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Introduction

Je vais ici rappeler pour certain, ou dévoiler pour d’autres, une face sombre de notre histoire qui vit la Maçonnerie profondément impliquée dans une action politique antidémocratique, intolérante et sectaire, au service d’une cause dont les buts étaient à l’opposé de ses idéaux.

Bien que vieux d’un siècle, ce point de notre histoire est toujours mal vécu par les maçons qui le connaissent. 

Le sujet les embarrasse et leurs réponses sont souvent de convenance sur la faiblesse des hommes aveuglés par leurs passions. Je me souviens de ce brave homme auquel je posais la question, ancien par l’âge, le degré et la sagesse, de confession juive de surcroît donc mieux à même de comprendre ce que cette chute de l’Homme avait de tragique. Je mesure seulement aujourd’hui ce que pouvait avoir de dérangeant cette question d’un profane pour un vieux et fier maçon .

Personnellement, je pense qu'il est nécessaire de regarder le passé sans crainte de réveiller les vieux démons et d’en tirer les leçons nécessaires pour vivre le présent et préparer l’avenir.

L’affaire des fiches, c’est l’histoire de l’épuration des cadres de l’armée par la Franc-Maçonnerie qui a utilisé ses loges, réparties sur tout le territoire, comme de véritables agences de renseignement et qui a collecté par leur intermédiaire des informations confidentielles sur les officiers de l’Armée française, concernant leurs opinions politiques et religieuses et accessoirement leurs comportements civil et militaire. Suivant les consignes du ministre de la Guerre, les fiches nominatives ainsi établies étaient directement adressées par le secrétariat du Grand Orient aux correspondants désignés du ministère. La plupart étant des officiers appartenant à l’Ordre Maçonnique. Ils influençaient ainsi directement l’ordre du tableau d’avancement de l’armée et les nominations aux postes clés des officiers généraux. Ce vaste système de délation qui a fonctionné près de 4 ans a finalement été dénoncé par le secrétaire général adjoint du Grand Orient de France à un député de l’opposition de droite. Celui-ci a porté l’affaire devant le parlement et déclenché un énorme scandale auquel le gouvernement Combes n’a pas survécu.

 L’histoire ne retient que le Grand Orient comme organisateur du scandale, elle ne dit pas si d’autres obédiences étaient impliquées, ne serait-ce que par la participation de leurs membres à la collecte de renseignements. Mais a-t-on le droit à ce niveau de faire une quelconque discrimination entre les maçons des diverses obédiences ? Je ne la ferai donc pas tant il me paraît évident qu’à une époque où les grands courants politiques modernes, encore trop jeunes et inexpérimentés, cherchaient à imposer des idéologies sans nuance. Quiconque, même un maçon, aveuglé de certitudes et confronté à cette situation politico-passionnelle, devait être pourvu d’une grande clairvoyance pour ne pas basculer dans l’intolérance et le sectarisme.

Je pourrais arrêter ici ma narration, j’en ai dit l’essentiel mais, pour le coup, ce serait faire injustice à la Maçonnerie si je ne plaçais pas l’histoire dans son contexte, au moins pour tenter de lui trouver, s’il y en a, des circonstances atténuantes. C’est pourquoi, il convient de situer le contexte politique de l’époque, examiner l’état d’esprit ultra républicain et anticlérical de la Maçonnerie d’avant la Grande Guerre et parler aussi de l’Armée française qui aura beaucoup souffert des conséquences cette affaire.

Le contexte politique

Notre affaire se déroule entre 1900 et 1904, la IIIème République a tout juste 25 ans et la France sort à peine de l'époque où, laissée chancelante par la chute du Second Empire, elle balançait encore entre la République et la Monarchie.

Les républicains se répartissaient alors en deux groupes antagonistes : les opportunistes et les radicaux. Les premiers, étaient des centristes attachés à l'ordre social et économique existant. Les seconds, se réclamant des grands ancêtres jacobins, entendaient bien faire souffler sur la République un esprit révolutionnaire. Ils n'eussent jamais réussi à s'emparer du pouvoir, puis à le conserver, s'ils n'avaient trouvé dans la Franc-Maçonnerie, gardienne de la flamme républicaine, l'élément fédérateur indispensable à leur succès.

Grâce donc à la Franc-Maçonnerie et bien que le combat parût perdu d'avance, ils avaient réussi à faire proclamer la République le 21 janvier 1875, à devenir majoritaires à l'Assemblée nationale et au Sénat, à contraindre enfin Mac Mahon à quitter l'Élysée en 1879 pour laisser la Présidence à Jules Grévy.

