EDITORIAL

 
Irak libéré, Europe désemparée

Etoile

Après les premiers succès de la coalition anglo-saxonne en Irak, l'Europe apparaît  gravement divisée et impuissante

Sans doute le commencement d'une période historique placée sous la pax americana


Les éditoriaux d'Hérodote:

Avril 2003: l'Europe... en miettes

Mars 2003: Jacques Chirac et l'Histoire

Février 2003: Jacques, frère de Jésus... Un ossuaire troublant

Décembre 2002: La Turquie, l'Europe et l'Union

Octobre 2002: Hugo, Dumas, le Vél d'Hiv,... Napoléon

Avril 2002: scrutin du 21 avril, les mauvais tours de l'Histoire

Février 2002: une équipe européenne aux Jeux Olympiques

Janvier 2002: l'Europe en attente de symboles

Décembre 2001: se restaurer au XIXe siècle

Septembre 2001: quelle vengeance pour les victimes du World Trade Center?
 

10 avril 2003: les troupes américaines entrent à Bagdad au terme d'une campagne rapide.

Cet événement fait suite à un bras de fer diplomatique entre la «vieille Europe» et les États-Unis.

De la fin de la seconde guerre mondiale à la chute du mur de Berlin, l'Europe a savouré une embellie d'un demi-siècle. Ensuite, elle a cherché à retrouver une place digne de son Histoire: lancement de l'euro, élargissement à l'Est de l'Union européenne, rapprochement avec la Russie...

L'affaire irakienne risque de réduire ces efforts à néant. En effet, elle a ouvert un abîme entre une Europe atlantiste, favorable au maintien de liens privilégiés avec les États-Unis (Royaume-Uni, Espagne, Pologne, Hongrie,...), et une Europe tentée de faire bande à part (France et Allemagne).

Côté franco-allemand, on regrette qu'il ait fallu une guerre pour abattre le régime de Saddam Hussein.

On déplore aussi que le gouvernement de Washington ait abusé l'opinion publique en invoquant la nécessité de détruire des «armes de destruction massive» qui, à preuve du contraire, n'existent pas.

Côté anglo-saxon, on constate que de jeunes soldats britanniques et étasuniens se sont battus pour éliminer Saddam Hussein, pendant que les foules arabes et européennes réclamaient de lui accorder un répit, au risque de prolonger les souffrances de son peuple pendant des mois, des années ou des décennies comme en Syrie et en Corée.

Laissons la parole à Pierre Georges, chroniqueur du Monde: «Il faudrait donc être d'une assez détestable mauvaise foi pour ne pas reconnaître que d'un mal, la guerre, est sortie un bien, sans aucun doute très fragile et précaire, la fin d'une oppression abominable. Et ce constat n'est évidemment pas sans troubler tous ceux, et nous en fûmes, qui pensèrent que la guerre était la pire des solutions, ajoutant la destruction, la désolation, aux malheurs d'un peuple ainsi doublement victime» (1).

Quoi qu'il en soit des arguments moraux de l'un et l'autre camp, il apparaît en ce mois de mai 2003 que:
1) les États-Unis ont les moyens militaires et diplomatiques de peser sur les affaires du monde et ne s'en privent pas (de l'élimination de Saddam Hussein à la recomposition de l'Autorité palestinienne),
2) l'Europe n'exerce plus que le magistère de la parole et ne dispose en propre d'aucun moyen concret (militaire ou économique), pour faire contrepoids aux pressions de Washington.

Rappelons que le budget militaire des États-Unis représente 40% du total des dépenses mondiales et qu'en Europe, seule l'armée britannique a aujourd'hui la capacité matérielle et logistique de participer à des opérations de grande envergure.

Il est désormais probable que les deux ou trois décennies de la génération à venir seront placées sous le signe de la pax americana (celle-ci ne sera pas exempte de drames et de faiblesses comme la pax romana de l'Antiquité).

Si les Européens n'y trouvent pas la place qu'ils auraient cru mériter, ils peuvent s'en prendre à leurs maladresses, à leurs divisions et plus encore à la priorité accordée depuis plusieurs années aux aspects économiques, douaniers et monétaires de l'Union, au détriment des aspects militaires, diplomatiques, judiciaires, culturels et éducatifs.

Au demeurant, les Européens ne semblent plus avoir vraiment envie d'assumer le fardeau d'une cogestion de la planète avec les Étasuniens ainsi que le montrent leurs appels réitérés à l'ONU.

Quel rôle pour l'ONU?

Convient-il de condamner l'intervention anglo-saxonne en Irak au prétexte qu'elle n'aurait pas reçu l'agrément de l'ONU? C'est oublier les limites de l'Organisation des Nations Unies.

