1. LES PREMIÈRES PERSÉCUTIONS
Les premières persécutions contre les cathares ont lieu à Orléans en 1017,
en 1029 dans la région de Cambrai, puis en Italie en 1040.
Dès 1025, Gérard Ier, évêque de Cambrai, fait arrêter à Arras quelques
malheureux qui sont mis à mort ; en 1135, Liège voit s'allumer le premier
bûcher contre les cathares. Déjà en 1052 on avait pendu en Saxe quelques
«manichéens». Malgré ces exécutions, la propagation du catharisme se
continue par l'intermédiaire des plus misérables travailleurs du textile.
Le pape Eugène III réunit, en 1197, le concile de Rome qui décide des
peines à appliquer aux sectateurs : les plus coupables seront condamnés à
la prison perpétuelle, les simples croyants seront marqués sur le front au
fer rouge, et les suspects seront soumis à l'épreuve du feu. Cependant, le
catharisme gagne les rangs de la riche bourgeoisie ainsi que le patriciat
commercial et bancaire.
Le roi de France, Louis le Pieux, déclenche la persécution contre son
vassal Thierry d'Alsace, comte de Flandres. L'an 1163 est marqué, à
Cologne, par un procès suivi d'un autodafé au cours duquel seront brûlés
les huit hommes et les trois femmes originaires de la Flandre qui y avaient
été arrêtés.
D'autres Flamands franchissent la mer du Nord pour gagner l'Angleterre où
ils essaient de trouver refuge mais, en 1166, Henri II Plantagenêt fait
procéder à l'arrestation d'une huitaine de paysans des deux sexes qui
seront marqués au fer rouge, chassés hors de la ville, et qui périront
lamentablement de faim et de froid, personne n'osant porter secours aux
condamnés.
Le catharisme persiste toujours en Flandre malgré les arrestation ; et les
condamnations qui s'intensifieront au XIIIème siècle sous l'impulsion de
Robert le Bougre, inquisiteur principal pour la France, qui avait été
cathare pendant plus de vingt ans, mais qui exerça dans le Cambrésis, en
Picardie et en Champagne la mission d'extermination avec une telle férocité
que ses contemporains l'avaient gratifié du surnom de «marteau d'hérétique»
(1). Quelques cathares traqués réussissent à
atteindre les Pays-Bas, refuge traditionnel pour les fugitifs car, dans ces
régions, les dirigeants des villes étaient plus puissants que la hiérarchie
ecclésiastique (2).
La lecture de la «Chronique» nous apprend que saint Bernard avait prêché dans le
Toulousain et l'Albigeois ; vers 1145. Il obligea les «hérétiques» à
renoncer à leurs erreurs, suit par la force de son éloquence, soit par les
divers prodiges que Dieu opéra par ses mains. Évidemment aucun détail ne
nous est donné sur ces prodiges, mais nous lisons que ces «entêtés»
reprirent leurs erreurs malgré les conciles de Lombers en 1163 et de Latran
en 1179.
Entre-temps, en 1167,
Vézelay avait vu s'allumer un bûcher où sept cathares avaient été brûlés.
Le cardinal de Saint-Chrysogone, en 1178, n'eut pas plus de succès au cours
de sa mission languedocienne.
A son tour, Bernard Gaucelin, archevêque de Narbonne, entre 1181 et 1191,
s'opposa dans sa province à la propagation du catharisme et, en 1189,
convoqua une assemblée de laïcs et de clercs pour une discussion entre les
deux partis. La réunion se termina par la condamnation des cathares qui
n'en continuèrent pas moins leur prosélytisme.
Une nouvelle assemblée se réunit sous la présidence de Raymond de Daventer,
«choisi pour la noblesse de sa naissance, ses vertus, sa piété et la
rectitude de ses mœurs». Après la controverse entre romains et
cathares, ceux-ci jurent encore une fois condamnés par Daventer, et pour que
soient consignés tous les arguments dont on s'était servi pour confondre
l'erreur, fut rédigé un mémoire aujourd'hui malheureusement perdu (3).
Le comte de Toulouse, Raymond V, ayant
accordé son appui aux prélats romains, les premières sanctions sont alors
prises en Languedoc. Un procès est fait contre un riche bourgeois de
Toulouse, Pierre Mauran, ami du comte lui-même. Raymond II, vicomte de
Béziers et de Carcassonne, vassal de Raymond V, est excommunié.
