Le point de vue que je me propose d'aborder dans ce texte est d'essayer de
dégager comment, et dans quel sens, se sont manifestés, par la voie
onirique de l'inconscient d'une femme d'aujourd'hui, des thèmes et des
images que l'on pourrait qualifier de cathares étant donné leur convergence
avec la philosophie de cette hérésie.
En quoi ce courant d'énergie spirituelle peut-il se révéler d'une actualité
pressante en notre monde actuel ? Pourquoi viennent-ils parfois frapper à
notre porte, ces fous de Dieu brûlés naguère sur des bûchers ? Quel
dynamisme psychique peuvent-ils enclencher et soutenir symboliquement en
nous ?
Au départ de l'histoire que j'aimerais raconter, il y eu un rêve. Un rêve
étrange et fascinant ...
«C'était au Moyen Age. Sur une colline dénudée, déshabillée par le
soleil, était plantée une tente, juste un dôme de tissu, un abri
provisoire. En sortent des gens du voyage, car à n'en pas douter ils ne
sont guère attachés aux biens de ce monde. Ce sont des pèlerins sans autre
destination que le cœur des hommes, ce sont, au vu du calme et du respect
qui les entourent, des sages ...
Un jeune homme sort de la tente et monte sur un cheval. Il est très beau,
mais la lumière qui l'éclaire et la pureté de ses traits lui viennent de
l'intérieur de quelque chose d'indicible qui rayonne en lui. De longs
cheveux noirs et bouclés tombent sur ses épaules. Son regard serein porte
loin, par delà le monde éphémère des apparences ...
A ses côtés, de part et d'autre, prennent place deux cavaliers. Ceux-ci
montent debout sur leurs étriers. Leurs selles sont faites de tabourets de
bois et ils portent chacun, vers l'extérieur une longue et fine lance.
Ils protègent et escortent le jeune homme qui, lui, ne porte aucune arme.
Les. voici qui se mettent en route ...
Une foule de plus en plus nombreuse les suit. Où vont-ils ? Que vont-ils
faire ?
Ils vont trouver l'empereur et lui dire, face à face, qu'ils ne se
soumettent pas à sa loi et ne s'y soumettront jamais. La rêveuse sait
qu'elle suit ce beau jeune homme et ces cavaliers. Elle lui est, du plus
profond d'elle-même, fidèle. L'empereur ne lui importe guère ...
Ce qui la rassure dans cette foule qui se presse aux alentours du château,
c'est qu'elle ne perdra pas la trace de son jeune et beau guide de l'âme.
Il porte dans le dos un grand carré de tissu blanc qui se voit de très
loin. Elle le suit, les yeux fixés sur ce drapeau qui n'en est pas, ce
signe de ralliement des insoumis à la toute puissance et à l'ingérence du
pouvoir temporel en ce qui leur est le plus cher : l'évolution
spirituelle».
L'impression laissée par ce rêve était très forte, comme quelque chose
survenu de très loin, de caché jusque là au fond d'elle même. Un signe, le
début d'une longue quête et d'un grand retournement de la vie ...
Mais qui sont donc ces cavaliers, se demanda sans cesse la rêveuse durant
toute la journée qui suivit cette mémorable nuit. Qui sont-ils ? Qui
peuvent-ils donc bien être ?
La nuit porte conseil, dit-on. Elle répond aussi parfois aux questions. La
nuit suivante fut sans rêves, mais par contre le réveil fut soudain et la
rêveuse se surprit à s'entendre dire : «Les Cathares ! Ce sont les
Cathares !»
Mais, des Cathares, elle ne connaissait rien. Elle ne savait pas qui ils
étaient, quand ils avaient vécu, ce qu'ils avaient vécu, ce qu'ils
pouvaient bien représenter. Elle avait juste entendu ce nom une seule fois,
une - à ce moment - vague connaissance à elle avait tenu une conférence à
ce sujet. Elle n'y était pas allée, timide et solitaire comme elle était,
craintive et fort méfiante à l'égard de tout ce qui pouvait ressembler à
une forme de tourisme spirituel, d'ésotérisme bon marché, d'emplâtre sur la
jambe de bois de notre manque d'authenticité.
Mais ici, cela devenait différent. C'était de l'intérieur d'elle-même, de
la connaissance de son propre inconscient que lui venait cette invitation à
découvrir ces Cathares ensevelis sous l'oubli.
