«La vie ne peut avoir
d'intérêt pour un penseur
qu'à la condition de chercher à résoudre le problème du mal»
Charles Renouvier
Approche du sujet
La réflexion philosophique sur le mal, qu'il soit métaphysique, physique ou
moral, ne trouve pas de solution satisfaisante à son origine, à sa nature
et à sa signification. Il en est tout autre de la théologie reposant sur la
Bible mosaïque, dont les explications du mal tireraient son origine du
péché originel, rendant coupable toute l'humanité qui en subirait les
conséquences.
Certains soutiennent que le mal n'a pas d'existence propre, qu'il n'est que
privation du bien, voire le produit de l'imagination.
Une âme sensible ne peut rester indifférente à la douleur physique et
morale des autres, à la disparition d'un être aimé, à la violation des
droits de l'homme, au chômage, aux terribles maladies comme le cancer et le
Sida ... Tout est lutte et souffrance sur terre, le minéral tente de
résister aux morsures du temps et des hommes, les plantes luttent contre la
chaleur, la sécheresse, le froid ..., elles cherchent désespérément la
lumière parfois au détriment de leurs voisines.
Les espèces animales ne subsistent bien souvent qu'aux dépens les unes des
autres. Les animaux connaissent aussi la douleur physique et même la
douleur morale comme, par exemple, les chiens qui refusent de s'alimenter
en l'absence de leur maître, ou les plaintes des animaux conduits à
l'abattoir. La réalité du mal touche non seulement les êtres animés, mais
aussi inanimés, car la nature est une créature vivante. Le mal n'est pas
une illusion mais bien une réalité et ne peut, en aucun cas, être la cause
du péché original, car il ne touche pas, comme nous l'avons vu, seulement
les hommes mais également les autres êtres : les animaux, les plantes et
les minéraux qui n'ont nullement péché.
On donne du mal physique diverses explications comme l'expiation de fautes
commises dans des existences antérieures, théorie relevant de la
transmigration des âmes dans d'autres corps ou cycle de renaissances. Ou
encore l'utilité du mal dans les épreuves qui seraient un moyen de progrès
et contribueraient à notre évolution spirituelle. Restent cependant les
catastrophes naturelles, avec les tremblements de terre, les éruptions
volcaniques, les raz de marée, les inondations ... qui font périr des
milliers de personnes et qu'on ne peut attribuer à une quelconque punition
divine comme Sodome et Gomorrhe. Dans une telle perspective, se présente
l'idée d'un esprit du mal dont nous tenterons plus loin de dégager la
nature. Cet esprit du mal, omniprésent, constituait avec le salut des âmes,
la problématique la plus importante de la dogmatique cathare, conditionnant
l'attitude morale et religieuse des Bons Hommes. Les cathares rejetaient le
péché originel et repoussaient également presque tout le contenu de
l'Ancien Testament. Ils ne contestaient pas en bloc les vérités contenues
dans l'ancienne alliance dont ils connaissaient le sens, mais la loi de
punition et de vengeance, celle du talion, abrogée par l'Évangile, la bonne
parole du Dieu d'amour : le Christ. Les Bonshommes faisaient souvent
référence à saint Paul, sans doute s'appuyaient-ils sur l'Épître aux
Hébreux (VIII - 13) qui précise : «En disant : alliance nouvelle, il (le
Christ) rend vieille la première. On ce qui est vieilli et vétuste est près
de disparaître».
Pour dénoncer le mal, ils s'appuyaient sur des textes apocryphes et sur le
Nouveau Testament, notamment l'Évangile selon saint Jean dont le caractère
grec et gnostique lui valut d'être écarté, pendant des années, de la
lecture des exégètes catholiques.
N'oublions pas que l'oraison du Pater, principale prière chrétienne,
souligne cette demande essentielle : «Délivrez-nous du mal».
Le problème du mal pose nécessairement l'existence d'un Dieu que l'on
déclare juste et bon, ce qui paraît incompatible avec le mal et son cortège
d'horreurs, de souffrances diverses et d'injustices.
Au XVIIIème siècle, la philosophie des Lumières, qui se veut être une
philosophie de l'entendement, refuse d'être la servante d'une métaphysique
dogmatique et reprend la théodicée manichéenne et cathare : «Si l'homme
était l'ouvrage d'un principe infiniment bon et sain, il aurait été créé
non seulement sans aucun mal en lui, mais sans inclination au mal, ce qui
est un défaut qui ne peut avoir pour cause un tel principe».
En d'autres termes, si le Dieu de l'Ancien Testament, démiurge du ciel et
de la terre, était parfait, il aurait créé un monde et des êtres parfaits,
ce qui n'est pas le cas. Les cathares disaient que si les hommes et le
monde du mélange ne sont point de Dieu, c'est qu'ils sont l'œuvre du Malin.
C'est pourquoi ils déclaraient que le Jéhovah de la Bible mosaïque était
Satan, personnification des forces du mal, ils l'appelaient, comme Jean
dans son Évangile : Prince de ce monde (Jean XII - 31 ; XIV - 30 ;
XVI - 11).
Quelle que soit notre opinion sur le sujet, le mal est un fait indéniable
et tangible dès qu'il affecte directement notre conscience en devenant
souffrance physique ou psychologique !
Qu'est-ce que le mal ?
On peut prendre le mal métaphysiquement, physiquement et moralement.
Le mal métaphysique consiste dans la simple imperfection,
le mal physique dans la souffrance,
et le mal moral dans le péché.
Leibniz
Parmi les questions que soulève le mal, nous n'aborderons que les plus
prégnantes en rapport avec notre sujet, tout d'abord : qu'est-ce que le mal
?
Depuis saint Augustin, le mal est défini par les théologiens chrétiens non
pas comme une réalité, mais comme «non-être», c'est-à-dire absence de bien.
Dans son libre arbitre, saint Augustin rappelle à un ami athée qui lui pose
une question pertinente sur les défauts de la création : «Tu soulèves
précisément le problème qui m'a agité violemment lorsque j'étais tout
jeune, et qui m'a précipité dans l'hérésie» (1).
Son hérésie consistait en son appartenance à la religion manichéenne
pendant neuf années.
