Huit siècles environ après
l'extermination implacable des cathares languedociens, force est de
constater, dans une certaine littérature, la réduction du catharisme
médiéval à une hérésie comparable à un mauvais surgeon du christianisme
qui, en définitive, ne laissait aucune alternative à l'Église catholique et
romaine si ce n'est son éradication par la violence.
On entend dire souvent, avec insolence : «Heureusement que l'Inquisition a
existé, sans elle et ses précieuses archives, nous ignorerions presque tout
de ceux que l'Église pourchassait !».
En effet, en écho à cette impudente affirmation, ne lit-on pas dans une
publication récente, «Les cathares» (1)
extrait du cours de licence en histoire médiévale de Madame Anne Brenon,
donné à l'université de Montpellier : «... Ce fut grâce au zèle policier
des tribunaux d'inquisition, enquêteurs, agents et notaires, grâce à
l'extraordinaire documentation offerte par leurs registres-fichiers, que
l'histoire put, à partir du XIXème siècle
commencer à retrouver la trace des cathares, une mémoire de ces populations
en cours de normalisation. Sans les registres de l'Inquisition, l'on ne
saurait à peu près rien, aujourd'hui, de Montségur ... rien de ce que fut
l'implantation réelle, et la signification religieuse du christianisme des
Bons Hommes. Ce sont les registres d'Inquisition qui, paradoxalement, nous
ont conservé le visage humain du christianisme des Bons Hommes» (2).
Ou encore : «C'est pourquoi les sommes et traités de la politique
anticathare sont des sources et des documents tout à fait dignes d'intérêt
et tout à fait utiles pour l'historien qu'ils peuvent renseigner aussi bien
sur le climat religieux effervescent de l'époque que sur certaines réalités
du catharisme proprement dit» (3).
Certes, les sources judiciaires en général, la littérature anticathare et
inquisitoriale en particulier, sont des documents précieux qui présentent,
sous certaines réserves, un intérêt indubitable pour la recherche
historique. C'est, par exemple, à partir du registre d'Inquisition de
Jacques Fournier que le professeur E. Le Roy Ladurie a écrit : «Montaillou,
village occitan - de 1294 à 1324». C'est également sur la base de
telles sources que des études remarquables ont été publiées.
On voit cependant la gravité d'un tel raisonnement, d'une telle affirmation
qui demeure irrecevable dans sa formulation et soulève une mise au point,
car si les cathares n'avaient pas été exterminés, si leurs écrits n'avaient
pas été détruits par les autodafés de l'Inquisition, ils nous auraient
laissé eux-mêmes le témoignage de leur mode de vie, de leur croyance, de
leurs mouvements ... et nous n'aurions pas une déformation par rapport à la
réalité qui oblige les chercheurs à une sérieuse critique des textes.
Les historiens modernes, quelque peu perspicaces, le savent bien, on ne
peut restituer la vérité sur la base de sources provenant, bien souvent,
des contempteurs eux-mêmes des Bons Hommes, des ennemis des cathares et de
leur religion.
Les sources disponibles relèvent, pour l'essentiel, d'une documentation
anticathare, c'est-à-dire de substitution, qu'il convient de traiter avec
prudence, compte tenu bien souvent de leur caractère partial. On ne peut
tout de même pas écrire l'histoire des Bons Hommes à partir de textes
provenant de ceux qui les ont combattus et exterminés C'est bien connu : «Ce
sont les vainqueurs qui écrivent l'histoire !»
L'interprétation des sources doit faire l'objet d'une méthodologie sérieuse
et partant, exempte de tout préjugé, sans mettre le passé à son service
personnel ou à celui d'une cause. Les sources directes, c'est-à-dire
purement cathares, sont peu nombreuses du fait des autodafés de
l'Inquisition, et leurs interprétations souvent tendancieuses comme nous
pouvons le constater.
Sans critique sérieuse et désintéressée des témoignages recueillis par les
inquisiteurs ou consignés dans les actes judiciaires en général, il paraît
difficile de reconstituer la vérité à partir des textes qui nous sont
parvenus. Que vaut, en effet, une déposition arrachée par la menace ou la
violence des tortures ? Plusieurs exemples pourraient être donnés. En voici
un très caractéristique, cité par D. Roché (4),
concernant la profession de foi de cathares florentins, rapporté en latin
par Jean Guiraud dans son «Histoire de l'Inquisition au Moyen-Age».
Deux témoins (suspects) sont interrogés. Ils sont ensuite invités à signer
leurs dépositions. L'un des deux suspects ne comprend absolument rien de
son témoignage enregistré par le notaire. On relève en effet que : « Le
dit Pierre, des nombreux articles consignés il n'a rien compris de rien
(nihil ab aliquo intellixit). Mais son compagnon André a affirmé que
c'était tout à fait la règle des patarins (des cathares) ».
Les historiens des hérésies médiévales se trouvent confrontés à des sources
dont les témoignages ont souvent été déformés, orientés et induits par des
dépositions dont l'accusé affirmait parfois le contraire de ce qu'il
croyait car il n'avait rien compris au discours de fin lettré de
l'inquisiteur, rompu à la théologie scolastique.
Poursuivant, nous relevons également : «Que penser de l'inquisition :
machine à broyer les consciences ou progrès juridique ? L'Inquisition ne
fut en tout cas pas en Languedoc l'outil d'un génocide, ni Bernard Gui
"le tigre altéré de sang" qui est décrit par une certaine
littérature.
L'Inquisition tua peu, là n'était pas son rôle. Dans l'histoire de la
répression de l'hérésie, elle constitua sans aucun doute un progrès : et
juridique, en offrant pour la première fois quelques garanties de base à
l'accusé, et dans l'efficacité de son système, déjà moderne et
bureaucratique, de fonctionnement. Les résultats furent probants. En moins
d'un siècle, l'Inquisition atteignit le but qui lui avait été fixé :
l'éradication de l'hérésie, du moins en Languedoc (5).
Le modèle cathare ne valait que par son exemplarité apostolique. Toute
innovation l'eut dénaturé. De cet immobilisme aussi, le catharisme mourût»
(6).
Rien d'étonnant que de telles affirmations valurent à Anne Brenon, l'auteur
du «Vrai visage du catharisme» (7),
le prix décerné en 1990 par la revue «Notre Histoire»,
appartenant au groupe des publications de la Vie catholique. Il faut
préciser que le professeur Brenon, archiviste-paléographe, diplômée en
sciences religieuses de l'école des Hautes Études, est conservateur en chef
du patrimoine de France.
Les titres de l'auteur n'admettent aucune indulgence et autorisent à lui
demander compte de telles allégations dont les conséquences peuvent conduire
de jeunes étudiants à penser que l'Inquisition (8)
fut une institution juridique en avance sur son temps, permettant
d'éliminer les éléments indésirables entravant la formation de l'unité
française et, qu'en définitive, le bilan étant positif, il n'y avait aucune
raison de la condamner, bien au contraire.
Déodat Roché (1877-1978), oublié ou critiqué par ceux, précisément, à qui
il a tant apporté, n'aurait pas manqué d'avoir la même réaction de
protestation s'il lui avait été donné de lire de telles énormités. De sa
plume vigoureuse qu'il a gardée jusqu'à sa mort, il répondait sans
concession aux critiques tendant à donner un autre visage des faits ou à
minimiser le cortège d'horreurs de la croisade
contre les Albigeois et de l'Inquisition aussi appelée Saint Office.
Si «le modèle cathare était dans tous les cas voué à la mort à cause de
son immobilisme», on est alors en mesure de s'interroger sur les
raisons de la croisade contre les Albigeois et la création de la terrible
Inquisition.
De fait, le modèle cathare redressait les atteintes portées aux principes
évangéliques en prêchant que Jésus était venu d'abord pour les pauvres et
les faibles et que cette Église scandaleusement riche et puissante ne
pouvait être celle du Christ. D'autre part, le catharisme répondait mieux
aux questions métaphysiques de théodicée et d'eschatologie que celles de
cette Église insolente et cruelle comme l'Ancien Testament qu'il réprouvait
en grande partie.
