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Le
22 mars 1798, les révolutionnaires français transforment la Suisse en une «République Helvétique» unitaire sur le modèle de
la Grande Nation (la France).
C'en est fini de l'ancienne Confédération helvétique,
établie depuis 500 ans. Sa neutralité garantie par les traités de Westphalie (1648)
n’est plus qu’un souvenir.
La Suisse au «siècle
des Lumières»
A la veille de la Révolution française (fin du XVIIIe siècle), la Suisse apparaît comme une terre de contrastes.
Les cantons primitifs qui ont formé alliance au Moyen Âge pour tirer parti du trafic
international lucratif à travers le col du Saint-Gothard ont rassemblé d’autres
territoires au fil des siècles.
Ils ont renoncé depuis les guerres d’Italie à jouer
un rôle sur la scène européenne et ne se sont plus préoccupés que de grignoter le
plateau qui sépare les Alpes du Jura, vestige de l’ancienne Lotharingie.
Le bon sens et une conscience aiguë de leurs intérêts communs permettent aux cantons de
trouver des compromis entre les villes et les campagnes, les protestants et les
catholiques. Mais certains conflits intérieurs menacent parfois l’édifice. La
deuxième guerre de Villmergen se termine en 1721 par la victoire du parti protestant.
Au XVIIIe siècle, la Confédération est constituée de XIII cantons souverains, ainsi
que de leurs alliés et de leurs sujets. Les cantons restent jaloux de leurs
prérogatives. Ils sont seuls habilités à lever l’impôt, à armer des troupes, à
frapper monnaie. A la différence de l’époque contemporaine, il n’y a pas lieu
à querelle linguistique, car les populations de langue française ou italienne n’ont
pas accès au pouvoir politique.
Les villes acquièrent une belle prospérité aux XVIIe et XVIIIe siècle, en produisant
des textiles, de l’horlogerie, en développant leurs activités bancaires parfois
jusqu’au bout du monde. Les corporations de métiers (les «Zünfte») défendent leur privilèges.
L’accès à la condition de bourgeois dans les villes est également très
réglementé.
Au canton de Berne, le plus étendu, les membres du Petit Conseil se font appeler «nobles, illustres, puissants et
souverains Seigneurs» ou plus simplement «leurs Excellences».
Les populations autrefois conquises n’ont jamais pu accéder à la condition de
citoyen et sont donc gouvernées par des baillis. On dit couramment d’un caractère
affirmé dans le Pays de Vaud qu’il est «raide comme la justice de Berne».
En fait, derrière une façade de démocratie, les oligarchies constituées par quelques
familles patriciennes ont confisqué le pouvoir à Berne, Bâle et Zurich notamment.
Neuchâtel est une principauté alliée bien que le roi de Prusse y soit gratifié des
apparences de la souveraineté.
Certaines esprits réformateurs (Davel à Lausanne en 1723, Péquignat dans le Jura en
1739, Henzi à Berne en 1749, Chenaux à Fribourg en 1781) ont tenté, parfois violemment,
de faire évoluer cet état de choses, sans rencontrer dans la population le soutien
espéré.
Nombre des faiblesses de la France se retrouvent en Suisse, même si les taxes sont plus
modestes, le luxe moins tapageur, les prébendes plus réduites. La guerre étrangère,
qui a mis à mal l’équilibre économique en France, a souvent enrichi les banquiers
genevois et suisses.
Il convient de noter que les gouvernements cantonaux, s’ils sont volontiers
despotiques, ne sont ni malhonnêtes ni dispendieux. On n’imagine pas plus d’«affaire du collier de la Reine» à Berne en 1785 que de nos jours
des «vacances de luxe à
l'île Maurice» au Conseil fédéral...
Si la prospérité est à la source d’une certaine fermentation sociale, elle permet
aussi un grand épanouissement intellectuel au cours du XVIIIe siècle. Les
mathématiciens Bernoulli et Euler, les médecins Tissot et Tronchin, mais aussi Rousseau,
Pestalozzi, Constant, à Genève, Candolle, Saussure et bien d’autres illustrent
brillamment les arts et les lettres.
L’émigration offre un dérivatif à nombre de jeunes gens entreprenants dont
certains font fortune jusqu’en Perse, en Russie ou dans les jeunes États-Unis. Le «service étranger», c’est-à-dire le
mercenariat, se pratique sur une grande échelle en France, mais aussi dans les
principautés italiennes, en Espagne, en Hollande et au-delà...