Or, la métaphysique de cette religion contenait un enseignement ésotérique,
réservé au cercle restreint des élus, dans lequel le jeune Augustin ne fut
jamais admis.
N'ayant pu être initié aux arcanes du manichéisme, il n'était pas en mesure
d'en critiquer la doctrine.
Il resta pendant ces longues années un simple néophyte, ce qui le
conduisit, après sa conversion au catholicisme, à déformer dans ses
controverses, involontairement peut-être, la théorie manichéenne du mal et
de la puissance créatrice du monde sensible qui, dans cette religion, est
inférieure et subordonnée à la réalité suprême.
L'accusation de dithéisme, croyance en deux dieux souverains et égaux, dont
l'un est un dieu bon et dont l'autre un dieu mauvais, s'affrontant
éternellement dans un dualisme absolu, bien que faisant toujours recette
aujourd'hui, relève de la pure imagination augustinienne.
Saint Augustin fut séduit par le spiritualisme néoplatonicien qui,
pensait-il, conduisait à la vérité.
Ses premiers écrits ont un caractère dithyrambique à l'égard des
platoniciens, il dira d'eux qu'ils sont les seuls philosophes et que
religion et philosophie permettent, par deux voies différentes, la raison
et la foi, la découverte du monde intelligible (2).
Puis, désavouant une fois de plus ses convictions comme il le fit pour le
manichéisme, il écrit dans ses Rétractations : «L'éloge
que j'ai fait de Platon et des platoniciens me déplaît et non sans raison,
surtout parce que la doctrine chrétienne a à être défendue contre de
grandes erreurs de leur part».
Bien que l'influence augustinienne ait été considérable depuis le haut
Moyen Age jusqu'à nos jours, non seulement chez les catholiques mais aussi
chez les protestants, il convient d'être prudent et réservé dans la
permanence philosophique et religieuse de celui que le XVIIème siècle
appelait «l'Aigle des docteurs».
Le mal dans «l'orthodoxie» chrétienne
Les Églises chrétiennes répondent à l'interrogation métaphysique du mal en
précisant : «Dieu est étranger au Mal. Dans son Amour et sa Toute
Puissance, il a créé l'Univers et l'Homme du néant. Mais il ne peut y avoir
Amour que si l'être créé est libre d'aimer et donc de ne pas aimer Et tout
le mal vient de ce que l'homme porte en lui la marque de ce Néant d'où il
vient, et, dans sa liberté, à l'Absolu de l'Amour. C'est le mystère du
péché originel, inséparable de celui de la Rédemption. L'Incarnation du
Christ, sa Mort et sa Résurrection nous rachètent et divinisent notre
condition qui triomphe ainsi de la mort et du Néant.
La Création continuera jusqu'à ce que l'homme se rende à la puissance de la
Grâce et renaisse à l'Amour divin, abandonnant le péché, l'attitude de
refus. Alors les temps seront achevés, et les hommes seront réunis dans le
Christ glorieux, le Fils, dans lequel l'Univers trouve son accomplissement».
On retrouve dans ce texte, de stricte observance catholique, les traces
indélébiles de saint Augustin.
Le penseur allemand, Karl Jaspers (1883-1969), un des principaux
philosophes existentialistes, traite, dans une analyse critique, des
contradictions d'Augustin sur la problématique du mal (3).
K. Jaspers écrit en substance : si saint Augustin avance que Dieu est un et
cause de tout, et que l'existence du mal ne saurait lui être attribuée, on
tombe dans une contradiction sans résultat. Bien que Dieu n'ait pas créé le
mal - c'est l'homme qui le produit - il est, en donnant la liberté,
indirectement l'auteur du Mal. «Le caractère immuable de Dieu implique
le non-être du mal. L'hégémonie du mal nous oblige cependant à reconnaître
son existence et à expliquer son origine. La méditation de saint Augustin
voudrait satisfaire selon chaque cas les deux exigences, elle ne peut le
faire qu'en acceptant de se contredire».
L'origine du mal
Le but de la théodicée - terme créé par Leibniz - est de disculper Dieu du
mal quel qu'il soit. Les théologiens soutiennent que si le mal ne relève ni
de Dieu, juste et bon, ni d'un second Dieu méchant, ce qui serait contraire
au concept de monothéisme des Églises chrétiennes, l'origine du mal doit
être recherchée ailleurs, c'est-à-dire dans l'homme, plus précisément dans la
liberté de l'homme, répond Augustin. Cette réponse ne pouvait en aucun cas
satisfaire un gnostique, un manichéen, ni plus tard un cathare, car seul le
mal moral (péché) est imputable à l'homme conscient. Que dire du mal
physique, de la souffrance, de la mort ... dont l'homme, usant de la
liberté donnée par Dieu, ne peut porter l'entière responsabilité. Doit-on
pour autant faire le procès de l'homme, sans au préalable faire celui de
Dieu ? Conscient du problème, saint Augustin présentera une théorie sur les
maux qui frappent l'humanité en introduisant son concept de péché originel.
Ainsi, la doctrine augustinienne, adoptée par les Églises chrétiennes
affirme, en un dogme des plus singulier, que le mal physique est la
conséquence du mal moral commis par Adam.
Et cette souffrance endurée par les hommes n'est qu'un juste retour des
choses, car l'humanité est marquée à jamais par le péché originel. Cette
théorie, qui nous paraît aporétique, ne décharge pas pour autant la
responsabilité de Dieu du péché commis par Adam qu'on peut considérer comme
une victime, au même titre qu'un petit enfant ayant la liberté de jouer
avec le feu sous l'œil inconscient de son père ne doutant pas qu'il va se
brûler.
En effet, étant dans l'ignorance, Adam n'a pas péché au sens moral,
d'autant moins que le mal ne se limite pas seulement à l'homme et que sa
faute n'expliquerait pas la souffrance des animaux et de tous les êtres
vivants.
Toujours dans le contexte du péché originel, la faute, aux conséquences
fatales, incombe donc en partie, sinon en totalité, à celui qui accorde la
liberté. On peut alors s'interroger sur l'innocence de Dieu et sur la
responsabilité d'Adam, du plus grand scandale des scandales qu'est le mal.
