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Cours d'Histoire Moderne : Nicolas Chalmin
"La Franc Maçonnerie au XVIII ème siècle"


La Franc-Maçonnerie à l'Époque moderne


La franc-maçonnerie se définit avant tout comme une société de pensée. Elle se présente comme un ordre initiatique réservé à une élite recrutée par cooptation ( mode de recrutement consistant, pour une assemblée à désigner elle-même ses membres ). La Franc-maçonnerie dans sa forme actuelle remonte à 1717, année de la fondation de la Grande Loge de Londres. En 1723, celle-ci par la plume de son co-fondateur, le français et huguenot Jean-Théophile Desaguliers, en collaboration avec le pasteur anglican James Anderson, codifiait les anciennes chartes du métier de la construction, dont elle affirmait descendre. Cette célèbre charte maçonnique, rédigée à l'usage des Loges est intitulée : " Les Constitutions des francs-maçons, contenant l'histoire, les devoirs, les règles de cette antique et vénérable fraternité ".

La franc-maçonnerie y est présentée comme la novation, dans une continuité spirituelle, d'une institution qui se perd dans la nuit des temps. Pour mieux comprendre, lisons un extrait : " Adam, notre premier père, créé à l'image de Dieu, le Grand Architecte de l'Univers, doit avoir eu les sciences libérales, et en particulier la géométrie, gravée dans son coeur ... Cette science est devenue la base de tous les arts, en particulier l'architecture et la maçonnerie. De notre père Adam, cette science passe à ses fils ... Caïn fut un maçon éminent ...Puis la maçonnerie s'installa dans l'Empire romain, parvint en Angleterre où les Saxons avaient une disposition à la liberté et à la philosophie. Les temps modernes lui redonnèrent toute la splendeur qu'elle avait connue aux temps les meilleurs...".

I / DÉFINIR LA FRANC-MACONNERIE

1 / Ses Origines

Nous voyons donc que l'on attribue à la franc-maçonnerie une origine biblique, avant de la faire entrer dans l'histoire anglaise, via le bassin méditerranéen. Pour définir ces fameuses Constitutions, on parlera ici d'une nouvelle bible, dédiée à Dieu, le Grand Architecte de l'Univers.

L'initiation à la franc-maçonnerie s'appuie sur la tradition et celle-ci " remonte à Dieu lui-même, et part de l'époque du chaos. Dieu créa la lumière; conséquence, Dieu est le premier franc-maçon " ( Moreau L'Univers maçonnique 1837 ). Ajoutons à cela quelques lignes d'Olivers écrites en 1823 : " des traditions maçonniques anciennes disent que notre société existait avant la création de ce globe terrestre, à travers les divers systèmes solaires ".

Le Livre des Constitutions et les vieilles chartes dont il fait la compilation sont riches en légendes. La plupart d'entre elles sont d'origine biblique comme le Manuscrit Cooke qui fait intervenir des personnages de l'Ancien Testament. Il est une légende qui touche à l'histoire et qui revêt une grande importance, du moins spirituelle, dans certains rites maçonniques : celle qui attribue les origines de la franc-maçonnerie à l'Ordre des Templiers.

L'existence de ces légendes est une manière de dire que la franc-maçonnerie a toujours existé et que sa vocation est l'universalité du genre humain, à travers le temps et l'espace.

Pour la mise en oeuvre de l'initiation qui confère l'état de franc-maçon, les rituels ordonnançant les cérémonies sont composés sur des légendes d'inspiration biblique, qui touchent à l'édification du Temple de Jérusalem par les soins du roi Salomon. La spiritualisation de cette construction est le fondement de l'enseignement maçonnique.

Il est certain que la franc-maçonnerie moderne s 'est greffée sur les anciennes associations nées au Moyen-âge et à la Renaissance. Mais celles-ci avaient elles-mêmes une ascendance remontant à la plus haute antiquité où on trouve la trace de groupements professionnels ( en particulier les constructeurs chez les Egyptiens et les Grecs mais nous retiendrons surtout les collegia d'artisans romains où le travail revêtait un caractère sacré ). Tous les actes de la vie se confondaient avec la religion. Aussi, le collegia avait-il comme but essentiel la célébration d'un culte puisque le travail était pour tous l'image de la création des êtres et des choses par la divinité. L'essence du collegia était donc d'ordre religieux.

