Après les premiers succès de la coalition
anglo-saxonne en Irak, l'Europe apparaît gravement divisée et
impuissante
Sans doute le commencement d'une période
historique placée sous la pax americana
|
10 avril 2003: les troupes
américaines entrent à Bagdad
au terme d'une campagne rapide.
Cet événement fait suite à un
bras de fer diplomatique entre la «vieille Europe» et les
États-Unis.
De la fin de la seconde guerre mondiale à la
chute du mur de Berlin, l'Europe a savouré une embellie d'un
demi-siècle. Ensuite, elle a cherché à retrouver une place digne de
son Histoire: lancement de l'euro, élargissement à l'Est de l'Union
européenne, rapprochement avec la Russie...
L'affaire
irakienne risque de réduire ces efforts à néant. En effet, elle a
ouvert un abîme entre une Europe atlantiste, favorable au maintien
de liens privilégiés avec les États-Unis (Royaume-Uni, Espagne,
Pologne, Hongrie,...), et une Europe tentée de faire bande à part
(France et Allemagne).
Côté franco-allemand, on regrette
qu'il ait fallu une guerre pour abattre le régime de Saddam
Hussein.
On déplore aussi que le gouvernement de Washington
ait abusé l'opinion publique en invoquant la nécessité de détruire
des «armes de destruction massive» qui, à preuve du
contraire, n'existent pas.
Côté anglo-saxon, on constate que
de jeunes soldats britanniques et étasuniens se sont battus pour
éliminer Saddam Hussein, pendant que les foules arabes et
européennes réclamaient de lui accorder un répit, au risque de
prolonger les souffrances de son peuple pendant des mois, des années
ou des décennies comme en Syrie et en Corée.
Laissons la
parole à Pierre Georges, chroniqueur du Monde: «Il
faudrait donc être d'une assez détestable mauvaise foi pour ne pas
reconnaître que d'un mal, la guerre, est sortie un bien, sans aucun
doute très fragile et précaire, la fin d'une oppression abominable.
Et ce constat n'est évidemment pas sans troubler tous ceux, et nous
en fûmes, qui pensèrent que la guerre était la pire des solutions,
ajoutant la destruction, la désolation, aux malheurs d'un peuple
ainsi doublement victime» (1).
Quoi qu'il en soit des arguments moraux de
l'un et l'autre camp, il apparaît en ce mois de mai 2003 que: 1)
les États-Unis ont les moyens militaires et diplomatiques de peser
sur les affaires du monde et ne s'en privent pas (de l'élimination
de Saddam Hussein à la recomposition de l'Autorité
palestinienne), 2) l'Europe n'exerce plus que le magistère de la
parole et ne dispose en propre d'aucun moyen concret (militaire ou
économique), pour faire contrepoids aux pressions de
Washington.
Rappelons que le budget militaire des États-Unis
représente 40% du total des dépenses mondiales et qu'en Europe,
seule l'armée britannique a aujourd'hui la capacité matérielle et
logistique de participer à des opérations de grande
envergure.
Il est désormais probable que les deux ou trois
décennies de la génération à venir seront placées sous le signe de
la pax americana (celle-ci ne sera pas exempte de drames et
de faiblesses comme la pax romana de l'Antiquité).
Si
les Européens n'y trouvent pas la place qu'ils auraient cru mériter,
ils peuvent s'en prendre à leurs maladresses, à leurs divisions et
plus encore à la priorité accordée depuis plusieurs années aux
aspects économiques, douaniers et monétaires de l'Union, au
détriment des aspects militaires, diplomatiques, judiciaires,
culturels et éducatifs.
Au demeurant, les Européens ne
semblent plus avoir vraiment envie d'assumer le fardeau d'une
cogestion de la planète avec les Étasuniens ainsi que le montrent
leurs appels réitérés à l'ONU.
Quel rôle pour
l'ONU?
Convient-il de condamner
l'intervention anglo-saxonne en Irak au prétexte qu'elle n'aurait
pas reçu l'agrément de l'ONU? C'est oublier les limites de
l'Organisation des Nations Unies.
L'ONU est une instance de
concertation utile, une sorte de congrès permanent où les diplomates
de tous les pays peuvent à tout moment se retrouver et se
parler.
Mais ce n'est en rien un organe de gouvernement. Elle
n'a pas de légitimité pour décider de quoi que ce soit.
L'ONU est sans doute la moins représentative de toutes les
grandes institutions avec d'une part un Conseil de sécurité où
voisinent des tyrannies (Syrie, Angola,...) et des démocraties
(France, États-Unis, Royaume-Uni), d'autre part une Assemblée
générale où des États d'opérette comme les Maldives ou l'île de
Tonga ont le même poids électoral que la Chine et l'Inde, cent mille
fois plus peuplées!
