«Par
Apollon je vous salue et je souhaite que Pallas Athénée préside nos
travaux».
Et le plus beau fleuron dedans votre couronne» ... Par ce bel après-midi de
Thargellion (qui correspond pour nous au mois de mai), le jeune Phèdre, qui
se promenait en rêvant sur les bords de l'Illinus, accueillit par cette
formule consacrée le groupe qui se dirigeait vers lui.
Il était composé de ses compagnons du Palestre qui, rassemblés autour du
sage Socrate, discutaient avec animation.
Mais, chose étrange, le philosophe semblait distrait et lointain, comme
étranger aux propos qui s'échangeaient autour de lui.
Intrigué, Criton, qui était observateur, s'approcha du Maître pour le
questionner.
- Socrate ! Pourquoi cet air absent et préoccupé par cette belle journée de
printemps où le soleil joyeux joue sur les branches fleuries des arbres,
tandis que la brise légère folâtre sur l'eau tiède du ruisseau ?
- Parce que cette nuit j'ai été visité par un songe qui me préoccupe. Le
soleil ne se couchera pas derrière les collines de l'Hymette sans qu'il ne
soit réalisé ; mon Daïmon me le dit.
- Quel est ce songe, Socrate ? interroge Gorgias, toujours curieux.
- J'ai vu une jeune cygne éclatant de blancheur s'élancer de l'autel
d'Éros, pour venir se blottir contre ma poitrine, avant de s'envoler
jusqu'au ciel en chantant.
Mais, à ce moment du récit, Critobule, toujours à l'affût de ce qui se
passait autour de lui, annonça d'un ton sur pris :
- Tiens, voilà Ariston qui vient vers nous, ses sandales à la main,
marchant pieds nus dans le ruisseau. Mais il n'est pas seul. Un jeune
aristocrate aussi racé que lui-même le suit. Que Phoebus soit parmi nous et
que Polymnie assiste à vos propos.
Est-ce les vents qui poussèrent les galères d'Aulide vers Troie, qui
t'emmènent vers nous, Ariston, ainsi que ce jeune homme attaché à tes pas ?
- Ce jeune homme est mon fils, Socrate, prénommé Aristocles, dit Platon, à
cause de ses larges épaules et de son vaste front.
Il a vingt ans aujourd'hui et pour son anniversaire m'a demandé, comme
faveur, de te connaître. Je lui ai répondu que si les dieux étaient
favorables à son désir, ils te mettraient sur notre chemin. C'est pour
cela, Socrate, que tu nous as vus venir par le chemin de l'Illissus.
- En ce septième jour du mois thargellion, la volonté des dieux étant votre
rencontre, je me dois donc de vous conter l'histoire merveilleuse de celui
que Phoebus-Apollon me donna pour fils.
C'était, il y a vingt ans, l'année douloureuse qui vit la mort de Périclès,
le jour où, à Delos, se fête la naissance d'Apollon. Selon l'usage, avec
Périctione mon épouse, nous portâmes l'enfant sur le Mont Hymette pour le
consacrer à Phoebus-Apollon, son véritable père, ainsi qu'aux muses et au
divin berger Pan.
Pendant que l'on offrait le sacrifice, les abeilles de la montagne vinrent
se poser sur les lèvres de l'enfant et y déposèrent un peu de miel.
Pedaïos, l'érudit, se leva alors pour demander la parole selon la méthode
socratique.
- Les prophéties doivent s'accomplir. Ne serait-ce pas ce jeune Platon
qu'Homère désignait en chantant la grandeur et la sagesse de celui qui
viendrait un jour dans le monde en tourmente et dont la parole coulerait
plus douce que le miel.
- Tu as bien parlé Pedaïos et ce que tu viens de révéler sur la prédiction
du grand Homère me pousse, puisque nous sommes entre initiés, à vous
confier un secret des plus graves.
A la veille de mon mariage, j'ai eu un songe : le Musagète m'est apparu
pour me défendre d'approcher Perictione ma femme, durant les neuf premiers
mois de notre union, car elle devait avoir un fils directement des dieux.
Ainsi fut fait, les dieux nous comblèrent et par l'oeuvre d'Apollon naquit
notre fils Platon.
- Apollon dont l'animal sacré est un cygne. Oh ! Socrate, voilà comment te
vient l'oracle de ton songe. Le cygne, blanc comme la lumière, s'élevant
d'un vol mélodieux vers les cieux, après s'être blotti dans tes bras :
c'est le symbole de la venue de ce Platon, fils des dieux, prédit dans les
chants homériques.
*
* *
Telle pouvons-nous reconstituer, avec un peu d'imagination, cette première
rencontre du fils du fiche Ariston avec le philosophe de l'Agora, Socrate,
par ce bel après-midi de mai du IVème siècle avant notre ère.
Cette version merveilleuse de l'origine divine du philosophe de l'Amour et
des Idées, comme on se plaît à le définir, est celle rapportée par la
«Légende dorée».
La réalité est-elle éloignée de cette poétique interprétation ?
Peut-être pas, Et pourquoi croire la réalité rationnelle plus vraie que le
symbole mythologique si celui-ci correspond mieux à ce que nous éprouvons
quand nous pensons à ce Platon souvent si mal connu et pourtant si proche
de nous, au point qu'un philosophe américain contemporain a pu dire :
«après deux mille cinq cents ans, les idées de ce brillant penseur grec
sont encore valables et peuvent même pratiquement nous servir» (J'ai
respecté le style typiquement américain).
Moderne, concret, réaliste, «efficace et engagé» selon certains, idéaliste,
rêveur, utopiste, plus poète que politique pour d'autres, tel
découvrons-nous Platon si nous nous référons, au lieu de ses oeuvres, à ses
divers commentateurs,
Parti pris de la part de ceux-ci, connaissance partielle de l'œuvre ?
quelle est la raison de cette diversité d'opinions ?
Peut-être tout simplement que Platon est tout cela, et peut-être plus
encore. Le génie grec est sans limite, peut-être parce qu'il est inspiré
directement des dieux, c'est-à-dire de ce qu'il y a de mieux dans l'homme :
son âme, cette partie de lui-même qui lui permet des échappées au-delà de
ses limites dans le domaine du surréel.
