Dégradation
du capitaine Dreyfus
Le 5 janvier 1895, le capitaine Alfred Dreyfus est solennellement dégradé dans la cour
des Invalides. Il sera ensuite envoyé à l'île du Diable, en Guyane.
Le capitaine a été condamné au bagne à vie pour espionnage au profit de l'Allemagne.
Personne en France ne doute de sa culpabilité. Jean Jaurès lui-même s'étonne à la
Chambre des députés qu'on ne l'ait pas plutôt fusillé que banni.
L'«Affaire» proprement dite commencera un an plus tard avec la découverte de
faits nouveaux par le lieutenant-colonel Picquart.
L'Affaire
L'affaire Dreyfus va profondément troubler la vie politique française pendant plusieurs
décennies.
Elle commence comme une banale affaire d'espionnage militaire par la découverte d'un
bordereau adressé par un officier français à l'attaché militaire de l'ambassade
allemande, le major Schwartzkoppen.
Confondu par un examen graphologique, Alfred Dreyfus, capitaine au deuxième bureau de
l'état-major, est accusé par le général Mercier, ministre de la Guerre, d'en être
l'auteur.
Il est arrêté le 15 mars 1894 et condamné au bagne. Dégradé le 5 janvier 1895 dans la
cour des Invalides, il part ensuite pour l'île du Diable, en Guyane. Fin du préambule.
Tout se corse en mars 1896. Le lieutenant-colonel Georges Picquart, qui dirige le
deuxième bureau (le service de renseignements), reçoit un pneumatique (un «petit
bleu») qui révèle une correspondance entre Schwartzkoppen et un officier français
d'origine hongroise, le commandant Charles Esterhazy, joueur et passablement débauché.
Il découvre par ailleurs que le procès de Dreyfus s'est fondé sur un dossier secret
contenant des pièces trafiquées et sans valeur. Faisant part de ses découvertes au
général de Boisdeffre, chef de l'état-major, il est sanctionné par un limogeage en
Tunisie.
Entretemps, la famille du capitaine Dreyfus, qui appartient à la bourgeoisie alsacienne
d'origine israélite, a fait appel au journaliste juif Bernard Lazare pour chercher des
motifs de réviser le procès.
Celui-ci publie en novembre 1896 une brochure sur l'Affaire, sans rencontrer guère
d'écho, sauf auprès du vieux sénateur de Strasbourg, Auguste Scheurer-Kestner.
Le 14 novembre 1897, l'honorable sénateur publie dans Le Temps une lettre où il
annonces des faits nouveaux et assure de l'innocence de Dreyfus. Le lendemain, Mathieu
Dreyfus ne s'embarrasse pas de précautions et dénonce Esterhazy comme le véritable
auteur du bordereau.
L'Affaire commence. Le frère du condamné, Mathieu Dreyfus, le vice-président du Sénat,
Scheurer-Kestner, et le député Joseph Reinach obtiennent enfin qu'Esterhazy soit traduit
en conseil de guerre.
Le 10 janvier 1898, Esterhazy, qui a lui-même demandé à être jugé, est triomphalement
acquitté par un conseil de guerre malgré les graves présomptions qui pèsent sur lui.
La France se divise alors en
deux camps et l'affaire prend un tour politique.
En réaction à ce jugement, Emile Zola publie le 13 janvier 1898 une lettre ouverte au
président de la République dans L'Aurore sous le titre J'accuse.
L'écrivain prend sciemment le risque de se faire arrêter et condamner pour diffamation
publique.
Il reçoit le soutien empressé de Georges Clemenceau,
qui tient une chronique dans ce quotidien depuis que le scandale de Panama l'a exclu de la
vie parlementaire.
Sincèrement indigné, le «tombeur de ministères» saisit l'occasion de faire
sa rentrée politique en s'en prenant selon son habitude au gouvernement en place.
Le 23 février 1898, Emile Zola est traduit en cour d'assises et condamné à un an de
prison. Mais l'affaire prend de l'ampleur.
En août, coup de théâtre ! Le capitaine Henry met à jour un nouveau document, le
billet «Alexandrine», qui aurait été adressé par l'attaché Panizzardi à
son collègue Schwarzkoppen et accable Dreyfus. Mais un examen minutieux révèle des
anomalies, notamment deux teintes différentes dans les quadrillés du billet qui
attestent qu'il s'agit de deux lettres distinctes.
Le 30 août, le colonel est convoqué par le ministre de la guerre, Godefroy Cavaignac,
auquel il avoue avoir «arrangé les choses». Emprisonné au
Mont-Valérien, le faussaire se suicide le lendemain dans sa cellule... grâce à la
bienveillance de ses gardiens qui, contrairement aux usages, lui ont laissé de quoi se
tuer (un rasoir).
Devant le scandale, le ministre est contraint à la démission et son remplaçant, Dupuy,
consent à la révision du procès de Dreyfus qui rentre enfin du bagne.
Un
procès houleux se tient à Rennes. Le 9 septembre 1899, Dreyfus est à nouveau condamné
pour haute trahison, mais seulement à dix ans de réclusion en raison de «circonstances
atténuantes» (!).
Le Président de la République accorde aussitôt une grâce à Dreyfus mais ses
défenseurs réclament un acquittement complet.
C'est seulement le 12 juillet 1906, sous le gouvernement de Georges Clemenceau, que le
jugement sera cassé et Dreyfus définitivement innocenté. A titre de réparation, ce
héros malgré lui sera réintégré dans l'armée avec le grade de chef d'escadron.