2. LE TROISIEME CONCILE DE LATRAN
En 1179, le pape Alexandre III avait réuni le IIIème concile de Latran qui,
encore une fois, condamne tous les hérétiques : patarins, publicains,
cathares ainsi que leurs défenseurs. Par contre, des indulgences sont
accordées à ceux qui poursuivront les infidèles aux dogmes romains ; de
plus, à l'issue de ce concile, Alexandre III donne mission à son nouveau
légat Henri, abbé de Clairvaux, de prêcher une croisade contre les
rebelles.
Quelques seigneurs, peut-être influencés par la promesse des indulgences,
se croisèrent en 1180 contre Roger II, vicomte de Béziers, et lui prirent
la place de Lavaur. Le vicomte se soumet tandis que les cathares de la
ville s'enfuient et viennent chercher refuge à l'Isle-Jourdain, chez le
seigneur de Gimoez, Jourdain Il, époux d'Esclarmonde,
sœur du comte de Foix. Celle-ci, avec l'accord de son époux, organise le
départ des proscrits vers le domaine de son frère ; ceux-ci, pense-t-elle,
seront plus en sécurité en terre ariégeoise favorable au catharisme.
Le concile du Latran avait pris des
décisions importantes qui seront confirmées au cours du concile de Vérone
en 1184 où le pape Lucius Ill promulguera ces décisions :
- Le jugement ecclésiastique ne condamne pas à mort.
- Le jugement fait appel à l'aide des princes et des seigneurs pour
appliquer les supplices corporels.
- Les hérétiques, quels qu'il soient, devront être livrés au bras séculier.
- Les comtes, barons, recteurs et consuls des cités devront sévir contre
les hérétiques sous peine d'être excommuniés à leur tour (4).
Effroyable hypocrisie que celle-ci, qui permet à l'Eglise d'affirmer son
innocence dans le génocide qui va s'abattre sur tant d'hommes et de femmes
ennemis de la violence, soucieux de pureté et d'amour, et cela pendant deux
siècles au moins !
Tout au long de la période dont nous venons de parler, les interventions
pontificales, bien que nombreuses, sont trop intermittentes et manquent
souvent de vigueur ; les décisions prises, si sévères soient-elles, ne sont
pas appliquées et le légats du pape ne réussissent pas à endiguer les progrès
du catharisme. Dans leur lutte, ils n'obtiennent pas le soutien de;
seigneurs pour la plupart favorables aux cathares : les uns partagent leur
foi, d'autres comptent dans leur parenté proche des adeptes de la religion
interdite. Mais surtout, dans l'ensemble, les seigneurs ne sont en rien
gênés par les croyances non orthodoxes de leurs sujets. Ils ne veulent pas
s'opposer à eux parce qu'ils ne créent pas de complications dans la vie
sociale.
3. L'AVÈNEMENT DU PAPE INNOCENT III
L'avènement au trône pontifical, en 1198, du nouveau pape Innocent III va changer la face
des choses et les événements vont se précipiter. Né en 1160, issu d'une des
plus nobles et des plus anciennes familles du Latrium, Innocent III a lait
des études de droit canon à Bologne et de théologie à l'université de
Paris. Pourvu d'une très grande érudition, il apparaît comme le plus grand
juriste de son temps.
Chanoine de Saint-Pierre à 21 ans, cardinal à 27 ans, de caractère énergique,
dès son accession au trône pontifical, le jeune pape veut restaurer
l'Eglise de Rome dans sa vocation de gouvernant du monde (5) et il veut assurer l'extension de l'autorité du
Saint-Siège en brisant la résistance des rebelles.
Par une correspondance impérative à tous les archevêques du Midi, il excite
leur zèle à combattre les tenants de la religion honnie. Une circulaire du
11 avril 1198 demande à tous les
prélats méridionaux de s'armer contre les «hérétiques» ; aux rois, princes,
comtes et seigneurs qui, pour la sauvegarde de l'enseignement du Christ, se
dresseront avec dévouement et fidélité, il promet la remise de leurs péchés
comme il en est pour les pèlerins qui vont à Saint-Pierre de Rome ou à
Saint-Jacques-de-Compostelle (6).