Cette dualité, cette adaptabilité aux circonstances, cette ouverture
d'esprit aux sciences les plus précises, comme les mathématiques, la
physique et aux vérités les plus abstraites : sens métaphysique de la
destinée humaine, évolution des esprits, la transmutation des âmes se
complètent par une facilité d'assimilation intellectuelle qu'il nous est
difficile de concevoir de nos jours, où la spécialisation règne en maître.
Le philosophe de la métaphysique idéaliste était, dans la vie quotidienne,
un athlète plusieurs fois lauréat des olympiades, un soldat courageux, un
fin politicien mais trop loyal pour réussir dans cette voie qui lui valut
l'exil et d'être vendu comme esclave, Il aimait la vie pour tout ce qu'elle
offre d'agréable ; il ne méprisait pas la comédie bouffonne quand elle
était spirituelle, la poésie légère quand elle était mélodieuse, et il
mourut à 81 ans au cours d'un repas de noce ... aimant passionnément la
vie, la conversation, la fréquentation des éphèbes intelligents et des
joueuses de flûtes, Il ne pouvait se contenter des «amours pédagogiques»
imposées aux éducateurs philosophes de la jeunesse d'Athènes et avait
résolu la question en acceptant à ses cours de jeunes Athéniennes
travesties.
Cette opposition, cette diversité dans le comportement, le caractère, la
personnalité de celui qui fut, d'après la légende, le fils de
Phoebus-Apollon, donnent comme une symbolique de la double personnalité de
Castor l'artiste et de Pollux l'artisan.
N'est-ce pas ce sentiment de deux tendances, de deux forces internes, de
deux appels différents vers l'action et la méditation, l'isolement et la
recherche des plaisirs du monde qui a permis à notre philosophe d'avoir sa
géniale idée, exprimée au début du banquet : où la nature humaine était
double n'ayant été séparée que par vengeance de Zeus.
Un autre aspect particulier de Platon, évoqué à partir de son œuvre, c'est
l'impression que l'on a d'avoir toujours affaire à un tout jeune
philosophe, ayant cependant la sagesse d'un grand initié. Cette fraîcheur,
cette vivacité de l'oeuvre tient, à la fois, au style : le dialogue, et à
la «vérité psychologique» des personnages qu'il met en présence. En fait,
il les a tous connus. Ce sont ses anciens compagnons, disciples de Socrate,
mais adaptés aux enseignements nouveaux que veut dispenser le Maître du
«Lycée». Cet enseignement apparemment exotérique, quiconque a le niveau de
culture rhétorique suffisant peut suivre les cours de Platon. En fait, et
de nos jours il en est encore de même, cet enseignement se situe sur trois
plans toujours mêlés et qu'il faut savoir distinguer.
Nous avions déjà trouvé cette méthode du triple symbolisme dans les vers
d'Or de Pythagore. Il faut donc croire qu'elle est le propre des maîtres
initiés qui savent, par leurs paraboles, s'adresser aussi bien aux oreilles
du corps qu'à celles de l'esprit ou de l'âme.
Et nous voilà en présence de ce ternaire humain : le corps avec sa
connaissance sensorielle limitée mais indispensable, avec son intelligence
avide d'évolution et de connaissance, avec son âme sereine attendant la
révélation suprême de la Vérité.
Ce thème, c'est dans le «6ème livre de la République» que nous le trouvons
avec le mythe de la caverne :
Le mythe est un symbole. Sa valeur est donc ésotérique. Orphée, Pythagore,
Platon pour rester dans le cadre hellénique ont «leur légende dorée». Cela
n'est ni un pur hasard, ni le fait d'une époque car ils sont aussi éloignés
les uns des autres que le serait à notre époque un De Gaulle d'un comte de
Saint-Germain et ce dernier d'un Nostradamus.
Le mythe, chez les Grecs, indiquait, semble-t-il, que l'enseignement du
Sage qu'il concernait avait une pensée ésotérique qu'il appartenait aux
initiés, aux inspirés, aux perspicaces de découvrir. Orphée, Pythagore,
Platon : trois fils illégitimes des dieux et d'une mortelle.
Trois pensées qui se continuent, se complètent et forment un tout. Tous ont
voyagé de l'Occident vers l'orient pour revenir à l'âge de la méditation
pour enseigner les fils de leurs contemporains. Platon peut donc, sans
usurpation, entrer dans cette famille privilégiée de l'Esprit : celle des
Initiés.
Plusieurs thèmes de l'œuvre de Platon, le rythme ternaire de sou
enseignement philosophique s'adressant à la connaissance sensible, la
première que nous ayons et que l'enfant qui voit touche, sent, possède et
sans laquelle tout autre paraît, sinon impossible, du moins fort limitée.
Passant de ce message des sens indispensables mais trompeurs, à l'examen
critique de ces données par l'intelligence de l'esprit qui permet
d'atteindre à des idées plus générales, plus abstraites et, par là, plus
proches de la Vérité dernière que l'âme, dans son assomption dernière,
contemplera dans une parfaite fusion harmonique avec le Tout : symbolisé
par le soleil.
Cette ascension de l'homme en tant qu'intelligence vers l'absolu
initiatique, Platon essaie de la faire comprendre par l'image de la caverne
(République - 7ème livre).
«Imaginons une caverne dont les habitants enchaînés depuis l'enfance ne
peuvent voir que le fond. A l'extérieur, des hommes circulent, porteurs
d'objets dont l'ombre se projette sur le fond. Les prisonniers n'ayant
jamais vu autre chose prennent ces ombres pour les objets eux-mêmes».
Nos sens nous donnent l'image de l'ombre, l'intelligence nous délivrant de
nos chaînes d'esclaves nous permet de voir les objets eux-mêmes, la
contemplation de l'Absolu nous fait découvrir, dans le ciel bleu, le soleil
ardent dont rien dans le monde des ombres et des objets ne pouvait nous
donner l'Idée merveilleuse.
Mais ce mythe de la caverne renferme un autre enseignement, nous
semble-t-il.
Enseignement ésotérique, hermétique que nous n'avons trouvé encore dans
aucun commentaire et qui, pouffant, apparaît clairement à ceux qui ont
quelque connaissance de ce qu'étaient les cérémonies initiatiques de la
Grèce antique et, entre autres, celles pratiquées à Eleusis.