Quant à Picquart, véritable héros de l'Affaire selon Clemenceau, car il a risqué sa
carrière au nom de la justice et de l'honneur, il est nommé au grade de général et
devient tout bonnement ministre de la Guerre dans le gouvernement du «Tigre»
(surnom de Clemenceau).
L'Affaire sera close avec le transfert des cendres de Zola
au Panthéon le 4 juin 1908. A cette occasion, il se trouvera un illuminé pour tirer sur
Dreyfus et le blesser au bras.
Antisémitisme et séquelles de l'Affaire
Les séquelles de l'Affaire seront nombreuses: affaiblissement de l'Armée, renouveau de
l'antisémitisme,...
Pendant le déroulement de l'Affaire comme en général de l'agitation politique qui
secoue la IIIe République dans ses premières décennies, la France provinciale et rurale
s'est en général signalée par une relative indifférence.
Mais la petite bourgeoisie parisienne s'est divisée très violemment en deux camps dès
la parution de J'accuse (1898).
Du côté des dreyfusards, qui dénoncent l'injustice faite à Dreyfus et l'acquittement
inique d'Esterhazy, on trouve non seulement des politiciens mais aussi des écrivains de
renom. C'est le moment où l'on commence de parler des «intellectuels», non
sans une nuance de mépris.
Ces intellectuels apparaîtront bientôt comme les lointains héritiers des «philosophes»
du XVIIIe siècle.
Les dreyfusards placent la justice et les droits de l'homme au-dessus de l'honneur
militaire et de la raison d'état. Ils réactivent pour les besoins de leur cause une
association moribonde, la Ligue des droits de l'Homme (la Ligue se déconsidèrera dans
les années 30 en fermant les yeux sur les crimes du communisme).
Les antidreyfusards considèrent qu'il vaut mieux condamner un innocent plutôt que
d'admettre que la justice militaire ait pu se tromper. A une époque où chacun, à droite
comme à gauche, ne rêve que de revanche sur l'Allemagne et de «guerre
régénératrice», tout affaiblissement de l'Armée fait figure à leurs yeux de
haute trahison.
Le courant antidreyfusard réunit les antisémites,
nombreux et très actifs à cette époque dans la gauche sociale qui dénonce la «ploutocratie
juive» ainsi que dans la mouvance catholique.
Malgré les appels à la modération du pape Léon XIII, beaucoup de catholiques français
se déchaînent contre Dreyfus et les juifs à l'appel des puissants journaux de la
congrégation des Assomptionnistes, parmi lesquels le quotidien La Croix. Leur
hargne accroît l'anticléricalisme des républicains... Le moment se rapproche où ces
derniers feront voter la loi de séparation de l'Église et de
l'État.
La droite traditionnelle s'est détournée du monarchisme pacifique et débonnaire et
s'est convertie au nationalisme revanchard et à l'antisémitisme. Le journaliste Édouard
Drumont illustre cette reconversion avec son ouvrage célèbre: «La France juive»
(1886), où, bien avant Hitler, il développe le mythe de la supériorité des prétendus
Aryens sur les autres races. Il est symbolique que cet ouvrage paraisse quelques
mois après la mort du poète Victor Hugo.
Le scandale de Panama et l'affaire Dreyfus renforcent ce
courant antisémite qui fait bientôt école outre-Rhin, en Allemagne.
À l'étranger, l'Affaire donne l'occasion à l'opinion éclairée de se déchaîner
contre la justice et les moeurs françaises. L'indignation atteint son paroxisme avec le
procès de Rennes, en septembre 1899.
Un jeune journaliste hongrois d'origine juive, Theodor Herzl, suit l'Affaire dès le
premier procès de Dreyfus. Révolté par l'antisémitisme français, il en conclut à la
nécessité de créer un État juif pour accueillir ses
coreligionnaires.
Israël est ainsi né de l’injustice faite à Dreyfus.
. 
En décembre 1894, il fut condamné au bagne (île du Diable)
pour espionnage au profit de l’Allemagne. En 1896, le commandant Picquart
fit porter l’accusation sur un Hongrois naturalisé, le commandant Esterhazy,
qui fut acquitté. La famille Dreyfus, aidée par le journaliste
Bernard Lazare, mena campagne pour la révision du procès. La
publication par Zola dans l’Aurore, en janv. 1898, d’une lettre ouverte au
président de la République ("J’accuse") et la condamnation à
un an de prison qu’elle valut à son auteur firent éclater ce
qui devint l’Affaire Dreyfus. L’opinion se divisa alors en dreyfusards, hommes
de gauche, anticléricaux et antimilitaristes, et en antidreyfusards,
nationalistes, conservateurs et antisémites (Dreyfus était juif).
En sept. 1898, il fut révélé que l’Affaire reposait sur
un faux, dû au colonel Henry, qui se suicida. Le ministre de la Guerre,
Cavaignac, démissionna; lors du procès en révision (Rennes,
sept. 1899), Dreyfus fut condamné, avec circonstances atténuantes,
puis immédiatement gracié. En 1906, le jugement de Rennes
est cassé par la Cour de cassation, Dreyfus est réhabilité,
réintégré dans l’armée (au grade supérieur,
comme Picquart, promu général) et décoré de
la Légion d’honneur. En 1930, on découvrit que le coupable
était bien Esterhazy. © Hachette Livre, 1997
Mise
à jour le 03 août 2003
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