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Le 2 novembre 1841, à Kaboul, le meurtre d'un officier britannique du nom d'Alexandre
Burnes va déboucher sur l'une des plus horribles défaites qu'ait jamais connue l'armée
britannique.
Le Grand Jeu
En 1826, à Kaboul, l’émir Dost Mohammed dépose Shah Shujah, le dernier
héritier de la dynastie Durrani. Il établit sa
propre domination sur l'Afghanistan
Quelques années plus tard, Henry Rawlinson, un jeune officier britannique en
ambassade auprès du shah de Perse, a la surprise de croiser une délégation
russe qui se rend en visite chez Dost Mohammed.
Il soupçonne des tractations entre celui-ci et les représentants du tsar. Le
gouvernement de Londres, alerté, craint pour la sécurité de sa colonie des Indes.
Un corps expéditionnaire britannique débarque à la pointe du Golfe Persique afin
d'intimider le shah de Perse qui assiège Hérat, à l’ouest de l’Afghanistan,
avec l'aide des Russes.
Le tsar, inquiet de la tournure des événements, retire son soutien au shah et
prétend que ses officiers, sur place, ont agi contre les ordres de son gouvernement! Il
les rappelle à Saint-Pétersbourg.
Par ailleurs, de Calcutta, le gouverneur général des Indes, Lord Auckland, adresse à
Dost Mohammed une missive comminatoire. Il lui enjoint de renoncer à ses prétentions sur
la ville de Peshawar. Mais la lettre tombe mal à propos.
A Kaboul, en effet, Alexandre Burnes, un officier britannique réputé pour sa
hardiesse et sa connaissance de l'Asie centrale, a gagné la confiance de Dost Mohammed et
même réussi à convaincre la délégation russe de renoncer à ses visées sur
l’Afghanistan.
L'émir de Kaboul se montre irrité par la lettre de Lord Auckland et refuse tout
compromis. La mort dans l'âme, il se sépare de son ami Alexandre Burnes, qui regagne les
Indes.
Les chancelleries ne vont pas tarder à parler du «Grand jeu» pour désigner ce
ballet d’intrigues qui devait durer plus d’un siècle.
Promenade militaire
A Calcutta, Lord Auckland se laisse convaincre par son secrétaire, MacNaghten, d'appuyer
les prétentions de Shah Shujah, réfugié en Inde.
C'est ainsi qu'en 1838, une armée dite «armée de l’Indus»
s'apprête à chasser Dost Mohammed. Son commandement est confié au général Keane.
Elle est composée de 9.500 hommes de troupes britanniques et indiens, et appuyée par
l’armée personnelle du shah Shujah, forte de 6.000 hommes. Au total neuf régiments
d’infanterie, deux de cavalerie, et d’autres formations de cavalerie, train,
artillerie, génie et musique.
Cette troupe guerrière est aussi encombrée d'environ 16.000 chameaux et 8.000
chevaux, ainsi que de 38.000 accompagnateur(trices), y compris les «bazaar girls»
préposées au repos du guerrier.
Rien ne manque au confort de l'élite des nations. Sir Willoughby Cotten requiert les
services de 260 chameaux pour sa suite! Chaque officier a droit à dix valets, lesquels
emmènent volontiers leur famille.
On connaît un brigadier qui a mobilisé 60 chameaux pour ses bagages!

Au lieu d’emprunter la passe de Khyber, principale
voie de passage entre la vallée de l’Indus et l’Afghanistan, Keane fait un
détour par le Sind et se présente au col de Bolan au printemps 1839.
Ce col commande un défilé long de 90 km où les soldats se trouvent soudain aventurés
sous le feu de tireurs embusqués.
Burnes fait assaut d’improvisation, achète les chefs locaux et réussit à
approvisionner le corps expéditionnaire réduit aux demi-rations.
Le 25 avril 1839, enfin, son protégé, le shah Shujah, peut faire son entrée à
Kandahar.
L'étape suivante est la forteresse de Ghazni, une position renommée dans toute
l’Asie centrale. Le corps expéditionnaire n’a pas emporté de pièces de siège
et sa seule chance de succès est de faire sauter les portes pour ouvrir une brêche à
une troupe d’assaut déterminée.
Un jeune lieutenant nommé Henry Durand se porte volontaire pour cette mission hasardeuse.
Une nuit de juillet, il lance son coup de main et la ville conquise à la pointe des
baïonnettes.