L'ONU est une instance de concertation utile, une sorte de congrès permanent où les diplomates de tous les pays peuvent à tout moment se retrouver et se parler.

Mais ce n'est en rien un organe de gouvernement. Elle n'a pas de légitimité pour décider de quoi que ce soit.

L'ONU est sans doute la moins représentative de toutes les grandes institutions avec d'une part un Conseil de sécurité où voisinent des tyrannies (Syrie, Angola,...) et des démocraties (France, États-Unis, Royaume-Uni), d'autre part une Assemblée générale où des États d'opérette comme les Maldives ou l'île de Tonga ont le même poids électoral que la Chine et l'Inde, cent mille fois plus peuplées!

Ses «résolutions» n'ont qu'une valeur incitative. Lorsqu'elles coïncident avec les objectifs des grandes puissances, celles-ci peuvent s'en servir pour habiller juridiquement leurs actions. On l'a vu lorsqu'il s'est agi d'intervenir en Irak en 1991, au Kossovo en 1994 ou en Afghanistan en 2002.

Mais lorsqu'elles s'opposent aux objectifs des mêmes puissances, celles-ci les ignorent totalement. Ainsi des résolutions sur Israël et les Palestiniens.

Aussi loin que l'on remonte dans le passé, on constate que l'ONU n'a empêché ni réglé aucun conflit (Rwanda, ex-Zaïre, Congo-Brazzaville, Libéria, Somalie, Chypre etc).

Les dirigeants européens qui l'invoquent à tout propos font penser à ce que disait le général de Gaulle de l'Europe... «Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant... l'ONU! l'ONU! l'ONU! mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien.»

Fracture en Occident

La guerre d'Irak est en voie de s'achever à l'avantage des coalisés anglo-saxons, contredisant les augures qui annonçaient des catastrophes en série: massacre de très nombreux civils, règlements de comptes meurtriers, intervention guerrière de la Turquie, voire de l'Iran, puits de pétrole en feu,...

C'est de facto un succès pour les États-Unis et un échec diplomatique cinglant pour Paris et Bonn, qui menaient la fronde contre Washington.

Le président français était dans son rôle en demandant que les inspecteurs chargés de contrôler le désarmement de l'Irak aillent jusqu'au bout de leur effort avant que soient déclenchées les hostilités.

Mais au lieu de s'en tenir là, il a exaspéré les États-Unis en détachant d'eux les pays africains membres du Conseil de sécurité de l'ONU.

Il a témoigné d'une grande maladresse en tançant ses homologues polonais, tchèque et hongrois qui dédaignaient de le suivre dans cette voie, puis en repoussant une tentative de conciliation avec le Premier ministre britannique Tony Blair.

Après le déclenchement de la guerre, le 20 mars 2003, Jacques Chirac a été étourdi par l'extraordinaire popularité que lui ont valu ses prises de position. Il en a «oublié» de prendre parti en faveur d'une victoire rapide des alliés anglo-saxons, comme si une autre issue pouvait convenir dès lors que la guerre était déclenchée.

Le gouvernement français s'est ainsi mis en situation de souhaiter l'échec des États-Unis en Irak.

Si les Irakiens surmontent les tentations extrémistes et installent à Bagdad une démocratie raisonnable, ce sera un démenti à toutes les sombres prévisions de la France et de l'Allemagne; celles-ci apparaissant dès lors comme la «vieille Europe» immobile, aigrie, munichoise que moquait le Secrétaire d'État Donald Rumsfeld.

Un rêve devenu cauchemar

L'affaire irakienne constitue pour l'Europe un échec immense et peut-être irrévocable. L'avènement d'une Europe unie qui ferait contrepoids à la puissance américaine relève à moyen terme d'un vœu pieux.

- Le moteur franco-allemand enrayé:

La France et l'Allemagne, piliers de la zone euro, sont endettées jusqu'au cou et au bord de la récession. Elles affrontent une conjoncture très difficile et leur redressement passe par des réformes structurelles de grande ampleur. Or, ces réformes ont peu de chances d'aboutir s'il apparaît que Jacques Chirac et Gerhard Schröder se sont trompés dans leur conflit avec les Anglo-Saxons. Dans cette éventualité, ces dirigeants n'auront plus l'aura indispensable pour braver les oppositions intérieures, encore moins pour faire progresser l'intégration politique du continent.

Le président français voit d'autre part se profiler le «cauchemar de l'An II». Premier ministre en 1974 et en 1986, président en 1995, il n'a jamais gardé la main plus de deux ans: démissionnaire en 1976, battu en 1988 et en 1997. Le phénomène va-t-il se renouveler? Pour les raisons ci-dessus, l'année 2004 s'annonce critique pour lui.