A partir des XI ème et XII ème siècles, la société évolue et se transforme avec l'immigration des artisans dans les lieux fortifiés. Une autre forme juridique d'associations, qui permet à cette époque aux travailleurs manuels de constituer des groupements autonomes, fut la guilde, caractéristique des pays germaniques.

Confréries ou guildes, ces associations d'abord religieuses, puis de protection et d'assistance, élargirent peu à peu le cercle de leurs attributions et s'élevèrent au rang de véritables corps professionnels.

A partir du XIII ème, on voit se développer sous la tutelle de l'Eglise des confréries d'artisans privilégiés ( échappant aux redevances ). Ce sont les " francs-mestiers ". En vieux français le mot " franc " qualifiait ce qui était libre par rapport à ce qui était servile, mais aussi tout individu qui échappait aux servitudes. A cette époque, l'ordre qui fut surtout à l'origine des francs-métiers est celui du Temple.

Il s'agit du maintien de la communauté des francs-maçons avec la transmission de leurs rites traditionnels, touchant à une époque où le bon exercice du métier revêtait un caractère sacré et initiatique.

C'est au XVIII ème seulement que nous verrons les maçons spéculatifs, curieux d'ésotérisme, introduire dans leur franc-maçonnerie des doctrines et légendes attribuées au Temple.

2 / Ses objectifs

Pour les comprendre, il faut s'imaginer une confrérie spirituelle, la franc-maçonnerie " spéculative "; ainsi que celle dite " opérative " et s'inspirant de la confrérie des bâtisseurs du Moyen-âge et de leur tradition.

Pour les deux pasteurs Désagulier et Anderson, le but est de proposer d'abord à la société anglaise, puis au monde entier, un principe philosophique inédit. Ils ont réussi en respectant dans les textes fondateurs le mysticisme de l'époque, à séduire puis à réunir aussi des nobles, des bourgeois, des prêtres et des savants.

La charte montre sa déférence aux pouvoirs en place : " qu'un franc-maçon est un sujet pacifique, soumis aux pouvoirs civils du lieu où il réside et travaille; il ne doit jamais se mêler de complots et conspiration contre la paix et le bonheur de la nation ... ".

Le profil du maçon moderne : " Un maçon est obligé par sa profession d'obéir à la loi morale, et s'il a une compréhension judicieuse de l'art, il ne sera jamais un athé stupide ni un libertin anti-religieux; ... il suffit qu'ils soient bons et véridiques, gens d'honneur et de probité, quelles que puissent être les religions différentes auxquelles ils appartiennent; par là, la maçonnerie deviendra le centre de l'union et le moyen de créer une fraternité véritable entre des gens, qui, sans cela seraient restés divisés pour toujours. "

Nous trouvons dans ces mots une conception fédératrice du nouvel ordre qui doit constituer un mouvement attractif pour, comme l'a remarqué le poète maçon Lamartine : " réunir ce qui est épars et pour écarter tout ce qui peut diviser ". Il s'agit avant tout pour les maçons d'unir les hommes ce qui aboutira à la création de groupes fraternels. D'après Jacques Lafouge, grand maître du Grand Orient de France en 1996 : " La maçonnerie offre un certain nombre de points d'ancrage sur l'idée de liberté, de laïcité, sur l'homme, sur sa perfectibilité, sur le fait que l'on peut changer la société "; " Tous les maçons doivent oeuvrer à un changement de société que nous vouons plus juste et plus éclairée ".

II / LA FRANC-MACONNERIE EN FRANCE

1 / La situation

Des auteurs français pensent que la première franc-maçonnerie moderne implantée en France a été la Maçonnerie écossaise stuartiste et que cette introduction serait bien antérieure à la création en 1717 de la Grande Loge de Londres.

En 1661, Charles II à la veille de monter sur le trône de Grande-Bretagne, forme à Saint-Germain un régiment de gardes irlandaises qui avait une loge maçonnique. Le 13 mars 1777, le Grand-Orient admit que sa constitution datait du 25 mars 1688. Elle prit en 1752 le nom de Parfaite Egalité. C'est la seule loge du XVIII ème dont la trace soit connue.

Après la création de la Grande Loge de Londres, les deux sortes de Maçonnerie se développent en France :

a / loges " écossaises " d'esprit traditionnel et catholique ( les plus nombreuses ).

b / loges " anglaise " ou modernes, émanations de la Grande Loge de Londres.