Bien que le nombre de disciples ne soit pas incompatible avec l'immobilisme
du dogme, le modèle cathare n'en demeurait pas moins dynamique et en avance
sur son temps. L'engouement pour la nouvelle religion, qu'il n'est pas
inutile de rappeler, fut tellement sensible, qu'il a été avancé qu'aux
alentours de 1230, 35 à 40 % du Languedoc était touché par
"l'hérésie", Certes, les sources précises manquent pour avoir une
idée exacte du nombre de parfaits, de croyants et de sympathisants. Les
sources, sujettes à caution, ne permettent pas d'établir des statistiques
précises, Néanmoins, lorsque Bernard de Clairvaux - Saint Bernard - vint dans le Midi, en
1147, il constate que les églises sont délaissées et que les notables des
villes étaient le plus souvent hérétiques.
Sans s'aventurer, comme certains auteurs, à estimer qu'environ 70 % des
habitants de Toulouse avaient été gagnés par l'hérésie, il est indubitable
que le catharisme avait séduit toutes les couches de population dont une
partie du clergé catholique.
Le phénomène cathare ne se manifesta pas seulement en Languedoc mais il
gagna toute l'Europe, tous les pays de la chrétienté, avec une telle
rapidité qu'il fut effectivement un véritable phénomène. La nouvelle
religion sapait les fondements même de l'Église latine, les cathares,
devenus trop dangereux, devait être physiquement éliminés, l'Inquisition,
plus redoutable que les croisades, s'en chargea volontiers.
Distinguer Inquisition et génocide, comme le fait l'auteur, c'est entrer
dans le champ de la banalisation des termes.
Les intérêts spirituels et matériels de l'Église, associés à la rapacité de
la royauté française et des barons du Nord, déclenchèrent un épouvantable
massacre qu'on peut qualifier de génocide. Le mot peut paraître un
anachronisme puisqu'il remonte au XXème
siècle. Néanmoins, bien que les linguistes et les historiens ne soient pas
toujours d'accord quant à sa définition, on peut avancer que le génocide
caractérise l'extermination volontaire, totale et méthodique d'une race
humaine, d'une ethnie et, par voie de conséquence, d'un groupe culturel ou
religieux.
L'histoire montre que les Bons Hommes et les Bonnes Femmes n'abjuraient pas
leurs convictions religieuses ce qui, au regard de l'Église romaine, les
classait dans une catégorie socio-culturelle spécifique, celle des
hérétiques impénitents. Le but de l'Église, détentrice du pouvoir spirituel
et implicitement temporel car capable de faire plier les rois, était
l'extermination totale de ces récalcitrants redoutables par les croisades
et les bûchers inquisitoriaux.
Les autodafés collectifs et les massacres étaient calculés, planifiés et
volontairement exécutés. S'il existe une nuance entre génocide et
Inquisition médiévale, celle-ci est des plus ténue car, comme le souligne
l'auteur, le Saint Office "par ses méthodes efficaces et déjà
modernes atteint rapidement son but".
On peut alors, sans hésiter, associer ce curieux modernisme à l'idée de
progrès technique, à celle des usines de la mort, des chambres à gaz et des
fours crématoires dans lesquels des millions de victimes ont été sacrifiées
en Holocauste.
La Gestapo s'inspirera d'ailleurs allègrement de l'Inquisition pour
satisfaire aux dieux du nazisme.
L'Inquisition fut le pire de tous les maux !
Dans sa «Summa quadripartita», Alain de l'Ille (v. 1116 v.
1203), qualifié par Anne Brenon de "savant docteur en
théologie" (9), est celui-la même qui
confirmait que les cathares condamnaient le mariage et devaient leur nom à
catus (chat) du fait de leur rite satanique d'embrasser le derrière d'un
chat pour voir sortir le diable ! Voilà une bien curieuse théologie !
Alain de l'Ille, surnommé le Docteur universel, est l'auteur du "De
Planctu naturae", allégorie morale qui nourrit l'antiféminisme de
Jean de Meung, contenu dans la deuxième partie du «Roman de la
Rose». Les préoccupations morales du savant docteur se
transformeront rapidement en un fanatisme aveugle, annonciateur du massacre
des Albigeois. Citant Saint Bernard, il écrit : «La foi naît de la
persuasion, non de la contrainte. Cependant, réprimer les hérétiques par le
glaive convient mieux que de les laisser précipiter les autres dans
l'erreur».
Puis il ajoute, «Si les péchés des hérétiques sont si graves qu'ils
méritent la mort, c'est au juge séculier que revient le droit de sévir à
condition que le châtiment soit infligé au nom de la justice, et non par
colère ou par rancœur ... Lorsque le juge prononce une condamnation, ce
n'est pas lui qui tue, c'est la loi. Dans l'exercice de la justice, le
juge, ministre de la loi, est d'abord ministre de Dieu».
Ainsi, l'application de la sentence suprême libère l'âme "par
amour", de son état de péché mortel. Ce qu'il y a d'effrayant dans
cette subtilité de raisonnement, c'est son caractère légalisme qui conduira
au massacre des hérétiques de tous bords.
En 1208, l'appel solennel lancé par le
pape Innocent III, à toute la
chrétienté, pour se croiser, est des plus éloquent sur la manière dont les
cathares devaient être traités : «Je les combattrai sans relâche. Il
faudra s'il le faut que les malheurs de la guerre ramènent les sectaires à
la vérité. Pas de pitié pour ces criminels. Les Cathares, à mes yeux, sont
pire que les Sarrasins. Ii faut écraser les satellites de l'Antéchrist».
Il paraît évident que des événements qui remontent à près de huit siècles
ne peuvent pas être vu aujourd'hui de la même manière, mais les choses
ont-elles réellement changé ?
Près de quatre siècles plus tard, en 1569, Pie V écrit à Catherine de
Médicis : «Ce n'est que paria totale extermination des huguenots que le
roi peut rendre l'ancien cuite au noble royaume de France».
Ces insoutenables prises de position pourraient, malheureusement, être
prolongées jusqu'à l'époque moderne.
En se contredisant, Anne Brenon revient souvent en arrière en exposant des
faits généralement admis, puis retombe dans des commentaires et des
conclusions personnels ne permettant pas de considérer ses travaux comme le
dernier état de la critique historique. L'histoire ne doit pas reposer sur
des jugements de valeur. Cette technique de va-et-vient, du positif au
négatif ou vice versa, tente de faire confondre le discernement et le
sectarisme dans une embrouille où le lecteur, non averti, risque de
mélanger l'ivraie au bon grain.
Ce cours de licence en histoire médiévale précise, également, que
l'Inquisition reposait, non pas sur le droit germanique, mais sur le droit
romain, progrès considérable par rapport aux méthodes ancestrales du
jugement de Dieu et de l'ordalie par l'eau et le fer rouge. Le
pénitent-déposant pouvait se défendre et n'était pas livré à l'arbitraire (10). A y regarder de près, on cherche encore à noyer
le poisson. La procédure romaine, telle que nous l'entendons, a bien été
malmenée par l'auteur.
En effet, dans le système inquisitorial, le juge mène une enquête (inquisitio),
il interroge des témoins qui, sous serment, sont contraints de dire ce
qu'ils savent sur eux-mêmes et les autres et, par la même, d'être leurs
propres accusateurs.
Dans la procédure romaine, si l'accusateur ne peut fournir la preuve de ses
dires, il est condamné, ce qui n'a jamais été le cas dans le cadre de la
procédure inquisitoriale qui recevait même les dépositions de délateurs et
les témoignages de personnes frappées d'infamie comme les prostituées, les
voleurs ... De plus, le nom des témoins à charge restaient secrets.
Si le jugement de Dieu et l'ordalie sont écartés, il n'en demeure pas moins
que la torture est rendue légale le 15 mai 1252, par la bulle «Ad
extirpanda» d'Innocent IV,
l'eau, le feu et d'autres moyens aussi cruels employés par l'ordalie seront
alors férocement appliqués par l'Inquisition. Flagellation, estrapade,
charbons ardents, brodequins, eau, cordelés (cordes serrées progressivement
autour des bras et des cuisses), tendons coupés, os mis à nu ... , tels
étaient les tourments infligés à ces malheureux pour leur faire avouer leur
croyance avant de les faire disparaître dans les flammes des bûchers.