En 1200, par un nouveau décret, il enlève aux évêques le jugement des
«hérésies» et le donne à ses légats ; il autorise encore à cette même date
la prédication des cisterciens puis des Humuliati de Lombardie, espérant
ainsi ramener à la vraie foi, par la parole, les insoumis au dogme romain.
Enfin, il demande au roi de France, Philippe Auguste, de chasser le comte
de Toulouse de ses terres afin de donner celles-ci à un bon serviteur de
l'Eglise ; il souhaite que le roi intervienne en Languedoc et que les
grands vassaux soient autorisés par Philippe Auguste à prendre la croix
pour une guerre sainte. De par le droit féodal, les seigneurs ne peuvent se
croiser sans l'autorisation royale. Le roi tergiverse, essaie de gagner du
temps, alléguant les difficultés qui lui sont créées par ses turbulents
voisins, allemands et anglais. Le clergé du Midi était fréquemment lié par
des relations de famille à des cathares et l'Eglise ne pouvait guère
compter sur lui. Innocent III est de plus en plus convaincu de la nécessité
absolue d'abattre le catharisme, «cette peste, cette peste noire qui
ravage le Languedoc, ce cancer capable de corrompre toute la masse, ce mal
qu'il faut détruire en recourant au fer (7),
cette maladie purulente (8) et, si elle se montre
réfractaire à toute cure, l'heure du bistouri arrive» (9).
La conférence de Carcassonne (1204)
organisée par les légats reste sans effets et ceux-ci sont découragés.
C'est alors qu'apparaît dans l'histoire méridionale Dominique de Guzman,
dit couramment saint Dominique.
4. SAINT DOMINIQUE, LE PRÉDICATEUR ET SES «MIRACLES»
Né en Espagne près de Burgos, dans le diocèse d'Osma, il figure dans la
Légende dorée qui raconte à son sujet, qu'avant la naissance de l'enfant,
sa mère aurait eu un rêve prémonitoire au cours duquel elle eut la vision
qu'elle portait un petit chien tenant dans sa gueule une torche allumée
avec laquelle il embrasait tout l'univers.
L'adolescent fit ses études à Palerme ; sa réputation de piété était telle
que l'évêque d'Osma le nomma très tôt chapelain régulier de son église,
puis sous-prieur de son chapitre où il mène une édifiante vie contemplative
et où il fit preuve d'un très grand esprit de charité.
En 1203, le roi d'Espagne confie une mission diplomatique au Danemark à
l'évêque d'Osma qui se fait accompagner par Dominique. Celui-ci, au cours
de ce voyage, aurait pris un premier contact avec le catharisme, le patron
de l'hostellerie où il logeait appartenant à la religion réprouvée. Après
une nuit de discussion entre les deux hommes, le tavernier se serait
converti à la religion romaine tant le prélat avait été convaincant (10) !
Après leur retour d'un second voyage au Danemark, Dominique et son évêque
vont à Rome demander à Innocent III de quitter Osma pour évangéliser les
peuplades «barbares» de l'Est.
Ayant essuyé le relus du pape, les voyageurs reprennent la route de
l'Espagne en passant par Cîteaux, Lyon, Avignon, Nîmes et arrivent à
Montpellier en juin 1206. Ils y
rencontrent douze abbés de Cîteaux qui discutaient de la nécessité d'une
réforme du clergé romain et, parmi eux, les légats Arnaud Amaury (archevêque de
Narbonne) et Pierre de Castelnau.
Les voyageurs considèrent que pour atteindre un résultat positif, il est
nécessaire que le clergé romain, abandonnant son luxe, vive comme les
cathares. Dominique décide de rester dans les terres ramondines pour se
livrer à la prédication. Il renvoya ses serviteurs et son équipage pour
aller pieds nus, menant une vie très austère, s'imposant de dures
pénitences, espérant ainsi ramener de nombreux cathares à la foi de Rome.
Des réunions contradictoires ont lieu, entre 1206
et 1207, à Servian, Béziers,
Carcassonne, Verfeil, à Montréal, à Fanjeaux où résidait Guilhabert de Castres,
ministre cathare de valeur qui donna en 1204
(11) le consolament
à Esclarmonde, sœur du comte de
Foix.
