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Le 12 octobre 1492, après deux
longs mois de mer, Christophe Colomb pose le pied sur une plage
des Bahamas...
Le navigateur génois croit de bonne foi avoir atteint l'Asie
des épices. C'est ainsi qu'il appelle «Indiens» (habitants
de l'Inde) les premiers indigènes de rencontre.
Six mois plus tôt, Christophe Colomb (en espagnol, Cristobal
Colon) a convaincu les souverains espagnols de le soutenir
dans son projet fou d'atteindre l'Asie des épices en navigant
vers l'Ouest, à travers l'Océan Atlantique.
Le voyage de
l'imprévu
Fort de leur soutien et grâce à l'aide matérielle de deux armateurs,
les frères Martin Alonzo Pinzon et Vicente Yanez Pinzon, il
a pu armer une caraque de 233 tonneaux, la Santa Maria,
et deux caravelles, la Niña et la Pinta.
Les caravelles désignent de
petits voiliers mis au point par les Portugais dès le XIIe siècle
et bien appropriés à la navigation hauturière (de haute mer).
Elles mesuraient environ 25 mètres de long sur 8 de large, avec
3 mètres de tirant d'eau (enfoncement du navire sous la ligne
de flottaison).
Les navires quittent Palos de Moguer, porte de l'Océan occidental,
à l'embouchure du Quadalquivir, en Andalousie, à l'aube
du vendredi 3 août 1492. Ils emportent 95 marins. Le pilote
a nom Juan de la Cosa.
Une bonne partie d'entre eux sont des repris de justice à
qui a été offert une chance d'acheter leur liberté.
Une trentaine sont des juifs convertis. Il faut compter aussi
avec les officiers de la Couronne. Curieusement, l'expédition
n'emmène aucun ecclésiastique.
Après une escale dans l'archipel des Canaries, possession espagnole,
la flotille fonce vers le sud-ouest en suivant les alizés. Plus
habitués au cabotage le long des côtes qu'à la navigation hauturière,
les équipages s'inquiètent bientôt de l'absence de terre.
Colomb minore les distances parcourues et tente de les rassurer
en leur faisant croire qu'ils sont encore très proches du port
de départ.
Des algues apparaissent enfin et l'on peut croire qu'elles indiquent
la proximité de la terre. Illusion. Il s'agit de la mer des
Sargasses, à l'est des Antilles, seule mer sans côtes de la
planète.
Colomb refuse heureusement de chercher quelque île en ces lieux
et préfère poursuivre droit vers l'ouest. Heureuse intuition.
Le 10 octobre, les équipages sont à bout et sur le point de
se mutiner. L'«Amiral» Colomb promet une récompense
de dix mille maravédis au premier qui verra la terre.
Dans la nuit du 11 au 12 octobre enfin, après 36 jours de navigation
(au lieu des 15 escomptés), Rodrigo de Triana, qui fait office
de vigie sur la Pinta, crie pour de bon: «Tierra»!
L'équipage, soulagé, se réunit sur le pont pour entonner le
«Salve Regina»
Colomb, qui avait cru voir un banc de sable quelques heures
plus tôt, s'attribue le mérite de la découverte... et de la
récompense (il n'y a pas de petit profit!).
Les navires accostent sur une petite île des Bahamas que les
Indiens Taïnos du cru appellent Guanahaní.
L'île est, comme de juste, baptisée «San Salvador»
(Saint Sauveur) par les Espagnols.
Les marins, en descendant à terre, sont immédiatement bouleversés
par... la nudité des pacifiques Taïnos.
«Les hommes et les femmes sont nus comme au jour où leur
mère les enfanta», note Colomb dans son rapport aux souverains
espagnols.
Malgré ou à cause de leur nudité, les femmes indigènes attirent
les marins de Colomb. Cela leur vaudra de ramener en Europe,
sans le savoir, une terrible maladie vénérienne, la syphilis
ou la petite vérole, surnommée aussi le mal de Naples, du lieu
où elle se révéla pour la première fois en 1493 (un sida avant
la lettre).
En contrepartie, les Européens amènent aux habitants de ce Nouveau
Monde des maladies comme la rougeole qui vont les décimer en
quelques années, plus sûrement que les arquebuses et les épées.