Contrairement à ce qui est enseigné, les accusés n'étaient pas en mesure de
se défendre correctement car bien qu'ils eussent le droit de bénéficier du
secours d'avocats, le défenseur lui-même pouvait être suspecté d'hérésie de
sorte que peu d'entre eux avaient le courage de défendre un hérétique. Ceux
qui n'étaient pas condamnés à la peine du feu étaient jetés en prison, au
mur strict (11) : «Perpetuum muri carcerem, ut
panis doloris in cibum et aqua angustie (ou tribulationis) in potum vobis
tantummodo ministrentur». A la prison perpétuelle, où l'on ne vous
administrera que le pain de douleur comme nourriture et l'eau d'angoisse -
ou de tribulations - comme boisson. Pour le mur strictissime, on y ajoutait
les fers (in ferris seu compedibus).
Par charité chrétienne, nous n'irons pas avant dans le domaine des horreurs
où le soi-disant progrès de la procédure romaine inquisitoriale ne le fut
que dans l'atrocité.
Quant à Bernard Gui, à en croire l'auteur, il ne fut nullement «le tigre
altéré de sang, décrit par une certaine littérature». Ce notoire
personnage fut inquisiteur à Toulouse de 1306 à 1323. S'il est vrai qu'il
n'écrivit aucun détail sur les procédés de tortures, il rédigea cependant
un «Manuel de l'Inquisiteur» à l'usage de ses collègues où
il préconise, si cela s'avère nécessaire - ce qui fut souvent le cas - la
mise à la question, c'est-à-dire la torture.
Bernard Gui, pour donner un avant goût aux supplices corporels,
recommandait la prison appelée mur large, étroit et très étroit, ce qui
constituait, avec la privation de sommeil et de nourriture, une véritable
torture à la fois morale et physique. N'écrit-il pas lui-même : «Plusieurs,
soumis à ce régime pendant des années, ont fini- par convenir non seulement
des fautes récentes, mais de chutes plus anciennes. L'épreuve ouvre
l'esprit».
Les cellules du mur étroit de Carcassonne sont restées tristement célèbres
avec celles du château de Pamiers.
En 1306, Jacques Fournier, autre inquisiteur célèbre, auteur des notoires
registres d'Inquisition (traduit du latin en français par M. Jean Duvernoy)
que l'Église, en récompense de ses bons services, élèvera, en 1334, à la
dignité papale, sous le nom de Benoît XII, enverra, à la suite de
nombreuses plaintes, deux cardinaux enquêteurs ; leur procès-verbal atteste
les basses fosses, les fers mis aux détenus et les niches aménagées pour la
torture.
Bernard Gui ne s'attaqua pas seulement aux cathares, dès 1322, il s'en
prend aux juifs convertis de force qui continuent de pratiquer
clandestinement la religion de leurs ancêtres, le judaïsme.
Ce n'est pas sans raison que le nom du dominicain inquisiteur Bernard Gui "Bemardus
Guidonis", évêque de Lodève, reste attaché à l'Inquisition dans
laquelle il joua un rôle important.
Voilà une bien curieuse façon d'interpréter un dossier accablant, les
textes suffisamment riches sur le sujet autorisent à nous interroger sur le
sérieux des sources utilisées. Voilà également une bien curieuse façon de
déployer davantage d'énergie pour les bourreaux que pour les victimes.
Si Anne Brenon se croit autorisée à affirmer que le catharisme mourut de
son immobilisme, nous croyons également l'être en soutenant que
l'Inquisition, véritable machine du diable à broyer les corps et les
consciences, fut la cause de sa disparition. Sans l'Inquisition, le
catharisme aurait sans doute survécu aux croisades des barons du Nord.
Abordons à présent le rite essentiel de la religion cathare, le baptême de
l'esprit, plus connu sous le nom de consolament en occitan, et de consolamentum en latin.
Anne Brenon précise (12) «..., les Bons Hommes
assurent le Salut par un sacrement d'imposition des mains qui remet les
péchés et confère le Saint Esprit". On peut également lire p. 183
: «... Le sacrement pouvait être conféré à un agonisant sur son lit de
mort ... c'était alors à proprement parler le consolament de la Bonne Fin
qui, si le malade terminait ses jours dans l'observance des vœux des Bons
Chrétiens, assurait le salut de son âme ... La fonction sacramentelle du
geste unique de l'imposition des mains était en fait multiple ; il
rassemblait en lui l'équivalent de six des sept sacrements catholiques,
l'Eucharistie évidemment exclue» (sic).
Ou encore p.179-180, «La formule centrale du sacrement est manifestement
celle de l'absolution des péchés».
L'affirmation catégorique de l'auteur sur le caractère sotériologique
immédiat et rédempteur du consolament, sans réparation préalable des
péchés, n'apporte rien de nouveau ; curieusement tous les historiens ou
presque sont d'accord sur ce point alors que le texte présenté autorise une
autre interprétation. Quelques rares historiens, comme Déodat Roché, ont
combattu cette thèse excessive en considérant le consolament, non pas comme
un sacrement rédempteur, mais bien comme une cérémonie d'initiation.
Les sources utilisées reposent essentiellement sur le «Rituel
occitan» et le «Rituel latin de Florence».
Les références 46, 47, 48 et 49, figurant au bas des pages 178 et 180 du
cours de Anne Brenon, renvoient aux traductions de René Nelli, publiées
dans «Écritures cathares» (13).
Or, à la page 207 de cet ouvrage, René Nelli écrit : «Le fragment du Rituel
latin de Florence figure dans le même manuscrit que le liber
de duobus principiis, et il a été édité en 1939, à la suite de ce
traité, par son inventeur le P Dondaine. M. Déodat Roché en a donné une
traduction presque complète dans : «l'Église romaine et les
Cathares albigeois» (Arques, Aude, 1957 ; p.175 - 202) : nous lui
avons fait de très larges emprunts, ainsi qu'aux notes excellentes qui
l'accompagnent».
Nous reprenons ici le passage du Rituel qui nous paraît
essentiel et sur lequel va reposer l'analyse : «Pour tous les péchés que
j'ai pu faire, ou dire, ou penser ou opérer je demande pardon à Dieu, à
l'Église et à vous tous». Que les chrétiens (les Bons Hommes) disent
alors : "Par Dieu et par nous et par l'Église qu'ils vous soient
pardonnés, et nous prions Dieu qu'il vous pardonne» (14).
Afin de bien explorer ce problème, toute idée préconçue doit être écartée ;
on constate alors, avec un peu d'attention, que l'acte de contrition, de
douleur vive et d'un repentir sincère s'adresse principalement à Dieu.
C'est, en effet, la dernière partie de ce passage du Rituel
qui est essentielle : «nous prions Dieu qu'il vous pardonne», le
pardon de l'Église et de ses guides, les ministres cathares, n'est qu'une
condition subordonnée à celle du pardon de Dieu, ce qui implicitement
signifie que seul Dieu est en mesure d'absoudre les péchés.
Par la prière adressée à Dieu, les Bons Hommes ne jouaient qu'un rôle
d'intercession. Le consolament, baptême spirituel, pouvait, pour certaines
raisons - péché du Ministre cathare, par exemple - être renouvelé. Son
caractère provisoire n'était pas définitif comme le sacrement catholique
d'ordination qui reste indélébile. Même si le prêtre a perdu la grâce ou sa
dignité, l'ordination ne peut être réitérée. D'autre part, l'absolution des
péchés par le consolamentum est inconciliable avec la doctrine de la transmigration des âmes en laquelle
les cathares croyaient.
La théorie de la réincarnation, pour employer un terme moderne, n'admet
point le pardon des péchés par une intervention étrangère comme le dogme
romain de l'extrême-onction (15) qui s'appuie sur
un passage de l'Épître de Jacques : «Quelqu'un parmi vous est-il malade
? Qu'il appelle les anciens de l'Église, et que les anciens prient pour
lui, en l'oignant d'huile au nom du Seigneur ; la prière de la foi sauvera
le malade et le Seigneur le relèvera ; il s'il a commis des péchés, il lui
sera pardonné» (Jacques V 14 -15).