Dès lors, le rôle du Grand-Orient de France, principale obédience de la Franc-Maçonnerie, était devenu prépondérant dans la vie politique nationale. Comptant parmi ses membres de très nombreux politiciens représentant les divers courants de la gauche républicaine il présida tout naturellement à la formation des coalitions gouvernementales et au dosage savant de leur programme, compromis entre les vœux opposés des opportunistes et des radicaux. 

L’idéologie ultra républicaine et anticléricale de la Franc-Maçonnerie du 19ème siècle

Ce que voulait avant tout la Franc-Maçonnerie, c'était libérer les consciences, émanciper les intelligences et édifier sur les ruines du surnaturel la souveraineté de la raison pure. "Le véritable but poursuivi, disait le F:. Laferre, c'est la chute de tous les dogmes et la ruine de toutes les Eglises. Nous sommes, si j'ose m'exprimer ainsi, aussi antireligieux que nous sommes anticléricaux."

Pour atteindre ce but, la Franc-Maçonnerie encouragea donc, à partir de 1880, une politique virulente à l'encontre de la magistrature et de l'Église. Tandis que l'inamovibilité des juges était suspendue quelques mois pour permettre une rigoureuse épuration de ce corps, le clergé subissait maintes vexations, un certain nombre de congrégations était expulsé et l'enseignement public devenait entre les mains du gouvernement le fer de lance de la propagande anticléricale.

Toutefois, pour retrouver une véritable influence, il lui faudra attendre que passe le temps de " l'esprit nouveau " qui allait inspirer l'action des divers cabinets pendant plus de 5 ans et qui marquait la rupture entre radicaux et opportunistes. Tandis que les premiers se trouvaient soudainement écartés du pouvoir, les seconds allaient gouverner la France pendant plus de cinq ans avec l'appui de la droite ralliée. Cette évolution du régime vers une république libérale et conservatrice ne pouvait que désespérer la Franc-Maçonnerie, privée soudain de l'essentiel de son influence, et qui voyait remettre en cause la politique anticléricale suivie jusqu'alors.

La critique était sans appel :

Si la France était retombée si vite des lumières dans les ténèbres, c'était parce que la républicanisation du pays, entreprise depuis 1880, avait été menée de façon trop timide. Fort de ce diagnostic, le Grand-Orient se jura bien, si jamais il retrouvait son influence politique, de mener cette fois une action virulente contre tous les foyers de Réaction.

On commencerait tout d'abord par se débarrasser des congrégations. Avec elles disparaîtrait l'une des bêtes noires des radicaux : l'enseignement libre.

Mais pouvait-on espérer extraire le catholicisme de France en se contentant de ces mesures ? Ainsi, à quoi bon servirait-il d'abattre les congrégations etde supprimer l'enseignement libre si les jeunes gens devaient se retrouver au cours des trois années que durait leur service militaire au contact de chefs  cléricaux et réactionnaires qui risquaient fort de les contaminer ?

Puisqu'on ne pouvait supprimer l'armée, restait la solution d'en faire un bastion de la Libre Pensée. Pour cela, une mesure s'imposait « l'épuration profonde et radicale, à faire dans le vrai sens républicain » du corps des officiers. Cette épuration, dans l'esprit des maçons, devait du reste être étendue à l'ensemble de l'Administration.

En 1893, à Épinal, les loges de l'Est adoptèrent le vœu proposé par la loge " Bienfaisance Chalonnaise" incitant le gouvernement «  à arrêter l'avancement des fonctionnaires qui montrent de l'hostilité contre la République, soit en faisant élever leurs enfants dans les établissements congréganistes soit en critiquant publiquement les lois républicaines ». Et parmi les très nombreux vœux relatifs à l'épuration des fonctionnaires présentés au convent du Grand-Orient, on peut citer celui du Frère Lecoq, en 1895, qui les résume tous : « Que les fonctions administratives de tous ordres, en particulier celles qui relèvent de l'administration centrale de la République, soient confiées à des républicains éprouvés, à l'exclusion des ralliés comme des réactionnaires. »

Ces mesures énergiques préconisées par la Franc-Maçonnerie contrevenaient à son idéal de tolérance, à la Déclaration des Droits de l'Homme et à l'article premier de la constitution du Grand-Orient garantissant la liberté de conscience. Mais dans l'ardeur de la lutte anticléricale bon nombre de maçons avaient mis de côté leurs grands principes. Pour se justifier, le Grand-Orient n'hésitait pas du reste à se déclarer en état de légitime défense. Aussi prompts que leurs adversaires à imaginer partout conspirations et sombres machinations, les maçons écartés du pouvoir adoptaient massivement la thèse du « complot clérical ».