Mais ces controverses, à Montréal d'abord, à Fanjeaux ensuite puis à Foix,
n'obtenaient que des résultats peu concluants. Alors on eut recours aux
«miracles» : l'un des plus célèbres concerne la poutre de Fanjeaux. Après
les discussions, des textes écrits étaient remis à des arbitres. En avril
1207, après de nouvelles discussions, Dominique aurait remis sa «rédaction»
à un des cathares présents pour qu'il puisse délibérer sur son écrit.
Celui-ci, ainsi que ses coreligionnaires, aurait décidé de jeter la feuille
dans le feu. Si celle-ci brûlait, ils auraient raison. Par trois fois la
feuille jetée dans le jeu en ressortit indemne, mais suffisamment
incandescente pour noircir une poutre du plafond de la salle. Si vous allez
à Fanjeaux, on ne manquera pas de vous faire voir la brûlure miraculeuse de
la poutre, bien que des historiens sérieux aient contesté le fait ainsi
rapporté.
Un autre miracle est celui des épis de la Saint-Jean d'été. Dominique,
passant par là, fait reproche à des moissonneurs de travailler le jour de
la nativité de Jean-Baptiste le prophète. Les moissonneurs se rebiffent et,
aussitôt, les épis coupés sont ensanglantés sans que soient blessées les
mains des sacrilèges.
C'est là une transposition du culte d'Adonis, dieu de la végétation et,
plus spécialement, des céréales. Adonis se sacrifiait et mourait au moment
des moissons et son sang coulait des épis sous la faucille des
moissonneurs. Cette légende transparaît encore dans les régions
méridionales où abondent, au temps des moissons, une fleur d'un beau rouge,
appelée adonis goutte de sang (12).
Le miracle des épis, comme celui de l'écrit qui ne s'enflamme pas mais qui
brûle la poutre, appartiennent à des mythes fort anciens dont on peut
retrouver la trace soit dans le culte de Mithra, soit dans la mythologie
grecque ou égyptienne.
L'échec de la prédication irrite Dominique de Guzman (St Dominique) qui, de
la douceur passe à la menace : «Là où ne vaut pas la bénédiction,
prévaudra le bâton. Nous exciterons contre vous princes et prélats».
Le danger de la lutte n'échappait pas aux ministres cathares qui envisagent
alors la création d'un refuge pour leur Eglise et ses fidèles. Au cours
d'un synode tenu à Mirepoix (13), ils choisirent
la région des Pyrénées ariégeoises où Raymond de Perelha était
seigneur de Montségur. Cédant à la prière instante des parfaits Raymond Blasco et Raymond de
Mirepoix (vers 1204), de Perelha entreprit la reconstruction du château qui
était à l'état de ruines (14) et dont la position
sur un pic isolé de 1200 m d'altitude semblait offrir toutes garanties de
sécurité.
5. PIERRE DE CASTELNAU ET L'INTENSIFICATION DE LA PERSÉCUTION
Tandis que se déroulaient ces divers événements, les légats ne restaient
pas inactifs et le plus déterminé était sans nul doute Pierre de Castelnau (15).
Natif de la région montpelliéraine, Pierre de Castelnau avait été nommé,
dès 1197, par l'évêque Guillaume de Fleix, chanoine régulier de l'église de
Maguelonne. Le chapitre de cette église, par la voix de son prévôt,
s'opposa à cette nomination et appel en fut lait devant le Saint-Siège.
Pour faire maintenir son titre, le chanoine contesté entreprit des démarches
et se rendit à Rome où le pape Célestin Ill se rangea à l'avis du prévôt de
Maguelonne qui devait avoir fourni de solides arguments à l'appui de sa
protestation, et le titre lut donné à un autre prêtre de Maguelonne, Gérard
Joannin.
Peu après, Célestin III mourut, et fut remplacé sur le trône pontifical par
Innocent III, ami personnel de Pierre. Dès son avènement, le nouveau
pontife dépose Gérard Joannin, exige que dans un délai d'un mois soit
désigné un nouveau titulaire et, finalement, l'archevêque d'Arles confère
son titre à Castelnau qui, apparemment, n'appartient pas encore à l'ordre
de Cîteaux où il ne serait entré qu'en 1202 après avoir abandonné sa charge
à Maguelonne. Il appartient alors à la riche abbaye de Fontfroide où il
semble avoir été accueilli sans enthousiasme ; le pape lui a adjoint un
coadjuteur, Raoul, et les deux légats vont intensifier la lutte contre le
catharisme.