Rien de cela dans le pur catharisme (par opposition au catharisme des
dernières années, rendu décadent par la répression) ; les "Parfaits", comme nous
l'avons vu, ne jouaient qu'un rôle d'intercession dans l'absolution des
péchés. Exempt de superstitions populaires, le consolament était à la fois
cérémonie d'ordination, ayant pour but la réalisation terrestre du mariage
mystique de l'âme avec son esprit. Il était aussi baptême spirituel donné
aux croyants à l'article de la mort. Les ministres cathares ont abordé la
question de l'absolution des péchés en insistant sur le repentir, la recherche
dé la pureté et le perfectionnement intérieur. La purification préalable,
le mérite personnel et l'enseignement reçu ouvraient la porte au salut
spirituel et donnaient accès au corps des ministres cathares constituant
l'ordre ecclésial. Le rituel latin donne, à ce sujet, des informations
précises sur le caractère sotériologique de leur engagement : «Ce n'est
pas la purification des souillures du corps qui nous sauve, mais
l'engagement de conserver notre conscience pour Dieu» (1 Pierre, III,
21) ; ce qui revient à dire : "Nous ne pouvons pas être sauvés sans
ce baptême : ce n'est pas l'opération de l'Église qui nous sauve, mais
l'engagement de conserver notre conscience pure, engagement qui se fait
devant Dieu par l'intermédiaire des ministres du Christ" (16).
Ou encore, dans la sainte Oraison donnée avant le consolament : «...
C'est pourquoi vous devez comprendre, si vous voulez recevoir cette
oraison, qu'il importe que vous vous repentiez de tous vos péchés et que
vous pardonniez à tous les hommes». Le christ n'a-t-il pas dit dans
l'Évangile (Matthieu VI - J5), (Marc XI - 30), «Si vous ne pardonnez pas
aux hommes (les fautes qu'ils vous ont faites), votre Père céleste ne vous
pardonnera point non plus vos péchés ?» (17)
C'est très clair, Dieu dispense grâce et pardon, non point par une
opération extérieure comme le consolament, ce qui serait trop facile, mais
pour les qualités ontologiques de l'être. Ce texte montre bien que le
catharisme était une Église dans laquelle les venus individuelles de ses
membres étaient décisives pour obtenir l'accès à la voie du salut.
Jacques, le dernier Bon Homme héritier de la famille des Authier, dévouée à
l'hérésie, originaire d'Ax-les-Thermes, et Guilhem
Bélibaste, dernier Parfait connu, enseignaient que le consolament ne
pouvait effacer les fautes.
Bélibaste mettait en garde ceux qui péchaient dans le faux espoir d'être
pardonnés à leur dernier jour. La consolation administrée à un moribond
n'avait rien d'un rite magique susceptible d'enlever le poids des péchés
pesant sur l'avenir eschatologique du récipiendaire. Le malade n'ayant pas
été préparé : instruit, purifié ..., le rite n'avait aucun effet par lui-même
si ce n'est de spirituellement soulager le mourant.
Le rituel appliqué à la cérémonie du consolament d'ordination permettait
aussi, au nouvel ordonné qui s'était soumis à un enseignement, à une ascèse
et à une catharsis préalables, de poursuivre sa quête initiatique.
L'efficacité du rite reposait donc essentiellement sur la pureté des
officiants. Le terme d'initié choquera peut-être Anne Brenon qui écrit (18) : «Le catharisme n'était pas une société
initiatique, vouée au nombrilisme de quelques élus. Il était Église».
Il serait intéressant de savoir ce que l'auteur entend par initiation qui
ne fut nullement un terme considéré comme tabou, ni par René Nelli, ni par
Jean Duvernoy, auxquels Anne Brenon fait référence.
René Nelli écrit : «Comme le fait remarquer fort justement M. Déodat
Roché : La prescription finale du Rituel démontre qu'il y avait une
différence essentielle entre la réception d'un initié dans l'Ordre ou
société des cathares, et la consolation provisoire d'un mourant» (19).
Quant à Jean Duvernoy, il n'écarte nullement le concept d'initiation dans
ses travaux (20).
Il n'est pas inutile de rappeler que le concept initiatique repose, dans sa
finalité, sur la transformation, la sublimation : la mort de ce qui est
inférieur pour renaître à une vie supérieure. Tel est le thème fondamental
de tout temps et pour toutes les initiations. L'Église catholique et
romaine elle-même est restée fidèle à la tradition. Lorsque le diacre est
étendu sur le sol, sous un linceul ou dans son aube de lin blanc, il est
chanté les prières des morts avant qu'il ne soit admis à se relever pour
être investi du pouvoir du sacerdoce.
Le chapitre XIII de l'ouvrage de Madame L. Julien, «Cathare et
Catharisme», traduit en plusieurs langues, donne une critique
pertinente du catharisme comme société initiatique (20
bis).
Le consolament, généralement considéré comme le seul sacrement cathare
conférant grâce et absolution des péchés, se heurte singulièrement, dans
une telle perspective, à la doctrine de la transmigration des âmes en laquelle
les cathares croyaient. Les Bons Hommes ne concevaient pas la résurrection
de la chair. Pour beaucoup de chrétiens, la doctrine réincarnationniste est
une déviation qui a corrompu le dogme et plongé le catharisme médiéval dans
une aberrante hérésie.
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la théorie des vies successives
repose sur la tradition la plus ancienne dont l'Église romaine s'est
écartée.
L'idée que l'âme doit passer par de nombreuses existences pour effectuer
son évolution, n'est nullement une élucubration cathare, elle remonte à la
plus haute antiquité : chez les Égyptiens (Hérodote Liv. Il - 123) ; dans
l'hindouisme (Védanta) ; chez les Perses (Zend Avesta) ; chez les Grecs
dans les écoles à mystères ; dans le pythagorisme, la platonisme, dans le
celtisme, chez les kabbalistes juifs ... On retrouve également cette
théorie dans la fameuse école d'Alexandrie avec ses prestigieux
représentants comme Ammonius Saccas, Plotin ... Et chez les
néo-platoniciens chrétiens avec Clément d'Alexandrie (v. 150 - v. 216),
maître d'Origène.
La thèse du docteur chrétien Origène, de la préexistence des âmes et de
leurs transmigrations dans d'autres corps, sera condamnée au concile de
Constantinople en 553.
Au XVIIème siècle, les théories origénistes, sur ce sujet,
paraîtront suspectes à Benoît XIV. Si ce pape fit retirer de l'index les
noms de Galilée et de Copernic, il contestera le titre de saint à Origène
et fera rayer son nom du catalogue des confesseurs.
Saint Jérôme, le traducteur de la Vulgate (Bible en latin), sur laquelle
s'appuie l'Église romaine, confirme la croyance réincarnationniste dans sa
lettre à sainte Démitriade. Il écrit que la doctrine de la transmigration
des âmes, dans de nouveaux corps, a fait longtemps l'objet d'un
enseignement secret parmi les premiers chrétiens.
De nombreux passages de la Bible ne peuvent être correctement interprétés
qu'en faisant référence à la doctrine réincarnationniste.
Le dogme du purgatoire, défini par le catéchisme de l'Église catholique,
n'est pas tellement éloigné de la théorie des re-naissances : «Ceux qui
meurent dans la grâce et l'amitié de Dieu, mais imparfaitement purifiés,
bien qu'assurés de leur salut éternel, souffrent après leur mort une
purification, afin d'obtenir la sainteté nécessaire pour entrer dans la
joie du ciel» (21).
Ce nouveau dogme du purgatoire, farouchement combattu par les cathares, les
vaudois et plus tard les protestants, remonte au XIIIème
siècle. Parachevé au XVème siècle, il sera une source de
revenus non négligeable pour l'Église latine qui insiste sur la possibilité
qu'ont les vivants de soulager les âmes en purgatoire, en faisant dire des
messes, moyennant finances bien entendu.