Sûr de son bon droit, le Conseil de l'Ordre du Grand-Orient n'entendait pas se contenter d'émettre des vœux pieux. Dès 1894, il sollicita du convent la création d'un poste supplémentaire au secrétariat de la rue Cadet. Le Frère Dequaire, au cours du banquet de clôture, remercia l'assistance d'avoir autorisé le Conseil de l'Ordre à constituer « cette chose qui sera un puissant moyen d'action par la centralisation habile de tous les renseignements », il ajouta : « Grâce au personnel que vous n'avez pas marchandé (…), il est incontestable qu'avant peu de temps nous saurons quels sont les hommes qu'on promène d'un département à un autre pour représenter la République. Si les groupes républicains se connaissent mal de circonscription à circonscription, de département à département, c'est à la Maçonnerie à leur servir de trait d'union et disons le mot un peu terre à terre, d'agence très fidèle de renseignements. »

Ainsi dès l'automne 1894, le Grand-Orient était-il prêt, moralement et matériellement à participer à la « républicanisation » de l'armée.

L’Armée

Depuis la défaite de 1870, l’armée française, symbole du redressement national et porteuse des espérances de la revanche, faisait l’objet d’un véritable culte. Elle incarnait l’honneur français, profondément humilié par la défaite et la perte de l’Alsace-lorraine.

On était alors, en pleine affaire Dreyfus et en préparation de la loi sur la séparation des églises et de l’état, dans un pays divisé, déchiré par les luttes politiques et secoué par les passions anticléricales et antisémites. Seule l’armée, et elle seule, réussissait encore à maintenir une certaine cohésion dans le peuple de France. Elle était l’incarnation de l’unité nationale.

Toutefois, cette belle unanimité était récente car jusqu’à la guerre de 1870, la gauche républicaine avait montré un antimilitarisme viscéral. Pour elle, l’existence même d’une armée permanente paraissait alors une insulte à l’idéal démocratique. En outre, elle ternissait le rêve d’une fraternité universelle dont l’achèvement serait rendu possible par le triomphe de l’idéal républicain

Plus grave, elle décelait une incompatibilité entre l’esprit démocratique et l’esprit militaire : "défions nous de la discipline, elle tue le citoyen dans le soldat " disait Garnier-Pagès. D'ailleurs, cette incompatibilité n’était contestée par personne, non plus par l’Armée : "Pour quiconque veut réfléchir un peu, pensait le général du Barail, l’esprit républicain et l’esprit militaire sont deux états contradictoires et incompatibles … La République, c’est l’opinion publique maîtresse, l’égalité absolue, l’écrasement de l’élite par le nombre, c’est le renversement de la pyramide. Rien que par sa devise, la République est la négation de l’Armée car liberté, égalité, fraternité veulent dire indiscipline, oubli de l’obéissance et négation du principe hiérarchique.

Enfin, elle soupçonnait que chaque armée permanente cachait une armée prétorienne toujours prête à étrangler la démocratie pour le compte d’un quelconque César. Carnot disait : " L’armée permanente, c’est la foudre dans les mains d’un enfant ou d’un insensé ". Forte de ces convictions, la gauche républicaine avait fait profession d’antimilitarisme jusqu’à la fin du second empire.

Le choc de la défaite avait d’un coup dissipé toutes ces illusions. L’insuccès des armées improvisées par Gambetta avait prouvé aux plus aveugles de quelle utopie on s’était longtemps bercé en attendant le salut de la levée de masse.

Au lendemain du désastre national, les républicains eurent le courage de faire leur autocritique et quoique dans l’opposition, ils approuvèrent la reconstitution d’une armée permanente et écoutèrent sans s’indigner le mot fameux du général Chanzy, l’un des leurs, : " On ne fait pas de démocratie lorsqu’il s’agit de l’organisation de l’armée."