En effet, Dieu qui sait tout n'a pas détourné Adam du péché originel, ce
qui signifie que son omniscience et sa puissance paraissent limitées, car
dans sa toute bonté il aurait protégé ses enfants de la chute, en ne leur
enseignant que le bien, ce qu'il n'a pas fait. Dans leur théodicée,
certains philosophes, et théologiens modernes soutiennent que : «Le bien
est antérieur au mal. En introduisant Adam, l'auteur biblique désigne
certes une origine radicale du mal, mais distincte de l'origine plus
originaire de l'être-bon des choses. Autrement dit, l'homme n'est que commencement
du mal au sein d'une création qui a déjà son commencement absolu dans
l'acte créateur de Dieu. C'est donc l'homme qui est responsable du mal,
alors qu'il est une créature comblée de bien».
Certes, dans une optique monothéiste, le Dieu (le bien) de la Bible
est antérieur au mal, mais dans le contexte du péché originel, il paraît
téméraire d'affirmer que le bien est antérieur au mal. En effet, si le mal
n'avait pas existé avant Adam et Eve, comment expliquer la présence dans
l'Éden du Serpent de la tentation et de l'Arbre de la connaissance du bien
et du mal ? Le mal a bel et bien existé avant la venue du premier couple,
ce qui d'ailleurs l'innocente de la calomnie du péché originel.
Certains philosophes comme Paul Ricoeur pensent que la fonction première de
ce récit est de susciter une conscience aiguë du péché et d'inciter l'homme
au repentir «non seulement de ses actions, mais de la racine de ses
actions, je n'ose dire de son être».
Quant à l'origine du mal, Kant souligne : «il n'existe pas pour nous de
raison compréhensible d'où le mal moral (péché) aurait pu d'abord venir».
Dans une existence souffrante, ce qui est important de savoir, c'est moins
d'où vient le mal, que pourquoi le mal, qui fait de moi, ou de l'autre, une
victime.
Comme nous l'avons vu, les dogmes, les interdits et les doctrines des
Églises n'apportent pas de réponse satisfaisante, bien au contraire, elles
renforcent même l'angoisse profonde des hommes dans un monde où la
souffrance et la mort nous interpellent sur le sens de notre existence, où
le mal, toujours vainqueur, semble plus fort que Dieu. Chercher la cause du
mal dans le péché originel de l'Ancien Testament, chercher
sa signification profonde dans les spéculations philosophiques
augustiniennes ou orthodoxes, conduit à une impasse.
Une des raisons essentielles du rapide succès du catharisme médiéval
réside, nous semble-t-il, dans sa doctrine simple et pertinente qui
répondait mieux aux questions métaphysiques sur le mal et la rédemption des
péchés. Rome s'emploiera à la combattre férocement.
Le dualisme et le mal dans le catharisme
A une époque où la peur de l'enfer est un des grands faits sociaux du Moyen
Age, les Bonshommes enseignaient une religion optimiste dont le Dieu unique
est fondamentalement bon, car il promet la victoire finale du bien sur les
forces du mal et le salut pour tous les hommes. Dans le catharisme,
l'origine et la cause du mal se situaient dans une dialectique tout à fait
différente de celle du christianisme orthodoxe où l'homme est le malheureux
héritier du péché originel dont les conséquences sont le scandale du mal
qui touche la création entière.
On ne peut entrer dans le problème du mal sans aborder celui du dualisme.
Le catharisme, qualifié de religion dualiste, repose sur deux ordres opposés
: celui du monde intelligible, du monde des entités spirituelles, du Dieu
de justice et de vérité, et du monde sensible, aux réalités temporelles et
matérielles : Royaume du mal, de la souffrance et de la corruption,
gouverné par Satan.
Cette dichotomie des deux mondes était souvent étayée par le témoignage de
saint Jean, l'apôtre que les cathares affectionnaient plus
particulièrement, comme le Christ d'ailleurs : «... moi, je ne suis pas
de ce monde» (Jean VIII - 23). Ou encore : «Nous savons que nous
sommes de Dieu, et que le monde entier est sous la puissance du malin»
(1 Jean V-19).
Le catharisme médiéval est considéré, par de très nombreux auteurs, comme
un dualisme constitué par deux principes irréductibles, voire par deux
dieux éternels et opposés, celui du bien et celui du mal. Paradoxalement,
l'Église romaine, qui enseigne que les damnés iront en enfer de toute
éternité, est non seulement dualiste mais pessimiste au regard du
catharisme mitigé qui prône le rachat de tous les pêcheurs y compris celui
de Satan ! En effet, un châtiment éternel est incompatible avec l'infini
amour de Dieu.
Les ministres cathares étaient des hommes et des femmes exceptionnels, ils
avaient atteint un degré supérieur de conscience dépassant l'état
individuel humain ; leur être se trouvait hors de tout conditionnement quel
qu'il soit. Ils étaient des éveillés qui avaient retrouvé leur origine
divine. Ayant atteint la connaissance de la non-différence de nature entre
l'Absolu et eux-mêmes, ils avaient réalisé ce que les gnostiques appellent
le mariage mystique, c'est-à-dire l'union de l'âme avec l'esprit resté dans
la Jérusalem céleste après la chute.
Parvenus à l'unité, animés d'une foi ardente, les cathares affrontaient
courageusement tous les dangers. En montant sur le bûcher, sans doute
pensaient-ils à leur maître, le Christ, et plus particulièrement au
témoignage de l'apôtre Mathieu : «Heureux serez-vous, lorsqu'on vous
outragera, qu'on vous persécutera et qu'on dira faussement de vous toute
sorte de mal, à cause de moi. Réjouissez-vous et soyez dans l'allégresse,
parce que votre récompense sera grande dans les cieux ; car c'est ainsi
qu'on a persécuté les prophètes qui ont été avant vous» (Mat V - 11 et
12).
Contrairement aux calomnies, les cathares n'ont jamais été des fanatiques
religieux qui recherchaient le martyr. Non violents, ils fuyaient et se
cachaient pour échapper à leurs bourreaux ; s'il y eut des fanatiques ce ne
fut certainement pas ceux qui périssaient dans les flammes mais bien ceux
qui allumaient les bûchers.