Beaucoup d’émigrants suisses se distinguent aussi dans les techniques et la
manufacture (Perronet à Paris, Oberkampf à Jouy-en-Josas).
Les traités ont accordé aux Suisses des privilèges d’établissement dans le
Royaume de France, d’où une émigration importante qui va donner aux événements de
France et aux idées révolutionnaires un retentissement immédiat dans certains milieux
d’idéalistes et d’agitateurs.
En 1792, Étienne Clavière -
un Genevois émigré après les échecs des tentatives populaires à Genève, est ministre
des finances de la Convention. Il y a d’ailleurs un «Club helvétique» à Paris.
Marat lui-même est un médecin neuchâtelois dont les talents de publiciste enragé ont
fait un martyr après son assassinat à Paris en 1793.
En 1791, une campagne de banquets qui célèbre dans le Pays de Vaud l’anniversaire
de la prise de la Bastille est réprimée rudement par la justice de Berne et plusieurs
exécutions sont prononcées.
La sympathie des populations est quelque peu partagée. Si les patriciens qui gardent la
main sur les affaires publiques sont horrifiés par l’assaut des Tuileries, le 10
août 1792, et l’exécution de la famille royale en 1793, les bourgeois et les pays
sujets (Vaud, Tessin) ont conscience qu’un nouvel ordre des choses pourrait leur
être favorable.
De surcroît, le courant de pensée suscité par Jean-Jacques Rousseau et les philosophes
encourage des esprits réformateurs (Constant, La Harpe, Ochs, Germaine de Staël) à
précipiter une réforme radicale de la société.
Si Rousseau et Gibbon voient la Suisse sous un jour idyllique, d’autres observateurs
sont plus critiques (Casanova, Voltaire). Pour le jeune Goethe qui visite le pays à
plusieurs reprises à cette époque, «la liberté y est un vieux conte conservé dans l’alcool».
Selon le chroniqueur russe Karamzine, «la prospérité a rendu les citoyens égoïstes et entraîné par
là la décadence morale du pays». Plus grave encore, au milieu d’une Europe où les états-nations
ont développé des moyens d’administration et d’intervention considérables,
l’autorité exercée par la Diète des cantons est restée toute nominale, et les
ressources militaires insignifiantes.
Selon un observateur saint-gallois, «si je voulais faire signer aux XIII cantons et aux pays alliés une
déclaration portant que nous avons de la neige en hiver, une douzaine de référendums
n’y suffirait pas».
Il est vrai que les faits d’armes du Moyen Âge et des guerres d’Italie, les
bonnes dispositions de la France et de l’Autriche, et le sens de la diplomatie
développé par les cantons ont toujours permis de préserver l’indépendance de la
Confédération.
Depuis la guerre de Cent ans qui avait valu quelques incursions des deux parties, les
tentatives de Charles le Téméraire au XVe siècle, enfin les débordements de la guerre de Trente ans au XVIIe siècle, le pays n’a pas
connu de menace d’invasion.
Mirages révolutionnaires
Lorsque les Français s'engagent en 1789 dans la Révolution, les idées nouvelles
trouvent en Suisse un écho favorable chez les paysans et ceux-ci s’insurgent
notamment contre de vieux droits féodaux qui n’ont plus de contrepartie véritable.
Dans les villes où la censure est la règle, des feuilles révolutionnaires circulent
sous le manteau, des clubs se constituent sur le modèle français pour répandre les
nouvelles et échanger les propositions les plus improbables.
La crise économique fait le reste et l’on assiste à des insurrections populaires en
Valais, à Schaffhouse et à Zurich.
En 1792, par la voix du conventionnel La Réveillère, «La Convention nationale déclare, au nom de la nation française,
qu’elle accordera aide et secours à tous les peuples qui voudront recouvrer leur
liberté, et charge le pouvoir exécutif de donner aux généraux les ordres nécessaires
pour porter secours à ces peuples».
C'est ainsi que, cinq ans plus tard, sous le Directoire, les troupes françaises entrent
en pays bâlois et à Bienne. Le général Ménard se tient en réserve avec une division
cantonnée dans le Pays de Gex (janvier 1798).
La République Lémanique est proclamée par insurrection populaire à Lausanne les 23-24
janvier. Les troupes françaises viennent aussitôt appuyer le nouveau pouvoir. Elles
entrent à Lausanne le 28 et exigent une contribution de guerre.