Anne Brenon est cependant d'un autre avis lorsqu'elle écrit que ce n'est
pas par réminiscence du bouddhisme que les Bons Hommes purent croire en une
transmigration des âmes mais par la seule liberté du Bien et l'honneur de
la toute bonté de Dieu (22).
Nous pensons voir ici un clin d'œil ironique à l'encontre de la philosophie
bouddhique notamment sous tendue par la réincarnation ou plus précisément
par la métempsycose.
Bien qu'aucun consensus ne permettent de conclure, de sérieuses raisons
inclinent cependant à penser que la tradition hindoue ou bouddhique a
influencé la gnose, le christianisme primitif et, par voie de conséquence,
le catharisme médiéval.
Edward Conze (23), le spécialiste britannique du
bouddhisme, soutient que des bouddhistes étaient en contact avec les
chrétiens thomassiens, c'est-à-dire des chrétiens qui connaissaient et
utilisaient, en Inde Méridionale, des livres tels que l'Évangile
selon Thomas.
Entre le Ier et le IIème siècle après J.-C., des
échanges commerciaux existaient entre le Proche et l'Extrême Orient. La
présence de missionnaires bouddhistes faisant du prosélitisme est signalée
à Alexandrie. D'autre part, l'hérésiologue chrétien Hippolyte, vivant à
Rome au IIème siècle, rapporte à propos des brahmanes : «Il
existe chez les Indiens une hérésie propre à ceux qui philosophent parmi
les brahmanes, satisfaisant à leurs propres besoins, s'abstenant de manger
des créatures vivantes et toute nourriture cuite ... Ils disent que Dieu
est lumière que l'on voit, ni comme le soleil ou le feu, mais selon eux
Dieu est la parole, non celle qui s'exprime en sons articulés, mais celle
de la connaissance (Gnosis) grâce à
laquelle les mystères secrets de la nature sont perçus par les sages» (24).
Rappelons ce qu'a écrit à ce sujet H.-C. Puech (25)
concernant le dernier logion 114 de l'Évangile selon Thomas auquel Guilhem
Bélibaste faisait référence : «Je me contente de signaler que si le
logion paraît connu et très partiellement cité par deux gnostiques du IIème
siècle, les valentiniens, Théodote et Héracléon, un écho s'en trouve
encore, semble-t-il, au début du XIVème
siècle, chez les cathares médiévaux. Impossibilité pour les femmes d'entrer
dans le royaume du Père ; nécessité pour elles, ou plutôt pour les esprits
qui habitent leurs corps, de se transformer en hommes (converti in viros,
in homines masculos) après leur mort : telle est la théorie que, d'après
certaines pièces inquisitoriales publiées par Ign. von Döllinger soutenait
notamment le dernier des Parfaits languedociens, Guillaume Bélibaste, brûlé
en 1321. Ainsi est, en un sens, posé de nouveau le problème soulevé en 1913
par FF Badham et FC. Conybeare : les cathares faisaient-ils usage des plus
anciens de nos Évangiles apocryphes ?»
Notons que l'Évangile selon Thomas, arraché en 1945, aux
sables du Proche Orient, dans le fayoum égyptien, est un texte foncièrement
gnostique appartenant très probablement à
des moines chrétiens hérétiques qui vivaient la mystique du désert.
Les premiers chrétiens avaient connaissance du bouddhisme ; Bouddha sera
d'ailleurs canonisé sous le pseudonyme de Saint Josaphat. Son histoire
figure quelque peu transposée, mais reconnaissable, dans la Légende Dorée.
Il existe plusieurs versions de cette histoire édifiante, entre autres,
celle du roman christianisé de Barlaam et Josaphat, en langue occitane, que
possédaient très probablement les cathares Languedociens.
Le christianisme n'a pu naître et s'épanouir sans avoir été influencé par
les mythes, légendes et symboles égyptiens, grecs ... ainsi que des
courants religieux et philosophiques comme le bouddhisme, la gnose et
l'essénisme qui lui préexistaient.
Cette influence se poursuivra même jusqu'au Moyen-Age où elle se fera
ressentir chez des religieux "orthodoxes" comme les cisterciens
par exemple. M. M. Davy précise dans l'une de ses publications (26) : «Dans une étude sur la "connaissance
de l'homme du XIIème siècle" que nous
poursuivons depuis plusieurs années, nous nous proposons d'examiner
l'influence de la gnose sur le XIIème siècle
et en particulier sur les auteurs cisterciens». Nous
ignorons si ce chercheur, directeur de recherche au CNRS, a pu terminer
cette étude.
On relève également dans la publication de Anne Brenon : «Les plus
anciens textes dénonçant l'hérésie, au XIème
siècle, insistaient déjà sur l'extrême habilité dont témoignaient les
pseudo-apôtres ou les manichéens dans la pratique des Écritures, et
l'efficacité de leur enseignement biblique, même à de simples paysans ...»
Puis, se contredisant, l'auteur plonge à nouveau dans une
"embrouille", pour déclarer, tout bonnement, le contraire : «En
fait, le christianisme des Bons Hommes fut religion savante plus que
populaire, et fondée sur une intense prédication des Écritures porteuses
d'une exégèse assez particulière».
On est en droit de s'interroger, une fois de plus, sur de telles assertions
contradictoires alors que les sources historiques révèlent que le
catharisme toucha toutes les couches de population, du seigneur au plus
petit laboureur, et pénétra même une partie du clergé catholique dont une
frange importante était illettrée.
Les controverses publiques des cathares contre les théologiens catholiques,
auxquelles les populations assistaient volontiers, étaient sans doute
parfois savantes pour des gens du peuple sans instruction, cependant les
Bons Hommes veillaient à être compris par tout le monde, sans cela le
catharisme n'aurait pas connu un succès aussi rapide et aussi vif. Ce n'est
pas en résolvant des problèmes théologiques et métaphysiques abstraits
qu'on soulève les foules, surtout les foules incultes du Moyen Age.
Qu'entend-on par «exégèse assez particulière» ? Celle de vouloir une
autre religion libérée du magistère, de l'autorité ecclésiastique romaine ?
Celle de dénoncer la cupidité du clergé catholique ? Celle de condamner
publiquement l'Église fiche et puissante comme n'étant pas la fille du
Christ ? ou de dire qu'il faut donner son aumône directement aux pauvres,
non à l'Église qui détourne les dons à son profit pour vivre dans le luxe
parmi les pauvres ?
S'est-on interrogé sur le sentiment éprouvé par ces pauvres gens voyant
arriver des hommes et des femmes, vêtus comme eux, ou presque, offrant
gratuitement leur service et dispensant l'espoir d'une société où Dieu
était du cillé des faibles et des démunis, alors que l'Église commettait
des abus insupportables, ses membres étant du côté des fiches et ses
archevêques allant jusqu'à interdire la mendicité, comme l'archevêque de
Lyon, le cistercien Guichard ?
Bref, «L'exégèse assez particulière» des cathares consistait à être
ouvert à l'Amour, non seulement en interprétant les préceptes évangéliques
mais en les appliquant et en les vivant. Ils observaient à la lettre le
plus grand commandement de l'Évangile que rapporte Matthieu : «Tu
aimeras ton prochain comme toi-même» (Matthieu XIX -19).
Pour être mieux compris du peuple et dénoncer les déviations évangéliques
de «l'Église de Satan», les cathares traduisirent en occitan, la
langue comprise par tout le monde, les livres saints, les quatre évangiles,
qu'ils considéraient comme le fondement même de leur foi.
Telle est, nous semble-t-il, l'interprétation "particulière" que
nous concevons.
Anne Brenon, n'ayant nullement sombrée dans l'amnésie, s'engage, une fois
de plus, en attribuant à Jean Duvernoy, la primauté d'avoir fait le jour et
redressé la vérité sur l'endura dont
les cathares étaient accusés : «Non que l'endura n'ait pas existé,
écrit-elle, elle ne signifia en rien une grève de la faim à destination
suicidaire. Jean Duvernoy, le premier, dès 1976, rassembla tous les éléments,
fit le point sur la question et rétablit la réalité des faits» (28).BR>
La réputation des excellents travaux historiques de Jean Duvernoy n'est
plus à faire, nous pensons même que ce savant n'est pas homme à se laisser
enfermer dans de quelconques qualificatifs ou à revendiquer une pseudo
primauté historique comme l'endura.