Ils se rendent d'abord à Toulouse afin d'obtenir du comte Raymond VI son aide contre les cathares ;
une réunion regroupant évêque, viguiers du comte, capitouls et notables de
la ville et l'abbé de Saint-Sernin (l'église célèbre de Toulouse) est
organisée, sans succès, par les deux légats.
Déçus par leur échec, les deux hommes vont à Béziers pour obtenir de
l'évêque Roquesel l'excommunication des bonshommes ; ils souhaitent que
l'évêque les accompagne dans un second voyage à Toulouse. Roquesel refuse
et est immédiatement suspendu de ses fonctions par les deux légats.
Ne se déclarant pas battu, Pierre de CasteInau s'adresse alors à Bérenger,
archevêque de Narbonne, de qui il sollicite appui matériel et moral. Il
veut que l'archevêque lui donne un certain nombre de chevaux pour revenir à
Toulouse et qu'il l'accompagne dans ce nouveau voyage. Le puissant prélat
refuse de se déplacer, alléguant son âge et son état de santé, et après
bien des tergiversations accorde un seul cheval aux légats et à leur suite.
Rendu furieux par ce qu'il considère comme un outrage, Pierre de Castelnau
adresse à Innocent III un rapport contre Bérenger et celui-ci est, le 29
février 1204, sévèrement admonesté par
le pape. Une enquête est ensuite ordonnée sur «les Eglises adjacentes» de
Narbonne et sur la conduite de l'archevêque menacé de déposition en mai
1204. La tension s'aggrave de plus en plus entre les légats et le primat
des Gaules ; Bérenger est suspendu de ses fonctions et veut réunir ses
évêques.
La réunion est interdite par Pierre de Castelnau mais les prélats passent
outre.
C'est la rébellion ouverte du haut clergé de la région Narbonnaise contre
l'autorité des légats !
6. LA RÉBELLION CONTRE L'AUTORITÉ DES LÉGATS ROMAINS.
Le conflit s'aggrave encore en raison d'une question de préséance lors de
la consécration de l'évêque de Rabastens, cérémonie dont se trouve exclu
Bérenger. Le chapitre de Saint-Just (l'église de Narbonne) s'insurge et se
plaint au pape qui essaie de calmer la colère des chanoines.
Dans le même temps, Pierre de Castelnau avait dépossédé de leur charge
l'évêque de Rabastens d'une part, et l'évêque de Viviers.
Ainsi, en quelques années, le légat autoritaire avait suscité contre lui le
mécontentement du chapitre de Maguelonne, la froideur des religieux de
l'abbaye de Fontfroide, la hargne des Toulousains décidés à défendre la
liberté de pensée de leurs concitoyens, et la fureur, bien compréhensible,
des évêques de Béziers, de Rabastens, de Vienne et celle de l'archevêque de
Narbonne.
La haine des Biterrois était telle que Pierre de Castelnau n'osait plus
entrer dans la ville et dut, en 1205, se réfugier à Montpellier où il
rencontra l'évêque d'Osma et Dominique de Guzman.
Le légat ne bornait pas ses activités à la seule lutte contre le
catharisme. A Montpellier, il intervient dans les négociations de paix
entre la ville et son suzerain Pierre
d'Aragon, et travaille à l'annulation du mariage du roi aragonais avec
Marie de Montpellier, ce qui ne pouvait que susciter hargne et inimitié des
Montpelliérains à l'égard du religieux.
En 1207, après la conférence de
Montréal où d'importantes décisions concernant la lutte contre le
catharisme avaient été prises, Pierre de Castelnau part en Provence où il
espère profiter des dissensions entre le seigneur des Baux et son suzerain
Raymond VI. Il veut utiliser les circonstances pour faire pression sur le
comte de Toulouse afin que celui-ci cède aux demandes du légat.
Raymond VI est menacé par le pape d'être dépossédé de ses terres, et refuse
encore son aide à Pierre de Castelnau qui fulmine contre lui une
excommunication. Effrayé, le comte de Toulouse s'humilie, promet de lutter contre
les «hérétiques», mais le légat a de telles exigences que Raymond VI en est
exaspéré. Une seconde excommunication est prononcée contre lui et une
nouvelle fois il s'humilie ; il demande une entrevue et lait venir Pierre
de Castelnau à Saint-Gilles sur le Rhône. Le comte voulait faire lever
l'excommunication dont il était frappé et qu'il jugeait injustifiée : il
essaya de se disculper. Le légat fit preuve d'une totale intransigeance ;
l'entrevue devint orageuse et se serait terminée par une menace de Raymond
VI, au dire d'Innocent Ill.
