A la suite de souhaits exprimés par des amis lecteurs (1)
de voir traiter, sous forme simple, des travaux de base sur ce que fut le
catharisme médiéval, nous proposons donc, avec quelque retard, ce dont nous
vous prions de nous excuser, de répondre à cette demande.
Des idées directrices résumant les grands thèmes du catharisme jalonneront cet essai, elles seront
accompagnées de définitions utiles pour une meilleure compréhension.
Le cas échéant, il sera toujours possible d'écrire au secrétariat pour
demander un complément d'information ou exposer, pourquoi pas, un point de
vue différent. Une réponse sera alors donnée dans le bulletin suivant.
Le catharisme ne fut nullement un phénomène religieux circonscrit au Midi
de la France. Implanté dès le Xème siècle dans la péninsule balkanique -
Bulgarie - sa diffusion gagne rapidement la Turquie - Byzance - la Grèce,
l'Italie, l'Angleterre, l'Allemagne, la Hollande ... et s'installe sur ce
qu'on peut appeler aujourd'hui le territoire français. Compte tenu de
l'importante étendue géographique touchée par cette religion dite dualiste,
il ne sera essentiellement traité ici que de l'histoire du catharisme
languedocien car au XIIème siècle, en Europe, l'Occitanie fut l'un des
foyers les plus brillants de l'hérésie la mieux caractérisée : le néo-manichéisme.
D'autre part, l'implantation sociologique, politique et doctrinale de la
nouvelle religion fut si vigoureuse et séduisante que toutes les couches
sociales languedociennes, depuis une frange du clergé catholique, des
classes chevaleresques pauvres en passant par celles des bourgeois, des
marchands, et ainsi jusqu'aux plus petits laboureurs, furent touchées par
«l'hérésie».
L'une des causes essentielle de l'expansion rapide du catharisme dans le
Midi fut l'attitude bienveillante et tolérante des grands seigneurs
languedociens : les comtes de Toulouse, les comtes de Foix, le vicomte de
Carcassonne-Béziers ... Les cathares, contrairement aux vaudois ou au
clergé catholique, travaillaient pour vivre, ils avaient donc des contacts
permanents avec tous les milieux sociaux ; leurs actions caritatives, leur
dévouement à autrui, en un mot leur altruisme, faisaient de ces Bons
Chrétiens un exemple. L'Église cathare était pauvre, comme les premiers
chrétiens.
Contrairement au clergé régulier en particulier (monastères), elle ne
possédait ni serfs ni domaines. Une autre cause de l'engouement et de
l'expansion considérable réside dans le catharisme lui-même dont la
doctrine présentait plus d'attrait et les réponses plus satisfaisantes aux
questions et aux problèmes métaphysiques et religieux posés par les
croyants.
Le catharisme sapait donc les fondements mêmes de l'Église romaine dont les
Parfaits dénonçaient publiquement la corruption, les privilèges et la
puissance temporelle. Devenu trop dangereux, les cathares devaient être
éliminés par tous les moyens.
En 1208, le pape Innocent III prit
pour motif l'assassinat d'un de ses légats sur les terres ramondines (du comte de Toulouse) pour lancer un appel
solennel à toute la chrétienté pour se croiser, fait unique dans
l'histoire, pour se croiser contre un ennemi chrétien en terre chrétienne.
Cet ennemi n'est autre que Raymond VI et les seigneurs occitans rebelles,
protecteurs des suppôts de Satan, les cathares. La croisade contre les Albigeois sonna
le glas pour des milliers de personnes et la liberté pour l'Occitanie.
Elle aboutit, en 1229, au traité de
Meaux (ou de Paris) contraignant le malheureux comte de Toulouse, Raymond VII, à accepter les conditions
spoliatrices dictées par son ennemi, le roi de France, en l'occurrence la
régente, Blanche de Castille,
et le légat Romain de Saint-Ange. Ce traité infâme eut pour conséquence le
rattachement du Languedoc à la couronne de France en 1271.
Résultat de décisions antérieures, c'est aussi en 1229 que l'on fait
remonter, en règle générale, la création de l'Inquisition,
appelée aussi Saint-Office, qui poursuivra les horreurs et les atrocités
commises par les croisés.