- L'Europe centrale décomplexée:

A la veille de la guerre, les gouvernants d'Europe centrale s'inquiétaient de la naissance d'un «axe» Paris-Berlin-Moscou et s'étaient vus humiliés par le président français. Ils savourent in petto l'échec diplomatique de celui-ci ainsi que du chancelier allemand et du président russe!

Ils n'auront plus de scrupule à afficher leur atlantisme, qu'il s'agisse de choix diplomatiques... ou de contrats commerciaux. Ils comptent toujours sur l'Union européenne pour un soutien économique mais c'est des États-Unis qu'ils attendent désormais leur protection.

- Le Royaume-Uni en situation de force:

Le Royaume-Uni est confirmé dans ses penchants atlantistes. C'est aussi le seul pays européen qui continue d'investir massivement dans la défense, ce qui rend dérisoire la prétention de l'Allemagne et de la France d'ébaucher en son absence une défense européenne.

Le Premier ministre britannique Tony Blair a affronté sans faillir son opinion publique au nom de ses convictions morales et religieuses, dans une posture très gaullienne. Sa position entre l'Europe et les États-Unis le rend indispensable à toutes les futures tentatives de rapprochement transatlantique. Il fait figure aujourd'hui de principal leader européen.

- L'euro délaissé:

Paradoxalement, Tony Blair, chaud partisan de l'intégration européenne, va devoir tirer les conséquences de sa victoire en repoussant aux calendes grecques l'adhésion de son pays à la zone euro pour cause de réalisme économique: remplacer aujourd'hui la livre par l'euro reviendrait pour les Britanniques à subventionner les déficits budgétaires de l'Allemagne et de la France.

D'autre part, avec la victoire des Anglo-Saxons en Irak, l'euro a perdu pour quelques années ou quelques décennies ses chances de concurrencer le dollar comme monnaie de référence dans les transactions internationales (achats de pétrole ou de matières premières, biens d'équipement, armement,...).

Europe: le Gosplan sans l'Armée rouge

Malgré des traités et des textes constitutionnels à la pelle, l'Union européenne va rester longtemps encore un ectoplasme politique... Il ne faut pas croire pour autant que l'administration bruxelloise va se déliter.

Dépourvue de toute autorité régalienne (justice, armée, diplomatie, police), cette administration riche et puissante va chercher à justifier malgré tout sa pérennité.

Selon une logique de survie propre à toute administration qui se respecte, elle pourrait intensifier son activité réglementaire dans les domaines les plus incongrus pourvu qu'ils soient à sa portée. On a d'ores et déjà un aperçu de l'éventail de ses préoccupations: périodes de chasse, composition du chocolat, teneur en plomb de l'eau potable, incitation pressante à l'allaitement maternel,... Elle pourrait aussi accroître la distribution de subsides à tout va (lobbies agricoles et industriels, organisations charitables, associations militantes,...).

L'Europe qui se profile, c'est le Gosplan soviétique (sans l'Armée rouge!).

Turquie: la tentation du repli

Aux marges de l'Europe, la Turquie a vu son destin basculer en quelques jours à la faveur de l'affaire irakienne.

Dans les années 1920, le général Mustapha Kémal, mû par un nationalisme fervent, avait laïcisé les institutions turques. Il voyait dans cette laïcisation une étape indispensable au redressement et à la modernisation de son pays.

Surnommé «Atatürk» (le Père des Turcs), Mustapha Kémal a légué sa ferveur nationaliste à la caste militaire.

Celle-ci conserve en sous-main la direction du pays. Elle est disposée à tous les compromis sur la laïcité pourvu que la Nation y trouve son compte. C'est ainsi qu'elle a pu s'accommoder de l'arrivée au pouvoir des islamistes à l'automne 2002.

Dans un même élan, elle a réaffirmé sa présence à Chypre au grand dam de ses amis européens.

Elle a rejeté l'alliance des États-Unis au moment où ces derniers en avaient le plus grand besoin pour envahir l'Irak voisin.

Pendant la guerre d'Irak, l'armée turque s'est montrée prête à «casser du kurde» dans un total mépris des Européens qui envisageaient encore en décembre 2002 d'accueillir Ankara en leur sein.

Coupée de l'Europe et des États-Unis; porteuse d'un lourd contentieux historique avec ses voisins arabes, caucasiens et russes, la Turquie est en voie de s'enfermer dans un splendide isolement.


André Larané

(1) Pierre Georges, Evidences, Le Monde, 19 avril 2003, page 28 [retour]

 


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