Parvenus au pouvoir après la chute de Mac Mahon en 1879, ils restèrent fidèles à leur nouvelle orientation. Avec une grande sagesse, les nouveaux gouvernants, emportés pourtant par bien des passions sectaires, manifestèrent aussitôt le souci non seulement d’organiser et de renforcer l’armée, mais aussi de la soustraire aux influences politiques. Gambetta lui-même, durant son éphémère ministère, n’hésita pas à choisir comme chef d’état-major le général de Miribel, dont les convictions catholique et royaliste lui étaient pourtant bien connues mais dont la compétence était indiscutable. Son exemple fut imité par les ministres de la guerre des gouvernements successifs, notamment par M. de Freycinet qui n’eut de cesse de mettre l’armée à l’abri des vicissitudes politiques.

Cette nouvelle stratégie était toutefois critiquée par quelques membres de l’extrême gauche qui accusaient les républicains de trahir leur idéal. Gambetta lui-même avait déclaré en 1877 : " (…)  la lutte est entre ce qui reste du vieux monde dans les mains de la théocratie romaine et les fils de 1789. " Or, ce "vieux monde" qu’il convenait d’abattre, c’était la société fondée sur la notion de devoir, dont l’Armée et l’Eglise catholique constituaient les deux principaux piliers, opposée à la société fondée sur la notion de droit. 

Pour ces extrémistes, l’armée, à supposer qu’elle dût subsister, ne devait compter en son sein que des propagandistes de l’idéal républicain le plus jacobin. Or la majorité des officiers, attachés aux valeurs traditionnelles, catholiques pratiquants ou tout au moins pleins de déférence pour l’Eglise, se montraient peu sensibles aux attraits de la libre pensée. Sans trop élever le ton, ces extrémistes répandaient l’idée que cette situation s’expliquait par l’existence d’un complot clérical. Si les catholiques étaient si nombreux dans l’armée, c’était tout simplement parce que grâce à la complicité de leurs anciens élèves, les jésuites y avaient infiltrés une foule d’officiers fanatiques qui, formant une coterie, s’étaient emparés des leviers de l’avancement pour n’accorder de promotions qu’aux officiers partageant leurs convictions religieuses. Leur partialité "infâme" qu’appuyaient d’ailleurs de toutes leurs forces les conservateurs était aveuglante. La proportion d’officiers à particule était de 11% chez les lieutenants et de 20% chez les généraux de division !  Le but de tout ceci était évident : l’Eglise cherchait à noyauter l’Armée pour étrangler la démocratie et instaurer la théocratie.

Cette calomnie fut largement réfutée par la suite lorsque l’affaire s’étala au grand jour.

Restait néanmoins que la plupart des officiers étaient, selon la terminologie radicale, "cléricaux et réactionnaires", pour la simple raison que "l’esprit militaire", fort proche de l’idéologie droitière, suscitait plus de vocations dans les milieux conservateurs que dans les milieux d’opinions avancés. La carrière des armes étant avec la diplomatie la seule fonction que de nombreux membres de l’ancienne noblesse et de la haute bourgeoisie estimaient pouvoir remplir sans rougir, les anciennes classes dirigeantes y étaient fortement représentées, même si la majeure partie des officiers appartenait aux classes moyennes, voire populaires. En outre, parmi les officiers "réactionnaires", une proportion non négligeable se composait de nostalgiques de l’empire et de la monarchie. Mais quoique majoritairement "réactionnaires", les officiers faisaient preuve d’un loyalisme absolu envers les institutions et les gouvernements républicains.

La plupart d’entre eux étaient entrés dans la carrière non par ambition mais mus par un ardent patriotisme. Acceptant l’apolitisme beaucoup plus comme une grandeur que comme une servitude de leur métier militaire, ils avaient fait le sacrifice de leurs idées politiques à leur pays et eussent ressenti comme un sacrilège de mettre leur épée au service d’un parti politique.

Sachant ainsi les officiers indéfectiblement fidèles aux institutions, le pays était trop patriote et trop militariste pour se soucier de leurs opinions politiques et philosophiques.

Mais un jour vint où pour des raisons partisanes un petit noyau d’hommes influents, appartenant à la franc-maçonnerie, reprit à son compte les critiques formulées par quelques membres de l’extrême gauche et chercha à transformer l’armée nationale que les républicains avaient voulu n’appartenir " à aucun parti mais à la France ", en une armée à la dévotion du parti radical et de la Libre Pensée. Cet essai de mainmise sur l’armée, mené comme il se devait dans le secret des loges, devait donner naissance à l’affaire des fiches.

