La Franche-Maçonnerie a pris une extension
telle, dans les État-Unis d'Amérique, qu'elle surpasse en Ateliers et en
Membres tout ce qu'elle a produit dans les autres parties du monde.
Il existe, dans l'Union, 34 grandes Loges (autant que d'États
particuliers), pratiquant le rite d'York, c'est-à-dire le rite originaire
reconnu par les grandes Loges d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande.
L'esclavage, ce fléau réprouvé par la raison, par l'humanité, et par la
civilisation, ne s'étendait point sur tout le territoire américain; il
n'était applicable qu'à peu près dans la moitié des états composant
l'Union, et encore dans près de la moitié de cette dernière partie, il
était plutôt un principe facultatif qu'une exécution forcée.
Dans la partie des États-Unis infectée par l'esclavage, il existait une
certaine quantité de noirs et d'hommes de couleur qui avaient été
affranchis par des maîtres, honteux d'une semblable plaie parmi des
créatures' provenant d'un même créateur ; il en existait d'autres qui, par
un travail incessant, s'étaient rachetés de leur servitude, et n'avaient
alors d'autres maîtres qu'eux-mêmes.
Par une anomalie dont on chercherait en vain à se rendre compte, les
noirs ou hommes de couleur nés sur un territoire libre, étaient peut-être
les moins considérés ou supportés par la race blanche : ils étaient et
sont encore soumis à de dures humiliations; ils sont parqués dans des
quartiers à eux affectés et qu'ils ne peuvent quitter, des places a part
et infimes leur sont affectées dans les églises et les théâtres; les
cafés, les restaurants, les voitures, les omnibus, les bateaux à vapeur,
et tous les lieux publics leur sont interdits, ou bien ils y tiennent une
place à part ; ils ne sont jamais admis à la table d'un blanc et ne
s'introduisent jamais dans sa maison qu'à titre de domesticité. Enfin,
quoique libres , ils ne jouissent point des bienfaits de la liberté, de la
sociabilité, de la civilisation. Ces restrictions blessantes sont moins
frappantes dans les états, où l'esclavage existait: nés et élevés sur la
plantation du maître, ils étaient pour ainsi dire sous le même toit ; ils
élevaient les enfants qui souvent jouaient avec les leurs, ils devenaient
plus en contact avec la famille, et la répulsion entre les deux races
paraissait moins prononcée.
La Franche-Maçonnerie, cette institution de fraternité, d'égalité et de
fusion des hommes et des races, ne détruisit point ces funestes préjugés.
Les noirs et les hommes de couleur, quoique libres ou affranchis, ne
purent jamais parvenir à aucun des -bénéfices de l'Ordre et en furent
généralement proscrits.
Cependant la Maçonnerie n'est point restée inconnue et indifférente aux
noirs ou aux hommes de couleur ; un assez grand nombre d'entre eux avaient
été chercher l'initiation et la lumière dans des pays étrangers où des
exclusions anti-fraternelles n'existaient point, en sorte que depuis plus
de cinquante années ils avaient établi des Ateliers de leur race et même
une grande Loge de ce régime ne tarda pas à se fonder.
Les Maçons blancs de toutes les grandes Loges des États-Unis
désavouèrent ces frères, dont tout le crime consistait dans une différence
de peau, qui n'est point de leur fait; ils les traitèrent de spurion's
Masons (de faux Maçons) ; ils refusèrent de les admettre dans leurs
temples, et repoussèrent systématiquement ceux qui réclamèrent la faveur
d'une initiation régulière.
Aujourd'hui, il ne peut plus être question d'esclavage sur tous les
territoires composant la grande et prospère République des Étals-Unis :
tous les noirs et les hommes de couleur sont libres; ils rentrent dans la
plénitude de leurs droits civils et politiques, dont ils avaient été si
injustement privés depuis longtemps. Cependant, au moment où nous
écrivons, il West pas encore question d'ouvrir les bras à' ces nouveaux
frères, avec lesquels il ne devrait exister aucune différence, et aucune
des 34 grandes Loges de l'Union américaine n'a songé à faire disparaître
une aussi grave erreur, qui devient une profonde injure envers l'humanité.
Ce qui est à remarquer certainement, c'est que du sein même du foyer de
l'esclavage devait partir le premier cri de l'émancipation maçonnique en
faveur des noirs et des hommes de couleur. Si cet acte généreux n'a été
que le travail d'une seule autorité maçonnique, il est tellement émouvant
pour les Maçons européens, qu'il est de leur devoir d'y apporter leur
puissant concours, a ' fin qu'appui soit donné aux faibles et que les
forts ne restent point clans leurs fausses applications des prescriptions
des lois maçonniques.
A la Nouvelle- Orléans, capitale de l'État de la Louisiane, il existait
et il existe encore un suprême Conseil du 33e degré du rite Écossais
ancien et accepté, constitué le 27 octobre 1839, sous les prescriptions
des constitutions de 1786. Pendant plusieurs années, ce suprême Conseil
était annexé à la grande Loge de l'État, travaillant au rite d'York, et
son organisation alors était à peu près celle du Grand Orient de France,
admettant et pratiquant les divers rites.
Les autres grandes Loges des Etats-Unis attaquèrent cette union,
prétendant que le rite d'York ne pouvait ni ne devait comporter aucune
fusion avec les autres rites. La grande Loge de la Louisiane, après avoir
résisté a ces prétentions finit par y accéder, afin d'éviter un schisme;
elle rompit sa liaison avec le suprême Conseil, déclarant qu'elle ne
constituerait plus à l'avenir d'autres Loges qu'au rite d'York, dans ses
trois degrés symboliques.