Contrairement à l'opinion généralement admise par les historiens, la
religion cathare n'a jamais reposé sur un dualisme absolu, si ce n'est
qu'en apparence, au contraire, il était enseigné que l'âme, retenue
prisonnière en l'homme, devait être réveillée par la contrepartie divine du
Soi, pour finalement réintégrer le monde de la lumière.
Le cathare était précisément celui qui voulait ou qui avait déjà transcendé
le dualisme pour retrouver ses origines célestes. Qualifier les cathares de
dualistes est une ineptie, car celui qui retrouve ses origines divines ne
peut pas être qualifié de dualistes.
De même que l'amour transforme, sublime le mal en bien, ce qu'enseignaient
les Bonshommes, toute dualité disparaît. Cependant, les philosophes et les historiens
des religions ont établi des systèmes pour différencier les diverses
dualités. Nous retiendrons le dualisme absolu ou radical et le dualisme
mitigé.
dualisme absolu et dualisme mitigé
Le catharisme médiéval comptait plusieurs écoles dont les deux principales
étaient celle de Dragovitie, ou d'Albanie, et celle de Concorrezo ou de
Bulgarie.
L'école d'Albanie enseignait un dualisme dit absolu et celle de Bulgarie un
dualisme dit mitigé. Le dualisme absolu des cathares «Albanenses» repose
sur une conception platonicienne du Timée selon laquelle Dieu a organisé
une substance primordiale, sorte de chaos matériel, qui préexistait avant
la création.
Un autre démiurge organise un monde différent et opposé, le monde du
mélange. Ainsi deux mondes sont en présence, le premier celui de la lumière
et, le second, diamétralement opposé, celui des ténèbres, résultant de
l'action d'un faux dieu : Satan. Cela revient à dire que le premier
principe (Dieu) est bon, alors que l'autre (Satan) est mauvais. Si dans le
temps ou à la fin des temps le Mal ne peut être évincé par le Bien, si le
mal représente donc un véritable principe dans le sens fort du terme, il
s'agit d'un dualisme absolu. De même, si le Mal et le Bien sont coéternels,
si le Mal est finalement neutralisé, enchaîné par le Bien mais continue
d'exister, dans un tel cas, le dualisme est toujours absolu. Au contraire,
si le Mal est issu du principe unique - Dieu - et ne lui est pas coéternel,
c'est-à-dire s'il fait son apparition à un moment précis et disparaît
lorsque son action «programmée» est terminée, le dualisme n'est alors qu'un
accident à l'intérieur d'un système dont la finalité est moniste, dans ce
cas le dualisme est mitigé. Certains auteurs qualifient de dualistes
mitigés les cathares qui posent un seul principe, et de dualistes absolus
ceux qui en posent deux.
Le fond Doat (Archives de l'Inquisition) de la Bibliothèque Nationale de
Paris conserve une déposition datée de 1302, spécifiant : «Il y a deux
mondes, l'un visible, l'autre invisible. Chacun a son dieu. L'invisible a
un dieu bon qui sauve les âmes. L'autre, le visible, a le dieu mauvais qui
fait des choses visibles et transitoires» (4).
Les sources judiciaires présentent, en effet, des témoignages intéressants
sur le sujet, comme par exemple, vers 1299, celui de Béatrice de
Planissoles, châtelaine de Montaillou (Ariège), maîtresse du curé de
Montaillou, lequel, bien que hardi libertin, était un sympathisant et
propagandiste discret du catharisme : «Ce prêtre me dit que Dieu
n'avait. fait que les esprits, et ce qui ne peut se corrompre ni se
détruire, car les œuvres de Dieu demeurent éternellement.
Mais tous les corps que l'on voit et que l'on sent, c'est-à-dire le ciel et
la terre et tout ce qui s'y trouve, à l'exception des seuls esprits, c'est
le diable, qui régit le monde, qui les avait faits, et c'est parce que
c'est lui qui les avait faits que toutes ces choses sont en proie à la
corruption, car lui ne peut faire d'ouvrage stable et solide» (5).
Michel Roquebert estime que : «C'est essentiellement au sujet de la
Chute que certaines divergences se sont fait jour au sein des Églises
cathares ; pour les unes, le Diable a agi à l'insu de Dieu : c'est le
dualisme absolu ; pour d'autres, il a agi, Dieu le sachant, voire avec son
consentement : c'est le dualisme mitigé. En regard de l'unité globale du
système, la différence est relativement secondaire, et cette opposition
dogmatique a très bien pu ne recouvrir en fait, que des querelles de
personnes. Il semble qu'une grande majorité de cathares aient été dualistes
absolus. Ce fut notamment le cas de ceux du Languedoc» (6). Paradoxalement, ces deux tendances ne sont que
superficielles. Déjà en 1952, Déodat Roché écrivait : «Ces écoles
donnaient, à des points de vue différents, un enseignements analogue, mais
les historiens se sont trop vite arrêtés à une divergence, qu'ils croient
profonde, entre la première école qu'ils disent dualiste (absolue) et la
seconde qu'ils disent monarchienne ou dualiste mitigée» (7).
Il ressort des travaux de Déodat Roché que les différences de chapelles
entre cathares mitigés et cathares absolus ont été le résultat d'une
incompréhension des deux mythes semblables dans leur essence.
Conséquence d'un catharisme approchant de sa fin historique, sa pureté
aurait été quelque peu altérée, notamment dans ses témoignages populaires.
La finalité de ces pseudo-dualismes se résumerait à une dialectique de
salut par le bien.
Bien que la différence dogmatique des deux dualismes ait rapidement fait
école, J. Duvernoy demeure également réservé quant à l'opposition entre
dualisme mitigé et dualisme absolu lorsqu'il écrit : «Les auteurs
italiens du milieu du XIIIème siècle (Sacconi, Moneta, etc. ) mirent
l'accent sur la dualité et l'unité de principe.
Ils ont été suivis depuis, notamment par Schmidt («Histoire et
doctrine des cathares albigeois», Paris, 1849), qui distingua les
cathares en dualistes absolus et dualistes mitigés. Mais ce critère est
artificiel et conduit à une classification inexacte des diverses Églises et
de leurs rapports entre elles» (8).
