Dans les deux bulletins précédents (première et deuxième parties), il a
été rapidement traité de la valeur relative des sources historiques dont
l'exploitation devrait requérir une exégèse prudente car l'étude du catharisme repose essentiellement sur la base de
documents rédigés par ceux-là mêmes qui le combattaient. D'autre part,
l'histoire, outre la science des faits requiert l'effort de compréhension
du milieu, de l'atmosphère humaine qui y régnait et surtout un peu de sympathie
désintéressée pour ceux qu'on appelait les Bons Hommes, ce qui est loin
d'être toujours le cas en matière de religion.
La filiation du catharisme a été ensuite abordée. Le consensus semble
aujourd'hui pratiquement réalisé sur un point : le catharisme languedocien
du XIIème au XIVème siècle procède du bogomilisme bulgare médiéval. La
controverse quant à l'importance du rôle joué par certains courants de
pensée ou de religions comme la gnose, le manichéisme ... n'est toujours
pas terminée.
Nous allons voir aujourd'hui qui étaient les Bons Hommes et le sens de leur
mouvement.
Qui étaient les Bons Hommes ?
«Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux
pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens, et suis-moi».
Mat. XIX - 21.
Les noms par lesquels les cathares étaient désignés sont nombreux, nous
n'en retiendrons que les plus topiques. Bien que le terme de cathare ait
fait fortune, les Bons Hommes ne se sont jamais fait appeler ainsi. C'est
par moquerie, par dérision, ou tout simplement par haine qu'ils furent
appelés cathares par leurs adversaires. Le terme de cathare, issu du grec
katharos, signifie pur, dans le sens de parfait, d'être sans péché. Il fut
employé pour la première fois en 1163 dans les sermons anti-hérétiques du
moine allemand Eckbert von Schônau.
Les textes qui nous sont parvenus permettent, sans conteste, de soutenir
l'impeccabilité des cathares. Purs, ils l'étaient par rapport à la majorité
du clergé catholique dont la conduite scandaleuse attira notamment les
foudres du pape Innocent III qui,
ne réprimant pas sa violence coutumière, exprima avec sévérité l'état moral
dans lequel son clergé languedocien était tombé : «Les prélats sont la
risée des laïcs. Tel prêtre, tel peuple !»
Dans une autre lettre, il écrira : «Ces aveugles, ces chiens muets qui
ne savent plus aboyer, ces simoniaques qui vendent la justice, absolvent le
riche et condamnent le pauvre, ne respectent même pas les lois de l'Eglise».
En 1145, à la demande du légat Henri Albéric, Bernard de Clairvaux - saint Bernard - et l'évêque de
Chartres se rendent dans le Midi pour tenter d'enrayer la progression
vertigineuse du catharisme. A Verfeil, à proximité de Toulouse,
saint-Bernard essuie un cuisant échec. Cette humiliation est telle qu'il
prononcera sa fameuse malédiction convenant mieux à celle des prophètes de
l'Ancien Testament qu'à un saint : «Verfeil, que Dieu te dessèche !».
Bien qu'il fût un féroce adversaire des cathares, il dira d'eux : «Examinez
leur manière de vivre et vous ne trouverez rien de répréhensible».
La conduite des Bons Hommes était parfaite et irréprochable, le terme de
cathare avait donc à l'origine un caractère infamant. Ils étaient trop
humbles, trop modestes pour se nommer eux-mêmes cathares ou se faire
appeler parfaits. Ils se disaient tout simplement être de Bons Chrétiens ou
de Bonnes Chrétiennes car, contrairement à l'Église romaine, même après
Vatican Il, la femme pouvait accéder à la prêtrise en recevant le baptême
spirituel (opposé à celui de l'eau) appelé consolament en occitan ou consolamentum en latin. Les
sources scripturaires attestent que l'appellation générique de Bon Homme
était déjà en usage avant l'occupation du Midi par les barons du Nord,
avant la croisade de 1209.
Il est évident qu'un Bon Homme, situé dans le contexte religieux de
l'époque, était considéré, par les catholiques de stricte observance et l'Inquisition,
comme un hérétique. Les Bons Hommes et les Bonnes Femmes constituaient les
membres du corps ecclésial sur lesquels reposait l'Église cathare. Comme le
rapporte le Registre d'inquisition de Jacques Fournier, le
baptême de l'esprit permettait à l'impétrant d'accéder à la justice et à la
vérité.
D'autre part, comme nous l'avons vu, le consolament donnait accès à l'Ordre
cathare et à l'appellation de Bon Homme ou de Bonne Femme investi de l'entendensa
del Ben, c'est-à-dire la connaissance du Bien par rapport au Mal dans
une perspective d'amour et de salut. Les termes de cathare, pariait,
tisserand (1), revêtu (2) et
d'autres noms encore peuvent être regroupés sous la dénomination générique
de Bon Homme ou de Bonne Femme qui, dans l'esprit de l'époque, signifiait
non seulement l'appartenance à l'Église cathare, mais aussi, dans la langue
populaire, un homme ou une femme d'une grande bonté.
Qui sont en définitive ces Bons Hommes et ces Bonnes Femmes pour qui des
populations entières ont préféré se faire massacrer que de les livrer au
bras séculier (3), au bûcher (1)
?
Pendant la période d'indépendance, les Bons Hommes portaient les cheveux et
la barbe longs, ce qui leur vaudra le sobriquet, comme plus tard aux
Vaudois, de barbes, la vonas barbas (J. Fournier). Plus tard, pendant les
persécutions, ne voulant pas se distinguer du monde pour raison de
sécurité, ils se raseront. Vêtus d'une longue robe noire ou bleue, coiffés
d'une toque ou d'un béret à large bord, une ceinture leur ceint la taille.