Bien sûr, il est un pan de la réalité que la rêveuse - toute rêveuse
qu'elle soit - n'entend pas négliger. Elle se renseigne donc, prend contact
avec cette, jusqu'alors, vague connaissance qui deviendra un ami, lit des
ouvrages de René Nelli, d'autres aussi, découvre le Bélibaste d'Henri Gougaud et son si
attachant «homme à la vie inexplicable» ... Petit à petit, sans pourtant
devenir une érudite de la question, elle se fait une idée de ce que peut
représenter le catharisme.
Mais il est au delà aussi de la réalité historique, philosophique, ou
poétique, une réalité symbolique qui interfère à sa manière le psychisme
humain, par delà les temps et les événements concrets de naguère. On pourra
parler des archétypes et de l'inconscient collectif en suivant la
terminologie de C-G- Jung, on pourra parler de la gnose et de la mystique
chrétienne en se référant plus à un contexte d'attitude spirituelle à
l'égard du divin, on pourra parler d'une forme d'initiation propre à
l'évolution humaine, de ce qui pourrait être, en reprenant une phrase
entendue une nuit par la rêveuse : «la transformation des personnes en
êtres cosmologiques».
Peu importe la terminologie, car en fin de compte il ne s'agit que d'une
seule et même tâche qui nous incombe à tous : celle de vivre, pour le
meilleur et pour le pire.
Ce qui semble en tout cas être le nœud essentiel mis en images par le rêve
sous la désignation de «cathare», c'est le refus de soumission à des
valeurs temporelles établies en leur pouvoir (symbolisées par le personnage
de l'empereur) et cela au nom d'une quête de la lumière, de la beauté et de
la paix intérieures qui, elles, ne se laissent enfermer dans aucun château
fort, mais est le propre de voyageurs de l'infini ayant pour seul abri la
tente qui, de tout temps, fut l'image d'un lieu sacré où le divin est
appelé à se manifester en une relation directe et pleinement,
authentiquement vécue entre l'être humain et l'énergie divine.
Les lances des cavaliers qui ont pour seule mission de protéger ce «pain
supersubstantiel» peuvent évoquer une dualiste quête du Graal, dualiste car elle prend pour point
de départ les opposés qu'elle reconnaît en notre monde immédiatement
perceptible : ciel et terre, homme et femme, visible et invisible, temporel
et éternel, conscient et inconscient, particules et antiparticules ...
Etres sexués que nous sommes ici-bas, nous n'y échappons pas, et admettre
cette dualité de nos origines c'est aussi sortir du tout puissant
patriarcat social et religieux, renouer avec la sagesse «orientale» des
gnostiques et mystiques chrétiens, rendre à la femme sa dignité essentielle
oubliée (encore de nos jours par le pape !) : elle peut être «bonne femme»
au même titre que l'homme peut être «bon homme» ...
Les cathares de naguère se sont opposés à l'orthodoxie «chrétienne» engluée
dans des principes et des modalités d'«empereurs». Les orthodoxies pesantes
et contraignantes sont aussi légions de nos jours. Qu'il s'agisse du
matérialisme économique, scientifique, psychologique ou religieux, les âmes
sensibles à la misère de ceux que l'on tue, affame, rend fous, laisse périr
de douleur - encore et toujours, souvent au nom d'un soi-disant Bon Dieu -
ne pourront empêcher cette impression «cathare» de se glisser en eux : ici
dans le monde, c'est bien plus le mal et la souffrance qui sont visiblement
à l'œuvre et cela certainement tant que l'homme n'a pas renoué avec sa
nature spirituelle essentielle qui le rend alors libre de faire le bien ...
Du point de vue du «pharisianisme» catholique actuel, il suffit de se référer
aux ouvrages du théologien allemand Eugen Drewermann qui, de l'intérieur
même de l'église, met en cause et en évidence le poids trop lourd à porter
que la pastorale traditionnelle dite chrétienne fait peser sur les âmes
qu'elle prétend sauver.
Mais, quelles que soient les raisons et les modalités de départ d'une quête
d'une vie spirituelle plus authentique, c'est toujours à mon sens sur le
constat d'échec des valeurs conscientes véhiculées par la morale ambiante
établie qu'elle apparaît. Notre joie de vivre, notre sérénité, notre
lumière intérieure n'ont pu se trouver là.