Il faut cependant savoir que Jean Duvernoy collabora, en son temps, à la
rédaction des cahiers de la "Société du Souvenir et des Études
Cathares", alors dirigée par Déodat Roché.
Déodat Roché, savant modeste et désintéressé, a été "dissous"
dans l'oubli, ainsi que ses travaux, pour avoir commis le "sacrilège
impardonnable" de s'être parfois appuyé sur l'anthroposophie. Il est
regrettable qu'il ne soit pratiquement plus cité par ceux précisément qui
ont exploité ses travaux.
C'est en nous référant à Déodat Roché, non à l'anthroposophie, que nous
répondons à cette affirmation aussi catégorique sur l'endura.
Dès la fin du XIXème siècle, en 1881, Charles
Molinier, avait déjà consacré une étude sur le suicide par inanition appelé
endura (29). Après avoir étudié un certain nombre
de textes du XIIIème et du XIVème
siècles (de 1308 à 1323), Molinier conclut, en substance : «l'Endura
n'aurait pas été une des pratiques en quelque sorte fondamentales du
catharisme. Son règne se serait borné à un certain moment, au déclin de
cette doctrine et au début du XIVème
siècle». Puis, se référant au manuscrit latin 11 847, conservé à
la Bibliothèque Nationale, il ajoute que dans la vallée du Tarn, avec Albi
pour point central, le Consolamentum y est sans cesse administré aux
malades ; mais il n'y est jamais suivi de son complément terrible :
l'endura.
Charles Molinier poursuit en démontrant l'interpolation, par le jésuite
Gretser, de l'édition de la somme de R. Sacconi, sur le suicide cathare par
inanition. Cette fraude trompera un certain nombre d'historiens au nombre
desquels on peut citer Ch. Schmidt. Dans le texte de référence, publié par
Martène et Durand, l'ajout de Gretser sur l'endura
n'existe pas !
En 1939, le Père Dondaine écarte l'adaptation, c'est-à-dire l'interpolation
de Gretser, pour ne retenir que l'édition de Martène et Durand dans son
origine, qu'il reproduit en tête de sa publication du «De duobus
principiis».
Douais et plus particulièrement Jean Guiraud dans son «Histoire de
l'Inquisition au Moyen-Age», sera repris sur ce sujet par J.
Dossat qui écrit : «J. Guiraud prétend citer des témoignages recueillis
par l'Inquisition en 1245, d'après le manuscrit 609 de la bibliothèque de
Toulouse, mais toutes ses références sont erronées» (30).
D'autres éléments constituant la réalité des faits de l'endura : le jeûne
alimentaire, les carêmes, les textes ... sont déjà publiés, dès 1947, par
Déodat Roché (31), c'est-à-dire quelques trente
années avant les références citées par Anne Brenon qui attribue à quelqu'un
d'autre ce qui ne lui appartient pas.
Notre critique pourrait se poursuivre en portant celle-ci sur d'autres
exemples semblables, c'est-à-dire reposant plus sur l'imagination de Anne
Brenon que sur une interprétation rigoureuse des sources. Nous n'irons pas
plus avant dans l'examen de ce cours d'histoire très édifiant et passons à
un autre sujet.
Madame L. Julien a fait connaître, dans le n° 28 de ce bulletin, son vif
dissentiment quant au reportage de M. Philippe Terrancle, intitulé : «Cathares,
les fous de Dieu», publié par "Pyrénées Magazine" - n°
46 - Juillet-Août 1996.
Nous souhaitons joindre notre voix à celle de la présidente de la société «Spiritualité
Cathare», afin d'exprimer également notre réaction à la lecture de
ce grotesque papier, indigne de la bonne tenue générale de «Pyrénées
Magazine».
Conséquence d'une méconnaissance tellement totale du catharisme et de la
Gnose, l'article de M. Terrancle baigne dans un indigeste mélange, très
éventé, où la société "Spiritualité Cathare" est
amalgamée, entre autres, à la secte du Temple du Soleil.
M. Terrancle a voulu faire du sensationnel, c'est raté ! Il a donné dans
une histoire à trois sous aux relents d'insanité. Un exemple ? : «Si le
message cathare est fait de simplicité et d'authenticité, peut-être la pierre monument de Montségur
grandiloquente, décalée et onéreuse, nous susurrera un jour à l'oreille un
mot simplissime de cinq lettres, et qui commence par M.».
Ou encore, rapportant les paroles du guide "officiel" du château
de Montségur et des contre vérités dites sur le pog, il écrit : «enfin,
quoi, toutes ces conneries qu'on raconte sur Montségur !»
Ironisant sur la Gnose, il précise entre autres, que celle-ci est placée
dans le Robert entre "gnon et gnou". Chaque adversaire de la
gnose a sa façon de s'élever contre elle, celle de M. Terrancle est des
plus édifiantes, nous lui laissons la responsabilité de son herméneutique
et de son vocabulaire sans doute peu appréciés par- les lecteurs de «Pyrénées
Magazine». Que pense la direction de cette revue ? Le rédacteur en
chef cautionne-t-il de telles inepties, de telles grossièretés ?
Le code de déontologie du journalisme implique le respect, sinon la
reconnaissance pour les personnes honorables et bonnes, ayant acceptées
d'être interviewées et de servir bénévolement de guide sur le terrain. Il
suffit de lire le reportage de M. Terrancle pour immédiatement comprendre
que la plupart des personnes interrogées sont mécontentes car caricaturées
par les errements d'un polémiste.
Au nombre des mécontents, citons M. Christian Koenig ; sa connaissance
parfaite des grottes du Sabarthès, que nous avons visitées sous sa
conduite, font de cet ancien employé du musée A. Gadal, de
Tarascon-sur-Ariège, un guide excellent.
Le collaborateur de «Pyrénées Magazine» est cependant d'un
autre avis lorsqu'il écrit : «Gardien pendant des années du musée de
Tarascon, Christian Koenig ne s'estime aujourd'hui plus gardien de quoi que
ce soit si ce n'est de ce fantasme de catharisme cavernicole inspiré par
Otto Rahn et Antonin Gadal ... Antonin Gadal, grand bonhomme sec qui, pour
promouvoir la station thermale d'Ussat, a créé de toutes pièces cette
histoire de dernier refuge des cathares ou de sites initiatiques».
Le catharisme n'exigeant pas de lieu de culte consacré, celui-ci pouvait se
situer partout où se trouvaient les Bons Hommes. Les prêches, le
consolament, pouvaient être donnés soit chez un simple croyant, soit dans
une salle de château, soit dans une clairière de forêt et, pourquoi pas,
dans une grotte ! L'ordonnance "cupientes" promulguée par Louis
IX, en avril 1228, est significative puisqu'il est sommé, entre autres,
de détruire les cabanes suspectes et d'emmurer les cavernes fortifiées
ayant abrité des hérétiques. L'histoire de la religion réformée en est un
exemple ; persécutés comme les cathares, quelques siècles après, les
protestants français poursuivirent clandestinement leurs activités
religieuses, y compris dans des grottes afin de se protéger, non seulement
de leurs ennemis, mais aussi des intempéries. C'était l'Église du Désert.
Nous ne voyons aucun fantasme cavernicole dans une histoire où
l'archéologie apporte des éléments sur le sujet.
Nous rappellerons brièvement quelques témoins archéologiques pouvant avoir
une relation directe ou indirecte avec le catharisme
"cavernicole" (25) :
- La colombe dite de Montségur, découverte en 1906, par A. Caussou, près du
donjon de Montségur.
- Une autre colombe, ou ce qu'il en reste, découverte en 1960, à Montségur,
dans un ensemble de poteries médiévales d'une cabane du pog.
La colombe représente, dans l'iconographie chrétienne, le Saint Esprit, le
Paradet dont parle saint Jean, l'apôtre si précieux au Christ et aux
cathares qu'ils ne se séparaient jamais de son évangile.
Rien d'étonnant à ce que le symbole de la colombe, sous forme de statuette
ou de gravure, se retrouve dans des sites archéologiques réputés cathares.
