Faut-il présenter Platon, non certes. Tous en parlent et le mythe de la caverne est sans doute le texte auquel on se réfère le plus souvent.
Il peut donc paraître outrecuidant de le publier à nouveau.
Je suis cependant persuadé que ceux qui le connaissent le parcourront de nouveau avec plaisir et que quelques uns le découvriront.
Pour me faire pardonner par les autres, je m'abstiendrai de tout commentaire.
C.G. septembre 97
PLATON
Le mythe de la caverne
(La République, livre VII )
Maintenant représente toi de la façon que voici l'état de notre nature relativement à l'instruction et à l'ignorance.
Figure toi des
hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa
largeur une entrée ouverte à la lumière; ces hommes sont là depuis leur
enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu'ils ne peuvent ni bouger
ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête; la
lumière leur vient d'un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux; entre
le feu et les prisonniers passe une route élevée : imagine que le long de cette
route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de
marionnettes dressent devant eux et au dessus desquelles ils font voir leurs
merveilles.
Figure toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des objets de
toute sorte, qui dépassent le mur, et des statuettes d'hommes et d'animaux, en
pierre en bois et en toute espèce de matière; naturellement parmi ces porteurs,
les uns parlent et les autres se taisent.
Voilà,
un étrange tableau et d'étranges prisonniers.
Ils
nous ressemblent; et d'abord, penses-tu que dans une telle situation ils aient
jamais vu autre chose d'eux mêmes et de leurs voisins que les ombres projetées
par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait face ?
Et
comment, observa Glaucon, s'ils sont forcées de rester la tête immobile durant
toute leur vie ?
Et
pour les objets qui défilent, n'en est-il pas de même ?
Sans
contredit.
Si
donc ils pouvaient s'entretenir ensemble ne penses-tu pas qu'ils prendraient
pour des objets réels les ombres qu'ils verraient ?
Il
y a nécessité.
Et
si la paroi du fond de la prison avait un écho, chaque fois que l'un des porteurs
parlerait, croiraient-ils entendre autre chose que l'ombre qui passerait devant
eux ?
Non,
par Zeus !
Assurément
de tels hommes n'attribueront de réalité qu'aux ombres des objets fabriqués.
Considère maintenant ce qui leur arrivera naturellement si on les délivre de
leurs chaînes et qu'on les guérisse de leur ignorance. Qu'on détache l'un de
ces prisonniers, qu'on le force à se dresser immédiatement, à tourner le cou, à
marcher, à lever les yeux vers la lumière : en faisant tous ces mouvements, il
souffrira et l'éblouissement l'empêchera de distinguer ces objets dont tout à
l'heure il voyait les ombres. Que crois-tu donc qu'il répondra si quelqu'un lui
vient dire qu'il n'a vu jusqu'alors que de vains fantômes, mais qu'à présent,
plus près de la réalité et tourné vers des objets plus réels, il voit plus
juste ? Si, enfin, en lui montrant chacune des choses qui passent, on l'oblige
à force de questions, à dire ce que c'est ? Ne penses-tu pas qu'il sera
embarrassé, et que les ombres qu'il voyait tout à l'heure lui paraîtront plus
vraies que les objets qu'on lui montre maintenant ?
Et si on le force à regarder la lumière elle même, ses yeux n'en seront-ils pas
blessés? N'en fuira-t-il pas la vue pour retourner aux choses qu'il peut
regarder, et ne croira-t-il pas que ces dernières sont réellement plus
distinctes que celles qu'on lui montre?
Assurément
!
Et
si on l'arrache de sa caverne par force, qu'on lui fasse gravir la montée rude
et escarpée, et qu'on ne le lâche pas avant de l'avoir traîné jusqu'à la
lumière du soleil, ne souffrira-t-il pas vivement, et ne se plaindra-t-il pas
de ces violences? Et lorsqu'il sera parvenu à la lumière, pourra-t-il, les yeux
tout éblouis par son éclat, distinguer une seule des choses que maintenant nous
appelons vraies ?
Il
ne le pourra pas, du moins dès l'abord.
Il
aura je pense besoin d'habitude pour voir les objets de la région supérieure.
D'abord, ce seront les ombres qu'il distinguera le plus facilement, puis les
images des hommes et des autres objets qui se reflètent dans les eaux, ensuite
les objets eux-mêmes. Après cela, il pourra, affrontant la clarté des astres et
de la lune, contempler plus facilement pendant la nuit les corps célestes et le
ciel lui même, que pendant le jour le soleil et sa lumière.