Ces mystères, célébrés non loin d'Athènes, dans la ville dont ils portent
le nom, étaient consacrés à Dionysos et Démeter.
Le secret de ces mystères était bien soigneusement gardé. Cependant, il est
possible d'en trouver quelques symboles, quelques mythes dans différents
auteurs tels que : Aristophane, Platon, Diodore de Sicile.
L'analyse des éléments contenus dans l'œuvre de ces auteurs nous permet de
reconstituer quelques grandes lignes de ces différents degrés d'initiation
hellénique.
Trois grandes classes d'évolution ou d'enseignement, selon le sens que l'on
donne à ces mystères. Les deux premières : «grands et petits mystères»,
avaient trois degrés chacune, la dernière initiation ou «Epoptie» réservée
à une élite recrutée parmi les sages qui manifestaient une forme
d'intelligence capable d'atteindre au degré supérieur de la contemplation.
Ces mystères ont contribué à former la pensée et la morale grecque plus
encore que l'enseignement des philosophes, qui n'était connu que d'un
groupe d'intellectuels relativement restreint.
Les thèmes mêmes, la méthode d'exposition, l'usage des mythes et des paraboles,
des penseurs de la Grèce antique ne sont que des approfondissements des
reprises, des symboles ésotériques contenus dont les mystères initiatiques.
Cet enseignement imagé, malgré, et peut-être même à cause, de ce qui nous
apparaît comme obscur, pénétrait jusque dans les couches les plus larges de
la population, chacun y comprenant et y découvrant, au fur et à mesure de
ses besoins et de ses possibilités, les vérités nécessaires à son progrès
moral, social et personnel.
Il y a donc, à partir de cette conception ésotérique et exotérique de
l'enseignement antique, une vérité qu'il ne faut jamais perdre de vue quand
on étudie les œuvres des auteurs gréco-latins : c'est que leur enseignement
comporte plusieurs plans de connaissances, différents degrés de
compréhension.
Cette richesse a souvent été interprétée, par le rationalisme occidental,
comme un manque d'unité de pensée, une évolution intellectuelle, une
attitude de défense parfois même de duplicité de la part du philosophe qui
la présentait.
Plus souvent, ces différents plans d'analyse philosophique de la part des
Sages d'Athènes n'ont servi qu'à provoquer des querelles de commentateurs.
Les plus célèbres sont, sans doute, celles ayant trait aux dialogues
platoniciens.
Pour les uns, Platon est un contemplatif, un désincarné au point que, dans
le peuple, «l'amour platonique» est synonyme d'affectivité désexualisée ou,
pour parler en termes psychiatriques, de «névrose hystéroïde de transfert».
Pour d'autres, Platon est un petit polisson courant les banquets,
recherchant la compagnie des jeunes gens, des joueuses de flûtes, des
danseuses et, même, l'épouse de ses hôtes, quand ces derniers ne sont pas
des initiés, comme ce fut le cas, dit-on, pour Menylle de Syracuse, dont la
jeune femme, Briséis, était digne de recevoir les enseignements suprêmes.
Platon, c'est aussi le fin politicien, ayant des fièvres fort à propos
quand il ne veut pas se mouiller en assistant à la mort de son vénéré
maître, condamné par l'aréopage, ou le sensible disciple malade à l'idée de
l'injustice commise par les citoyens de sa ville faisant boire la coupe
fatale à un Sage tel que Socrate.
Platon, c'est le philosophe de la doctrine contemplative de l'amour,
l'auteur légèrement sophiste de la République et des Lois.
Pour ceux qui savent comprendre les différents degrés d'approche de la
vérité, qui acceptent la multiplicité des plans de réalisation de l'«Unité
humaine», mettant chaque action à la place qui lui convient et ne
confondant pas les données des sens avec les lumières de l'Esprit et les
Ravissements de l'âme, il n'y a aucun trouble à rencontrer un Sage tel que
Platon.
La vie tourmentée et tragique de ce philosophe, la richesse de sa
personnalité, l'ésotérisme de son enseignement initiatique, la clarté de
ses leçons publiques, justifient, en l'expliquant, une attitude «de feu
follet bavard», comme le qualifiaient ses ennemis ou d'«Arlequin de la
philosophie», selon le terme d'un critique contemporain.
Cette apparente diversité de la pensée platonicienne n'est qu'une réplique
poussée à l'extrême de l'esprit grec.
Toute la pensée grecque est dominée par le sens de l'universel. C'est
peut-être là que se trouve la pierre d'achoppement des contemporains qui
veulent comprendre ou juger des hommes tels que Périclès, Alcibiade, Socrate
ou Platon.
L'esprit moderne divise, analyse, spécialise, classe par catégories. La
tendance grecque est orientée dans le sens diamétralement opposé :
recherchant le point de vue le plus large, la compréhension des choses dans
un tout synthétique, organisé, cohérent et vivant. Pour Cléon, Diodore,
comme pour Platon, la solution d'un problème particulier ne doit être
envisagée que sous l'aspect du général, pour ces hommes, le microcosme
n'est qu'un aspect du macrocosme, l'infiniment petit une réplique
absolument parfaite de l'infiniment grand, les hommes une image des dieux,
la vie et la matière un reflet de l'âme et de l'esprit.
La langue grecque se prête parfaitement à cette harmonie, à cette unité des
plans et des choses. En effet, le même mot peut avoir non pas des sens
différents mais des résonances différentes qui, peut-être, sont à la base
de cette idée, pour les étrangers, que : «les Grecs sont menteurs», alors
que simplement ils sont incompris.
Prenons le terme de «kalon» qui peut être traduit par beau, pour un
débutant de 4ème. Or, dans un dialogue de Platon, nous entendons Socrate
dire : «Seules, les choses belles sont aimables», alors qu'il vient de
prouver que les qualités esthétiques ne sont pas ce qui détermine la valeur
d'une chose quelconque.
Dans le dialogue, Socrate est passé simplement du sens de «kalon» : beau, à
celui de «kalon» : digne d'une chaude admiration.
Selon nos habitudes linguistiques, nous serions tentés de dire que Socrate
a voulu mystifier son interlocuteur en passant subrepticement de «kalon» au
sens de beau, à «kalon» dans le sens de «honorable». Ce mot en grec
signifie quelque chose que l'on peut traduire par «chaude admiration» et
peut être indifféremment employé dans l'une quelconque des acceptions
précédentes.