Comme pour le manichéisme, le concept de dualité dans le catharisme sera
mal compris et assimilé au dithéisme. Cette confusion, alimentée par les
polémistes, tendra à plonger plus profondément encore le catharisme dans
une abominable hérésie : la croyance en deux dieux coéternels. Il n'en est
cependant rien, il suffit, par exemple, pour s'en convaincre, d'une rapide
lecture de l'incipit du liber de duobus principiis - le
livre des deux principes - : «J'ai voulu commencer par les deux
principes, en l'honneur du Père très saint, en rejetant la doctrine d'un
principe unique, bien que ce soit contraire à presque tous les hommes
religieux».
Il ressort aisément de ce passage que les deux principes, celui du bien et
celui du mal, sont subordonnés au Père très saint, c'est-à-dire au Dieu
unique. Il paraît alors évident qu'un tel dualisme ne peut pas être radical
ou absolu mais modéré, c'est-à-dire mitigé. Dans un échange avec saint
Augustin, le manichéen Fauste de Milève précisera : «Jamais dans nos
assertions, le mot de deux dieux n'a été entendu. Il est vrai que nous
proclamons l'existence de deux principes, mais nous ne donnons le nom de
Dieu qu'à un seul. Quant à l'autre, nous l'appelons Hylé, ou en terme plus
connu, démon».
D'une façon générale, le dualisme cathare apparaît essentiellement comme
étant l'expression courante du dualisme moral et cosmique.
Finitude et liberté
Le catharisme médiéval dénonce le mythe adamique et présente une conception
originale de la problématique du mal qui repose sur l'avenir du monde, sur
sa finitude, où ne régnera plus que la liberté, l'harmonie, la paix et
l'amour. Cette thèse, émise par Déodat Roché, est toujours énergiquement
combattue ; ce qui paraît évident c'est qu'elle remet en cause certains
dogmes essentiels du christianisme dit orthodoxe comme la faute originelle,
le rachat par le sang du Christ, la résurrection des morts, etc.
Depuis 1978, D. Roché repose dans le modeste cimetière d'Arques, n'ayant
pour tout linceul que celui d'un profond silence, offert par ceux-là même à
qui il a tant apporté. Pour avoir voulu se référer à l'anthroposophie (si
peu), pour avoir soutenu que les cathares sont les héritiers directs des
manichéens et finalement pour avoir souvent donné une interprétation
différente des sources, généralement admises par les historiens patentés,
il est aujourd'hui presque tombé dans l'oubli.
Notre propos n'est pas ici de nous étendre sur le cas de ce chercheur
modeste et désintéressé que fut D. Roché, mais d'apporter un éclairage
rapide sur la finitude du mal et la liberté dans le catharisme.
Il est indubitable que l'esprit humain est pris entre le bien et le mal, le
bonheur et le malheur ... La conscience, moteur du libre arbitre, est
d'essence dualiste, l'a toujours été et le sera toujours jusqu'à la fin des
temps terrestres. Des êtres hors du commun, comme le furent les cathares,
sont parvenus à transcender la dualité et le mal moral, en affinant leur
âme prisonnière de leur tunique de peau et en achevant de tisser leur
vêtement de lumière.
La dualité, omniprésente, est constituée de deux opposés, elle est la condition
sine qua non de l'équilibre, comme d'ailleurs l'harmonie est la résultante
de deux forces opposées, si l'une disparaissait, l'autre cesserait
d'exister aussitôt. Il en résulte que la dualité sous-tend la vie comme,
par exemple, l'alternance des jours et des nuits est nécessaire aux
plantes, car, si elles étaient exposées constamment à la lumière du soleil
ou à l'ombre de la nuit, elles périraient rapidement. Bien que d'origine
divine, Satan, symbole du mal et d'opposition, est paradoxalement nécessaire
à l'évolution des hommes et de la création. Quant à Lucifer, appelé fils du
diable principal par les cathares, il est aussi, comme Satan (9), un ange déchu qui a séduit et entraîné les âmes
humaines et leur a transmis la connaissance du bien et du mal.
L'Interrogatio Iohannis, apocryphe d'origine bogomile,
plus connu sous le nom de Cène secrète (10), se présente sous la forme d'un dialogue entre
le Christ et Jean l'évangéliste. Cet apocryphe est d'une importance
exceptionnelle pour l'étude des croyances des hérésies médiévales dites
dualistes. «C'est le seul livre sacré, précise Edina Bozoky, qui nous
soit parvenu des Bogomiles et des cathares dont les doctrines sont connues,
presque uniquement, par des sources indirectes (hérésiologues) ou par des
sources semi-directes (documents de l'Inquisition). Il est vrai qu'il
existe aussi quelques écritures authentiquement cathares, le Livre
des deux principes d'un élève de Jean de Lugio, un Traité
incorporé dans un ouvrage de Durand de Huesca et des Rituels,
mais ces œuvres traitent des sujets théologiques, philosophiques ou
liturgiques, tandis que l'Interrogatio constitue le livre
des «secrets», une somme des mythes et des croyances des hérétiques
dualiste» (11).
La Cène secrète nous instruit et confirme notamment
l'origine divine de Satan : «Et je dis : Seigneur avant que Sathanas ne
fut déchu, en quelle gloire demeurait-il auprès de ton Père ? Et il dit :
Parmi les puissances des cieux et sur le trône du Père invisible, il était
l'intendant de toutes choses».
Satan va inéluctablement poursuivre son œuvre en séduisant une partie des
anges, c'est-à-dire des hommes à l'état angélique : «Et la voix du Père
sortit du trône, disant : que fais-tu, renégat, toi qui séduis les anges du
Père ? Auteur du péché, fais vite ce que tu as médité de faire».
Les anges séduits ne peuvent suivre Satan, leur esprit demeurera dans le
ciel probablement symbolisé par ce qu'ils seront contraints de laisser : «Alors
le Père ordonna à ses anges en disant : Enlevez leurs vêtements. Et les
anges enlevèrent les vêtements et les trônes et les couronnes de tous les
anges qui l'avaient écouté» (12).
Chassé des cieux, Satan entraîne les anges avec la permission du Père, mais
constate qu'il ne peut accomplir seul sa mission, il demande alors l'aide
de Dieu : «Et descendant du firmament, Sathanas n'y put avoir aucun
répit ni ceux qui étaient avec lui. Et il pria le Père en disant : Use de
patience envers moi et je te rendrai tout. Et le Père eut pitié de lui et
lui donna le répit ainsi qu'à ceux qui étaient avec lui, afin de faire ce
qu'ils voudraient jusqu'au septième jour».