Elles devront se chercher ailleurs. Chacun peut trouver en soi son
«empereur» et se trouver prêt à assumer les conséquences de son refus
d'allégeance.
Que la désignation de «cathare» soit issue du grec «katharos» (pur) ou de
l'allemand «ketter» (hérétique), nous sommes appelés à devenir purs de
toute entremise de pouvoir et d' intérêts temporels entre le divin et
l'humain, et par cela même, aux yeux des Églises établies en leurs dogmes
et leurs préceptes de foi, des hérétiques.
Cela ne va pas sans risques, ni épreuves, ni souffrances, c'est bien sûr.
L'empereur qui imposait sa loi n'a aucun goût pour la liberté de ses
anciennes ouailles, il lancera ses croisades, certes on peut s'y attendre
...
Il ne s'agit en fait de rien moins que d'accepter de monter de plein gré
sur le bûcher - symboliquement parlant, il s'entend - afin que brûle notre
vieille peau, toutes les scories d'un «moi» soumis à l'esclavage et à la
tyrannie d'un ancien mode de vie qui ne se laissera pas éliminer par le
seul fait de la pensée, ou d'une décision, d'une volonté consciente. Tout
notre être, du fond même de ses instincts et dans toute la complexité et la
multitude des énergies conscientes et inconscientes qui l'habitent, devra
trouver son chemin de feu qui le mènera jusqu'où il peut ...
Il serait trop long dans ce contexte de raconter toutes les péripéties de
l'évolution de la rêveuse. Nous nous contenterons de reprendre la version
qui lui fut donnée de thèmes chrétiens.
Le baptême de l'eau et Satan
Les âmes, racontaient les Cathares, doivent vieillir et mûrir en ce monde
avant d'échapper à l'incarnation, et, devenues «parfaites», parachevées par
leur long chemin d'amélioration, se trouver prêtes alors à rejoindre
définitivement la Divinité, ce «Père juste des bons esprits» qui les aura
menées à bonne fin.
Notre rêveuse avait trouvé l'humilité de reconnaître qu'elle n'était pas
une vraie chrétienne, par le chemin d'un dialogue avec son inconscient -
ou, pourrait-on dire autrement, le versant nocturne de sa conscience - elle
n'avait pu trouver en elle que la présence d'énergies multiples comparables
aux dieux et aux déesses des religions païennes. Le grand tout, le grand
Pan de sa nature de mortelle la soumettait à la panique, troublait son
esprit et affolait ses sens. Elle se savait vouée à la mort sans avoir pu
trouver la Vie, celle qui dépasse et englobe l'existence.
Elle fit alors ce rêve : «Son père et elle se trouvaient dans une grande
salle aux murs et au plancher de bois. Il lui dictait un texte qu'elle
écrivait dans son agenda.
Du texte lui-même, elle ne se souvient que de cette phrase : Quand on
approche du point noir de la mort, il ne faut jamais avoir peur Il y a
toujours de l'air autour».
A l'ordre du jour s'imposait donc une forme d'initiation, de descente aux
enfers du jumeau et du frère d'Éros : Thanatos.
Elle accepta cette descente en sacrifiant consciemment sa propre volonté,
son désir de maîtrise sur les événements, de protection d'elle-même par la
suprématie de la pensée rationnelle, raisonnante et raisonnable, offrant sa
peur panique et son amour sans toit ni loi à l'espoir de grandir, de
croître une dimension authentiquement spirituelle.
Ce rite de passage fut traduit, la nuit, par une forme de baptême : «La
rêveuse était dans une grande prairie, à la lisière de la forêt, avec sa
mère et toutes ses sœurs et amies. Elles ramassaient des boutons d'or
entourés d'une gangue de terre dure comme de la pierre, cueillaient aussi
des fraises des bois, très rouges, très grosses, très charnues.
Au centre du pré se trouvait un trou d'eau profond, entouré de fils de fer
barbelés. La rêveuse, négligeant cette barrière de protection érigée par et
pour les hommes, passe en dessous. Là, tout au bord de l'eau, les fraises
sont beaucoup plus nombreuses. Elle les dépose dans un panier en osier.
Et c'est alors que survient «l'accident» : sa jeune sœur (en réalité morte
récemment d'un cancer au cerveau) tombe dans le trou et est complètement
immergée. Une femme saute dans l'eau pour tenter de la sauver Mais la
rêveuse peut garder son sang-froid, s'approcher tout au bord du trou, en
sortir la femme qui n'a pu faire qu'immerger complètement sa sœur une
seconde fois, et puis enfin, en plongeant son bras le plus profondément
possible dans l'eau, saisir le corps de sa sœur et la ramener sur la terre
ferme.
