Tocqueville et
l'Algérie
Disparition
d'Alexis de Tocqueville
L'écrivain Alexis de Tocqueville s'éteint le 16 avril 1859, à 54
ans. Descendant d'une famille de l'aristocratie normande, il est l'un des principaux
penseurs modernes, dans la continuité de Montesquieu.
Tocqueville naît à Paris le 25 juillet 1805. A la veille des
Trois Glorieuses de 1830, il part pour un voyage d'études aux États-Unis avec son ami
Gustave de Beaumont.
C'est ainsi qu'en 1835, il publie le premier tome de «La démocratie en Amérique».
Le succès est immédiat et la publication du deuxième tome lui vaut d'entrer à
l'Académie française.
Il est vrai que l'ouvrage est d'une lecture très agréable. C'est un régal pour
l'esprit.
Grâce à ce livre prophétique, dont le premier tome traite plus particulièrement de la
jeune Amérique et le second de la démocratie, Tocqueville figure parmi les écrivains
français les plus connus aux États-Unis. D'ailleurs, les meilleurs spécialistes de son
oeuvre sont encore Outre-Atlantique.
Parmi de multiples citations qui portent à la réflexion, on peut retenir
celle-là, qui résonne encore avec une singulière actualité:
«Les nations de nos jours ne sauraient faire que dans leur sein les conditions ne
soient pas égales; mais il dépend d'elles que l'égalité les conduise à la servitude
ou à la liberté, aux lumières ou à la barbarie, à la prospérité ou aux misères.»
Député sous Louis-Philippe, Tocqueville annonce en janvier 1848 une explosion sociale que rien ne laisse paraître: «Regardez
ce qui se passe au sein de ces classes ouvrières, qui, aujourd'hui, je le reconnais, sont
tranquilles... ; mais ne voyez-vous pas que leurs passions, de politiques, sont devenues
sociales?»
Sous le gouvernement provisoire de la deuxième République, Tocqueville devient ministre
des Affaires Etrangères. Son recueil de «Souvenirs» apporte un éclairage intéressant sur cette période troublée.
Avec «L'Ancien Régime et la Révolution», son deuxième grand livre,
Tocqueville montre la Révolution française sous un jour nouveau. On découvre avec lui
que les révolutionnaires ont achevé la centralisation commencée sous Louis XIII et
Louis XIV.
Tocqueville
et l'Algérie
Autant Tocqueville est inspiré lorsqu'il brosse avec hauteur de vastes synthèses
historiques et sociologiques, autant il apparaît faillible lorsqu'il cède à ses
pulsions.
C'est le cas dans ses rapports avec l'Algérie. Jeune homme de 23 ans rêvant d'aventure
et d'exotisme, il songe à s'établir dans ce pays et se montre favorable à sa conquête.
Plus tard, au terme de plusieurs séjours de l'autre côté de la Méditerranée, il
écrit dans un «Travail sur l'Algérie» (octobre 1841) destiné aux
parlementaires:
«Je ne crois pas que la France puisse songer sérieusement à quitter l'Algérie.
L'abandon qu'elle en ferait serait aux yeux du monde l'annonce certaine de sa
décadence.»
Après ce préliminaire peu clairvoyant, Tocqueville est obligé de justifier la guerre de
conquête, non sans regretter les excès qu'elle entraîne:
«Pour ma part, j'ai rapporté d'Afrique la notion affligeante qu'en ce moment nous
faisons la guerre d'une manière beaucoup plus barbare que les Arabes eux-mêmes. C'est,
quant à présent, de leur côté que la civilisation se rencontre. Cette manière de
mener la guerre me paraît aussi inintelligente qu'elle est cruelle (...).
D'une autre part, j'ai souvent entendu en France des hommes que je respecte, mais que je
n'approuve pas, trouver mauvais qu'on brûlât les moissons, qu'on vidât les silos et
enfin qu'on s'emparât des hommes sans armes, des femmes et des enfants.
Ce sont là, suivant moi, des nécessités fâcheuses, mais auxquelles tout peuple qui
voudra faire la guerre aux Arabes sera obligé de se soumettre. Et, s'il faut dire ma
pensée, ces actes ne me révoltent pas plus ni même autant que plusieurs autres que le
droit de la guerre autorise évidemment et qui ont lieu dans toutes les guerres d'Europe.
En quoi est-il plus odieux de brûler les moissons et de faire prisonniers les femmes et
les enfants que de bombarder la population inoffensive d'une ville assiégée ou de
s'emparer en mer des vaisseaux marchands appartenant aux sujets d'une puissance ennemie?»
(Oeuvres de Tocqueville, La Pléiade, tome 1, pages 704 et 705).