Début août, le shah Shujah fait une entrée solennelle à Kaboul. Comme à
Kandahar, la population lui fait un accueil glacial.
Il s’installe dans la citadelle de Bala Hissar avec son harem de 600 femmes. Tout
semble calme dans ce pays misérable où l’or anglais fait des miracles.
Les gaîtés de l'escadron
Le 3 novembre 1840, Dost Mohammed fait sa reddition à MacNaghten et négocie un exil
doré aux Indes.
Sir MacNaghten, devenu conseiller politique du nouveau shah et porté à la
dignité de baronnet, peut envoyer un message selon lequel «tout est calme, de Dan à
Bersheeba». Il brigue la position de gouverneur de Bombay et demande à
s’éloigner.
Le général Keane, devenu Lord Keane of Ghazni, ne tarde pas non plus à retourner en
Inde.
Un nouveau général du nom d’Elphinstone assume le commandement militaire. Âgé de
60 ans, il n’a plus vu le feu depuis Waterloo.
Les troupes quittent la citadelle inconfortable pour bivouaquer à portée des murailles.
Les magasins sont disposés à l’extérieur du campement. La vie de garnison
s’organise, avec courses de chevaux, soirées de représentation, parties de cricket
et matches de polo...
Mais les liaisons entre officiers anglais et femmes indigènes alimentent le ressentiment
des farouches Pachtounes.
Traquenard
Alexandre Burnes n'est pas le moins insensible au charme afghan. Il a préféré résider
dans une maison forte de Kaboul plutôt que dans le cantonnement militaire.
Le 1er novembre 1841, il est prévenu par son fidèle confident, Mohan Lal, un Cachemiri,
qu’un coup de main serait tenté contre lui le lendemain.
Il n’y attache pas d’importance, confiant en sa garde cipaye. Le lendemain, une
foule vociférante se présente sous ses murs et Burnes tente de négocier avant de fuir
sous un déguisement.
Il est lynché par la populace. MacNaghten et Elphinstone se montrent totalement
désemparés devant ce désastre et leur indécision ne fait qu’aggraver
l’hostilité des insurgés.
Les troupes britanniques perdent très vite le contrôle de la cité. Le 23 novembre, une
attaque de diversion menée par un parti de fantassins se solde par la perte de 300 hommes
et encourage les Kaboulis à poursuivre leurs assauts.
Le fils de Dost Mohammed,
Mohammed Aqbar, s’infiltre à Kaboul avec une armée de secours. Les insurgés
comptent maintenant 40.000 hommes en armes.
Le 23 décembre, MacNaghten, qui a fait des propositions de compromis à Aqbar, se rend,
accompagné de trois officiers à un lieu de rencontre proche du campement. Aqbar et sa
suite les attendent assis en tailleur sur des tapis disposés sur la neige.
Après quelques mots de bienvenue, les Anglais sont assaillis par des gardes et emmenés
attachés à dos de cheval vers la ville. MacNaghten est exécuté et son corps exhibé en
haut d’un mât dans le bazar, sans que les troupes britanniques tentent d'intervenir.
Bien plus, le général Elphinstone perd toute velléité de résistance et donne des
ordres au général Pottinger pour négocier une capitulation humiliante et un retour aux
Indes.
De la défaite à la déroute
Mais Kaboul est à 1800 mètres d’altitude et les voies d’accès vers le sud
sont notoirement difficiles et dangereuses. La neige et la glace couvrent le sol et les
troupes indiennes n’en ont aucune pratique.
Pottinger n'a aucune confiance en la parole de Mohammed Akbar. Plutôt que de partir sur
le champ, il propose d'occuper la citadelle de Bala Hissar et de tenir jusqu’à ce
qu’une armée de secours puisse arriver au printemps.
Elphinstone ne veut rien savoir. C'est ainsi que l’armée quitte Kaboul le 6 janvier
1842 en direction de Jalalabad, à 150 km au sud, à une semaine de marche.
Les Anglais abandonnent leur artillerie et doivent laisser en otage un groupe
d’officiers britanniques. Pottinger obtient seulement que les familles des otages ne
soient pas laissées en arrière.
Outre 4.000 combattants, la caravane compte 13.000 hommes et femmes de suite. Parmi eux
700 Européens. Dès que l’armée a levé le camp, les pillards se précipitent sur
les bagages abandonnés.