Lorsqu'on évoque la tragédie cathare, gravée depuis plus de huit siècles
dans l'inconscient des populations méridionales, on ne peut échapper à des
questions essentielles soulevées par ces dramatiques événements, notamment
: pourquoi des populations entières ont préféré se faire massacrer que de
livrer les cathares au bras séculier c'est-à-dire au bûcher ? Qui étaient
les cathares ? Quelle était leur religion ? leur philosophie ? leur éthique
? Voilà autant de questions auxquelles nous tenterons, au fur et à mesure
des publications, de répondre.
FONDEMENT DU CATHARISME
Le catharisme médiéval ou néo-manichéisme peut être bien approché et étudié
à partir de plusieurs catégories de sources historiques et de certains
travaux publiés sur la question après la Seconde Guerre mondiale. Les
textes les plus connus sont :
L'Évangile
Certes, l'Évangile n'est pas spécialement un texte cathare, néanmoins la
prédication des Bons Hommes était, avec le travail sous toutes ses formes
(manuel et intellectuel), leur activité principale.
Au cours des prêches et des veillées, ils lisaient le Nouveau Testament et
en commentaient des passages ; parfois ils faisaient appel à d'autres
textes considérés comme apocryphes par le canon de l'Église.
Les cathares furent des chrétiens (2).
L'Évangile, paroles de Jésus-Christ, est le fondement même de leur foi
inébranlable.
Pour les Bons Hommes la parole de Dieu ne doit pas être déformée mais bien
comprise par tout le monde d'où leur traduction, au XIIème siècle, du
Nouveau Testament en langue provençale et non en latin comme l'exigeait
l'Église de Rome pour la lecture des textes sacrés. Suivant les préceptes
de Marc, ils prêchaient l'Évangile : «Allez dans le monde entier
proclamer l'Évangile à toute la création» (Marc XVI - 15). Les cathares
portaient toujours sur eux l'Évangile, c'est dire combien était important
pour ces Bons Chrétiens et ces Bonnes Chrétiennes le message du Christ fils
de Dieu unique en qui leur foi est totale. Précisons cependant qu'ils
affectionnaient plus particulièrement l'Évangile selon saint Jean et nous
donnerons plus tard les raisons de ce choix.
* 1- Les traités cathares
La plupart des textes écrits par. les cathares eux-mêmes ont été détruits
par les autodafés de l'Inquisition - ou pendant les persécutions - ce qui
donne une grande valeur historique aux documents qui nous sont parvenus :
«Le Livre des Deux Principes»
·
«Interrogatio Iohannis» :
Apocryphe d'origine bogomile plus connu sous le nom de «Cène
Secrète».
·
«L'anonyme» :
Traité du XIIème siècle d'après le Liber contra Manichéos de Durand de
Huesca.
·
«Le Rituel Occitan» :
Nouveau Testament suivi d'un Rituel cathare
traduit au XIIème siècle en langue provençale.
·
«Le Rituel Latin» :
Rituel cathare en latin.
* 2 - Les Chroniques
·
«La chanson de la Croisade»
(Guillaume de Tudèle et un anonyme)
·
«Histoire albigeoise»
(Historia albigensis - Pierre des Vaux-de-Cernay)
«Chronique de Guillaume
Pelhisson»
«Chronique de Guillaume de
Puylaurens»
* 3 - Registres d'Inquisition,
notamment
·
«Le Registre d'Inquisition» de
Jacques Fournier
«L'inquisiteur Geoffroy d'Ablis
et les cathares du comté de Foix»
D'autres sources judiciaires mériteraient d'être
citées. D'autre part, l'analyse et l'étude comparée des religions fait
transparaître un éclectisme des divers systèmes religieux, des divers
courants qui les ont irrigués.
Par exemple, le judaïsme a subi l'influence de la religion égyptienne et du
zoroastrisme . Le christianisme issu du judaïsme est l'héritier des grands
courants religieux, philosophiques et mythiques qui l'ont précédé :
égyptiens, zoroastriens, grecs ... Ainsi, la philosophie platonicienne
(Vème siècle av. J.-C.) dont la composante essentielle est un élan
religieux, une dialectique de salut - de l'âme - dans la recherche du Vrai,
du Beau et du Bien, conception amplifiée le néoplatonisme qui, plusieurs
siècles après, trouvera une audience très réceptive chez les Pères de
l'Église. Le néoplatonisme apparaît au IIIème siècle, il inspira non
seulement les docteurs chrétiens - Origène, Clément d'Alexandrie ... - mais
aussi la pensée médiévale : latine, musulmane, juive ... et, bien entendu,
le catharisme dont le système religieux a également emprunté à ces mêmes
courants de pensée et à d'autres comme la Gnose et le manichéisme. (Raison
pour laquelle il est parfois donné dans le bulletin des travaux traitant de
la philosophie platonicienne).
