Nouvel Observateur   N° 1969   (1/8/2002)

Hegel

Par Jürgen Habermas


 Véritable Aristote des temps modernes, Hegel est l’auteur du dernier grand système philosophique intégrant et fondant en raison toutes les doctrines du passé. Ses œuvres titanesques sont d’une lecture difficile. Sans trop en trahir l’esprit, on peut envisager son projet comme une vaste et ultime rébellion contre l’idée que l’homme n’a pas accès à la vérité absolue. Contre l’idée d’ineffable, contre la foi, contre toute forme d’arbitraire et d’invérifiable, Hegel défend l’idée que la rationalité humaine, explorée jusqu’à ses limites ultimes, offre l’accès à une parfaite connaissance et permet une complète réconciliation des hommes avec le divin, des hommes entre eux et de l’homme avec lui-même. C’est du refus de cet «idéalisme absolu» hégélien que naîtront des pensées aussi divergentes que celles de Marx et Nietzsche. 

1/ L’éveilleur 
Ma pensée n’a pas été marquée par un philosophe en particulier, mais plutôt par les allées et venues entre les langages et les arguments de trois philosophes allemands capitaux. De Kant, je me suis approprié le concept d’autonomie, qui a engagé la pensée philo-sophique en général sur des voies complètement nouvelles. Ce qui m’a aussi fasciné, à partir de Kant précisément, c’est l’élément rousseauiste de l’autolégislation des citoyens assemblés. L’autonomie politique du citoyen, associée au seul droit de l’homme originel, celui de vivre soumis à des lois de liberté, constitue le fondement de la «forme républicaine de gouvernement». Kant est, dans la philosophie allemande, le seul penseur politiquement non-ambigu. C’est pourquoi, après 1945, il a été, pour ma génération, le penseur qui nous a pour ainsi dire sauvé la vie. Cependant, ce n’est qu’en étudiant Hegel, et notamment le jeune Hegel, celui d’avant 1806-1807, que j’ai appris que c’est dans ses douloureuses incarnations historiques que nous devions concevoir la raison. Faute de quoi on en reste à l’«impuissance du devoir-être». Sans recours aux sciences sociales et humaines, la philosophie s’apparente à un normativisme malingre. Enfin, j’ai appris de Marx que la raison perdait son aiguillon critique lorsqu’elle voulait se faire plus grosse qu’elle n’est et qu’elle s’érigeait en esprit absolu. Il n’y a aucune raison valable pour que la dialectique s’arrête dans la glorification de la Sittlichkeit – la morale sociale des classes dominantes. La raison est une taupe. Cela, Foucault ne l’a jamais oublié. 

2/ L’inspirateur 
Pour moi, le pragmatisme américain a joué depuis les années 1960 le rôle stimulant d’un catalyseur. Et s’il en est ainsi, c’est que, en me confrontant au pragmatisme kantien de Peirce ou à l’hégélianisme naturalisé de Mead et de Dewey, j’ai perçu ma propre tradition sous un autre jour, et sous un jour fortement contemporain. Cette discussion m’a permis de voir comment il était possible de réunir Kant et Darwin, ou de développer la philosophie du langage de Humboldt pour en tirer une théorie de l’agir communicationnel. J’ai appréhendé le pragmatisme américain comme un troisième courant de pensée jeune-hégélien, à côté de Marx et de Kierkegaard. Mais aussi comme le seul de ces courants qui ait véritablement pris au sérieux la démocratie libérale. 

3/ Et aujourd’hui? 
Je fais très peu de cas de ce geste affecté, très allemand, qui dépeint tel ou tel – et au mieux, soi-même – en «grand philosophe». J’ai appris, à différentes époques, de différents collègues, différentes choses, et s’il en est un dont j’ai appris de manière absolument continuelle, c’est mon ami Karl-Otto Apel. A la fin de mes études, qui furent assez conventionnellement allemandes, c’est Adorno qui m’a ouvert les yeux à la radicalité de la modernité. En ce qui concerne maintenant ma propre réflexion en matière de philosophie morale et de philosophie du droit, je dirais que j’ai reçu de John Rawls le sentiment d’un encouragement et d’une confirmation. Mais c’est encore de la critique intelligente que m’adressent mes propres élèves que je tire le plus grand enseignement. J. H. (Propos traduits de l’allemandpar Christian Bouchindhomme) Héritier de l’école de Francfort, Jürgen Habermas, 73 ans, est l’auteur d’une œuvre de réputation internationale et notamment de: «Théorie de l’agir communicationnel». Dernier ouvrage paru: «Vérité et justification» (Gallimard). Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831), philosophe allemand né à Stuttgart. Principales œuvres : « l’Esprit du christianisme et son destin », « la Phénoménologie de l’esprit », « la Science de la Logique ».

JÜRGEN HABERMAS