Sa sœur a survécu à l'épreuve. Elle n'est pas morte.
Mais tout son corps est transformé. Elle a la beauté grave et profonde de
celle qui a vu un ailleurs».
Toute la famille féminine de la rêveuse est présente dans ce rêve en tant
qu'image de sa féminité au grand complet. Elle ramasse les fruits de «Dame
Nature», gravitant comme des électrons autour de ce noyau qui à la fois
attire et repousse et est représenté ici comme un trou d'eau.
Il y aurait sans doute beaucoup de choses à dire sur ce rêve, mais dans
notre contexte, ce qu'il importe de constater est que la descente dans la
matrice de notre grande mère de vie et dé mort ne fait pas de nous des
enfants de Dieu nés d'En-Haut. La rêveuse n'est pas devenue chrétienne,
elle vit toujours dans un ancien testament, la peur, la panique et
l'angoisse ne l'ont pas quittée pour autant. Mais ce qu'elle voit, c'est
qu'il est possible, pour la partie de sa féminité qui a passé la mort, de
toucher, de s'imprégner d'une beauté surnaturelle. Il existe un ailleurs
qui transforme réellement, elle peut maintenant commencer à y croire, à
espérer une nouvelle alliance, même si elle-même ne peut encore y accéder.
Elle est encore païenne, d'une féminité tellurique qui n'a pas encore
trouvé sa dimension cosmique.
C'est le début de la foi et de l'espérance, mais certes pas d'une
connaissance.
Plus tard encore, un autre rêve aquatique : «Elle a plongé avec son
homme dans le tournant de la rivière. Tous deux descendent au fond de
l'eau. Il y fait noir Il n'y a rien à y voir Les seules choses qu'ils
distinguent sont les bulles d'air de leur propre respiration.
Ils sortent de cette eau qui n'a plus rien à leur révéler. Debout sur la
berge, ils se déshabillent l'un l'autre de leur costume de plongée.
Ils sont entièrement nus sous le soleil. Un calme les caresse, les envahit,
et c'est avec un sourire apaisé et toute l'immensité de leur tendresse
qu'ils s'offrent l'un à l'autre de simples morceaux de tissu, l'un rouge
bordeaux, l'autre jaune sable, pour se sécher».
Cette immersion est ici l'acte d'un couple, ou, pourrait-on dire autrement,
de la femme unie à sa partie masculine ou, pourrait-on dire aussi, de la
nature unie à la culture.
Et là encore, décidément, ce n'est pas dans l'eau que se cache le Dieu
rédempteur qu'inlassablement nous cherchons. C'est certes une étape
nécessaire que de chercher dans notre nature de créature, et aussi dans
toutes les cultures, les traditions spirituelles, tout ce que nous pourrons
y trouver.
Mais cela n'apporte aucun changement fondamental, et l'on pourrait en dire
autant de la psychanalyse, de la mythanalyse, ou de tout autre
environnement humide thérapeutique.
La seule chose que nous pouvons y gagner, c'est d'oser et d'accepter notre
nudité dans ce désert de l'absence de Dieu ...
C'est entre ces deux immersions, ces deux baptêmes de l'eau qu'apparut la
figure de Satan, dans un rêve bouleversant : «C'était l'automne et les
châtaignes étaient tombées tout autour d'un grand arbre planté seul sur une
dune, face à la mer. Avec d'autres, la rêveuse les ramassait dans de
petites caisses en bois trouvées au pied de l'arbre. Ces châtaignes
n'étaient curieusement pas dans une bogue hérissée de piquants, mais dans
une enveloppe brune en forme d'œuf ouverte comme une fleur et offrant ses
fruits mûrs logés en grappe.
Une fois la cueillette terminée, la rêveuse fait encore le tour de l'arbre
et par deux fois passe dans le jardin d'une maison en bout de rangée, du côté
gauche, sur la dune et face à la mer. Encore une fois, elle défie les
barrières. Elle sait qu'elle joue avec l'interdit, mais sa curiosité, son
désir de connaître sont plus forts qu'elle ...
La première fois qu'elle traverse la jardin de la maison, elle se retourne
et voit une très vieille femme, très belle, très sage, assise à une table
ronde et blanche.