La première loge " spéculative " de source anglaise serait L'Amitié et Fraternité fondée en 1721 à Dunkerque mais cela reste un fait incertain. Le 12 juin 1726 était installé à Paris, par Charles Rodclyffe une loge écossaise, Saint-Thomas. Puis d'autres loges s'installèrent au nombre de sept ou huit. Le 24 juin 1738, une assemblée générale institue le duc d'Antin, pair de France, " grand maître général et perpétuel des maçons dans le royaume de France ". La Grande Loge est ainsi constituée. Les britanniques ne s'y trompèrent pas : " Ces ingrats oublient que la splendeur dont ils jouissent ne leur provient que de l'Angleterre ".

La franc-maçonnerie trouvait en France un terrain favorable : besoin de réagir contre l'atmosphère despotique du règne précédent, aspiration à la liberté, curiosité pour l'Angleterre et pour ses institutions qu'illustre Montesquieu ( un des premiers francs-maçons français fréquentant la loge d'Aubigny ). En 1742, il y aurait déjà eu 200 loges en France dont 22 à Paris. En 1743, le duc d'Antin meurt à l'âge de 37 ans. A partir de cette date, les jalousies, les incompétences compromettent la stabilité de l'Ordre. Seul un pouvoir fort, en mettent fin à la multiplicité des partis rivaux pouvait rendre à l'Ordre " force et vigueur ". Cette rénovation fut l'oeuvre du duc de Luxembourg qui en 1771 fait accepter la Grande-Maîtrise par le duc de Chartres, cousin du roi. Il devient deux ans plus tard grand-maître de l'Ordre de la franc-maçonnerie en France, tandis que la Grande Loge nationale de France se donne pour nom le Grand-Orient de France. Cette nouvelle institution constitue un pouvoir fort, central avec un corps directeur; elle gagne la sympathie de la majorité des frères.

L'évolution des esprits au cours du XVIII ème devait précipiter le mouvement. En 1771, on compte 154 loges à Paris, 322 en province.

2 / l'écossisme

La franc-maçonnerie issue du métier était basée sur les trois grades traditionnels d'apprenti, de compagnon, et de maître. La franc-maçonnerie française apporta à cette structure une innovation considérable, celle des hauts grades. C'est le fait de l'écossisme. Il s'agit d'une catégorie de rites qui a pris naissance dans notre pays. L'objectif principal est de régénérer l'Ordre qu'avait envahi une foule de frères libertins préoccupés de distractions et de banquets. Les hauts grades permirent une sélection qualitative. Au cours du XVIII ème s'ajoutèrent des motifs spirituels. Le point de départ doctrinal de l'écossisme est le discours de Ramsay publié en 1738 où il est proposé une véritable charte et un code général de pensée et d'action.

III / UN ELEMENT DU SIECLE DES LUMIERES

1 / La franc-maçonnerie et le roi

Aucun obstacle véritable ne gêne le développement de la franc-maçonnerie en France. Mais ce développement rapide n'avait pas tardé à attirer l'attention de l'opinion et celle du roi. En général, le gouvernement tolère l'institution. Pourquoi ? Pendant tout l'Ancien Régime, les francs-maçons français, soucieux de l'Ordre, affirment leur fidélité au roi et leur attachement à la religion. Les désordres qui entraînèrent la fermeture des Loges en 1767 avaient des causes internes mais nullement politiques. Selon les Statuts publiés en 1742, " Nul ne sera reçu dans l'Ordre qu'il n'ait jamais promis ou juré un attachement inviolable pour la religion, le roi et les moeurs ". Aussi les loges se multiplient sous les grandes maîtrises du duc d'Antin et du comte de Clermont.

De plus, le public est curieux et intrigué, il s'amuse des cérémonies. Les banquets dans les auberges paraissent l'essentiel des tenus. Mais le pouvoir, lui, prend au début tout au moins, la chose au sérieux. Le vieux Cardinal de Fleury ne tient pas à être inquiété dans l'exercice du pouvoir. N'oublions pas non plus que cette société secrète a des attaches anglaises ! Faut-il en ajouter ?