Le Suprême Conseil resta ainsi indépendant, et par la force des choses
se vit obligé de constituer des Ateliers inférieurs sous le régime du rite
écossais ancien et accepté.
Au commencement de 1867, la Grande Commanderie de ce Suprême Conseil
étant devenue vacante, l'Illustre F. Eugène Chassaignac en fut investi
régulièrement; le F. Chassaignac a une réputation d'honorabilité, de
capacité et d'influence parfaitement établie dans l'État de la
Louisiane.
La première pensée de cet III. frère fut d'examiner la situation
actuelle faite aux noirs et aux hommes de couleur dans la Maçonnerie; il
la trouva aussi injuste que contraire même aux intérêts de la race
blanche, alors qu'ils allaient entrer en juste et égal exercice de leurs
droits civils et politiques.
En conséquence, le F. Chassaignac assembla les Loges de son Obédience,
et leur fit prendre la résolution d'ouvrir leurs temples désormais aux
Maçons noirs ou de couleur. Cette recommandation fut accueillie avec la
plus vive satisfaction, et l'exécution n'en fut point différée.
Cette grande manifestation eut lieu dans le temple de la. Resp. Loge La
Liberté no 9, or. de la Nouvelle Orléans, et c'est alors qu'on vit pour la
première fois les Maçons de toutes les races se donner sincèrement la
main. Les frères noirs et de couleur votèrent une adresse de remerciements
et d'alliance avec tous les frères des Ateliers sous l'Obédience du
Suprême Conseil, qui prenaient ainsi courageusement l'initiative d'un acte
de véritable justice et d'humanité.
Le Suprême Conseil indépendant de la Louisiane ne se contenta point de
cette fusion, il voulut compléter son oeuvre d'émancipation en accordant,
en juin dernier, une charte aux hommes de couleur pour ouvrir une Loge
sous le titre de La Fraternité, no 10, or. de la Nouvelle, Orléans. C'est
la première Loge de cette race régulièrement établie dans les États-Unis ;
elle est sous la présidence du Frère Ernest Saint-Cyr, homme de couleur,
recommandable par son éducation, son zèle, et ses convictions.
Cette création fut suivie de celle de trois autres loges de même
composition, savoir : Eugène Chassaignac, no 21, Le Progrès, no 22 et La
Fusion maçonnique no 23. En sorte qu'aux quatre Loges d'hommes de couleur
fonctionnent activement dans l'Orient de la Nouvelle-Orléans, et qu'il est
probable qu'elles seront promptement augmentées dans la Louisiane.
On peut donc affirmer que l'émancipation maçonnique va certainement
seconder l'émancipation civile et politique parmi les anciens esclaves des
États-Unis d'Amérique, et qu'elle servira merveilleusement d'apprentissage
à ces nouveaux affranchis pour arriver à l'exercice sage et progressif des
droits qui leur sont acquis. Les blancs et les hommes de couleur se
rencontreront en frères, sur le pied d'égalité, dans les temples de
l'ordre, comme ils doivent se rencontrer dans les meetings. La discipline
de nos Ateliers portera ses fruits clans les assemblées où les citoyens de
toutes les races, dans la grande république américaine, doivent maintenant
confondre et harmoniser leurs besoins et leurs intérêts respectifs.
Mais il ne faut pas se dissimuler que ce triomphe du principe
émancipateur ne s'établira point sans rencontrer une forte opposition
parmi les Maçons d'York du Nouveau-Monde, et que cet acte de justice
autant que de haute humanité a besoin, pour en imposer à ses adversaires,
de la sanction des autorités maçonniques et des Maçons de l'Europe, qui
sont leurs aînés dans la pratique de la Franche-Maçonnerie.
Le grand Orient de France a le premier marché dans les voies adoptées
par le Suprême Conseil de la Louisiane. Depuis 1800, ses Ateliers
recevaient à l'initiation tous les hommes de couleur qui pouvaient donner
à l'Ordre des garanties de capacité. Le 14 février 1836, il accordait aux
hommes de couleur une constitution pour ériger une Loge à la
Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), sous le titre des Enfants d'Hiram, et peu
après il récompensa les travaux de ces frères en leur accordant les
patentes d'un Chapitre de Rose-Croix. L'année dernière, il s'est prononcé
noblement en déclarant qu'il refuserait sa correspondance à toutes les
autorités maçonniques qui ne se seraient pas prononcées pour I' abolition
de l'esclavage.
Il est donc à espérer que, dans cette circonstance, le Grand Orient
donnera son concours à la mesure générale prise par le Suprême Conseil
indépendant de la Louisiane, qu'il le rétablira sur le tableau des
autorités régulières dont il reconnaît les actes, et qu'il renouvellera
ses protestations au sujet des autorités maçonniques étrangères qui
conserveraient quelque répugnance à admettre à leurs travaux les hommes de
couleur aujourd'hui légalement émancipés.
Déjà le Grand G. de Belgique, par l'organe de son Grand Maître
national, J. van Schow, de son grand secrétaire, Ferréol Fourcault a
envoyé une adresse de félicitations au Suprême Conseil indépendant de la
Louisiane, et a sollicité sa correspondance.
L. DE M.