Cet état de fait n'a pas échappé à saint Augustin qui écrit : «... La
réalité même que l'on appelle aujourd'hui religion chrétienne existait
aussi déjà chez les Anciens. Elle n'a même jamais, fait défaut depuis les
commencements de l'humanité, jusqu'à ce que le Christ soit venu dans la
chair. C'est depuis que l'on a simplement appelé chrétienne la véritable
religion qui a toujours existé». (4)
D'autres textes étaient entre les mains des cathares comme le fameux Évangile
selon Thomas (5) dont le dernier Parfait connu en Languedoc,
Guilhem Belibaste, brûlé à Villerouge-Termenès (Aude) en août 1321, faisait
référence - logion 114 - (6).
La Vision du prophète Isaïe, dont le registre de
Geoffroy d'Ablis fait mention, était méditée par les frères
Authié, «hérétiques» notoires dont la famille était entièrement vouée au
catharisme : Deux jeunes nobles trouvent à Lornat (Ariège), vers 1301, Pierre
Authié et son frère Guillaume : «Ils s'assirent, et l'un de ces
hérétiques se mit alors à lire la Vision d'Isaïe». (7)
La Vision d'Isaïe est un texte traduit du slavon - vieux
bulgare - en usage chez les Bogomiles. Le terme de Bogomile, qui signifie
ami de Dieu, désigne les cathares de Bulgarie.
Une telle perspective élargit les sources pour l'étude du catharisme,
synthèse et aboutissement des courants de pensée qui l'ont précédé.
Dans le cadre de cette introduction du catharisme, nous conseillons, dans
un premier temps, la lecture de trois ouvrages d'accès facile :
·
De notre présidente, Madame Lucienne Julien : «Cathares
et catharisme - de l'esprit à la persécution». Éditions Dangles
1990.
·
Déodat Roché : «Le catharisme».
IEO 1947 (on peut se procurer ce livre épuisé, en bibliothèque).
·
René Nelli : «La vie quotidienne des
cathares du Languedoc», Hachette.
Notes :
1.
«Spiritualité cathare» HAD, n°
27, p. 44, automne 1996.
2.
Etre chrétien aujourd'hui c'est adhérer au
christianisme qui désigne l'ensemble des religions qui reconnaissent
Jésus-Christ pour fils de Dieu. Le christianisme est une religion révélée,
monothéiste, issue du judaïsme. Son enseignement est connu par les
témoignages de quatre des douze apôtres supposés avoir écrit les Évangiles,
c'est la raison pour laquelle il est précisé, Évangile
selon ... Mathieu, Marc, Luc, Jean.
L'Évangile ou Nouveau Testament annonce
le salut dans la vie éternelle par la recherche de la sainteté, de la
charité, c'est-à-dire de l'Amour du prochain sans condition de classe ou
d'ethnie.
3.
Paul Dubreuil, «Zarathoustra et la
transfiguration du monde». Payot, 1978.
4.
Saint Augustin - «Retractationnes»,
1, 12, 3.
5.
L'Évangile selon Thomas a donné
lieu à plusieurs publications, la traduction du copte et surtout les
commentaires sont d'inégales valeurs. Nous recommandons particulièrement
l'édition portant les trois signatures de MM. E. Gillabert, P. Bourgeois et
Y. Haas, collection Métanoïa 1979. L'Évangile apocryphe de Thomas
donne aux paroles de Jésus une portée universelle que n'importe quel
croyant pourrait faire sienne sans trahir son propre credo.
6.
Henri-Charles Puech, «En quête de la
Gnose, II, sur l'Évangile selon Thomas», p. 51. Logion, plur.
logia : mot grec signifiant dit (paroles) de Jésus.
7.
Cité par Jean Duvernoy, «La religion des
cathares», p. 34.