En 1737, des descentes de police eurent lieu dans des assemblées maçonniques. Certaines furent même interdites. La police trouble des tenues de loges et arrête des Frères. Mais cette sévérité fut sans lendemain. Dès lors, la franc-maçonnerie ne devait plus rencontrer, près du pouvoir royal d'obstacle à son développement. Bien plus, on peut au contraire affirmer que l'institution bénéficia d'une sympathie marquée auprès du roi et de ses proches ( des indices laissent même supposer que Louis XV fut initié, comme le furent les frères de Louis XVI, le comte de Provence ( futur Louis XVIII ) et le comte d'Artois ( futur Charles X ).

2 / Un élément du siècle des Lumières.

" Chose inouïe, c'est au-dedans de soi qu'il faut regarder le dehors ". Victor Hugo.

Pour les francs-maçons, il n'y a pas de problèmes, il n'y a que des solutions : il faut réfléchir ensemble plutôt que de continuer à chercher longtemps et seul. La liberté d'association résulte d'un vertu sociale : la sociabilité. La Franc-maçonnerie apparaît alors comme le résultat des progrès des Lumières. Elle représente en fait la première forme d'association bourgeoise indépendante de l'Etat. Faut-il rappeler que la franc-maçonnerie n'atteint que les milieux de notables urbains. Le peuple en est exclu. Tel est encore le cas. Très accueillante à la noblesse, elle séduit beaucoup d'ecclésiastiques, d'officiers et de robins, de membres de la bourgeoisie d'affaires, de cadres militaires. L'égalité entre eux est une théorie. les maçons du XVIII ème restent très attachés aux hiérarchie sociales.

Ce sont les loges adoptant les rites " hanovriens " qui se montrent plus ouvertes aux Lumières ( notions rationalistes et libérales sont étudiées par la haute bourgeoisie ). Groupement de notables, la loge répond au besoin profond de sociabilité ressenti par nombre de citadins. Elle donne des occasions de rencontres et de discussions. Certaines loges ont poussé très loin leurs réflexion sur la tolérance, la fraternité, la liberté, l'égalité. Elle ont contribué à répandre les " Lumières " du siècle.

La franc-maçonnerie reproduit la carte de l'urbanisation du royaume, la densité des loges variant avec la taille des villes. Chaque loge est autant de point de lumière. Unies, elles formeront un faisceau assez puissant pour aveugler les ténèbres. L'homme peut, s'il le veut vraiment, s'arracher de ces derniers, pour enfin, selon le mot du philosophe Albert Jacquard, gagner son " humanitude ". Le franc-maçon est " fils de la Lumière ". Lors de l'initiation, ne dit-on pas : " Si tu persévères, tu seras purifié, tu sortiras de l'abîme des ténèbres, tu verras la lumière ".

CONCLUSION

La loge des Neuf-Soeurs qui se tient chez Mme Helvetius à Auteuil et qui a initié Voltaire, groupe des intellectuels dont la réputation illustre la gloire française au delà des frontières. La franc-maçonnerie attire la curiosité de la haute société. Tous les grande noms de France y figurent : les Rohan, les Polignac, les Noailles, les La Rochefoucauld, les Ségur.

Marie-Antoinette compris cela : " Tout le monde en est; on sait ainsi tout ce qui s'y passe; où est le danger ". Cette remarque est forte intéressante. On peut se demander quelle fut alors le rôle de cette société secrète dans le processus de déstabilisation de la monarchie absolue !

On peut regretter que malgré un idéal " démocratique ", le recrutement des loges exclut les plus pauvres. En 1789, le seul Grand Orient regroupe environ 30000 maçons, répartis dans quelque 629 loges actives dont un soixantaine sont à Paris.

Les loges sont des laboratoires d'idées, indispensables au siècle des Lumières, où des grands esprits se rencontrèrent et participèrent à leur temps. La franc-maçonnerie fut un véhicule, parmi bien d'autre, des idées libérales, de la philosophie, de l'esprit nouveau, de l'universalisme, de l'idéologie commune de progrès et de bonheur, qui conduisirent au cour du XVIII ème au bouleversement final.

BIBLIOGRAPHIE

Paul NAUDON Histoire générale de la franc-maçonnerie Office du Livre 1987.

La franc-maçonnerie Que Sais-je ? Octobre 1995.

Guy CABOUDIN, Georges VIARD Lexique historique de la France d'Ancien Régime

Armand Colin 1990.