Rien d'étonnant la découverte par Antonin Gadal de la colombe dite d'Ussat,
sur la terrasse d'une des grottes
d'ornolac et, comme l'écrit R. Nelli, fréquentées au Moyen Age par les
cathares. Il s'agit de la fameuse colombe dont le graphisme a inspiré
Déodat Roché pour orner la couverture des cahiers d'études cathares.
- Des croix grecques inscrites dans un cercle ont été trouvées à Montségur,
une autre croix, assez semblable est gravée sur la paroi de la grotte dite
du tambour, à Montségur.
- Certains graffiti de la grotte de Lombrives à caractère hétérodoxe,
considérés par René Nelli et d'autres chercheurs comme étant de tradition
purement cathare.
- D'autres gravures rupestres nous ont été montrées dans les grottes du
Sabarthès précisément par M. Koenig que nous remercions.
- Ne passons pas sous silence les nombreux pentagrammes portatifs
découverts dans les grottes d'Ussat, ou ceux en plomb trouvés à Montségur
et à Lastours, qu'on peut mettre en relation avec le pentagramme rupestre
de la grotte de l'Hort, dite de
Bethléem, à Ussat, où une personne peut prendre place, debout, jambes et
bras écartés. Dans cette même grotte de
Bethléem existait un superbe chrisme en pierre, il a été déplacé pour
être encastré dans un des piliers extérieurs, à l'entrée de l'église
d'ornolac, où il est toujours visible.
- Il a également été relevé par A. Gadal, dans la grotte dite du Grand
Maître, à Ussat, un pentagramme ponant six étoiles.
- Rappelons aussi les croix grecques et les poissons des lettres ornées du rituel
cathare occitan conservé à la bibliothèque de Lyon.
Afin de précipiter plus profondément le catharisme dans l'hérésie, on lui
dénie généralement, toute forme matérielle de symbolisme. Or, comme nous
l'avons déjà précisé dans une étude précédente, il ne peut y avoir de
religion sans symboles car il s'agit bien d'aller à l'invisible par la
médiation des signes sensibles. Le symbole est la meilleure expression
possible d'un contenu inconscient, étroitement lié à l'archétype mis en
évidence par C-G- Jung, c'est-à-dire comme image ancestrale et inconsciente
appartenant à l'humanité entière, faisant partie de l'inconscient
collectif. La mise en évidence des archétypes qu'on retrouve dans toutes
les mythologies nous paraît donner une réponse satisfaisante aux symboles
dits universels qu'on rencontre dans des cultures différentes, sur tous les
continents, aux époques les plus reculées.
Le catharisme, qui fut une religion désireuse de s'inspirer du
paléochristianisme, semble bien avoir conservé les mêmes symboles qu'on lui
refuse. Malgré les efforts déployés pour éliminer toute trace tangible de
symbolisme cathare, des témoins ont cependant survécu sous diverses formes
dans des grottes ou ailleurs.
Poursuivons à présent avec des positions parfois mal comprises ou déformées
par la critique et conduisant inévitablement à des aberrations. Une des
perles du genre, qu'on ne peut passer sous silence, est celle du professeur
d'histoire, M. Gabriel Audisio, enseignant à l'université de Provence à
Aix.
Spécialiste du valdéisme, auteur de plusieurs ouvrages, il écrit : «Ce
qui fondamentalement les différencie (vaudois
et cathares) c'est la doctrine manichéenne des cathares, selon laquelle il
existe deux principes divins égaux en puissance, l'un bon et l'autre
mauvais. A strictement parler les cathares ne peuvent pas être considérés
comme chrétiens» (33).
Cette affirmation est la conséquence d'une mauvaise interprétation d'un
passage du livre de Jean Duvernoy (34). C'est
énorme ! Nous ne connaissons aucun autre historien, spécialisé dans les
hérésies médiévales, qui soutiendrait que les cathares n'étaient pas
chrétiens. La doctrine cathare s'écartait sans nul doute sensiblement du
catholicisme romain et du valdéisme dont les Barbes (ministres vaudois)
voulaient, tout au moins au début, réformer l'Église latine de l'intérieur.
Rejetant le dogme, les ministres cathares étaient aussi de "Bon
Chrétiens" comme ils étaient généralement appelés par les populations,
les croyants et les sympathisants.
Leur conception de Jésus-Christ était certes différente car docétiste, en
distinguant le Christ cosmique du Christ historique et en attribuant au
premier un corps à la fois immatériel, glorieux, et réel. D'autre part, ils
rejetaient le dogme de la rédemption, c'est-à-dire le rachat du genre
humain par la crucifixion. La mission terrestre du Christ étant, pour eux,
celle d'aider les hommes et de transmettre son enseignement contenu dans
les Evangiles, objet de leur foi religieuse, auxquels ils
faisaient souvent référence. Certes, ils méditaient d'autres textes à
caractère apocryphes, ce que M. G. Audisio leur reproche. Dans une telle
optique on pourrait être conduit à refuser, au même titre, le caractère
chrétien à certaines Églises orientales comme par exemple l'Église
chrétienne d'Abyssinie (Éthiopie), moins éloignée du christianisme
primitif, qui s'appuie, entre autres, sur des textes non reconnus inspirés
par le canon de l'Église romaine, comme le livre d'Énoch ou celui des
Jubilés, alors que le Nouveau
Testament lui-même (Jude, XIV-J5) cite le livre d'Énoch
avec autant de respect que si c'était Isaïe.
Le catharisme, coloré de Gnose, enseignait que Christ aurait été également
envoyé pour révéler aux hommes que le Dieu qu'ils adorent, celui de l'Ancien
Testament, Jehova, n'est autre que le Démon et
que la vérité réside dans la parole du Père, consignée par ses apôtres dans
les évangiles. Ils rejetaient la résurrection de la chair
et croyaient en la transmigration des âmes, appelée aujourd'hui
réincarnation. Ajoutons que le monde sensible, celui de la matière, leur
apparaissait comme un mal nécessaire et provisoire mais que c'était en
Christ, en marchant dans ses pas, que le Mal (matière) pouvait être
transcendé, sublimé par le Bien (Esprit).
Selon la conception néoplatonicienne, l'âme, prisonnière de la matière,
doit s'en évader pour rejoindre son origine divine. Pour les cathares,
l'involution de l'âme dans la matière est une douloureuse mais nécessaire
épreuve leur permettant toutefois de s'instruire, de se purifier et
d'acquérir la liberté.
A l'origine, c'est une calomnie de saint Augustin, reprise par les
hérésiologues, puis par les polémistes, qui, ne voulant pas se démarquer de
l'université, soutiennent que le dualisme
manichéen est l'affrontement de deux principes divins égaux en puissance,
l'un bon et l'autre mauvais.
Qu'il nous soit encore permis d'apporter quelques éléments critiques à
cette fausse accusation qui persiste de façon récurrente, encore de nos
jours.
Dans la cosmogonie manichéenne apparaissent deux racines opposées, issues
de la substance originelle.
Manès précise : «Deux racines, deux
principes étroitement liés». Puis, pour répondre à l'accusation de
dithéisme, le manichéen Fauste de Milève (340-390), combattu par saint
Augustin, déclarera : «Jamais dans nos assertions le mot de deux dieux
n'a été entendu. Il est vrai que nous proclamons l'existence de deux
principes, mais nous ne donnons le nom de Dieu qu'à un seul. Quant à
l'autre, nous l'appelons hylé, ou en un terme plus connu, démon».
La théodicée manichéenne de Fauste est évidente ; le principe du Bien émane
de Dieu, comme pour les cathares Christ est fils de Dieu et, dans l'ordre
voulu par lui dans la création, il s'oppose au Mal qui n'est ni un dieu ni
une privation du Bien, mais une réalité. Ainsi, les deux principes posés
par Fauste ne sont que celui du Bien et celui du Mal en lutte constante
jusqu'à la disparition de l'homme terrestre. La finalité du manichéisme
n'est nullement une aporie, un dualisme radical, éternel, sans issue, car
tout le mal de la création doit être finalement transformé en Bien. Il n'y
a pas rupture entre le Bien et le Mal, mais transformation, sublimation du
Mal par le Bien. Dans une telle perspective, le dualisme manichéen se résout
dans un monisme passant par une économie morale d'amour et de fraternité
altruiste.