Cette explication linguistique un peu fastidieuse, et dont je m'excuse, est
utile pour mieux comprendre, pour mieux sympathiser au sens grec du terme
avec l'esprit de ce peuple qui, six siècles avant nous, a vécu les mêmes
épreuves, les mêmes transformations que celles que nous subissons
aujourd'hui.
La fin de siècle, que représente la période où Platon fit la majeure partie
de son œuvre, était marquée par d'incessantes guerres, de nombreuses
défaites et, par conséquences directes, de troubles civils intermittents.
La jeunesse révoltée allait, la nuit, profaner les temples consacrés à
Athénée et briser les statues de marbre à la gloire d'Hermès. En même
temps, imitant tout en le blâmant le perfide Alcibiade, les parvenus du
nouveau régime s'étourdissaient dans des orgies et des distractions dont
les scandales ne surprenaient plus personne.
Aristocrates et démocrates s'arrachaient régulièrement le pouvoir dans une
sarabande de coups d'État et de révolutions.
La justice devenait politique. on condamnait plus pour atteinte à la
sécurité de la cité que pour meurtre ou rapine.
Il fallait détourner la colère publique, et l'on recherchait des boucs
émissaires ; d'innocentes victimes que l'on chargeait de toutes les fautes
possibles. C'est ainsi que périrent Socrate et bien d'autres dont les noms
ne nous sont pas parvenus.
Replacé dans cette atmosphère, l'on comprend mieux que Platon ait employé
la méthode ésotérique des mythes pour exprimer sa pensée profonde. Mythes
dont l'image pouvait être comprise de différentes façons selon le degré
d'évolution dans l'échelle de la Connaissance.
Telle est, nous semble-t-il, l'explication de cette ambiguïté du platonisme
qui est parfois interprétée comme un manque de courage.
L'allégorie la plus connue de l'œuvre platonicienne est celle de «La
Caverne», dont nous avons déjà parlé et que nous considérons comme la clé
de voûte de tout l'enseignement platonicien, à ses différents degrés. C'est
pour cela, sans doute, que ce mythe semble faire bande à part et ne pouvoir
se ranger dans aucune des trois grandes catégories qui groupent l'ensemble
des symboles de la mythologie académique.
Ces groupes sont :
1° - les mythes du Cosmos : traitant de la création et de
l'harmonie des mondes et de la terre.
2° - les mythes de l'Homme : expliquant les origines et
les fins de l'humanité.
3° - les mythes de l'âme : montrant la lente démarche des
consciences en quête de l'Union finale avec l'Absolu.
Les allégories du premier groupe tentent de donner une image acceptable sur
les trois plans de connaissance à ce mystère du pourquoi et du comment de
la Création.
Ce thème de la construction du Monde, nous le trouvons dans le «Timée» que
Brunschvicg appelle un «Roman physique», à notre avis c'est bien plus que
cela.
La théorie platonicienne de la mise en ordre du chaos primitif est proche
de la pensée pythagoricienne au point que Diogène Laerce à même fait courir
la légende selon laquelle Platon aurait profité d'un voyage en Égypte pour
se procurer à prix d'or les écrits secrets de Pythagore et de son disciple,
Philolaos. Aucune preuve ne vient justifier cette hypothèse. Tout au plus,
peut-on accepter que Platon fut initié aux secrets du symbolisme
pythagoricien, ce qui est normal pour un sage qui a participé aux grands
mystères d'Eleusis.
A l'origine le «Démiurge», que nous ne pouvons, en aucune manière,
identifier au Dieu créateur de l'Ancien Testament mais, plutôt, à une force
créatrice, évolutive, fit le Monde d'après un modèle absolu : «Le Vivant en
Soi», Éternel et sans devenir puisque Parfait. Ce monde a été voulu le
meilleur possible : il est donc né de la «Providence de l'Absolu Parfait».
Ce monde ainsi parfaitement créé par la volonté du Bien et du Beau est un
Vivant et, de ce fait, possède une âme placée en son centre mais étendue à
travers tout son être et même au-delà. Cependant, un terme de cette
allégorie de la construction du monde reste obscur, c'est le terme de
«chora», que certains traducteurs rendent par «étendue», d'autres par
«réceptacle» «le ce en quoi le créé est» non pas en tant que substance mais
plutôt dans le sens d'espace, de position. Elle est, dit le «Timée», un
porte-empreinte en même temps que mise en mouvement. Cela semble, à notre
avis, correspondre à la notion de différenciation, c'est-à-dire à la fois
d'une localisation et d'une scission que l'on pourrait traduire par
dislocation, séparation et, de là, la notion de ce temps dont il est dit
dans le même «Timée» : «qu'il est l'image mobile de l'Éternité».
A la création de ce Monde s'ajoute toujours dans le «Timée», la création
des individualités vivantes, pourront-on dire, parmi lesquelles se trouve
l'espèce céleste ou dieux et qui correspond aux auges, chérubins, séraphins
... de la religion chrétienne, autrement dit à des entités incorporelles
mais agissantes, capables d'avoir des relations plus ou moins directes avec
les humains.
L'homme fait partie de cette création individuelle, mais Platon lui a
réservé des mythes particuliers.
Le deuxième mythe du Cosmos est celui de la structure de la Terre qui est
comme une allégorie géographique de la destinée des âmes incarnées.
La terre que nous habitons, nous apprend Platon, n'est qu'une partie de
notre planète formée de trois globes concentriques. Au-dessus de nous se
trouve une terre pure que nous pouvons comparer au «Paradis» de l'Ancien
Testament : là tout est beau, les hommes qui s'y trouvent et qui sont
particulièrement évolués parlent en tête à tête avec les dieux, ignorent la
maladie, l'erreur et la souffrance et connaissent l'avenir au sens large du
terme : c'est-à-dire le Devenir du créé. Par contre, la terre qui se trouve
au-dessous de celle où nous vivons est le domaine des Ténèbres où plongent
les fleuves qui disparaissent à nos yeux. C'est la demeure d'Hadès : dieu
des Enfers. C'est le lieu de jugement de tous les trépassés mais seuls y
restent ceux qui ont à expier des fautes. L'âme du mort est, après
jugement, classée dans l'une des quatre catégories de niveau d'évolution :
les plus justes, les philosophes, qui ont atteint la Sagesse, iront dans la
terre supérieure mener auprès des entités divines une vie incorporelle de
béatitude et de parfaite félicité. Ceux qui ont été justes et injustes,
c'est la majorité, iront vers l'Achéron pour payer la peine correspondant
aux fautes dont ils sont responsables. Ensuite, ils recevront le prix de
leurs bonnes actions et seront, à nouveau, lancés dans le cycle évolutif
des générations jusqu'à leur parfaite purification.