A la fin j'imagine, ce sera le soleil - non ses vaines images réfléchies dans
les eaux ou en quelque autre endroit - mais le soleil lui-même à sa vraie
place, qu'il pourra voir et contempler tel qu'il est.
Nécessairement
!
Après
cela, il en viendra à conclure au sujet du soleil, que c'est lui qui fait les
saisons et les années, qui gouverne tout dans le monde visible, et qui, d'une
certaine manière est la cause de tout ce qu'il voyait avec ses compagnons dans
la caverne. Or donc, se souvenant de sa première demeure, de la sagesse que
l'on y professe, et de ceux qui furent ses compagnons de captivité, ne crois-tu
pas qu'il se réjouira du changement et plaindra ces derniers?
Si,
certes.
Et
s'ils se décernaient entre eux louanges et honneurs, s'ils avaient des
récompenses pour celui qui saisissait de l’œil le plus vif le passage des
ombres, qui se rappelait le mieux celles qui avaient coutume de venir les
premières ou les dernières, ou de marcher ensemble, et qui par là était le plus
habile à deviner leur apparition, penses-tu que notre homme fût jaloux de ces
distinctions, et qu'il portât envie à ceux qui, parmi les prisonniers, sont
honorés et puissants? Ou bien comme ce héros d'Homère, ne préféra-t-il pas
mille fois n'être qu'un valet de charrue, au service d'un pauvre laboureur, et
souffrir tout au monde plutôt que de revenir à ses anciennes illusions de vivre
comme il vivait ?
Je
suis de ton avis, dit Glaucon, il préfèrera tout souffrir plutôt que de vivre
de cette façon là.
Imagine
encore que cet homme redescende dans la caverne et aille s'asseoir à son
ancienne place : n'aura-t-il pas les yeux aveuglés par les ténèbres en venant
brusquement du plein soleil? Et s'il lui faut entrer de nouveau en compétition,
pour juger ces ombres, avec les prisonniers qui n'ont point quitté leurs
chaînes, dans le moment où sa vue est encore confuse et avant que ses yeux ne
se soient remis (or l'accoutumance à l'obscurité demandera un temps assez
long), n'apprêtera-t-il pas à rire à ses dépens, et ne diront-ils pas qu'étant
allé là-haut, il en est revenu avec la vue ruinée, de sorte que ce n'est même
pas la peine d'essayer d'y monter? Et si quelqu'un tente de les délier et de
les conduire en haut, et qu'ils le puissent tenir en leurs mains et tuer, ne le
tueront-ils pas ?
Sans
aucun doute.
Maintenant,
mon cher Glaucon, il faut appliquer point par point cette image à ce que nous
avons dit plus haut, comparer le monde que nous découvre la vue au séjour de la
prison et la lumière du feu qui l'éclaire, à la puissance du soleil. Quant à la
montée dans la région supérieure et à la contemplation de ses objets, si tu la
considères comme l'ascension de l'âme vers le lieu intelligible, tu ne te
tromperas pas sur ma pensée, puisque aussi bien tu désires la connaître. Dieu
sait si elle est vraie. Pour moi, telle est mon opinion : dans le monde
intelligible, l'idée du bien est perçue la dernière et avec peine, mais on ne
la peut percevoir sans conclure qu'elle est la cause de tout ce qu'il y a de
droit et de beau en toutes choses; qu'elle a, dans le monde visible, engendré
la lumière et le souverain de la lumière; que dans le monde intelligible, c'est
elle-même qui est souveraine et dispense la vérité et l'intelligence; et qu'il
faut la voir pour se conduire avec sagesse dans la vie privée et dans la vie
publique.
Je
partage ton opinion, autant que je le puis.
Eh bien ! partage là
encore sur ce point, et ne t'étonne pas que ceux qui se sont élevés à ces
hauteurs ne veuillent plus s'occuper des affaires humaines, et que leurs âmes
aspirent sans cesse à demeurer là-haut. Mais quoi, penses-tu qu'il soit
étonnant qu'un homme qui passe des contemplations divines aux misérables choses
humaines ait mauvaise grâce et paraisse tout à fait ridicule, lorsque, ayant
encore la vue troublée et n'étant pas suffisamment accoutumé aux ténèbres
environnantes, il est obligé d'entrer en dispute, devant les tribunaux ou
ailleurs, sur des ombres de justice ou sur les images qui projettent ces
ombres, et de combattre les interprétations qu'en donnent ceux qui n'ont jamais
vu la justice elle même...
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