus avec ses avocats Demange et Labori en 1899 >Un procès houleux se tient à Rennes. Le 9 septembre 1899, Dreyfus est à nouveau condamné pour haute trahison, mais seulement à dix ans de réclusion en raison de «circonstances atténuantes» (!).

Le Président de la République accorde aussitôt une grâce à Dreyfus mais ses défenseurs réclament un acquittement complet.

C'est seulement le 12 juillet 1906, sous le gouvernement de Georges Clemenceau, que le jugement sera cassé et Dreyfus définitivement innocenté. A titre de réparation, ce héros malgré lui sera réintégré dans l'armée avec le grade de chef d'escadron.

Quant à Picquart, véritable héros de l'Affaire selon Clemenceau, car il a risqué sa carrière au nom de la justice et de l'honneur, il est nommé au grade de général et devient tout bonnement ministre de la Guerre dans le gouvernement du «Tigre» (surnom de Clemenceau).

L'Affaire sera close avec le transfert des cendres de Zola au Panthéon le 4 juin 1908. A cette occasion, il se trouvera un illuminé pour tirer sur Dreyfus et le blesser au bras.

Antisémitisme et séquelles de l'Affaire

Les séquelles de l'Affaire seront nombreuses: affaiblissement de l'Armée, renouveau de l'antisémitisme,...

Pendant le déroulement de l'Affaire comme en général de l'agitation politique qui secoue la IIIe République dans ses premières décennies, la France provinciale et rurale s'est en général signalée par une relative indifférence.

Mais la petite bourgeoisie parisienne s'est divisée très violemment en deux camps dès la parution de J'accuse (1898).

Du côté des dreyfusards, qui dénoncent l'injustice faite à Dreyfus et l'acquittement inique d'Esterhazy, on trouve non seulement des politiciens mais aussi des écrivains de renom. C'est le moment où l'on commence de parler des «intellectuels», non sans une nuance de mépris. 

Ces intellectuels apparaîtront bientôt comme les lointains héritiers des «philosophes» du XVIIIe siècle.

Les dreyfusards placent la justice et les droits de l'homme au-dessus de l'honneur militaire et de la raison d'état. Ils réactivent pour les besoins de leur cause une association moribonde, la Ligue des droits de l'Homme (la Ligue se déconsidèrera dans les années 30 en fermant les yeux sur les crimes du communisme).

Les antidreyfusards considèrent qu'il vaut mieux condamner un innocent plutôt que d'admettre que la justice militaire ait pu se tromper. A une époque où chacun, à droite comme à gauche, ne rêve que de revanche sur l'Allemagne et de «guerre régénératrice», tout affaiblissement de l'Armée fait figure à leurs yeux de haute trahison.

Le courant antidreyfusard réunit les antisémites, nombreux et très actifs à cette époque dans la gauche sociale qui dénonce la «ploutocratie juive» ainsi que dans la mouvance catholique. 

Malgré les appels à la modération du pape Léon XIII, beaucoup de catholiques français se déchaînent contre Dreyfus et les juifs à l'appel des puissants journaux de la congrégation des Assomptionnistes, parmi lesquels le quotidien La Croix. Leur hargne accroît l'anticléricalisme des républicains... Le moment se rapproche où ces derniers feront voter la loi de séparation de l'Église et de l'État.

La droite traditionnelle s'est détournée du monarchisme pacifique et débonnaire et s'est convertie au nationalisme revanchard et à l'antisémitisme. Le journaliste Édouard Drumont illustre cette reconversion avec son ouvrage célèbre: «La France juive» (1886), où, bien avant Hitler, il développe le mythe de la supériorité des prétendus Aryens sur les autres races. Il est symbolique que cet ouvrage paraisse quelques mois après la mort du poète Victor Hugo.

Le scandale de Panama et l'affaire Dreyfus renforcent ce courant antisémite qui fait bientôt école outre-Rhin, en Allemagne.

À l'étranger, l'Affaire donne l'occasion à l'opinion éclairée de se déchaîner contre la justice et les moeurs françaises. L'indignation atteint son paroxisme avec le procès de Rennes, en septembre 1899.

Un jeune journaliste hongrois d'origine juive, Theodor Herzl, suit l'Affaire dès le premier procès de Dreyfus. Révolté par l'antisémitisme français, il en conclut à la nécessité de créer un État juif pour accueillir ses coreligionnaires.

Israël est ainsi né de l’injustice faite à Dreyfus.

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En décembre 1894, il fut condamné au bagne (île du Diable) pour espionnage au profit de l’Allemagne. En 1896, le commandant Picquart fit porter l’accusation sur un Hongrois naturalisé, le commandant Esterhazy, qui fut acquitté. La famille Dreyfus, aidée par le journaliste Bernard Lazare, mena campagne pour la révision du procès. La publication par Zola dans l’Aurore, en janv. 1898, d’une lettre ouverte au président de la République ("J’accuse") et la condamnation à un an de prison qu’elle valut à son auteur firent éclater ce qui devint l’Affaire Dreyfus. L’opinion se divisa alors en dreyfusards, hommes de gauche, anticléricaux et antimilitaristes, et en antidreyfusards, nationalistes, conservateurs et antisémites (Dreyfus était juif). En sept. 1898, il fut révélé que l’Affaire reposait sur un faux, dû au colonel Henry, qui se suicida. Le ministre de la Guerre, Cavaignac, démissionna; lors du procès en révision (Rennes, sept. 1899), Dreyfus fut condamné, avec circonstances atténuantes, puis immédiatement gracié. En 1906, le jugement de Rennes est cassé par la Cour de cassation, Dreyfus est réhabilité, réintégré dans l’armée (au grade supérieur, comme Picquart, promu général) et décoré de la Légion d’honneur. En 1930, on découvrit que le coupable était bien Esterhazy.  © Hachette Livre, 1997

Mise à jour le 03 août 2003