Les criminels sont envoyés au «Pyriphlégéton», le fleuve aux flammes
ardentes. Là ils imploreront le pardon de leurs victimes. Si elles le leur
accordent, selon le temps qui leur convient, ils passeront par l'Achéron et
seront, après une attente plus ou moins longue, remis dans le circuit
évolutif.
Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que, pour Platon, tout cela se fait au
niveau de la Terre divisée en trois sphères d'évolution et que cette
pérégrination des âmes n'est pas assimilable à la théorie de la
métempsycose. Jamais une âme humaine ne se réincarne dans un corps de bête
car ce serait diminuer le règne animal qui est, en fait, catégoriquement
différent de celui des hommes. Seuls, certains animaux semi-sacrés à valeur
symbolique peuvent être l'image d'une mutation humaine quasi-divine.
Dans Phèdre, nous en avons un exemple par la merveilleuse «légende des
Cigales», si jolie en grec, mais hélas si peu facile à traduire avec toute
sa grâce et sa poésie. Mais qu'étaient donc ces hommes qui préexistaient
aux muses ? Cela nous conduit à nous interroger sur le sens des trois
mythes se rapportant à l'origine de l'homme et à son devenir.
Ce qui peut paraître étrange dans l'œuvre de Platon c'est que, pour
expliquer la création de l'homme, il a usé de deux allégories différentes :
celle de l'androgyne primitif qui se trouve dans le banquet et le mythe
Epiméthée et Prométhée du «Protagoras».
Cette dernière légende nous apprend que les dieux s'ennuyaient car la
nature manquait d'animation. Ils chargèrent alors Epiméthée et Prométhée,
petits-fils du Ciel et de la Terre, par Japet leur père, d'extraire d'un
amalgame d'eau, de terre et de feu des créatures vivantes, et de donner à
chacune les qualités convenant à leur constitution. Epiméthée se charge de
ce travail, demandant à Prométhée de critiquer son travail, une fois
terminé.
Epiméthée forme ces êtres nouveaux et donnent aux uns la force sans la
vitesse, et aux autres la vitesse sans la force, afin que chacun puisse se
défendre contre ses ennemis. Il distribue plumes, poils et peau pour se
défendre contre les intempéries, griffes, cornes et crocs pour capturer la
nourriture nécessaire à la vie.
Très satisfait de son travail Epiméthée appelle son frère à le féliciter de
son labeur. Son espoir est déçu. Prométhée fait remarquer à l'étourdi,
artisan des créatures, qu'il a tout distribué aux animaux : vitesse, force,
poil, plume, griffes et crocs, mais qu'il a laissé l'homme nu, abandonné à
lui-même, sans défenses naturelles, sans ressources, sans armes. Prométhée
veut réparer la négligence fraternelle en allant dérober une étincelle du
feu brûlant des forges de Vulcain. L'homme, être faible mais intelligent,
va désormais pouvoir se chauffer, se défendre, confectionner des armes et
des outils. L'homme alors, en possession de son étincelle de feu, crut aux
dieux mais le progrès engendra la mésentente. Prométhée fut puni de son
larcin par le supplice symbolique de l'enchaînement au rocher du Caucase
où, journellement, un aigle venait lui dévorer son foie chaque jour
renaissant.
Pour sauver les hommes qui se croyaient semblables aux dieux et qui ne
cessaient de s'exterminer, Zeus envoya Hermès sur terre pour enseigner aux
révoltés la pudeur et la justice, vertus civiles par excellence.
Que nous enseigne ce mythe ?
Nous avons vu précédemment que toute allégorie chez Platon doit être
interprétée sur trois plans : celui de l'image concrète, domaine des ombres
de la caverne, c'est la morale, l'idée que quiconque réfléchit un peu,
découvre. Dans le cas qui nous occupe, c'est la mise en garde contre les
dangers de la science, des progrès techniques qui, utilisés sans esprit de justice
et sans pudeur, n'engendrent que guerres, désordre et haine entre les
hommes.
Sur le plan intellectuel, c'est le symbole des erreurs de jugement lorsque
l'homme, s'identifiant aux dieux dont il n'a pas la sagesse ni la pureté
d'intention, croit pouvoir se diriger par lui-même.
Sur le plan de l'Illumination, de l'Initiation finale, c'est tout un
programme de réalisation intérieure avec les risques que représente la
possession de l'étincelle divine, ce don du Ciel, cette grâce spéciale qui
fait l'homme à l'image divine avec le risque de se perdre comme Prométhée
enchaîné et dévoré par un aigle géant. C'est, peut-être aussi, un
enseignement plus profond encore, celui de la réhabilitation de la
souffrance en tant que moyen de purification et de progression. Une
préfiguration du fils de Dieu venu pour sauver les hommes de leur péché, de
leur faute par sa propre passion douloureuse sur la croix.
N'est-ce pas ce mythe de Prométhée, celui de la Rédemption de l'homme par
l'intervention du Divin ?
Cette interprétation est loin d'être classique, mais les vérités ne
sont-elles pas de tous les temps ? Et pourquoi un Sage, un Initié, pour
employer un terme de l'époque olympienne, n'aurait-il pas pressenti un tel
avènement ?
Cette perspective d'une explication en dehors du temps de ces symboles
permet de comprendre la dualité des allégories relatives à l'origine de
l'homme.
C'est dans « le Banquet» que nous trouvons le second mythe relatif à la
genèse de l'homme, c'est celui de l'androgyne et de la dualité.
«Jadis (nous apprend Platon) notre nature était bien différente car il y
avait trois espèces d'homme : le mâle, la femelle et un troisième composé
des deux autres, l'espèce androgyne qui a complètement disparu.