C'est, dans le fond, cette dialectique qui est condamnée, sous la forme
d'un dualisme dithéiste par M. Audisio qui n'a pas saisi que le manichéisme
et le catharisme furent des religions chrétiennes trahies parce que mal
comprises ou déformées volontairement.
Le caractère monothéiste et de non dualité radicale du catharisme est
particulièrement attesté par l'«Interrogatio Iohannis», ou
«livre secret des cathares», plus connu sous le nom de «"Cène
Secrète». Ce texte apocryphe, d'origine bogomile, nous est parvenu
après avoir échappé aux autodafés de l'Inquisition. Deux versions sont
connues, celle de Vienne et celle de Carcassonne.
Le chercheur Edina Bozoki a publié une étude critique de l'«Interrogatio
Iohannis» (35) préfacé par Émile
Turdeanu, directeur de recherche au CNRS. Les commentaires de Mme Bozoki,
dont nous donnons un extrait, sont éloquents : «Satan ou le diable,
quoiqu'il joue le rôle de démiurge et contribue activement à la formation
du monde visible en séparant les éléments et en produisant les luminaires
du ciel, la terre, la mer les animaux, les plantes et les corps humains,
n'est pas un principe opposé à Dieu "ou issu du principe indépendant
et mauvais", mais probablement "une créature dérivée de Dieu ...
qui ne perd que par degrés la dignité et la puissance divine qu'il tient de
son origine, et c'est lui l'ange déchu", qui après avoir fomenté la
révolte parmi les serviteurs célestes, est précipité dans le monde
inférieur qu'il organisera à son profit.
En revanche, Dieu, "le Père invisible" est le seul véritable
créateur : il crée les esprits invisibles de même que le chaos,
c'est-à-dire les éléments matériels dont la division sera opérée par Satan.
En ce sens là, la matière et l'esprit ne sont pas opposés d'une façon
antagonique dans l'apocryphe. Non seulement Dieu est le créateur de toutes
les choses qui constituent l'univers, mais aussi c'est lui qui limite le
pouvoir de Satan révolté : il lui permet d'agir dans le monde d'en bas et
d'y régner pendant une durée déterminée. Non seulement le dualisme apparaît
ici relatif ou mitigé, mais encore il se développe en mythes inspirés de la
genèse ou d'apocryphes bibliques».
Le catharisme, empreint de gnose, conduisait à la prise de conscience
intuitive de la non différence de nature entre l'Absolu et le soi et ainsi
permettait de résoudre le dualisme, dans le retour à l'Unité, en des noces
mystiques de l'âme avec son esprit resté dans la Jérusalem céleste.
Paradoxalement, en se connaissant soi-même, les cathares avaient transcendé
toutes formes de dualisme et réalisé la Vérité suprême.
Lorsqu'on veut réduire la mystique cathare à un dogmatisme coercitif, on ne
s'étonne plus des pseudo valeurs sur lesquelles repose l'Église romaine et
son premier chef, Simon Pierre, à qui Jésus-Christ fit le reproche de ne
point comprendre les choses de Dieu, mais seulement celle des hommes (Marc
VIII-33). Contrairement à la plupart des idées reçues et des exégèses
tendancieuses, si les cathares étaient des hommes et des femmes soucieux de
leur évolution spirituelle et religieuse, ils ne reniaient pas pour autant
l'aspect matériel des choses dont l'expérience qu'ils faisaient leur
permettaient finalement de se libérer.
Leur lutte contre le Mal se manifestait par la recherche de leur propre
réalisation dans le divin et dans les autres hommes qu'ils aidaient de
toutes leurs forces et sous toutes les formes, en vue de la réalisation
d'une humanité fraternellement unie dans la paternité de Dieu.
Comme l'écrit Jean Duvernoy, entrer dans l'ordre cathare s'appelait
rituellement : «se donner à Dieu et à l'Évangile».
Les Bons Hommes et les Bonnes Femmes, apôtres du respect de l'autre et de
l'Amour, ont atteint le sommet de la pensée religieuse et du sacrifice
physique qu'on leur a imposé. Ils sont morts à eux-mêmes, pour vivre en
Dieu, retrouvant ainsi la source de leur être.
Charles Galiana
Notes :
1.
Anne Brenon - «Les Cathares - Vie et mort
d'une Église chrétienne» - J. Grancher, 1996 - p. 296
2.
A. Brenon - 0p. cit. p. 306
3.
A. Brenon - 0p. cit. p. 75
4.
Déodat Roché - «Le catharisme» -
IEO, 1947 p. 37
5.
A. Brenon - 0p. cit. p. 296
6.
A. Brenon - 0p. cit. p. 325
7.
A. Brenon - «Le vrai visage du catharisme»
- Loubatières, 1988
8.
Le terme d'Inquisition a changé. La Sainte
Inquisition est devenue la Sacré Congrégation du Saint Office. Aujourd'hui,
elle est appelée, Congrégation pour la doctrine de la foi qui existe au
Vatican depuis 1542, toujours présente pour déceler une éventuelle hérésie.
9.
A. Brenon - «Les Cathares» - 0p.
cit. p. 76
10.
A. Brenon - 0p. cit. p. 305
11.
La tristement célèbre prison de Carcassonne était appelée la "Mure".
Le "mur" désignât la prison. Le "murus largus"
correspondait à une détention "assez souple". Le "murus
strictus" à une détention sévère. Et enfin le "murus
strictissimus" à un emprisonnement plus atroce encore. De fait, ces
cachots étaient les antichambres du tombeau.
12.
A. Brenon - 0p. cit. p. 43
13.
René Nelli - «Écritures cathares»
- Planète, 1968 - p. 207
14.
R. Nelli - 0p. cit. p. 221
15.
«Catéchisme de l'Église
catholique» - Mame/Pion, 1992
16.
R. Nelli - 0p. cit. p. 242
17.
R. Nelli - 0p. cit. p. 232-233
18.
A. Brenon - 0p. cit. p. 339
19.
R. Nelli - 0p. cit. p. 208 et 225 R. Nelli - «Dictionnaire
des hérésies méridionales» - E. Privat - Toulouse, 1968
20.
Jean Duvernoy - «Le Catharisme : la
religion des cathares» - E. Privat. 1979, p. 146
20 bis. Lucienne Julien - «Cathare et catharisme» -
Éditions Dangles, 1990
21.
«Catéchisme de l'Église
catholique» - 0p. cit. p. 220
22.
A. Brenon - 0p. cit. p. 139
23.
Edward
Conze - «Buddhism and Gnosis - in Leorigini dello gnosticismo :
colloquo di Messina - 13 - 18 aprile 1966» - Leyde, 1967 : 665
24.
Hippolyte : REF 1-24
25.
H. C. Puech - «En quête de la Gnose»
- NRF 1978 - t. Il, p. 51
26.
M. M. Davy - «Initiation à la symbolique
romane»> - Champs Flammarion - 1977, p. 15
27.
A. Brenon - 0p. cit. p. 104
28.
A. Brenon - 0p. cit. p. 210
29.
Charles Molinier - «L'endura, coutume des derniers sectaires
albigeois» - annales de la faculté des lettres de Bordeaux - 3ème
année. n° 3, juillet 1881 (cité par Déodat Roché)
30.
J. Dossat - «Cathares et Vaudois»
- Revue du Languedoc - n° 9, 1946, p. 72 (cité par D. Roché)
31.
D. Roché - 0p. cit. p. 83
32.
R. Nelli - «Le musée du catharisme»
- E. Privat - Toulouse, 1966
33.
Gabriel Audisio - «Les Vaudois ;
naissance, vie et mort d'une dissidence (XIIème -
XVIème siècles)» -
Albert Meynier- Turin, 1989
34.
Jean Duvernoy - 0p. cit. p. 388
35.
Edina Bozob - «Interrogatio Iohannis - le
livre secret des cathares» - Beauchesne, 1980, p. 186-187.