12 octobre 1492

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Portrait de jeune homme, par Raphaël (Italie 1483-1520), National Gallery of Art (Washington)
Ce jour-là...

 

La vérité sur les bateaux de Colomb

avec l'aimable collaboration de Jean Christian Goguet

Le succès de Christophe Colomb a été rendu possible par les progrès de la marine, notamment  l'apparition en Europe du nord, dès le XIIe siècle, du gouvernail d'étambot, robuste et approprié au manœuvres.

Très utiles lui furent aussi l'astrolabe, inventée par les Arabes au Xe siècle et destinée à reconnaître la position des étoiles, les premières cartes marines, désignées sous le nom de «portulans», la boussole, enfin, qui permet de se situer par rapport à l'étoile polaire.

Au XVe siècle, les navires de mer dérivent pour la plupart des caraques arabes, appelées «navos» ou «naos» par les Portugais.

Les caravelles désignent une autre catégorie de navires développée par les Portugais.

Rien ne permet d'affirmer que Christophe Colomb ait utilisé trois caravelles plutôt que des caraques pour son premier voyage et la plus grande incertitude règne sur le nom de ses trois bateaux...
 


 < Caravelles portugaises d'après un manuscrit du XVe siècle >

Les caravelles désignent de petits voiliers de 40 à 60 tonneaux (mesure de capacité), avec 2 ou 3 voiles latines (triangulaires) qui facilitent les manœuvres.

Ces navires, dont le nom viendrait du bas latin carabus, dérivent d'un navire de charge de la côte de l’Algarve, au sud du Portugal, qui remontait bien au vent grâce à ses trois voiles triangulaires dites «latines».

Les Portugais améliorent peu à peu ce navire dès le XIIe siècle en lui ajoutant les voiles du mât de misaine (à l'avant) et les voiles du grand mât, de forme carrée, ainsi que la voile d’artimon, toujours triangulaire. Ils le rendent ainsi plus propice à la navigation hauturière (de haute mer).
 

 
Le texte ci-contre est tiré de la Revue de la Société Haïtienne d'Histoire et de Géographie (nº 173 Septembre 1992).
Son auteur, Jean Christian Goguet, est membre de la Société de Géographie de Paris. Il a participé à la rédaction du Guide Gallimard sur Haïti. Nous le remercions d'avoir bien voulu nous confier le fruit de sa recherche

 
Le bateau de Christophe Colomb était une caraque nommée la «Gallega»

Qui ne connaît la Santa Maria? Le bateau de Christophe Colomb est à la fois le plus célèbre voilier du Monde et le plus méconnu, car le mythe s’est emparé de l’Histoire et l’on n’a pas pour autant modifié les manuels scolaires.
 
Le Journal de bord de Christophe Colomb nous est connu grâce au chroniqueur Bartolomeo de Las Casas. Celui-ci ne cite jamais le nom de son bâtiment.
 


 (1) Appellation a posteriori de Las Casas car Colomb n’avait pas encore été nommé amiral.

Il désigne toujours le navire par les vocables de «Nef» ou de «Vaisseau amiral» (1).
 
Extraits:
 

(2) Ce passage cite le gréement complet du navire, tel que jamais il n’a été représenté sur aucune gravure, à savoir avec ses bonnettes de grand voile et la voile du château de poupe, qui nécessite un petit mât à l’arrière jamais dessiné. 24 octobre 1492: Colomb fait mettre sur la nef la grand voile et ses deux bonnettes, la trinquette, la civadière, la mi-saine, l’artimon et celle du château de poupe (2).

4 décembre 1492: il parle de caraque.

18 décembre 1492: «il ordonna de pavoiser la nef et la caravelle d’armoiries et d’étendards pour la fête de Sainte Marie d’O et de l’Annonciation.» Il montra au cacique «les bannières royales et celles de la croix».
 
(3) «Historia de Las Indias» (Bartholomé de Las Casas, 1474-1566).