Encore fallait-il pour que le système fonctionne, que le Grand-Orient reconquière son influence politique. Ce sera chose faite avec la constitution du cabinet de coalition des gauches de Waldeck-Rousseau le 14 juin 1899. Restait à trouver l’homme qui ferait l’objet du consensus de cette coalition instable et disparate, capable d’assumer dans ce contexte explosif la lourde charge du ministère de la guerre. Cet homme, ce fut le général Louis, Joseph, Nicolas André, nommé ministre de la guerre le 28 avril 1900 en remplacement du général marquis de Galliffet, démissionnaire. Avec la nomination du Général André au ministère de la guerre commence ce que l’on appela " l’affaire des fiches ".

L’Affaire

A 62 ans, le nouveau ministre de la Guerre était encore inconnu du grand public. Ancien élève de l’école polytechnique, il avait gravi peu à peu les échelons de la hiérarchie pour être nommé à 60 ans général de division. Il était un familier des cénacles de gauche où l’on goûtait fort ses opinions politiques et philosophiques. Il avait donné maintes preuves de son attachement à l’idéal républicain le plus jacobin et son sectarisme l’avait fait remarquer du général Mercier, ministre de la Guerre et libre penseur, qui lui avait confié en 1894 la direction de l’école Polytechnique avec mission « d’y résister à l’envahissement de la gangrène cléricale ».

En dépit de ses convictions profondes, ce libre penseur militant n’était pas franc-maçon mais la maçonnerie avait pour lui " les sympathies qu’elle accorde aux personnalités élevées qui paraissent être une promesse pour l’action réformatrice* ". et ses relations avec les milieux maçons étaient étroites. (*1903 – la Revue Maçonnique, organe officiel de l’ordre)

A l’armée nationale et apolitique, regroupant des représentants de toutes les familles de pensée, il voulait substituer une armée politisée, recrutée exclusivement parmi les partisans du gouvernement de "défense républicaine", l’armée de la Libre Pensée.

C’est ainsi qu’il tenait à jour, pour son usage personnel, deux registres où il inscrivait les noms des officiers qu’il avait l’occasion de fréquenter. Sur l’un, baptisé "Corinthe", la ville promise où il n’est pas permis à tous de se rendre, il inscrivait le noms des libres penseurs, des vrais "républicains", sur l’autre baptisé "Carthage", ville que Caton vouait à la destruction, le nom des "réactionnaires" et des "cléricaux.

Dès son arrivée au ministère et pour parer au plus pressé, il avait confié à l’un des membres de son cabinet, le commandant Bernard, le soin de répertorier toutes les lettres anonymes que recevait le ministère et d’en nourrir "Corinthe" et "Carthage". Mais, si par cette source on pouvait recevoir des informations, on ne pouvait pas bien sur en demander. André s’était alors adressé à la Sûreté Générale mais les renseignements obtenus s’avérèrent très vite fantaisistes. En cette fin d’année 1900, la grande œuvre d’épuration se trouvait dans une impasse.

C’est alors qu’André se souvint de la visite qu’il avait reçu dès son installation au ministère, celle de Frédéric Desmons, ex-pasteur, Président du Conseil de l’Ordre du Grand-Orient et vice président du Sénat. L’illustre maçon, après avoir évoqué diverses mesures souhaitables pour "républicaniser" l’armée, signala au ministre que 20 ans plus tôt la F\M\ avait fourni à Gambetta* des renseignements détaillés sur les opinions politiques des officiers généraux et laissa entendre qu’elle était toute prête à récidiver. En mars 1901, André chargea le général Percin d’organiser l’affaire avec le Grand-Orient. 

* Témoignage de Mollin dans divers articles parus le 15 février 1905. M.Bedarida, dans "L’Armée et la République" signale que dans les papiers personnels de Gambetta se trouvent deux enquêtes, datées de 1876 et 1878, portant chacune sur les opinions politiques de quelques 250 officiers généraux. Gambetta était alors dans l’opposition.

Le cabinet comptait alors plusieurs officiers maçons parmi lesquels le capitaine Henri Mollin. Il fut en quelques sortes l’officier de liaison dans cette affaire et fut chargé de régler lui-même les détails pratiques de la collaboration qui allait s’instaurer entre le ministère et la Franc-Maçonnerie. Il prit contact avec Narcisse Amédée Vadecard, secrétaire général du Grand-Orient de France.