Les navires ne s'attardent pas et poursuivent vers ce qui sera
plus tard connu comme l'île de Cuba. Une homonymie des noms
convainc Christophe Colomb qu'il est aux portes de l'empire
chinois du Grand Khan.
Dans la nuit du 20 au 21 novembre, Martin Alonzo Pinzon , qui
commande la Pinta et ne s'entend pas avec Colomb, fausse
compagnie à celui-ci. Il suit son propre chemin.
Le 6 décembre, les deux derniers bateaux arrivent en vue d'une
nouvelle île que les indigènes appellent Haïti
ou Quisqueya et que les Espagnols baptisent Hispanolia.
L'île séduit les Européens par sa beauté mais n'est guère plus
riche que les autres. Qu'importe.
Dans la nuit de Noël, la lourde Santa Maria (233
tonnnaux) s'échoue sur la grève, en un lieu proche de l'actuel
Cap Haïtien.
Deux jours plus tard, la Pinta de Martin Alonzo Pinzon
pointe à l'horizon mais ne tarde pas à repartir de son
côté car le capitaine nourrit le désir de
revenir en Espagne au plus vite pour s'approprier le mérite
de la découverte!.
L'Amiral laisse sur place une partie des équipages, soit 39
homme, et le 4 janvier 1493, il prend le chemin du retour avec
la Niña en choisissant par une nouvelle et miraculeuse
inspiration de remonter vers le nord, où il rencontrera des
vents d'ouest favorables.
Après une difficile traversée, il aborde aux Açores
où il est plutôt mal reçu par le gouverneur
portugais.
En février 1493, le navigateur arrive enfin en vue des côtes
européennes, au niveau du Portugal. Il se rend en visite de
courtoisie auprès du roi Jean II et lui demande quelque secours
pour achever son voyage.
Le 31 mars, c'est l'entrée triomphale de la Niña à Palos
puis à Séville, où les habitants se pressent pour voir et toucher
les sept Taïnos que Colomb a ramené des îles et que l'on
qualifie aussitôt d'«Indiens» (car chacun croit que
leur terre d'origine fait partie des Indes).
Malchanceux, Martin Alonzo Pinzon suit Colomb à quelques heures
d'intervalle. Il meurt quelques jours plus tard terrassé
par une maladie encore inconnue en Europe, la petite vérole.
Du triomphe à la chute
Le 20 avril, Christophe Colomb se présente devant les Rois
d'Espagne, Ferdinand et Isabelle, aux portes de Barcelone. Il
se met humblement à genoux devant eux et les Rois, dans un geste
sublime, tombent également à genoux. Tous les trois entonnent
alors un Te Deum d'actions de grâces, remerciant Dieu
pour le succès de l'opération.
Cette scène atteste que les cercles dirigeants, en Espagne
et en Europe, ont immédiatement conscience de l'importance
de l'événement et de ses conséquences potentielles.
La première traversée transatlantique ne passe
pas inaperçue!
À Rome, le pape Alexandre VI Borgia,
d'origine espagnole, prend acte de ce succès comme de la prise
de Grenade, l'année précédente.
Il attribue à Ferdinand et Isabelle le qualificatif prestigieux
de «los Reyes Catolicos» (Rois Catholiques)
et deux semaines plus tard, le 4 mai 1493, il publie la bulle
«Inter Caetera» qui répartit entre Portugais et Espagnols
les futures découvertes. Cette bulle est complétée l'année
suivante par le traité
de Tordesillas.
Christophe Colomb retraverse sans tarder l'océan pour le compte
de «los Reyes Catolicos». Cette fois, il n'a aucun
mal à réunir les fonds et les équipages. Il quitte Cadix avec
17 navires et... 1200 passagers!
Il aborde à cette occasion dans une île à l'aspect enchanteur
aussitôt baptisée Guadeloupe, en l'honneur de la Vierge
de Guadalupe, un lieu de pèlerinage célèbre en Estrémadure.
Une rapide exploration montre qu'elle est habitée par de féroces
anthropophages: les Caraïbes, ennemis jurés des paisibles
Taïnos.