De plus, chaque homme était, dans son ensemble, de forme ronde avec quatre
mains, autant de jambes, deux visages et deux organes de la génération. Le
mâle tirait son origine du soleil, la femelle de la terre et l'espèce mixte
de la lune ... Ils étaient tous d'une force extraordinaire, possédaient un grand
courage. Mais voilà qu'un jour ils tentèrent d'escalader le ciel pour aller
y attaquer les dieux. Zeus entra dans une grande colère et décida de rendre
les humains plus faibles, plutôt que de les détruire. Pour cela il les
coupa en deux, comme on coupe un oeuf avec un cheveu. Apollon fut chargé de
retourner le visage du côté coupé ainsi que les organes de la génération.
Or quand l'opération fut terminée chaque partie du corps divisé regrettait
et recherchait sa moitié et allait à elle avec le désir d'être fondue
ensemble comme auparavant. Beaucoup se laissèrent mourir ; alors la partie
survivante allait s'enlacer à une autre qu'elle trouvait ressemblante.
C'est de ce moment que date l'amour des hommes les uns pour les autres qui
est une tendance de la nature à vouloir fondre deux êtres en un seul afin
de guérir la nature humaine de sa faiblesse. Donc, quand un homme, qu'il
soit porté pour les garçons ou pour les femmes, rencontre sa vraie moitié,
c'est un prodige qui dépasse les sens, un charme que rien ne peut détruire
car il est du domaine de l'âme qui désire quelque chose qu'elle ne peut
exprimer mais qu'elle laisse deviner».
Cette allégorie met l'accent sur la différence qu'il y a entre ce que nous
pouvons appeler les «sentiments du corps et ceux complets de l'âme et du
corps». Dans le premier cas, les sens du domaine sous-entendu des ombres
recherchent l'image du double perdu dans un autre ressemblant, dans le
second cas, le contact est du domaine de l'âme et le corps ne fait que
suivre cette force ascensionnelle qui est comparable à celle qui permet au
prisonnier de la caverne libéré de ses chaînes de s'élever vers le soleil.
Cette forme d'amour, chez Platon, fait partie de la catégorie initiatique
et ne peut être vécue et révélée que dans le domaine de l'harmonie parfaite
des trois éléments constitutifs de l'homme, le corps, l'esprit et l'âme.
Cette idée se trouvait en germe déjà chez Pythagore qui n'admettait dans
son «École initiatique que» des unions entre sujets d'un même grade
d'évolution.
C'est probablement une mauvaise interprétation de cette conception ubitive
des trois plans qui a fait naître l'erreur d'un amour platonique, réduit à
un érotisme uniquement intellectuel ou spirituel qui est, au contraire,
l'opposé de la vraie théorie platonicienne de l'amour sur le plan de
l'humain, car, bien sûr, il existe un autre plan d'amour qui est
réunification des âmes séparées, mais cela se passe dans la sphère
supérieure des entités spirituelles, séjour édénique des bienheureux qui
ont terminé leur cycle évolutif. Vouloir réaliser sur terre cette union
incorporelle est, pour Platon, une insulte contre les dieux et c'est,
peut-être, la faute de ceux qui veulent, avec leur corps de terre et d'eau,
s'introduire dans le séjour des êtres de Lumière : offense qui a justement
valu aux téméraires le châtiment de la séparation, de la dislocation et la
peine de l'éternelle recherche de l'Absolu en l'Autre et en Soi.
Mais cette interprétation toute personnelle n'est pas admise par les
commentateurs classiques du «Banquet» et demanderait pour s'étayer un long
exposé qui dépasserait le cadre de cette simple conférence.
Mais elle nous permet de faire un lien entre deux types de mythe qui
semblent parfois s'opposer, se contredire et qu'il est d'usage de
considérer comme deux moments différents de la pensée du Maître de
l'Académie : les mythes de l'homme et ceux de l'âme.
Ces derniers se trouvent dispersés dans plusieurs dialogues et, de ce fait,
ne forment pas apparemment un tout vraiment cohérent. Dans le «Timée», au
sujet de la création du monde, nous avons appris que les âmes individuelles
sont nées du partage de l'âme du Tout. C'est du moins l'interprétation
généralement admise. Une difficulté s'élève pourtant quand nous découvrons
par la suite que l'âme est un Tout parfait en soi.
Comment quelque chose qui est une partie détachée peut-elle être parfaite.
Le mythe de l'androgyne et de la séparation de l'homme nous montre que,
pour Platon, toute séparation, toute division est un défaut, une
souffrance. Nous préférons à cette conception l'idée d'une participation à
l'âme du Tout dont chaque âme individuelle est, dans son originalité
propre, une parfaite reproduction. L'allégorie de la création des âmes
individuelles peut très bien être comprise, nous semble-t-il, dans ce sens.
«Le Dieu Père ou Démiurge a créé l'âme avant le corps pour qu'elle commande
celui-ci».
L'âme humaine fut créée par le Démiurge avant les corps car c'est elle qui
doit gouverner.
Pour cette oeuvre il se servit du cratère dans lequel avait été mêlée et
fondue l'âme du Tout, faite à partir d'une fusion intime de l'Un
indivisible et absolu et du Multiple sécable et relatif ; il y versa les
résidus des premières substances, les combina et les distribua.
Il est fort difficile, d'après Platon, de savoir quelle est la nature de
ces âmes car elle dépasse notre compréhension finie et limitée à cause des
sens, mais on peut cependant en donner un symbole :
«Les âmes sont comme un attelage ailé dans lequel un cocher commande à des
chevaux. Chez l'homme l'attelage est composé d'un cheval bon et obéissant
et d'un autre rétif et vicieux, c'est pour cela que l'attelage est si
difficile à conduire.
Nous retrouvons dans cette allégorie le rythme ternaire caractéristique du
Platonisme.
Notre âme porte en elle notre complexité humaine.
Des textes de la «République» viennent compléter cette étude métaphysique.
La partie inférieure de l'âme est celle des appétits, de la concupiscence
(Epitournia), sa venu est la tempérance, «Sophia».
La seconde partie est le coeur, l'affectivité des psychologues «Toumos», sa
venu est le courage.
La partie, supérieure, qui seule est immortelle, «Nous», correspond à la
Raison et sa venu est la prudence.