Mollin adressa tout d’abord à Vadecard une trentaine de demandes de renseignements sur des officiers de tous grades afin de pourvoir à des postes qui se libéraient. Pour satisfaire ces demandes, Vadecard adressa à chacun de ses agents de renseignement, soigneusement choisis, la même lettre formulaire dont le modèle inchangé allait servir pour toutes les demandes jusqu’en 1904 :

« Je vous serais très obligé de bien vouloir me communiquer, dans le plus bref délai possible, les renseignements les plus détaillés que vous aurez pu recueillir sur la personne désignée dans la note ci-jointe :

Attitude politique, opinions et pratiques religieuses, mode d’instruction des enfants ? Les intéressés ont-ils de la famille dans la localité ? Si oui, quelles sont leurs fréquentations ?

Il vous suffira de me retourner la fiche de renseignements sans lette d’envoi. »

Les correspondants du Grand-Orient ne firent aucune difficulté pour s’exécuter et le général André enchanté décida sans tarder de développer le système. Une nouvelle demande qui portait sur plusieurs centaines d’officiers ne semblait pas devoir poser de problèmes particuliers à Vadecard. En effet, depuis 1894, le secrétariat du Grand-Orient était organisé pour collecter, par l’intermédiaire des 400 loges qui quadrillaient le territoire national et les principales colonies, des informations confidentielles sur certains fonctionnaires et sur bon nombre de maçons. Le réseau de renseignement existait donc et le fait qu’il s’agissait cette fois de constituer des fiches pour le compte d’un organisme extérieur à la F:.M:. et non plus pour l’usage exclusif du Grand-Orient ne changeait rien à l’affaire.

Il y eu toutefois quelques récalcitrants. Trois seulement parmi les 400 vénérables sollicités refusèrent de participer à la campagne de renseignements mais ils ne firent rien pour en gêner le déroulement et demeurèrent muets sur cette affaire. Un autre, le vénérable de la Loge de Châlons sur Marne ne trouva rien de plus pressé que de lire la demande du Secrétaire Général à sa Loge assemblée qui comptait dans ses membres un employé de la préfecture. Celui-ci courut tout répéter à son préfet. L’affaire fit grand bruit au ministère mais fort heureusement pour le Grand-Orient, le ministre réussit à faire taire les scrupules du préfet et l’incident fut promptement étouffé.

Vadecard en tira la leçon qui s’imposait et écarta de son réseau d’informateurs tous les vénérables qui ne lui inspiraient qu’une confiance mitigée. Après mures réflexions, il ne sélectionna que 300 correspondants dont certains n’étaient même pas vénérables. Mais il lui parut vite évident que la meilleure source d’information était encore les officiers francs-maçons. Il encouragea donc la fondation d’une "association fraternelle" groupant tous les frères de l’armée sans aucune distinction de rite, baptisée par une ironie féroce "Solidarité des armées de Terre et de Mer" et plus connue sous le nom de SOLMER. Cette association allait combler les vœux de ses géniteurs et se révéler rapidement une officine de délation particulièrement efficace. A la fin de 1901, Vadecard avait déjà transmis au ministère de la Guerre quelques 3500 fiches concernant les officiers supérieurs et généraux. Le système était alors parfaitement rodé et Vadecard estimait qu’il lui faudrait moins de quatre ans pour ficher l’ensemble des officiers de l’armée française. Toutefois, pour atteindre cet objectif ambitieux il était indispensable d’assurer la continuité du service de renseignement. Aussi, pendant ses congés, le Frère Vadecard prit pour suppléant le secrétaire général adjoint, le F:.Bidegain. Ce fut, pour le système, une mortelle erreur.

Pendant 4 ans et demi, de mai 1900 à novembre 1904 et sous deux gouvernements, celui de Waldeck-Rousseau et celui de Combes, le général André resta ministre de la Guerre. Plus de 20.000 fiches lui furent communiquées. Je ne rapporterai pas ici la teneur des 2.836 fiches qui nous sont parvenues, elles reflètent tout ce qu’il y a de plus abject et de sordide dans la délation. Il n’en ressort que haine, vengeance, envie, mépris, intolérance et sectarisme. C’est pitoyable et honteux, confinant parfois au burlesque.

Bien entendu, l’impact qu’eut ces fiches sur l’organisation de l’armée montra vite ses effets et nombre d’officiers parmi les plus méritants démissionnèrent, déçus par leur mise à l’écart et indignés par les criantes injustices qu’ils constataient dans l’avancement d’officiers qu’ils jugeait médiocres. Beaucoup d’entre eux croyaient en une conspiration contre laquelle à leur grand désespoir ils ne pouvaient avancer aucune preuve. Chacun fustigeait le gouvernement et le ministre de la guerre et beaucoup les accusaient de collusion avec la Franc-Maçonnerie.