Plus tard, Colomb découvre avec amertume que les 39 compagnons
abandonnés sur l'île de Hispanolia ont tous été massacrés
par les habitants. Des hommes nus et d'apparence pourtant paisible!
Remis de leur découverte, les Espagnols fondent la première
ville du Nouveau Monde, Isabela.
9 bateaux prennent le chemin du retour sous le commandement
d'Antonio de Torres. Pendant ce temps, Christophe Colomb poursuit
l'exploration des petites Antilles et découvre Porto-Rico
et la Jamaïque.
Son plus jeune frère Diego dirige la ville d'Isabela,
bientôt assisté de Bartolomeo.
Les dissensions, la cupidité et la peur des Indiens ne
tardent pas à semer le désorder et la mort.
Bartolomeo se montre particulièrement cruel avec les
Indiens qu'il massacre ou réduit en esclavage. C'est
le premier d'une longue lignée de «conquistadors»
(conquérants en espagnol) violents et cupides.
En Espagne, on ne se fait pas faute de médire de Christophe
Colomb auprès de la reine Isabelle. Celle-ci interdit
en vain la réduction en esclavage des Indiens et envoie
un enquêteur officiel, Juan Aguado, à Hispanolia.
L'Amiral retourne en Espagne en 1496 et gagne le pardon de la
reine. Il peut organiser un troisième voyage d'exploration.
L'expédition quitte le port andalou de Sanlucar de Barrameda
le 30 mai 1498.
Tandis que le gros de la flotte se dirige vers Hispanolia, Christophe
Colomb oblique vers le sud et les îles du Cap Vert avec
trois navires.
Il découvre l'île de Trinidad le 28 juillet 1498
et deux jours plus tard repère l'embouchure d'un puissant
fleuve, l'Orénoque. Il ne comprend pas encore qu'il est face
à un immense continent, un Nouveau Monde. Il persiste
à voir dans ces littoraux la porte de la Chine ou des
Indes.
À Hispanolia, pendant ce temps, les Espagnols en sont
venus à se battre entre eux.
Christophe Colomb a le plus grand mal à ramener l'ordre.
Il fait condamner à mort ou emprisonner les rebelles.
L'affaire agite la cour d'Espagne qui délègue
Francisco de Bobadilla dans la colonie avec le titre de vice-roi.
Celui-ci débarque en août 1500 et met aussitôt
Christophe et Bartolomeo Colomb aux fers. Il les renvoie en
Espagne.
Quand l'illustre navigateur se présente enchaîné
devant les Rois Catholiques, à Grenade, ces derniers,
émus, le font libérer et rappellent son remplaçant.
Un nouveau gouverneur général, Nicolas de Ovando,
prend la mer avec 30 navires et 1500 colons... mais sans Christophe
Colomb!
Ce dernier obtient seulement de repartir pour une simple mission
d'exploration, avec quatre navires, le 9 mai 1501. Quand il
arrive en vue de Santo Domingo (Saint-Domingue), nouvelle
capitale de la colonie de Hispanolia, le gouverneur refuse de
le laisser accoster et fait valoir des directives royales.
À son retour en Espagne, en 1504, la reine Isabelle n'est
plus là pour le protéger.
Le découvreur meurt le 20 mai 1506 à Valladolid, à 55 ans, entouré
de richesses mais presque aveugle, en étant toujours convaincu
d'avoir atteint l'Asie et sans avoir compris la véritable portée
de ses voyages.
Quelques années plus tard, on s'aperçoit que les «Indiens»
et les pauvres colifichets ramenés par Colomb n'ont rien à voir
avec l'Asie des épices mais qu'ils sont le cadeau de réception
d'un Nouveau Monde.
Le roi Ferdinand, qui n'eut jamais d'excessive sympathie à
l'égard du navigateur génois, fait néanmoins
ériger un monument à sa gloire avec l'inscription:
«Por Castilla y por Leon Nuevo Mundo hallo Colon» (Pour
la Castille et le Leon, Colomb trouva un Nouveau Monde).
Vite oublié, Christophe Colomb n'a retrouvé qu'au
XIXe siècle la faveur des historiens et du public.
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