La seconde fois, elle entend des pas derrière elle. Un couple est sorti de
la maison. La rêveuse ne se retourne pas, marche calmement sans s'enfuir
malgré une peur certaine. Une fois sortie du jardin, comme par miracle,
elle se met à voler. Oh, pas bien haut, juste au-dessus des vagues et du
sable mouillé de la plage.
Elle se retourne alors et elle le voit : c'est un homme aux cheveux très
noirs, aux sourcils broussailleux, aux traits sombres, anguleux, mais d'une
beauté effarante, bouleversante.
Elle sait que c'est un dieu. Elle sait que c'est lui : Satan.
Il va en ville avec sa compagne aux cheveux blonds, ils vont danser.
- Tu sais voler ?
Il fait signe que non.
- Mais regarde, c 'est facile, il suffit de bouger les bras !
- Non, répond à nouveau Satan, je ne vole pas. Moi, je ne vole pas.
Dans son regard, elle voit une immense tristesse, comme une demande muette
aussi ...»
Ce dieu à visage humain, visible et perceptible sur la terre, se révèle
donc être Satan. Satan, dieu créateur de la terre, c'est là un point de vue
cathare sans aucun douté, gnostique aussi si l'on se réfère, par exemple,
dans les textes de Shenesêt, à la figure de Ialdabaôth.
Mais ici, il n'est pas présenté comme une énergie maléfique à fuir et à
réprimer de toute urgence. L'approcher de près, au contraire, se révèle
être bénéfique dans le sens où c'est sa proximité qui engendre et provoque
notre audace : celle de faire l'expérience que nous sommes aussi des êtres
d'apesanteur qui peuvent dépasser les limites du matériel, du raisonnable,
de la physique mécaniste, de notre nature de créature.
A sa demande peut-être, lui qui vit dans la dimension de l'attraction
terrestre, du sexe et de la mort, et pour lui apporter une autre dimension
qu'il ne peut pas atteindre par lui-même, nous développons notre propre
activité créatrice, nous intégrons peu à peu notre nature spirituelle. Voir
Satan en face nous donne cette incroyable possibilité de comprendre qu'il y
a en nous une énergie rédemptrice, que nous sommes aussi, en partie, des
êtres surnaturels ...
Dès lors, une fois que nous avons connu Satan, il n'y a plus lieu de le
craindre, ni de se soumettre à sa seule énergie. Il fut notre Dieu et
Seigneur, mais maintenant nous devenons son espoir ...
Cette phrase dite en rêve par les parents de la rêveuse complète l'image
qui se dégage de Satan, seigneur de la nature visible et matérielle : «Elle
a beaucoup mûri. Et ce sont surtout ces anges tombés du ciel, qui se sont
révélés être Satan, qui ont amélioré son âme».
«Il vous baptisera dans le feu de l'Esprit».
Notre petite rêveuse, désespérant de trouver sur la terre ou même dans les
écrits des grandes traditions spirituelles, de quoi étancher une soif de
vie spirituelle, s'en vint une nuit trouver une religieuse qui n'est pas
sans évoquer certaines «bonnes femmes» cathares qui vécurent toutes les
étapes de la vie, y compris celle d'être mère et épouse : «Elle entre
dans une maison où elle cherche à rencontrer Mère ... On lui dit à l'entrée
que c'est bien difficile, mais elle ne se laisse pas décourager et se met à
explorer les pièces de cette grande bâtisse. Arrivée à l'étage, elle
traverse une salle commune où des moniales sont à l'agonie, spectres
blafards et hystériques en proie aux tourments de la mort. Mais à l'autre
bout de ce dortoir mouroir se trouve une petite chambre où une vieille
femme rayonnante et chaleureuse est couchée. La rêveuse s'agenouille aux
pieds du fit et serre contre son cœur la main tendue vers elle.
Elle raconte en pleurant :
- J'ai tant cherché, je cherche tant. Je frappe à la porte, niais je ne
trouve pas.
La femme fui dit alors en souriant :
- Marie-toi, ma fille.
- Vous avez donc été mariée ?
lui dit la rêveuse étonnée.
- Mais bien sûr dit-elle en riant. Regarde, je peux même te montrer des
photographies de mon mariage. Trois musiciens juifs étaient présents et
nous ont fait une belle musique !».