Cette notion du «Nous» est l'une de celle qui a été le plus discutée et commentée
dans la philosophie platonicienne.
Cette partie, essentiellement spirituelle de l'âme, définie comme «principe
de vie et de mouvement», est celle qui passe par les épreuves
purificatrices de la réincarnation.
L'union de l'âme et du corps est donc une étape évolutive permettant
l'accès à l'état contemplatif préexistant qui est union avec l'Absolu Bien
qui est Justice et Beauté.
L'épreuve pour l'âme en devenir évolutif est de se libérer de l'obstacle,
du poids du corps qui la tient prisonnière du domaine des ombres et même
des objets.
Les parties inférieures de l'âme sont, en fait, des moments de son
évolution, des franges de contact avec le domaine du corps et qui
permettent l'évolution.
Au premier degré l'homme atteint la domination des appétits physiques,
grâce à la venu de tempérance. Ce stade atteint, il est prêt pour une
nouvelle ascension dans le domaine évolutif.
Il arrive au second degré qui est celui de l'affectivité, préfiguration de
l'Amour du dernier degré. Il dépasse, en connaissance de cause, par le
courage, préfiguration du Logos ou connaissance totale, ce niveau
d'élévation pour atteindre le dernier degré de la Sagesse, sous l'égide de
l'Amour et Logos, stade ultime contemplatif où le corps, simple concession
faite à la sphère d'incarnation, ne fait plus une ascension mais où dans
une Assomption, pourrait-on dire, il accompagne le mouvement constamment
ascensionnel de l'âme qui agit comme un aimant spiritualisant ce corps,
réceptacle de cette âme, qui n'est qu'une incarnation divine de l'Initié
venu apporter son aide aux autres esprits moins évolués mais désireux
d'atteindre cette béatitude.
Ces initiés suprêmes vivent les mêmes expériences humaines que ceux qu'ils
doivent enseigner et aider mais d'une façon plus héroïque, plus parfaite.
Leur mort est souvent entourée de merveilleux, de mystère comme ce fut le
cas pour Orphée, Pythagore, Hippocrate, Socrate même, éternel symbole du
«Héros» pour la Sagesse.
Leurs corps semblent miraculeusement soustraits à notre sphère, comme si,
au moment suprême de l'envol vers la sphère supérieure, séjour des
bienheureux, dégagés de leur pesanteur, de la matérialité de leur nature,
ils étaient entraînés par l'âme vers le séjour des dieux.
Avant d'arriver à une telle évolution, l'âme doit apprendre à se libérer de
la pesanteur du corps, de la force d'attraction de la matière. Pour y
arriver celle doit passer par les épreuves successives de la
transmigration.
C'est grâce au mythe d'Er le Pamphilien, relaté au Livre X de «La
République» que nous pouvons comprendre ce problème de la réincarnation
platonicienne.
«Er a été tué sur un champ de bataille. Sur le point d'être enseveli, il
revient à la vie et raconte à ses compagnons de combat ce que son âme
libérée a appris dans le domaine de l'au-delà.
L'âme libérée du corps est conduite devant des juges qui orientent celle
des sages vers la sphère supérieure et celle qui est alourdie d'impuretés
matérielles vers le Pyriphégéton ou le Cocyte, lieux d'expiation. Quand le
temps d'expiation est passé ou que les victimes ont été pardonnées, chaque
âme est appelée à choisir parmi un certain nombre de vies proposées, celle
qu'elle désire pour son existence future. Avant de se décider chaque âme
est mise en face de ses responsabilités par un hiérophante. Malgré cet
avertissement la plupart des choix dépendent des habitudes prises
antérieurement. Ensuite, le passage dans la plaine du Léthé et l'absorption
d'une gorgée d'eau du fleuve, font oublier cette épreuve du choix libre du
destin à venir».
Mais pourquoi ce choix de vivre, prisonnier enchaîné par les liens du corps
?
Platon, comme tout enseignant ésotérique, ne répond pas directement à notre
question. C'est à nous de déchiffrer le message codé à travers les
différents symbolismes mythiques des dialogues.
Pour y parvenir reprenons l'ascension dialectique de la caverne. Essayons
de comprendre le sens ternaire de cet Éros, source de toute vie et de toute
évolution. Ne serait-ce pas lui qui, en fait, permettrait cette éprouvante
aventure terrestre ? L'incarnation de l'âme n'est-elle pas, en fait, ce que
symbolise ce mythe de l'homme parfait, représenté sous forme sphérique,
avec deux têtes, huit membres et qui croit, dans son extase, s'identifier
aux dieux ?
N'est-ce pas, poussant plus loin le sens du symbole, une image de la
fécondation où deux cellules fusionnent pour ne donner qu'un seul être ?
L'on comprend mieux, si l'on accepte cette interprétation (qui m'est très
personnelle), l'importance du plus connu des mythes du «Banquet», celui de
la naissance d'Éros.
C'est la prêtresse initiée, Diotine de Mantinée, qui, dans «le Banquet»,
fait le récit à Socrate de la naissance d'Éros.
«C'était le jour de la fête d'Aphrodite. Les dieux banquetaient en son
honneur. Parmi eux, «Expédient». «Poros» s'enivra et s'endormit dans le
jardin de Zeus.
Sur ces entrefaites arriva «Pénia», la pauvreté, qui décida d'avoir un
enfant du demi-dieu enivré de nectar».
De ce commerce naquit Éros, fils d'Expédient et de Pauvreté, filiation qui
lui donne à la fois la tendance vagabonde de sa mère et l'ingéniosité de
son père. Sa nature n'est ni d'un mortel ni d'un immortel et peut revêtir,
selon les circonstances, l'un ou l'autre aspect, c'est un sorcier, un
magicien, un sophiste.
Il est l'intermédiaire entre les hommes et les dieux. A la fois démon et
génie «traduisant et transmettant aux hommes les messages divins,
ambassadeur terrestre auprès des cieux».
Mais Éros est le dieu Amour de la procréation. Il n'est pas Amour en soi.
Quant à la procréation, elle est à l'immortalité ce que le temps est à
l'Éternité, son image mobile.
