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L'affaire s'éventa pourtant en avril 1314, à l'abbaye de Maubuisson où le roi aimait à
se retirer avec sa cour. Il semble, suivant certains historiens, que c'est leur
belle-sœur Isabelle qui les dénonça.
Immédiatement, Philippe le Bel fit faire une enquête qui, malheureusement, ne laissa pas
de place au doute. Elle démontra de surcroît que Jeanne était au courant de tout.
La justice royale s'abattit implacablement sur les amants adultères. Marguerite et
Blanche furent arrêtées, jugées et condamnées à être tondues, habillées de robes
grossières et conduites dans un chariot recouvert de draps noirs aux Andelys, dans les
geôles du château Gaillard.
Marguerite, éplorée et repentante, y occupa une cellule ouverte à tous vents au sommet
du donjon.
Et de Navarre la reine
Prise comme garce et méchine
Et en prison emprisonnée
A Gaillard où elle fut menée
Dont le royaume était troublé.
(Geoffroi de Paris)
[Le mari de Marguerite, Louis le Hutin, fut roi de Navarre avant d'être roi de France]
Victime de mauvais traitements, la malheureuse mourut à la fin de l'hiver 1314.
Blanche fut un peu mieux traitée dans un cachot «enfoncé dans la terre». Elle
survécut à l'épreuve et, à l'avènement de Charles IV, son époux, elle fut
transférée à Gavray, en Normandie, et obtint l'autorisation de prendre l'habit de
religieuse. Elle finit ses jours en 1326, à l'abbaye de Maubuisson.
Jeanne fut aussi arrêtée et placée sous surveillance au château de Dourdan. Traitée
avec beaucoup plus d'égards, elle défendit sa cause auprès du roi:
Por Dieu, oez moi, sire roi
Qui est qui parle contre moi ?
Je dis que je suis prude fame
Sans nul crisme et sans nul diffame.
(Jean de Troyes)
Mahaut d'Artois, qui siégeait au Conseil du roi, plaida pour sa fille Jeanne. Comme la
situation de celle-ci avait été très délicate et qu'il lui avait été difficile de
dénoncer sa sœur et sa belle-sœur, on lui pardonna et on lui rendit rapidement
sa liberté. Elle retrouva sa place auprès de son époux Philippe ainsi qu'à la cour,
où on lui fit fête.
Les amants au supplice
Les frères d'Aunay, quant à eux, furent aussitôt arrêtés et subirent la question. Ils
avouèrent sans tarder et après un rapide jugement à Pointoise pour crime de lèse
majesté, ils furent exécutés sur le champ en place publique.
Leur supplice fut épouvantable: dépecés vivants, leur sexe tranché et jeté aux
chiens, ils furent finalement décapités, leurs corps traînés puis pendus par les
aisselles aux gibet.
On reste confondu devant tant de cruauté et, si le peuple avait l'habitude de ces
pratiques, il trouva néanmoins le châtiment bien sévère pour une faute qui,
d'ordinaire, n'entraînait pas tant de violence...
C'était sans mesurer les conséquences d'un tel comportement adultère. Au-delà de
l'affront fait à la famille royale, ce crime était une atteinte aux institutions du
royaume plus encore qu'à la morale: il mettait tout simplement en péril la dynastie
capétienne.
En effet, quelles auraient été la légitimité et l'autorité d'un futur souverain dont
on aurait pu mettre en doute la royale paternité? Comment sacrer et donner l'onction
divine à un roi qui n'aurait pas été, sans équivoque possible, le fils du roi
précédent? Les implications politiques étaient si graves que le châtiment se devait
d'être exemplaire.
Mais ce scandale posait à la maison du roi un autre problème. En effet, l'adultère
n'était pas considéré par l'Église comme un motif suffisant pour annuler un mariage.
Comment assurer la descendance dynastique et la venue d'un hoir (héritier)
mâle?
Quel avenir pour la
dynastie?
Au moment où éclata l'affaire de la tour de Nesles, Louis (le futur roi) et Marguerite
avaient déjà une fille, Jeanne (future reine de Navarre et mère de Charles le Mauvais).