Fixé à celle-ci, un sac contenant l'évangile selon saint Jean dont ils suivent
fidèlement les préceptes comme étant l'apôtre le plus gnostique, le plus
proche du Christ, fils de Dieu unique, en qui leur loi est totale.
Inlassables, ils vont par deux, de noir vêtus, sur les routes et les
chemins, ils n'ont pour tout bien qu'une écuelle et un couvert. Ils sont
pauvres et travaillent pour vivre. Pendant les persécutions, ils éviteront
de se faire remarquer, ils s'habilleront comme tout le monde avec,
cependant, une préférence pour la couleur bleu foncé. Observant à la lettre
le plus grand commandement de l'Évangile, rapporté par Matthieu (XIX - 19)
: «Tu aimeras ton prochain comme toi-même», ils travaillent sans
relâche, sans chercher le repos, à aider un paysan, un artisan dans sa
tâche, à remplacer un ouvrier tombé malade pour préserver sa famille de la
misère. Ils soignaient gratuitement ceux qui le leur demandaient car, parmi
les cathares, il y a d'excellents médecins et ceux qui ne le sont pas sont
aptes à donner les soins d'urgence. C'est dire qu'ils ne menaient nullement
une vie contemplative, enfermés entre les murs d'un quelconque monastère,
mais ils couvraient constamment pour soulager et aider leur prochain dans
tous les domaines. Les Bons Hommes n'étaient pas seulement des consolateurs
d'âmes mais ils soignaient et sauvaient aussi les corps nécessaires à
l'accomplissement du karma car les cathares croient en la réincarnation. Pour tout gage, ils
ne demandaient qu'un peu de pain, quelques légumes, quelques fruits, pour
se nourrir frugalement. Par respect pour la vie, pas un ne consentira, sa
propre existence dut-elle en dépendre, à faire souffrir ou à tuer un
animal. C'est dans cet esprit qu'ils sont végétariens. La seule chair
qu'ils pouvaient consommer était celle du poisson, «Elle est sans
souillure, disait le dernier cathare
Belibaste, parce que née dans l'eau». Selon certains auteurs, les
parfaits pouvaient consommer du poisson parce qu'ils pensaient qu'aucune
âme humaine ne pouvait se réincarner dans un animal à sang froid.
Généralement cultivés et instruits, les Bons Hommes sont très recherchés,
par les familles nobles ou fortunées, comme précepteur, secrétaire ou pour
des emplois de confiance ; leur haute moralité est le gage de toute
garantie. Les salaires et les dons sont intégralement reversés à l'Église
cathare. Celle-ci donnera le strict minimum à ses ministres et répartira le
reste entre les nombreuses fondations dirigées par des parfaites, aidées
dans leur tâche par des Bons Hommes que l'âge empêche de se déplacer.
Hôpitaux, écoles ... tout est gratuit et sans contrepartie.
Les cathares accueillaient dans leurs maisons appelées ostals, les enfants
abandonnés, les vieillards délaissés, les personnes sans ressource
auxquelles il était proposé un emploi dans les ateliers de tissage par
exemple, leur permettant ainsi de prendre un nouveau départ dans cette vie
qui les avait malmenés jusqu'alors. Aucun motif n'est demandé et chacun est
libre de partir quand il veut. Les textes nous ont conservé des noms de
lieux et de localités où étaient implantées de telles Maisons (ostals) :
Lavelanet, Mirepoix, Montréal, Fanjeaux, Laurac, Dun ...
Dans les toutes premières années du XIIIème siècle, vers 1207, la célèbre
parfaite, Esclarmonde de Foix,
dirigeait un «couvent» de moniales cathares équipé d'une école et d'un
hôpital. Ainsi, le catharisme engendra un phénomène social basé sur la
générosité mutuelle et l'entraide. On saisit mieux à présent le respect, la
vénération et l'aide spontanée, sans réserve, sous toutes ses formes
apportée aux cathares pendant la répression, sans souci de sa vie ou de ses
biens. Des villes entières, comme Béziers (22 juillet 1209), préférèrent
être massacrées que de livrer les cathares au bûcher.
Lorsque le catharisme fit son apparition en Languedoc, confronté au clergé
catholique cupide et débauché, il embrasa rapidement les foules et conquit
de nombreux disciples.
Notes :
1.
De si nombreux tisserands avaient embrassé la
religion cathare qu'il devint très courant de les appeler du nom de leur
profession. D'autre part, aux ostals dirigés par des parfaites, était
généralement annexé un atelier de tissage offrant du travail aux sans
emplois.
2.
Le terme de revêtu n'était pas courant, il
s'adressait au Parfait «revêtu» du Bien ou de la présence du saint Esprit
dont il était porteur. Les croyants cathares adoraient le Bon Homme revêtu,
investi du Bien. L'adoration doit se comprendre au sens liturgique et non
théologique. Cette salutation était appelée Melhorament en occitan. Nos
amis lecteurs peuvent approfondir les appellations données aux cathares en
se reportant aux pages 297 - 311 de l'ouvrage de M. Jean Duvernoy, «Le
catharisme : la religion des cathares», Privat 1979.
3.
Le bras séculier complétait l'action des tribunaux
ecclésiastiques qui ne pouvaient infliger un châtiment corporel allant
jusqu'à l'effusion de sang. Les cathares condamnés par les tribunaux
ecclésiastiques furent livrés au bras séculier (autorités civiles) pour
être brûlés vif.