C’est alors que l’événement se produisit, le grain de sable qui allait bloquer cette mécanique bien huilée et faire éclater le scandale au grand jour.

On doit le dénouement de cette affaire à trois de ses principaux protagonistes :

D’abord à Jean Baptiste Bidegain, puis à Jean Guyot de Villeneuve et Gabriel Syveton

Jean Baptiste Bidegain secrétaire général adjoint du Grand-Orient de France, celui qui revêtira le manteau du traître, était un homme dynamique et brillant, scrupuleux, sincère et désintéressé. C’est ce que disait de lui en 1905 l’abbé de Bessonies, membre discret mais des plus actifs de la ligue Antimaçonnique.

Dans cette affaire, ses motivations sont troubles. Maçon enthousiaste et zélé, il poursuit une carrière brillante jusqu’en 1903, année où tout change. Il rencontre le doute à la suite d’un deuil cruel et d’une déconvenue professionnelle : Vadecard qui avait des ambitions hors de la rue Cadet et qu’il devait remplacer s’était finalement décidé à rester à son poste. Adieu donc les espoirs de promotion !  Bidegain avait alors pris son métier en horreur et décidé de quitter le Grand-Orient sans rompre pour autant avec la Franc-Maçonnerie mais ses espoirs n’avaient pas abouti.

Bien qu’anticlérical, Bidegain n’était pas sectaire, il avait conservé des relations amicales avec quelques ecclésiastiques, en particulier avec son parrain le chanoine Odelin. Celui-ci, constatant le désarroi de son filleul lui fit rencontrer l’abbé Gabriel de Bessonies, alias Gabriel Soulacroix. Sous son influence, Bidegain revint peu à peu à la foi de son adolescence. Au début de 1904, il n’avait pas encore achevé son long voyage de retour au catholicisme, sa conversion n’était pas complète mais assez profonde pour qu’il puisse songer à quitter la Franc-Maçonnerie.

Après s’être ouvert à plusieurs reprises auprès de l’abbé de la répugnance qu’il éprouvait à faire ce métier, il lui remit, un soir de mars 1904, une liasse de demandes de renseignements et quelques fiches établies par le Grand-Orient sur certains officiers. Etonné, Bessonies lui demanda qu’elles étaient ses intentions. Bidegain ne savait trop ce qu’il devait faire mais il était habité par une certitude : « Il est impossible répétait-il qu’un honnête homme puisse assister plus longtemps à un pareil spectacle sans le dénoncer ».

Désormais, les dés étaient jetés, de telles preuves entre les mains d’un farouche opposant à la Franc-Maçonnerie ne pouvaient qu’être exploitées. L’abbé de Bessonies mit alors Bidegain en relation avec Jean Guyot de Villeneuve qu’il savait être le mieux placé pour tirer politiquement le meilleur parti de la situation.

Jean Guyot de Villeneuve, député de droite de la circonscription de Neully. Brillant officier d’état major, stoppé dans son avancement par le système des fiches, avait démissionné en jetant un défi au général André. Persuadé que le ministre par ses menées sectaires mettait en péril la défense nationale, il lui écrivait à la fin d’une longue lettre d’accusation : « c’est pour défendre l’armée contre vous monsieur le ministre que j’ai quitté ses rangs ».

Il sera le correspondant de Bidegain. Dépositaire des fiches que celui-ci lui remettait, il les distilla peu à peu à la presse pour étayer sa campagne d’accusation à la Chambre. Il parvint à provoquer la démission du ministre de la guerre et à renverser le gouvernement Combes. Sa carrière politique, entièrement tournée vers ce seul but, tourna court. Il ne fut plus réélu. 

Gabriel Syveton, député et ardent nationaliste, antidreyfusard notoire, trésorier de la ligue de la Patrie Française** dont il utilisait les fonds sans vergogne pour ses menées politiques.

Sa vie privée, dévoilée par la presse de gauche à l’occasion de l’affaire, fut un objet de scandale sans que jamais personne n’apporta de preuve formelle aux calomnies. Lors de la honteuse séance de l’Assemblée Nationale du 4 novembre 1904, exaspéré par le comportement indigne du général André il lui administra deux formidables gifles qui lui valurent l’exclusion temporaire et la menace d’être traduit en cours d’assises, ce qu’il souhaitait politiquement.