En 1798, l’agitation politique s’étend sur le plateau suisse: révolte paysanne
à Bâle, insurrections dans le pays de Vaud. La capacité militaire de la Confédération
n’est plus à la hauteur de son antique réputation. Dans ce contexte
insurrectionnel, plusieurs cantons adoptent des constitutions démocratiques.
L’attrait du «trésor
de Berne» n’en
devient que plus fort pour le Directoire en faillite financière, et deux colonnes
d’invasion, sous le commandement des généraux Brune et Schauenbourg, viennent se
heurter le 2 mars aux forces bernoises hâtivement rassemblées sous la direction du
général Charles Louis d’Erlach (son aïeul Jean Louis d’Erlach avait été
maréchal de France sous Louis XIV).
Les combats de Fraubrunnen et du Grauholz se terminent par la déroute des Bernois. Les
autres cantons n’ont pas répondu à l’appel de leur allié et pour comble
d’infortune, le malheureux général est assassiné par ses troupes au cours de la
retraite.
La capitulation qui suit le 5 mars 1798 consacre la fin de l’Ancien régime en
Suisse. Brune fait parvenir à Paris l’ours Martin qui quitte ainsi la fosse
de Berne pour le Jardin des Plantes, où il retrouve les girafes confisquées au Jardin
royal d’acclimatation d’Amsterdam!
Un gouvernement de
l'étranger
Le Directoire s'étant déterminé à abolir l'ancienne Confédération, il charge le
bâlois Ochs de rédiger une constitution selon l’air du temps. La capitale est
fixée en alternance à Aarau, Lucerne et Berne, un drapeau tricolore (vert, rouge et
jaune) est institué, les principes révolutionnaires sont adoptés.
Le nouvel État se veut une
République une et indivisible, avec institution d’une nationalité suisse,
suppression des douanes intérieures, unification des monnaies et des unités de mesure...
De nouveaux cantons sont créés pour constituer des entités de statut identique et de
taille comparable, d’autres sont regroupés (Waldstätten, Säntis), les anciens
statuts de territoires alliés et sujets sont supprimés.
Un tel édifice, si éloigné des traditions locales, se révèle aussitôt menacé. Les
députés issus des cantons ainsi définis ont des obédiences inconciliables et les
forces fédéralistes sont déterminées à miner une construction aussi contraire à
leurs convictions.
Les révolutionnaires eux-mêmes sont divisés en patriotes unitaires et républicains.
Tout comme en France, la suppression des impôts traditionnels prive le nouvel Etat des
ressources indispensables. Le régime d’occupation étrangère n’arrange rien.
Une ultime et sanglante révolte secouera le canton de Nidwald à l’automne 1798,
laquelle sera durement réprimée par l’occupant français. De 1800 à 1802, pas
moins de quatre coups d’état vont ébranler la jeune République.
Le Premier Consul Napoléon Bonaparte met un terme à cette expérience unitaire en
abolissant la République et en restaurant une Confédération par l'Acte de médiation.
Alliance franco-suisse
La République Helvétique puis la Confédération se trouvent fragilisées par
l’irruption fort inopportune de trois armées étrangères, dont celle de
l’allié de trois siècles.
La ville de Mulhouse, la région de Delémont, les républiques de Genève et du Valais
sont annexés à la Grande Nation. La principauté de Neuchâtel est satellisée.
Les Suisses continuent de verser leur sang sous le drapeau français ou au sein des
contingents exigés par le puissant voisin. Tout comme à Marignan, la sanglante bataille
de Baylen en Andalousie (1808) voit s’opposer des troupes suisses de chaque côté de
la ligne de front. Le corps de pontonniers du général Eblé est largement constitué de
Tessinois qui s’illustrèrent lors du passage de la Bérézina
(1812).
Le Vaudois Jomini atteint le grade de général dans l’armée impériale avant de se
mettre au service du tsar. Le commandant du génie Dufour, né à Genève dans une famille
de cabinotiers, étudie à Polytechnique avant de servir en Dalmatie et de poursuivre une
brillante carrière militaire et scientifique en Suisse.
Bien des traits de la Suisse moderne sont dûs à ces quelques années de tutelle ou
d’occupation française (code civil, franc et Union Latine, statut des juifs et code
communal à Genève). Les cols de la Faucille et du Simplon, le pont sur l’Arve à
Genève, le passage de l’Écluse sont alors établis ou modernisés sous l’action énergique de
l’ingénieur Céard, un Genevois d’adoption.
... Et Genève?
La prestigieuse cité de Calvin perd sa liberté le 15
avril 1798. Elle est occupée par la France et transformée en un énième département.
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