Ses «résolutions» n'ont qu'une
valeur incitative. Lorsqu'elles coïncident avec les objectifs des
grandes puissances, celles-ci peuvent s'en servir pour habiller
juridiquement leurs actions. On l'a vu lorsqu'il s'est agi
d'intervenir en Irak en 1991, au Kossovo en 1994 ou en Afghanistan
en 2002.
Mais lorsqu'elles s'opposent aux objectifs des mêmes
puissances, celles-ci les ignorent totalement. Ainsi des résolutions
sur Israël et les Palestiniens.
Aussi loin que l'on remonte
dans le passé, on constate que l'ONU n'a empêché ni réglé aucun
conflit (Rwanda, ex-Zaïre, Congo-Brazzaville, Libéria, Somalie,
Chypre etc).
Les dirigeants européens qui l'invoquent à tout
propos font penser à ce que disait le général de
Gaulle de l'Europe... «Bien entendu, on peut sauter sur sa
chaise comme un cabri en disant... l'ONU! l'ONU! l'ONU!
mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie
rien.»
Fracture en Occident
La guerre d'Irak est en voie de s'achever à
l'avantage des coalisés anglo-saxons, contredisant les augures qui
annonçaient des catastrophes en série: massacre de très nombreux
civils, règlements de comptes meurtriers, intervention guerrière de
la Turquie, voire de l'Iran, puits de pétrole en
feu,...
C'est de facto un succès pour les États-Unis
et un échec diplomatique cinglant pour Paris et Bonn, qui menaient
la fronde contre Washington.
Le président français était dans
son rôle en demandant que les inspecteurs chargés de contrôler le
désarmement de l'Irak aillent jusqu'au bout de leur effort avant que
soient déclenchées les hostilités.
Mais au lieu de s'en
tenir là, il a exaspéré les États-Unis en détachant d'eux les pays
africains membres du Conseil de sécurité de l'ONU.
Il a
témoigné d'une grande maladresse en tançant ses homologues polonais,
tchèque et hongrois qui dédaignaient de le suivre dans cette voie,
puis en repoussant une tentative de conciliation avec le Premier
ministre britannique Tony Blair.
Après le déclenchement de
la guerre, le 20 mars 2003, Jacques Chirac a été étourdi par
l'extraordinaire popularité que lui ont valu ses prises de position.
Il en a «oublié» de prendre parti en faveur d'une victoire
rapide des alliés anglo-saxons, comme si une autre issue pouvait
convenir dès lors que la guerre était déclenchée.
Le
gouvernement français s'est ainsi mis en situation de souhaiter
l'échec des États-Unis en Irak.
Si les Irakiens surmontent
les tentations extrémistes et installent à Bagdad une démocratie
raisonnable, ce sera un démenti à toutes les sombres prévisions de
la France et de l'Allemagne; celles-ci apparaissant dès lors comme
la «vieille Europe» immobile, aigrie, munichoise que
moquait le Secrétaire d'État Donald Rumsfeld.
Un
rêve devenu cauchemar
L'affaire
irakienne constitue pour l'Europe un échec immense et peut-être
irrévocable. L'avènement d'une Europe unie
qui ferait contrepoids à la puissance américaine relève à moyen
terme d'un vœu pieux.
- Le moteur franco-allemand enrayé:
La France et l'Allemagne, piliers de la zone euro, sont
endettées jusqu'au cou et au bord de la récession. Elles affrontent
une conjoncture très difficile et leur redressement passe par des
réformes structurelles de grande ampleur. Or, ces réformes ont peu
de chances d'aboutir s'il apparaît que Jacques Chirac et Gerhard
Schröder se sont trompés dans leur conflit avec les Anglo-Saxons.
Dans cette éventualité, ces dirigeants n'auront plus l'aura
indispensable pour braver les oppositions intérieures, encore moins
pour faire progresser l'intégration politique du
continent.
Le président français voit d'autre part se
profiler le «cauchemar de l'An II». Premier ministre en
1974 et en 1986, président en 1995, il n'a jamais gardé la main plus
de deux ans: démissionnaire en 1976, battu en 1988 et en 1997. Le
phénomène va-t-il se renouveler? Pour les raisons ci-dessus, l'année
2004 s'annonce critique pour lui.