Il était l’ami de Jean Guyot de Villeneuve et l’aida dans ses interpellations à la Chambre en organisant une campagne de presse virulente et efficace.

Son corps fut découvert dans son cabinet de travail la nuit précédant la séance du 9 décembre 1904 au cours de laquelle les députés devaient examiner trois demandes d’interpellation sur "L’organisation officielle de la délation". Asphyxié par le gaz de son calorifère, on découvrit un bouchon de papier dans le conduit de sa cheminée. Crime d’Etat, assassinat familial ou bien suicide provoqué par les révélations sur sa vie privée ?  Cette énigme ne fut jamais élucidée.

** association créée en 1898 à l’occasion de l’affaire Dreyfus, en réaction au parti des Dreyfusards

Nous pouvons sans peine imaginer l’effet que firent sur les députés les révélations de Villeneuve lors de la séance du vendredi 28 octobre 1904, révélations précédées par une vigoureuse campagne de presse. 

Le dossier était accablant. Non seulement il mettait en lumière, et de la façon la plus crue, le rôle joué par la F\M\ dans l’épuration de l’armée, mais encore il livrait les noms de 230 délateurs dont la plupart étaient des dignitaires. On dénombrait en effet 121 vénérables de loge et 33 membres ou anciens membres du Conseil de l’Ordre. Dans le monde profane, certains occupaient des positions en vue : 3 députés, 2 sénateurs 9 conseillers généraux, des maires ou adjoints aux maires de 14 grandes villes, 3 préfets, 3 sous-préfets, 3 procureurs de la république, 2 juges, des avocats, des avoués, huissiers, notaires, 4 professeurs de faculté de médecine, 24 professeurs ou instituteurs, 6 directeurs de journaux, 40 officiers etc …

Dans un premier temps, confronté aux mensonges qu’il avait dû proférer pour défendre les membres de son cabinet, le ministre de la Guerre démissionna puis, entraîné dans le tourbillon et en dépit de l’éloquence d’un Jaurès, le gouvernement Combes dû lui aussi démissionner le 18 janvier 1905.

Vint ensuite le temps des réparations. De nombreuses interpellations de députés demandaient la déchéance de l’Ordre de la Légion d’Honneur de ceux de ses membres qui avaient participé au système des fiches. Nombreux furent les officiers lésés à engager des poursuites contre leurs délateurs, quelques duels aussi eurent lieu.

Mais, la classe politique se désintéressa assez vite de cette affaire. Une autre prenait le relais sur le devant de la scène : la discussion sur la loi de séparation de l’église et de l’Etat. Ce n’est pas pour autant que le système des fiches s’interrompit mais cette foi la Maçonnerie n’y était plus impliquée, le ministre s’adressait directement aux préfets pour prendre des renseignements sur ses officiers. On peut peut-être leur faire crédit d’une meilleure objectivité. Une loi d’amnistie fut votée le 30 octobre 1905.

Cette histoire, rocambolesque par ses rebondissements et ses intrigues politiques eut toutefois de graves implications. Toutes ces folies se payèrent chèrement durant les tout premiers mois de la grande guerre, au cours desquels les armées françaises passèrent à deux doigts du désastre par suite de l’insuffisance de nombreux chefs. De fait, entre le 21 août et le 31 décembre 1914, le général Joffre devra "limoger" 180 des 425 officiers pourvu d’un poste de haute responsabilité. On appela cela "l’hécatombe des généraux" mais il s’agissait surtout du gâchis des vies humaines sacrifiées par dizaines de milliers par des incapables propulsés à des responsabilités non pour leurs compétences professionnelles mais pour leurs opinions politiques.

Nous sommes au terme du récit de cette malheureuse affaire, que pouvons nous en conclure ?

Que les leçons de l’histoire ne sont pas comprises puisque les maçons sont toujours prêts à commettre les mêmes erreurs, les "affaires" de ces dernières années dans lesquelles des francs-maçons étaient impliqués le montrent bien. Encore trop d’entre eux confondent solidarité et fraternité avec affairisme et mafia. Ils doivent se montrer vigilants et rejeter ceux-là sans complaisance. S'ils ont l’ambition de travailler au progrès de l’humanité, ils doivent veiller à ce que cette ambition ne devienne pas une vaine prétention.

JCP le 23 janvier 2004

Nota : l’essentiel de ce texte est inspiré du livre de François Vindé :

L’affaire des fiches  1900-1904  Chronique d’un scandale – Collection Documents – Editions Universitaires 1989