La rêveuse comprit qu'il ne lui fallait rien négliger de l'existence, mais
à ce moment-là, elle ne voyait vraiment pas quel homme de chair et d'os
elle aurait bien pu épouser. Elle ne pouvait épouser que son propre désir
et son propre appel à la naissance spirituelle, son aspiration impérieuse à
devenir chrétienne. Sans cela, elle se sentait incapable d'aimer par
elle-même, ayant acquis une conscience aiguë de notre incapacité d'aimer
réellement sans aucun lien, aucune relation fusse-t-elle fugace, avec la
source divine, infinie, de l'Amour.
Et c'est plus tard que survint ce rêve crucial qui eut pour effet de, pas à
pas et peu à peu, la transformer profondément et transformer sa vie : «Bien
sûr c'était toujours la nuit. Il faisait très noir sur les pavés mouillés
brillait la lune pleine. La rêveuse court de toutes ses forces et de tout
son espoir pour pouvoir rattraper une ombre qu'elle sait être son amour
Mais, derrière elle, court un autre homme qui veut la rattraper Elle lui
fait un croche-pied, il tombe et glisse sur les pavés. "Il" a
quitté la grande place carrée, entourée de bâtiments de style renaissance
italienne. Elle pourrait s'engager à sa suite et traverser l'allée de
colonnades, mais comprenant sans doute que ce n'est pas en courant sur la
terre qu'elle pourra le rejoindre, elle se dit : «Et si je volais ?»
Elle se met à monter, monter tout droit, haut, de plus en plus haut, quitte
la terre, quitte même l'atmosphère, traverse un espace noir interstellaire
et arrive tout en haut, dans une zone de lumière, éclatante, rayonnante,
mais pourtant douce aux yeux. Là, elle est placée au centre d'une colonne
de feu. Un feu qui coule comme une eau pure, une eau qui purifie comme le
feu, un feu qui bénit, fortifie, apaise et ne brûle pas, une eau qui ne
dissout pas et n'inonde pas, un élément surnaturel qui est animé sans cesse
d'un double mouvement, et vers le haut et vers le bas.
Un moment, là, elle goûte au bonheur serein, se baigne du mystère d'un
mouvement pourtant immobile, d'une force d'Amour d'une force de Paix.
Puis elle redescend le long de cet axe cosmique invisible qui l'a menée
là-haut, visite un ciel intermédiaire entre le tout Au-Delà et l'ici-bas,
comprend que là habitent les géants, des colonnes de feu, oui, mais qui ne
sont pas transparentes, qui sont mates, compactes, qui enserrent et
étouffent les âmes de leurs tentacules avides.
Revenue sur la terre exactement là où elle se trouvait avant, elle comprend
que le temps a été suspendu durant son voyage cosmique.
Puis vient le jour dans un parc verdoyant, elle est assise sur un banc dans
les bras de son amant. A côté d'eux, de l'autre côté de l'axe vertical dont
elle sent la présence, se trouve un autre couple. Ils se souhaitent une
bonne et heureuse année ...»
Cette image d'énergie divine bienfaisante est une image d'Apocalypse, de
fin du monde, dans laquelle l'âme de la rêveuse a enfin rejoint sa divine
origine et est «amoureusement» comprise en elle. Cette histoire ressemble
aux expériences dites de NDE (Near Death Experience), sauf qu'il s'agit
plutôt d'une expérience de Vie.
Ce qui est mort, c'est la peur et la souffrance. Satan n'existe pas dans
cette dimension autre de la réalité, par delà ciel et terre. Il est lié au
temps et s'est vidé de sa substance lorsque nous pénétrons cet espace
éternel. Il n'y a plus aucun conflit, ni aucun opposé. Il n'y a pas là non
plus, contrairement à ce que disent certains, de jugement dernier, d'enfer
éternel et de damnation pour les pécheurs que nous sommes. Il est permis de
croire qu'en fin de compte toutes les âmes seront sauvées.
Quelle est cette énergie qui peut nous mener à devenir de vrais chrétiens ?
Le Christ ne s'est pas incarné, disent les Cathares. Il s'est «adombré».
Est-Il représenté par cette ombre fugitive qui nous visite dans notre nuit
de l'ignorance et que la rêveuse tient à tout prix à rejoindre ? Est-ce
Satan qui court derrière elle et qu'elle doit éloigner, pour échapper au
temps ? Ou est-Il présent dans cette audace, cette foi qui soulève les
montagnes (et peut soulever une femme !) qui lui fait dire «Et si je
volais, moi ?»
