La reculade
de Fachoda
Le 18 septembre 1898, une armée anglo-égyptienne de 20.000 hommes, conduite par le
général Lord Kitchener, remonte le Nil après avoir vaincu les Soudanais au terme d'une
campagne brutale et meurtrière à Omdourman.
A Fachoda, sur les bords du Nil blanc, au cœur du Soudan, elle rencontre une
expédition française arrivée sur place trois mois plus tôt.
Cette expédition, baptisée Congo-Nil, comprend huit gradés et plus de 250 tirailleurs
sénégalais sous les ordres du capitaine Jean-Baptiste Marchand. Elle vient de
Brazzaville, un poste français près de l'embouchure du fleuve Congo.
Lequel, de l'Anglais ou du Français, cédera la place? La possession du Soudan et la
continuité des empires coloniaux sont en jeu.
Au bord de la guerre
La République française voudrait relier Dakar, sur l'Atlantique, à Djibouti, sur la mer
Rouge. L'Angleterre, de son côté, rêve de constituer à son profit un axe nord-sud Le
Caire-Le Cap. Les Britanniques ne peuvent d'autre part tolérer la présence d'une
puissance rivale aux portes de l'Egypte et du canal de Suez
par lequel passe le trafic maritime entre Londres et les Indes britanniques.
A Paris, la République est présidée par Félix Faure et
le gouvernement dirigé par le radical d'extrême gauche Henri Brisson. L'affaire Dreyfus bat son plein. Devant l'ultimatum de Londres
ordonnant à la colonne Marchand de se retirer, l'opinion publique, surexcitée,
s'apprête à en découdre avec l'ennemi héréditaire.
Le ministre des affaires étrangères, Gabriel Hanotaux, veut profiter des difficultés
des Britanniques face aux insurgés Boers d'Afrique du sud. Il esquisse un
rapprochement avec l'Allemagne en vue d'une guerre contre la «perfide Albion».
Mais face à l'inflexibilité du Premier ministre anglais, Robert Salisbury, le
gouvernement français doit composer. Gabriel Hanotaux est remplacé aux Affaires
étrangères par le ministre des colonies, Théophile Delcassé. Ce dernier veut
par-dessus tout reprendre aux Allemands l'Alsace-Lorraine
perdue en 1871. Il a besoin pour cela de l'alliance anglaise.
Le 10 novembre, il donne l'ordre à la colonne Marchand de se retirer de Fachoda cependant
que l'opinion publique se détourne de l'Afrique et n'a plus d'yeux que pour l'Affaire
Dreyfus.
Il ne reste de l'expédition qu'un monument discret dans le bois de Vincennes, aux portes
de Paris. Le Soudan sera anglais... et l'on oubliera très vite que deux grandes nations
proches et prétendument civilisées faillirent se jeter l'une contre l'autre pour la
possession d'une région que les protagonistes avaient eux-mêmes décrits comme «un
pays de marécages et de fièvres» (Salisbury) ou «un pays peuplé par des
singes et par des Noirs pires que des singes» (Hanoteaux).
Sans plus de raison, les Français et les Anglais entreront côte à côte en guerre,15 ans plus tard, contre les Allemands.
Bibliographie
Sur l'incident de Fachoda et les rivalités coloniales en Afrique, je recommande une très
passionnante étude: Le partage de l'Afrique 1880-1914 (Henri Wesseling, Denoël
1996).
Sur l'humeur des élites à la veille de la Grande guerre, il vaut la peine de lire le
livre clé de Marc Ferro: La grande guerre 1914-1918 (collection Idées).