Le lendemain, le 8 janvier 1209, Pierre
de Castelnau voulut traverser le fleuve à Trinquetailles, près d'Arles. A
ce moment un cavalier le blesse mortellement d'un coup de sa lance et le
terrible légat meurt presque aussitôt.
La responsabilité de cet assassinat fut immédiatement attribuée au comte de
Toulouse qui aurait armé un de ses écuyers. En toute équité, il aurait
fallu tenir compte du nombre d'ennemis que l'autoritarisme et
l'intransigeance du légat avaient suscité contre lui. Entouré d'adversaires
puissants dont le soutien constant et inconditionnel du pape n'avait pu
diminuer le nombre, Pierre de Castelnau, redouté et détesté, pouvait être
l'objet de complots ourdis par tous ceux qu'il avait traqués ou punis. On
ne retint que les griefs contre le puissant seigneur de la dynastie
ramondine dont l'excommunication lut confirmée par le pape qui écrivit une
nouvelle fois au roi de France afin que celui-ci chasse l'accusé des Etats
du Languedoc. Un peu plus tard, il ordonna une croisade contre Raymond VI
avec promesse à tous les croisés de la rémission de leurs péchés. Philippe
Auguste refusa de partir en guerre contre son vassal, mais l'assassinat
d'un légat du pape était un trop grand crime pour que les feudataires ne
soient pas autorisés à se croiser. Philippe Auguste donna donc son accord.
Le nouveau légat, Arnaud Amaury,
fit prêcher la croisade contre les
albigeois et contre les seigneurs qui les protégeaient. Raymond VI, ne
se faisant plus d'illusions sur le danger qui le menaçait, s'humilie
encore, protestant de sa fidélité à l'Église, voulant se justifier de sa
responsabilité dans le meurtre de Pierre de CasteInau ; mais Arnaud Amaury
ne voulut pas l'écouter.
Maintenant rien ne peut plus arrêter la marche du destin.
Lucienne Julien
Extrait de «Cathares et catharisme»
(éditions Dangles)
Notes :
1.
E. Grisart : «Les Cathares dans le Nord» (dans «Cahiers
d'études cathares», n° 3 et 4, deuxième série, 1959, p. 24 à 40).
2.
N. Luitse : «Les Cathares aux Pays-Bas» (dans «Cahiers
d'études cathares», n° 43, automne 1959).
3.
Lucienne Julien : «Hérésies et conciles dans la
Narbonnaise» (dans «Cahiers d'études cathares»,
n° 31, 1957) ; archives de la ville de Narbonne.
4.
Déodat Roché : «Le catharisme» (édition de 1947).
5.
M. Roquebert : «l'Épopée cathare» (t. 1).
6.
M. Roquebert, op. cil. (p. 134).
7.
Revue «Regnum Dei» (année 1956, p. 5).
8.
Idem (p. 173).
9.
Idem (p. 173).
10.
H.-C. Chéry O.P. : «Saint Dominique et les Cathares»
11.
Idem
12.
Déodat Roché : «Le catharisme» (édition de 1947,
p. 57)
13.
C. Delpoux : «Les comtes de Toulouse et le catharisme»
(numéro spécial hors série des «Cahiers d'études cathares»,
1980, p. 29)
14.
M. Roquebert : «Raymond de Perelha, seigneur de Montségur»
(dans «Cahiers d'études cathares», n° 91)
15.
Dom Devic et Dom Vayssette : «Histoire du Languedoc»
- E. Cauvel : «Étude historique sur Fontfroide» - Pierre de Vaux de Cernay
: «Histoire des Albigeois» - Déodat Roché : «Le
catharisme» (édition de 1947) - C. Delpoux : «Les comtes
de Toulouse et le catharisme» - Lucienne Julien : «Pierre
de CasteInau, un légat autoritaire» (dans «Cahiers
d'études cathares», n° 36, première série, p. 193 à 202) ;
archives de la ville de Narbonne (fonds local).