Dieu aide Satan à la création de la terre : «Et il s'assit sur le
firmament et commanda à l'ange qui gouvernait l'air et à celui qui
gouvernait les eaux, et ils élevèrent les deux tiers de l'eau dans l'air
et, de la troisième partie, ils firent la mer Et la division des eaux fut
accomplie mais selon l'ordre du Père.
Et il ordonna à l'ange qui gouvernait les eaux de se mettre sur les deux
poissons, et ils soulevèrent la terre et la terre ferme apparut».
Satan enferme les âmes dans des corps de boue, crée la femme d'une partie
de l'homme, et les incite à se connaître dans le Paradis : «Et il
ordonna à l'ange du troisième ciel d'entrer dans le corps de limon, et il
prit (une partie) et fit un autre corps en forme de femme ; et il ordonna à
l'ange du deuxième ciel d'entrer dans le corps de la femme. Les anges
pleurèrent en voyant sur eux cette enveloppe mortelle et d'aspect
dissemblable.
Et il ordonna de faire l'acte de chair dans les corps de limon, et ils ne
savaient pas faire le péché. Mais l'initiateur des malices imagina en son
astuce de faire un Paradis et il y introduisit les hommes».
Trois autres variations du mythe de la chute, de la création de l'homme et
de la terre, peuvent être relevées dans le Manifestatio, De
heresi catharorum de Moneta, où Lucifer entre en scène. Lucifer,
inférieur à Satan (selon les Hiérarchies célestes de Denys l'Aréopagyte),
exécute les ordres du diable et séduit un tiers des âmes célestes qui,
entraînées sur terre, seront ensuite enfermées, retenues prisonnières dans
des corps de boue. Les deux autres variations se trouvent chez R. Sacconi
et dans Brevis summula.
Dans les diverses phases du mythe, l'Interrogatio reste
discret et ne semble pas faire remonter la cause directe du mal à la
volonté de Dieu ; car là est le cœur de la question qui nous paraît
essentielle : pourquoi le mal ? Quelle est la cause efficiente du mal ? Et
à y regarder de plus près, les divers passages empruntés à la Cène
secrète montrent bien la participation constante de Dieu à œuvre
de Satan :
Satan est d'origine divine.
Séduction d'une partie (un tiers) des anges par Satan.
Permission de Dieu à Satan de poursuivre sa séduction, c'est-à-dire sa
tâche.
Participation de Dieu dans la création de la terre par Satan : «Et la
division de l'eau fut accomplie mais selon l'ordre du Père».
Création de l'homme et de la femme, et introduction du péché avec l'accord
direct sinon tacite de Dieu : «Auteur du péché, fais vite ce que tu as
médité de faire».
Si l'on cherche les causes du mal dans le passé, on aboutit à une aporie,
la question reste insoluble, on se heurte aux desseins impénétrables de
Dieu.
Si l'on s'interroge sur l'eschatologie de l'homme et du monde, l'Interrogatio
Iohannis et la Vision d'lsaïe, que les cathares
avaient entre leurs mains, la réponse s'inscrit naturellement en filigrane.
Il ressort, en effet, que si Dieu n'est pas la cause directe du mal, il le
tolère un certain temps, «jusqu'au septième jour» et ensuite Satan
restituera tout au Père : «Use de patience envers moi et je te rendrai
tout». Cela signifie clairement que le mal entre parfaitement dans le
plan de la création et que sa cause efficiente doit être recherchée non pas
dans le passé, mais bien dans l'avenir, car finalement le bien résulte des
effets métaphysiques du mal, comme l'ombre met en évidence la lumière et
qu'il ne peut y avoir d'ombre sans lumière. Les souffrances de Job, éprouvé
dans sa chair, dans ses biens ... et soumis à la tentation pour qu'il
s'exerce à la patience, en sont un exemple : «Voici, nous disons
bienheureux ceux qui ont soufferts patiemment. Vous avez entendu parler de
la souffrance de Job, et vous avez vu la fin que le Seigneur lui accorda,
car le Seigneur est plein de miséricorde et de compassion» (Jac. V -
11).
Ainsi, quelles qu'en soient la nature, les formes et les manifestations, le
rôle du mal est positif et ses actions contribuent à notre perfection
spirituelle, morale et à notre liberté. Non seulement le mal est positif
mais il est également réalité et non privation du bien, car s'il ne l'était
pas, le monde n'aurait pas eu besoin du Christ pour le sauver.
Mais pourquoi Satan s'est-il éloigné de l'Unité, de l'Harmonie, de l'Amour
? Pourquoi les âmes humaines ont-elles chuté dans la matière ? La réponse
ne se trouve évidemment pas dans la littérature pamphlétaire mais dans un
texte cathare, dans un témoignage, du XIVème siècle aux inquisiteurs, sous
la forme d'une prière qui était récitée, en ancien occitan, dans la région
de Foix (14). Nous ne retiendrons ici qu'un court
passage de la séduction luciférienne dans le paradis céleste, nous
donnerons en entier cette prière intéressante en annexe à ce travail : «...
Totas las gens que serian sotsmesas a els, que davalarian dejos e que
aurian poder de far mal e bene ayshy cum dieus desus, e que trop lor valia
mai, que fossan dejos, que poyrian far mal e ben, que desus, ou dieus no
lor dava si no ben».
Tous ceux qui lui seraient soumis (à Lucifer), descendraient en bas et
auraient le pouvoir d'y faire le mal et le bien comme Dieu en haut, il leur
valait beaucoup mieux être en bas où ils pourraient faire le mal et le bien
qu'en haut où Dieu ne leur permettait que le bien.
Ce passage soulève une question capitale, pourquoi les âmes humaines
peuvent-elles acquérir ici-bas un plus grand bien qu'en paradis céleste ?