La mort rapide de Marguerite, dans sa prison, permit à Louis de se remarier avec
Constance de Hongrie, mais il n'en eût qu'un enfant posthume, Jean 1er, lequel ne vécut que cinq jours.
Philippe V le Long succéda à son frère Louis Le Hutin et à Jean 1er Le Posthume. Il
n'eut pas de mal à utiliser l'affaire d'adultère pour écarter sa
nièce, la petite Jeanne, de la succession au trône (la prétendue loi salique
sur l'exclusion des femmes de la succession au trône de France ne fut pas invoquée à
cette occasion; elle n'a été mentionnée pour la première fois qu'en 1358, dans une
chronique).
Mais Jeanne d'Artois, son épouse réhabilitée, ne lui donna «que» trois
filles et aucun garçon.
À sa mort, son frère monta à son tour sur le trône sous le nom de Charles IV le Bel.
Attaché à Blanche, malgré l'affront, il vécut douloureusement sa disgrâce.
Les deux époux s'accordèrent sur l'obligation politique d'annuler le mariage. Resta à
trouver une justification acceptable par le pape. Le couple royal ne put invoquer
l'argument classique d'une trop proche parenté comme ce fut autrefois le cas pour Louis
VII et Aliénor d'Aquitaine.
Mais quand on veut on peut... Charles se souvint que la mère de son épouse, Mahaut
d'Artois, était sa marraine et, par là même,... sa «mère spirituelle». Son
épouse Blanche était donc, en quelque sorte, «sa sœur»!
Cette clause de parenté spirituelle étant un motif de nullité prévu par le droit
canonique, il put se remarier avec Marie de Luxembourg.
Cette deuxième épouse, enceinte, mourut prématurément et Charles n'hésita pas à
épouser Jeanne d'Évreux, sa
cousine (nécessité faisant loi, il fallut bien que le Ciel s'accommodât de cette autre
parenté).
Le roi n'eut pas plus de chance avec cette troisième épouse. Elle
lui donna une première fille qui mourut prématurément puis une fille posthume.
Isabelle, la «Louve de France», seule fille de Philippe IV le Bel, n'eut pas
une vie conjugale plus enviable que ses belles-sœurs.
Délaissée par son époux Édouard
II, roi d'Angleterre, qui préférait les jeunes pages, elle vécut au vu et au su de tous
avec son amant, le baron Roger Mortimer.
La mort «naturelle» en 1327 de son mari, emprisonné par elle-même à
Berkeley, ainsi que le trop jeune âge de son fils Édouard III, lui permirent d'exercer avec son amant une régence de fait.
En 1330, Edouard III reprit le pouvoir, fit
exécuter Mortimer et relégua sa mère au château de Norfolk où elle mourut en 1358. On
n'avait pas fini d'entendre parler de lui...
Ainsi troublées furent les destinées conjugales des derniers représentants des Capétiens directs. Si Marguerite de Bourgogne n'avait pas si
gravement fauté, peut-être aurait-elle donné un fils à Louis X, assurant ainsi la
continuité de la dynastie... mais on ne refait pas l'Histoire!
Faute d'héritier mâle en ligne directe, la noblesse du royaume donna le trône au
représentant de la branche cadette des Valois. Celui-ci devint roi sous le nom de
Philippe VI non sans exciter la rancoeur de ses rivaux, dont le roi d'Angleterre et celui
de Navarre. Il en résulta la guerre de Cent Ans!
Les Rois maudits
Cet enchaînement de drames à la cour royale a fait l'objet d'une célèbre traduction
romanesque par Maurice Druon, sous le titre: Les rois maudits. Frissons assurés.
Remarque : les siècles suivants nous ont habitués aux nombreuses maîtresses des rois,
mais ce comportement n'avait pas de conséquence politique sur la légitimité dynastique.
On trouve pourtant un autre cas semblable d'adultère dans l'Histoire de France. Le
dauphin Charles, futur Charles VII, n'ignorait rien des frasques de sa mère Isabeau de
Bavière.
Il en garda un doute qui rongea sa fragile personnalité déjà minée par un contexte
politique bien difficile. Il semble que c'est Jeanne d'Arc qui réconforta le roi de
Bourges sur sa situation filiale lors de l'entrevue
de Chinon, lui rendant ainsi un peu de son assurance.
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