Ou bien encore, est-Il lui-même cette eau vive, cet élément surnaturel qui
bénit et baptise dans le feu de l'Esprit ?
Il n'est pas besoin de réponse précise et logique au mystère chrétien qui
atteint ici à sa dimension cosmique. Et par ailleurs en ce lieu où Dieu est
Tout Autre, il y a beaucoup de noms et de demeures. Etre chrétien signifie
seulement devenir pleinement humain ...
Mais une chose semble se dégager : ce n'est ni sur la terre, ni même au
ciel qu'on peut goûter à sa plénitude, mais au-delà, en ce lieu de nous qui
peut échapper au temps.
Ce point de vue est très cathare, et l'on comprend que, si ces fous de Dieu
étaient solidement ancrés en cette connaissance, avaient un large accès ou
une croyance sincère et authentique à cette plénitude de l'Etre accessible
aux humains, ils aient préféré monter sur le bûcher plutôt que de renier
leur foi, ou leur connaissance. Ceux qui se prenaient pour les
intermédiaires justifiés de bon droit canonique entre eux et la Divinité,
n'avaient plus aucun pouvoir sur eux : ils étaient eux-mêmes montés plus
haut, ils avaient vu d'autres cieux ...
Ce ne sont là que des suppositions, bien sûr, et en ce qui concerne la
rêveuse, il lui fallait retrouver la terre, enrichie certes par cette
expérience, mais bien consciente aussi que son âme doit mûrir encore,
s'améliorer beaucoup.
Il lui faut découvrir l'amour authentique possible sur la terre, en n'étant
non plus deux, mais quatre cette fois ...
La grotte de la résurrection
«La rêveuse avait été dirigée, d'une plate-forme où l'on aiguillait les
nouveaux descendus du cosmos, dans une grotte. Au fond de la caverne
arrivait un chemin en spirale qui provenait du centre même de la terre. Ce
chemin était éclairé d'une douce lumière rayonnant vraisemblablement depuis
notre noyau terrestre. Elle entendit alors un homme lui dire, d'une voix
tendre et chaude :
- Je suis désolé ...
Elle comprit que cet homme était remonté de la terre où il s'était réfugié
avec toute sa cour d'Amour des troubadours, des chevaliers, des gentes
dames, des paysannes ... Elle comprit aussi que cet homme qui s'adressait à
elle avec tant d'évidence et de simplicité, connaissait tout de ses longues
années d'errances et de souffrances. Il était désolé de tout cela, sachant
qu'elle ne s'était pas épargnée et avait agi, peut-être sans le savoir pour
lui.
Mais la rêveuse était tellement ravie de rencontrer enfin l'âme sœur qui
l'attendait, le frère, l'amant, le promis de toujours qu'elle lui répond :
- Mais ce n'est rien. Je suis heureuse d'être ici. Que puis-je pour toi ? La
grotte de cette rédemption mutuelle - car lui aussi était venu pour elle -
possédait une sortie vers une nature devenue souriante et accueillante,
vers une société des hommes où ils auraient peut-être un jour enfin, leur
place ...»
Bien sûr, il ne s'agira jamais de reproduire le passé. Tout coule, tout se
transforme, tout évolue, et si certaines choses nous reviennent en mémoire,
c'est qu'elles n'ont pas fini de vivre, qu'elles possèdent en elles un
potentiel qui n'a peut-être pas pu, à l'époque, être développé. Les
Cathares du Moyen Age ont été brûlés, non pas dans une dimension
symbolique, imaginale, mais immédiate et matérielle.
Eux qui disaient : ce n'est pas l'accumulation des souffrances et des
sacrifices qui nous sauve, mais l'accroissement de l'Esprit, ont payé de
leur mort, comme le Christ, cette opposition à la tradition des Églises. En
cela on peut dire, c'est sûr, qu'ils furent de vrais chrétiens. Ce
sacrifice cathare, il est possible, maintenant, de le vivre dans une autre
dimension, initiatique. Cela changera son visage et sa forme, son
apparence. Tout ressuscité n'est pas reconnaissable par son corps. Il a
subi une profonde transformation, pourtant quelque chose nous amène à le
reconnaître comme la Madeleine auprès du Christ des Évangiles. Peut-être
est-ce ce quelque chose d'infime, ce simple son de voix où s'exprime
l'Amour ...