En paradis céleste, «en haut, Dieu ne leur permettait que le bien»,
les âmes humaines ignoraient donc la distinction entre le bien et le mal et
n'avaient par conséquent pas la liberté de choisir, Le fait de succomber à
la séduction de Lucifer relève du plan divin et non d'un quelconque péché
résultant du mal que les âmes ne peuvent pas connaître avant leur chute sur
terre «et le Père eut pitié de lui (Lucifer) et lui donna le répit ainsi
qu'à ceux qui étaient avec lui, afin de faire ce qu'ils voudraient jusqu'au
septième jour». Toutes les âmes n'ont pas chuté, la séduction
luciférienne ne s'est exercée que sur un tiers d'entre elles, et comme le
précise D. Roché : «Si cette séduction a pu s'exercer c'est que les âmes
humaines étaient les moins parfaites parmi les anges, et qu'elles n'ont pas
eu la force de résister» (15).
S'étant éloignées de la lumière du Père, les âmes sont plongées dans la
matière et boivent à la coupe du léthé, à la coupe de l'oubli présentée par
Lucifer. Mais Dieu a placé dans les âmes des hommes le germe de la liberté
conduisant à la prise de conscience du bien et du mal, c'est-à-dire à
l'éveil de la responsabilité morale et du libre arbitre. Ces deux facultés
sont précisément la clef du message ésotérique contenu dans les textes
apocryphes que les cathares utilisaient (Cène secrète, Vision
d'lsaïe, ... ), savoir que l'action du mal a aussi un caractère
ontologique, celui de sensibiliser l'être sur sa liberté, vecteur permettant
d'atteindre la perfection. La perfection de la création ne pouvait pas être
atteinte sans la formation d'un être libre qui devint ainsi créateur de
lui-même, car l'acte libre émerge de l'absolu et non d'un ensemble de
conditions aux conséquences fatales.
Les cathares, qui furent aussi des guides, reconnaissaient la force du mal
qui frappe constamment les êtres, ils restaient cependant optimistes en ce
sens qu'ils prêchaient avec dévotion et zèle la victoire finale du bien sur
le mal et la rédemption pour tous les hommes. Le progrès des âmes jusqu'à
la perfection passait nécessairement par la prise en charge de son destin,
de ses pensées, de ses paroles et finalement de ses actes libérés de toutes
tendances démoniaques. Les Bonshommes ne faisaient que s'élever avec
courage et dignité contre leurs mauvaises impulsions, contre eux-mêmes.
Leur salut ? ils le faisaient dans le monde des hommes, par l'exemple, le
travail, la prière et l'amour du prochain et de la création, non dans
l'au-delà comme l'enseigne le dogme romain du purgatoire qui fut introduit
au Moyen Age pour être une source de revenus de l'Église et adoucir
l'effrayante eschatologie augustinienne de l'enfer.
Aujourd'hui encore l'Église catholique précise : «Pour ce qui est de
certaines fautes légères, il fut croire qu'il existe avant le jugement un
feu purificateur selon ce qu'affirme Celui qui est la Vérité, en disant que
si quelqu'un a prononcé un blasphème contre l'Esprit Saint, cela ne lui
sera pardonné ni dans ce siècle-ci, ni dans le siècle futur (Mat. XII - 12,
31). Dans cette sentence nous pouvons comprendre que certaines fautes
peuvent être remises dans ce siècle-ci, mais certaines autres dans le
siècle futur» (16).
Le dogme du purgatoire et la piété indulgentielle, c'est-à-dire du commerce
des indulgences qui sera à l'origine de la Réforme, avec son refus du
purgatoire, aggrava sensiblement la fracture dans le système romain,
d'autant plus que la miséricorde divine est incompatible avec un enfer éternel
; le Dieu des Bons-chrétiens ne manifeste pas sa toute puissance, mais son
amour.
Pas d'enfer éternel, pas de purgatoire, pas de limbes, pour les cathares,
si ce ne sont les épreuves, les souffrances et les expiations que les
hommes supportent sur cette terre même. Selon de nombreux témoignages, les
Bonshommes croyaient en la transmigration des âmes, en la réincarnation
dont Gershom Scholem, éminent professeur de mystique judaïque à
l'université hébraïque de Jérusalem, pensait que cette théorie était passée
des cathares languedociens aux kabbalistes juifs (17).
Ainsi, l'âme humaine, soumise au péché, transmigre après la disparition de
l'enveloppe charnelle, de nouveau corps en nouveau corps, jusqu'à ce
qu'elle prenne conscience de son esprit et qu'elle retrouve également ses
vêtements spirituels déposés dans le paradis céleste avant sa chute. Après
avoir expié ses péchés, après purification totale, les âmes des justes
peuvent accéder à la félicité éternelle. Oui, le catharisme fut une
religion sotériologique où l'homme devenue spirituellement adulte se sauve
par lui-même en devenant, avec l'aide du Christ, son propre créateur.
En guise de conclusion, le dernier mot est donné à notre présidente
d'honneur et amie, Lucienne Julien : «La transformation du Mal en Bien
pouvait se faire au cours des temps, grâce à l'Amour et à l'esprit de
sacrifice par l'homme, choisissant librement sa voie et devenant ainsi un
rédempteur non seulement pour lui-même mais pour toute la création. A la
fin des temps terrestres, tous devaient retrouver le monde de l'Esprit,
dans le Monde de la Lumière réintégré aussi par Satan et par Lucifer
artisans de la Liberté humaine» (18).
Nous avons cru bon de donner la
prière que récitaient les cathares au XIVème siècle dans la région de Foix
en Ariège. Le texte a été dicté aux inquisiteurs du Languedoc par Jean
Maurin de Monsalio (cité par D. Roché in «Études manichéennes et
cathares», p. 176-177).
Il y a une dizaine d'années, nous avons participé à un intéressant
séminaire sur le catharisme animé par notre amie Lucienne Julien. Un des
participants connaissait par cœur, dans les deux langues, occitan et
français, cette émouvante prière dont un passage a été extrait pour servir
de référence à notre travail.
LA SÉDUCTION DE LUCIFER DANS LE PARADIS CÉLESTE
Prière cathare
Payre sant, dieu dreyturier de bons sperits, qui hanc no falhist, ni
mentist, nierrest, ni duptest per paor de mort a pendre al mon de dieu
estranh, car nos no em del mon ni i mon no es de nos, e dona nos a
conoscere so que tu conoyshes et amar so que tu amas.