Puis, des guerriers à cheval harcèlent l’arrière-garde mal protégée. Dès la fin
du premier jour de marche, une grande partie du train est tombée aux mains des
assaillants.
Le soir, on ne peut dresser qu’une seule tente et la multitude doit coucher dans la
neige, ce qui cause des gelures et des morts en grand nombre. L’armée abandonne les
blessés à leur sort et poursuit sa route.
C’est alors que Aqbar apparaît et exige trois nouveaux otages, dont Pottinger, en
attendant d’avoir négocié avec les chefs locaux le passage par le col de
Khoord-Kaboul.
Le lendemain, ce qui reste de l’armée de l’Indus s’engage dans le défilé
qui longe un torrent à demi-gelé qu’il faut traverser à gué par treize fois.
Les guerriers pathans, postés en surplomb, tirent les soldats comme des lapins avec leurs
jezaïls, longs fusils de fabrication locale dont la précision est redoutable.
Par comparaison, la troupe anglaise est équipée de Brown Bess, des mousquets à
chargement frontal qui datent des guerres napoléonniennes et portent à 150 mètres
seulement.
Le soir du 10 janvier, après cinq jours de marche, il ne reste que 700 hommes de troupe
et 4.000 civils en état de poursuivre. Deux jours plus tard, Elphinstone lui-même est
retenu captif et fait dire aux rescapés de continuer sans lui.
La nuit suivante, un commando s’avance de nuit pour démanteler une barrière placée
en travers du défilé. Lorsqu’ils sont découverts par les guetteurs, les hommes
perdent toute notion de discipline et enlèvent la monture d'un chirurgien du nom de
Brydon, qui se trouvait là.
Le chirurgien réussit néanmoins à franchir le passage. Il porte assistance à un
cavalier indien agonisant qui lui confie son cheval en lui souhaitant de parvenir à
Jalalabad.
Il ne reste plus que deux groupes de survivants. D’une part 14 cavaliers et 65
officiers et soldats, pour la plupart du 44e régiment d’infanterie, qui parviennent
dans le village de Gandamak, à une journée de marche de Jalalabad mais subissent une
attaque de guerriers pathans qui laisse quatre survivants.
D’autre part, le groupe du chirurgien Brydon atteint Futtebad, à 20 kilomètres du
but. Les cavaliers sont assaillis sans relâche et seul Brydon survit par miracIe et
parvient à pied sous les remparts de Jalalabad où il trouve enfin du secours. Malgré
les feux de ralliements entretenus six jours durant sur les remparts, aucun autre fuyard
ne réussit à atteindre la ville.
A part quelques dizaines d’otages ou de détenus aux mains des montagnards, les
17.000 hommes et femmes de ce qui avait été l’armée de l’Indus avaient péri.
Au printemps suivant, Lord Ellingburgh remplace Lord Auckland - promu comte et Lord Eden
of Norwood - à Calcutta.
Robert Peel, Premier ministre de Sa Majesté la reine Victorial souhaiterait une politique
moins aventureuse mais il ne peut envisager de laisser Mohammed Aqbar impuni.
Une armée de secours commandée par le général Pollock va relever les garnisons de
Kandahar et Jalalabad, découvrant des milliers de squelettes le long de la piste.
Elle reprend Kaboul où la citadelle de Bala Hissar est restée aux mains des forces du
shah Shujah, lui-même ayant été attiré dans un piège par ses ennemis et exécuté.
L'armée de secours permet à Pottinger et une cinquantaine de compagnons d'échapper à
l’esclavage. Elphinstone est quant à lui mort en captivité... ce qui lui a
épargné la cour martiale.
Le général Pollock décide de raser le grand bazar de Kaboul en représailles, une
construction magnifique célèbre dans toute l’Asie avant que ses troupes ne se
retirent. Les Britanniques ne reviendront à Kaboul que 35 ans plus tard.
Epilogue
Deux guerres contre les Sikhs du Pendjab porteront les frontières de l’empire sur la
ligne de crête et la passe de Khyber. Les Anglais finiront même par rétablir Dost
Mohammed à Kaboul en 1857!
Ils mèneront encore deux autres guerres contre les Afghans en 1878-1879 et en 1919 avant
de convenir avec eux d'une frontière de convenance.
Après quelques décennies de paix fragile, le pays basculera à nouveau en 1978 dans des guerres sans fin.
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