(4) «Les grands navigateurs» (Richard Humble, Time-Life, 1979).
Le chroniqueur note aussi : «...una carabela, que tenia nombre la Pinta, que era la mas ligera y velera..., en la otra, que llamaban la Niña,... , en la tercera, que era la nao algo mayor que todas, quiso ir el, y asi aquella fue la Capitana.»

Las Casas désigne parfois le navire sous le nom de la Capitana (3) et le plus souvent sous celui de «nao», d'après le nom que donnent les Portugais aux caraques (4)
.
(5) «La Historia Général de las Indias» (Gonzalo Fernandez d'Oviedo, livre 1, chap. 5).
Voici d'autre part comment l'historien Oviedo raconte le départ des bateaux: «Sortant donc du port de Palos par la rivière de Saltes, il entra en la mer Océane avec trois navires, armés et bien munis, donnant commencement au premier voyage et découvrement de ces Indes, le vendredi troisième d'Août 1492, et il commença à mettre en effet cette chose si mémorable et inspirée de Dieu, de laquelle il voulait faire cet homme arbitre et ministre. Or de ces trois navires, la Galléga était le maître, en lequel était Colomb. Et l'un des deux autres s'appelait la Pinta, de laquelle Martin Alphonse Pinzon était capitaine, et l'autre se nommait la Niña, de laquelle était le capitaine François Martin Pinzon, avec lequel était Vincent Yanez Pinzon. Les trois capitaines et pilotes étaient frères, tous natifs de Palos, comme la plupart de ceux qui constituaient cette armée.» (5)
 
(6) «La vie et les voyages de Christophe Colomb» (1538, «La découverte du nouveau monde», Albin Michel, Paris, 1966). Naissance du mythe

En dépit de ces récits troublants, l’histoire officielle n’a voulu retenir depuis le XVIe siècle que la version du fils de Christophe Colomb, Fernando (6). «La caravelle capitaine que devait monter l’Amiral, se nommait la Santa Maria, la seconde qui avait pour commandant Martin Alonzo Pinzon, s’appelait la Pinta, enfin la troisième, Niña qui était gréée selon le mode latin...»

Depuis lors, tous les livres scolaires d’histoire du monde écrivent faussement: «Les trois caravelles de Christophe Colomb: la Pinta, la Niña, et la Santa Maria»!

Fernando Colomb était né en 1488 des amours de Colomb avec Beatriz Enriquez. Il fit partie du dernier voyage de Colomb en 1502. A la mort de son père, il hérita d’une fortune qui lui permit de vivre fastueusement, s’intéressant aux œuvres d’art et aux beaux livres.

En 1538, il rédigea une biographie de son père dont on n’a retrouvé qu’une traduction italienne. L’historien Harisse, qui a beaucoup cherché et écrit sur Colomb, en a une piètre opinion. Il considère que cette biographie «est l'œuvre d’un rhéteur, d’un polémiste, farcie d’additions maladroites et d’interpolations.»

Il convient donc d’utiliser ses informations avec circonspection. Il semble qu’il y ait eu confusion dans les notes de Fernando Colomb entre les bateaux du premier voyage et ceux du second.

Comment s'appelaient donc les bateaux du premier voyage de Christophe Colomb?

La tradition gênoise aurait pu pousser Colomb à appeler son bateau amiral Santa Maria: «Dans ces années 1460-1470, toutes les nefs gênoises, sans exception, se placent sous l'invocation du christianisme et s'affirment des vaisseaux de la foi. Alors que les Vénitiens, les Florentins et les Espagnols, à la même époque, donnent à leurs bâtiments des noms variés qui rappellent celui de leur patron armateur ou de leur pays d'origine, des noms qui évoquent parfois telle ou telle vertu, qui exaltent celles d'un animal valeureux, plus ou moins totémique, au même moment, ces vaisseaux de Gênes portent exclusivement le nom de Santa Maria, complété évidemment, pour les distinguer, par celui d'un ou plusieurs saints.» (8)

Rien ne permet d'accréditer cette éventualité...
(7) «La découverte de l’Amérique» (Michel Lequenne, Maspéro, 1980).
Le préfacier de l’édition française (7) du Journal évoque la gaillardise des marins et pense que les trois bateaux de Colomb avaient des noms de femmes de petite vertu :
La «Pinta» serait la «Peinte» dans le sens de la «maquillée», autrement dit la «fière putain».
La «Niña» serait la «Petite» dans le sens de la fille légère.
Le vaisseau amiral aurait été la «Marie Galante».