Et voici une nouvelle remarque à faire et qui a échappé, nous semble-t-il,
car nous ne l'avons trouvée nulle part dans les nombreux commentaires
connus de l'œuvre platonicienne : «Le mouvement est ce qui distingue
le parfait de l'imparfait, le fini de l'infini, le relatif de l'absolu».
En effet, l'Initié, le Sage qui atteint dans un dernier moment évolutif, la
sphère supérieure, séjour des dieux et de la contemplation de l'Absolu des
Idées, est définitivement fixé dans sa béatitude et aucun mouvement de
l'âme ni de l'esprit ne peut venir troubler son infinie félicité.
Mais, comme tous les mythes, celui d'Éros doit être interprété au niveau
des trois plans de réalisation de l'âme incarnée.
Nous avons dégagé le sens humain de recherche de l'immortalité dans l'acte
de procréation qui est du domaine des ombres, en nous référant à
l'allégorie de la Caverne. Au niveau de l'intellect, «le monde des objets»
de l'ascension dialectique, Éros symbolise l'inspiration, celle de
l'artiste et du penseur. La philosophie tend, en effet, à réaliser une
génération par l'âme, car c'est le même désir d'immortalité qui explique la
fécondité selon le corps et la conception selon l'esprit.
Appliquée au mythe d'Éros, l'allégorie de la Caverne démontre qu'il y a une
progression continue, une ascension lente et régulière du désir sensuel à
l'élan vers le beau plastique, qui trouve son apothéose dans l'assomption
du corps au niveau de l'âme dans le dernier degré de la contemplation qui
est fusion dans l'absolu Lumière ou Beau, Bien et Beauté ne sont qu'une
seule et même chose, dans le Domaine des Idées.
Quant à l'amour, proprement dit, il est la fièvre qui s'empare de l'âme
lorsqu'elle retrouve dans autrui cet absolu qui pour elle est Beauté
qu'elle contempla, jadis, au temps de son unité primitive. Cette fièvre de
l'esprit redonne à l'âme les ailes perdues par l'incarnation. Voilà
comment, grâce à Éros, ce daïmon, fils d'Expédient et de Pauvreté, l'homme
peut, par la transmutation spirituelle de l'Amour, retrouver dans sa vie
terrestre un rappel, vivre une réminiscence de son état antérieur parfait.
L'amour est ce quelque chose de Divin et d'Humain à la fois qui permet à
l'âme déchue d'avoir la force et le courage de passer par les épreuves terrifiantes
de la transmigration avant de retrouver sa perfection originelle. Mais pour
vivre cet amour, l'individu doit passer par des étapes progressives de
perfectionnement. Il doit le pressentir avant de le vivre, le connaître et
le comprendre avant de l'actualiser.
Cette connaissance et cette compréhension, il ne peut l'acquérir que par
l'intermédiaire des autres, de ceux qui avant lui sont passés par l'extase
et la contemplation. Cette révélation lui est faite grâce au Logos, le
Verbe.
L'amour rattache le mortel à l'immortel.
Le Logos est une union, une grâce qui permet d'abolir la distance entre le
Dieu-Soleil des Esprits, objet de contemplation pure, et nous. Le Logos est
un langage venu du Divin à l'écoute duquel nous sommes et qui parle à travers
nous.
Tel est l'enseignement que nous pouvons tirer du symbolisme ésotérique des
mythes, allégories aux sens toujours placés aux trois niveaux d'accès que
peut avoir l'homme en évolution. Cette forme d'évocation imagée est, dans
les dialogues, une méthode, une voie de provocation à l'étonnement qui
oriente la pensée de l'homme vers cet absolu dont il provint et vers lequel
inconsciemment il tend.
Tous les symboles épars dans les propos des différents livres du Maître de
l'Académie n'ont qu'un but initiatique : livrer la Vérité à ceux qui sont
prêts à la recevoir.
Mais la force et le pouvoir que possède cette méthode maïeutique de faire
naître l'homme à une vie nouvelle faite à la fois d'action et de
contemplation est justement d'être avant tout une ascèse de l'homme total,
corps, esprit, âme ; c'est à dire un être sensuel, intellectuel et
mystique.
Chez Platon, rien n'est négligé de ce qui fait les valeurs essentielles des
âmes en pérégrination corporelle.
La philosophie platonicienne ne demande aucun renoncement. Elle propose une
évolution, une transmutation par ascension progressive du domaine des
ombres au royaume de la Lumière.
Platon ne veut pas sacrifier le corps car il est, lui aussi, oeuvre divine
; il lui donne le pouvoir de suivre l'esprit dans sa montée dialectique
jusqu'au moment où, libéré de sa pesanteur matérielle, il puisse, dans une
assomption ultime, refaire l'unité idéale primitive dans cette sphère
supérieure, séjour des dieux, des Sages et des Héros.
Génie universel et multiple, Platon peut être compris par trois niveaux
d'accès à la philosophie qui correspondent aux trois mots de l'Évangile de
Jean : Voie, Vérité et Vie. Voie de l'ascèse mystique de l'ascension
dialectique qui conduit à la contemplation de l'absolue Vérité, par l'intermédiaire
de l'Amour et du Logos, source de vie charnelle et spirituelle.
Platon, l'Initié d'Eleusis, fils symbolique de Phoebus-Apollon, Sage prédit
par Homère et dont la parole dans le monde en tourmente coula plus douce
que le miel, était-il un prophète, un précurseur, un messager sublime ?
Est-ce à cause de cette mission spirituelle qu'il reçut ce don particulier
du langage universel que représente le mythe, récit sacré et ésotérique qui
sait mettre les vérités les plus abstraites à la portée du plus simple des
profanes.
Ces allégories platoniciennes sur les origines cosmiques, la création et le
devenir des âmes sont bien proches de la genèse biblique et de l'Apocalypse
johannique .
Moïse aurait-il inspiré Platon ?
Jean l'Évangéliste aurait-il repensé l'Enseignement christique selon la
voie platonicienne ?
Ou bien, plus simplement, faut-il dire avec le psalmiste : «Vers vous
Seigneur j'ai élevé mon âme et Vous, vous m'avez conduit dans le chemin de
Vérité» ?
Vérité que l'on retrouve chez tous les Sages, les Prophètes et les
Mystiques. Celle d'une destinée spirituelle de l'homme dont la Voie est
celle de l'Amour.
Raymonde Asquaciati