- L'Europe centrale
décomplexée:
A la veille de la guerre, les gouvernants
d'Europe centrale s'inquiétaient de la naissance d'un «axe»
Paris-Berlin-Moscou et s'étaient vus humiliés par le président
français. Ils savourent in petto l'échec diplomatique de
celui-ci ainsi que du chancelier allemand et du président russe!
Ils n'auront plus de scrupule à afficher leur atlantisme,
qu'il s'agisse de choix diplomatiques... ou de contrats commerciaux.
Ils comptent toujours sur l'Union européenne pour un soutien
économique mais c'est des États-Unis qu'ils attendent désormais leur
protection.
- Le Royaume-Uni en situation de force:
Le
Royaume-Uni est confirmé dans ses penchants atlantistes. C'est aussi
le seul pays européen qui continue d'investir massivement dans la
défense, ce qui rend dérisoire la prétention de l'Allemagne et de la
France d'ébaucher en son absence une défense européenne.
Le
Premier ministre britannique Tony Blair a affronté sans faillir son
opinion publique au nom de ses convictions morales et religieuses,
dans une posture très gaullienne. Sa position entre l'Europe et les
États-Unis le rend indispensable à toutes les futures tentatives de
rapprochement transatlantique. Il fait figure aujourd'hui de
principal leader européen.
- L'euro
délaissé:
Paradoxalement, Tony Blair, chaud partisan de
l'intégration européenne, va devoir tirer les conséquences de sa
victoire en repoussant aux calendes grecques l'adhésion de son pays
à la zone euro pour cause de réalisme économique: remplacer
aujourd'hui la livre par l'euro reviendrait pour les Britanniques à
subventionner les déficits budgétaires de l'Allemagne et de la
France.
D'autre part, avec la victoire des Anglo-Saxons en
Irak, l'euro a perdu pour quelques années ou quelques décennies ses
chances de concurrencer le dollar comme monnaie de référence dans
les transactions internationales (achats de pétrole ou de matières
premières, biens d'équipement, armement,...).
Europe: le Gosplan sans l'Armée
rouge
Malgré des traités et des
textes constitutionnels à la pelle, l'Union européenne va rester
longtemps encore un ectoplasme politique... Il ne faut pas croire
pour autant que l'administration bruxelloise va se déliter.
Dépourvue de toute autorité régalienne (justice, armée,
diplomatie, police), cette administration riche et puissante va
chercher à justifier malgré tout sa pérennité.
Selon une
logique de survie propre à toute administration qui se respecte,
elle pourrait intensifier son activité réglementaire dans les
domaines les plus incongrus pourvu qu'ils soient à sa portée. On a
d'ores et déjà un aperçu de l'éventail de ses préoccupations:
périodes de chasse, composition du chocolat, teneur en plomb de
l'eau potable, incitation pressante à l'allaitement maternel,...
Elle pourrait aussi accroître la distribution de subsides à tout va
(lobbies agricoles et industriels, organisations charitables,
associations militantes,...).
L'Europe qui se profile, c'est
le Gosplan soviétique (sans l'Armée
rouge!).
Turquie: la tentation du repli
Aux marges de l'Europe, la Turquie a vu
son destin basculer en quelques jours à la faveur de l'affaire
irakienne.
Dans les années 1920, le général Mustapha Kémal,
mû par un nationalisme fervent, avait laïcisé les institutions
turques. Il voyait dans cette laïcisation une étape indispensable au
redressement et à la modernisation de son pays.
Surnommé
«Atatürk» (le Père des Turcs), Mustapha Kémal a
légué sa ferveur nationaliste à la caste militaire.
Celle-ci
conserve en sous-main la direction du pays. Elle est disposée à tous
les compromis sur la laïcité pourvu que la Nation y trouve son
compte. C'est ainsi qu'elle a pu s'accommoder de l'arrivée au
pouvoir des islamistes à l'automne 2002.
Dans un même élan,
elle a réaffirmé sa présence à Chypre au grand
dam de ses amis européens.
Elle a rejeté l'alliance des
États-Unis au moment où ces derniers en avaient le plus grand besoin
pour envahir l'Irak voisin.
Pendant la guerre d'Irak, l'armée
turque s'est montrée prête à «casser du kurde» dans un
total mépris des Européens qui envisageaient encore en décembre 2002
d'accueillir Ankara en leur sein.
Coupée de l'Europe et des
États-Unis; porteuse d'un lourd contentieux historique avec ses
voisins arabes, caucasiens et russes, la Turquie est en voie de
s'enfermer dans un splendide isolement.
André Larané
(1)
Pierre Georges, Evidences, Le Monde, 19 avril 2003, page 28 [retour]
|