Mais cette hypothèse paraît osée pour les navires d’une expédition patronnée par Isabelle la Catholique!
(8) «… la Marie-Galante, surnom familier que les marins avaient donné à leur navire amiral, la Santa Maria.» («Christophe Colomb», Jacques Hers, Hachette, Paris, 1981). Notons que les bateaux du premier voyage ont failli être construits dans un port appelé Santa Maria.

En effet, Colomb s’était adressé pour financer son entreprise à don Luis de la Cerda, duc de Medina-Celi, seigneur de Cogolludo, de sang royal et apparenté en France où il était comte de Clermont et de Talmont. Ses revenus étaient considérables et il possédait le port de Santa Maria.

Medina-Celi mit trois mille ducats à la disposition de Colomb et la construction de trois caravelles fut commencée, mais, écrit Las Casas: «La Divine Providence avait arrêté dans ses décrets que ces terres fertiles seraient découvertes par la bonne fortune de nos excellents rois et non par la faveur et l’aide de leurs sujets. Leurs Altesses, et notamment la sérénissime Isabelle, qui s’intéressait plus particulièrement à cela, ayant pris connaissance de la requête du duc qui demandait et réclamait comme une faveur, le soin d’équiper cette modeste flottille, l’illustre Reine dis-je, comprenant que cette affaire pouvait amener quelque chose de grand et de glorieux.... fit écrire au dit duc, qu’elle tenait sa proposition et son projet comme important service et qu’elle se réjouissait d’avoir, dans son royaume, un homme assez généreux et assez riche pour entreprendre une œuvre aussi considérable, car la grandeur et la magnificence des vassaux rehaussent la gloire et l’autorité des princes suzerains, mais qu’elle le priait de trouver bon qu’elle dirigea elle même cette affaire, que sa volonté était de s’en occuper efficacement, d’en faire les frais sur sa cassette, attendu qu’une pareille entreprise ne pouvait être que de la compétence des souverains.»
 
(9) En 1897 Celso Garcia de la Reiga consacrait un livre au sujet: «La Gallega» nave capitana de Colón.

(10) «Rectificaciones al Bosquejo historico del Descubrimiento y Conquista de Santo Domingo S.D» (LCdA, S.D., 20 décembre 1914, repris dans le BAGN Nº 59 de 1948).

(11) Au départ de Palos, la Niña était en caravelle classique et fut transformée aux Canaries, alors que la Pinta est partie déjà gréée de la sorte. L'une et l'autre n’avaient pas de gaillard d’avant comme les caraques.
En définitive, la caraque de l'Amiral fut construite en Gallicie, la province atlantique espagnole située au nord du Portugal. Son propriétaire l'appela la Gallega (la Gallicienne) (9). On estime qu'elle faisait 26 mètres de long et jaugeait une centaine de tonneaux.
 
 «La conversion de la Gallega en la Santa Maria est improbable. La Gallega n’est pas la Santa Maria.» écrit Apolinar Tejera (10). Autrement dit, il n'y a peut-être jamais eu de Santa Maria!

On est mieux informé sur la Niña. C'était une caravelle redonda (11) construite à Moguer, qui avait pris le nom de la patronne de cette cité: Santa Clara. Quand elle appartint à Juan Niño, armateur de Moguer, les marins l’appelèrent Niña. Elle faisait 23 mètres de long et 55 tonneaux.

Quant à la Pinta, il est aussi possible qu'elle ait eu un autre nom (Certains ont avancé Santana). Elle faisait 23 mètres de long et jaugeait 60 tonneaux.

Jean Christian Goguet

 

Mise à jour le 24 février 2003