Farisicus enganadors, que estat a la porta del regnee vedayts aquels, qui
intrar voldrian e vos autres no y volets, per que prec ai payre sant de
bons sperits, que a poder de salvar las animas e per bos sperits fa granar
e florir, et per raso dels bos dona vida als mals e fara mentre que aia mai
ai mon dels bos e quan mica no y aura dels mieus menors, cels que son dels
set regnesque aualran de paradis ans que Lucifer los ne trasch am semblansa
d'engan, que dieus no is permes si no ben, ap tal quar la diaple era mot
fais, que is permetia mal e ben, e dys, que dar for hia molers que amarian
trop, e dar for hia sehonia uns sobre autres, et que n'i auria que syrian
reys e comtes e emperadors, e am hun ausel qui n pendrian autre e am huna
bestia autra.
Totas las gens que serian sotsmesas a els, que davalarian dejos e que
aurian poder de far mal e bene ayshi cum dieus desus, e que trop for valia
mai, que fossan dejos, que poyrian far mal e ben, que desus, ou dieus no
for dava si no ben. Et ayshi puieron sobre un cet de vidre, et aytans com
n'i puieron, caseron e foro perits ; e dieus devalec del cet ab 12 apostols
et adombrec se en sancta Maria.
Père saint, Dieu juste des bons esprits, toi qui jamais ne trompes, ne
mens, n'erres ni ne doutes, de peur d'éprouver la mort dans le monde du
dieu étranger, parce que nous ne sommes pas du monde et que le monde n'est
pas de nous, donne-nous à connaître ce que tu connais et à aimer ce que tu
aimes.
Pharisiens séducteurs, qui êtes à la porte du royaume, vous empêchez ceux
qui voudraient entrer alors que vous autres vous ne voulez pas, c'est pour
cela que je prie le Père saint des bons esprits qui a pouvoir de sauver les
âmes, qui pour les bons esprits fait grener et fleurir, qui à cause des
bons donne la vie aux méchants et il le fera aussi longtemps qu'il y aura
des bons au monde, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus aucun de «mes petits»,
ceux qui font des sept royaumes qui sont descendus du paradis quand Lucifer
les en a tirés sous le prétexte trompeur que Dieu ne leur a permis que le
bien, et que le diable, parce qu'il était très faux, leur permettrait le
bien et le mal, et dit qu'il leur donnerait des femmes qu'ils aimeraient
beaucoup, qu'il leur donnerait le commandement des uns sur les autres et
qu'il y en aurait qui seraient rois, comtes ou empereurs, et qu'avec un
oiseau ils pourraient en prendre un autre et avec une bête une autre bête.
Tous ceux qui lui seraient soumis, descendraient en bas et aurait le
pouvoir d'y faire le mal et le bien comme Dieu en haut, il leur valait
beaucoup mieux être en bas où ils pourraient faire le mal et le bien qu'en
haut où Dieu ne leur permettait que le bien. Et ici ils montèrent sur
un ciel de verre et autant s'y élevèrent, autant tombèrent et périrent ; et
Dieu descendit du ciel avec douze apôtres et il s'adombra en Sainte Marie.
Notes :
1.
Saint Augustin ; «De libero arbitrio»,
1, 2, 4, BA6
2.
Saint Augustin ; «Contre les académiciens»
; III, 20, 43
3.
Karl Jaspers ; «Les grands philosophes»,
Plon 1963
4.
Doat XXXIV, f° 99 v°, cité par J. Duvernoy. «La
religion des cathares», p. 52, Édit. Priva 1979
5.
Jacques Foumier, «Registre d'inquisition»
(Traduction J. Duvernoy), t. l, p. 269-270. Éd. Mouton 1978
6.
Michel Roquebert, «La religion cathare»,
Éd. Loubatière, Toulouse 1986
7.
Déodat Ruché, «Études manichéennes et
cathares», Éd. Cahiers d'études cathares, p. 185. 1952
8.
«Registre d'Inquisition de Jacques
Fournier», op. cit., t. l, p. 288
9.
Durant les premiers siècles du christianisme, Jésus
était appelé Lucifer, ce qui signifie le «porteur de lumière».
C'est dans le haut Moyen Age que le nom de Lucifer a été remplacé par celui
de Satan pour éviter toute confusion avec le passage d'lsaïe (XIV, 12)
concernant la chute aux enfers du roi de Babylone. La christologie
«orthodoxe» fait de Lucifer et de Satan la même entité spirituelle. Lucifer
ayant franchi un degré supérieur dans sa révolte contre Dieu, s'est fait
calomniateur ce qui a fait ainsi de lui Satan.
Contrairement au catholicisme, le catharisme distinguait Satan et Lucifer
comme deux entités distinctes ; les parfaits s'appuyaient probablement sur
la théorie du premier évêque d'Athènes, Denys l'Aréopagite, converti par
saint Paul, à qui on attribue notamment le traité, Hiérarchie céleste.
Lucifer était appelé par les Bons-hommes le fils du diable principal.
10.
Une liste des sources a été dressée dans le cahier
n° 32, hiver 1997
11.
Edina Bozoky, «Le livre secret des
cathares, Interrogatio Iohannis», p. 13, Beauchesne 1980
12.
Dans le traité «De heresi catharorum»,
Éd. A. Dondaine, AFP XIX, 1949, p. 309, et dans Brevis summula, la même
croyance se trouve exposée : «Les cathares disent qu'il y a au ciel des
vêtements, des couronnes et des sièges qu'ils ont perdus». Cité par E.
Bozoky, «Interrogatio Iohannis», op. cit. p. 115
13.
Doellinger, docum. p. 216
14.
Cette prière à été dictée aux inquisiteurs du
Languedoc par Jean Maurin de Monsalio. Doellinger, docum. p. 177-178
15.
D. Roché, «Études manichéennes et cathares»,
p. 203, op. ci.
16.
«Catéchisme de l'Église catholique»,
p. 220-221, n° 1030-1032
17.
Dans la région de Vauvert (Gard) et de Lunel
(Hérault), existait au Moyen Age un centre très renommé de kabbale juive.
18.
Lucienne Julien, «Cahiers d'études
cathares», 1980.
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