Hegel
Par
Jürgen Habermas
Véritable Aristote des temps modernes, Hegel est
l’auteur du dernier grand système philosophique intégrant et fondant en
raison toutes les doctrines du passé. Ses œuvres titanesques sont d’une
lecture difficile. Sans trop en trahir l’esprit, on peut envisager son projet
comme une vaste et ultime rébellion contre l’idée que l’homme n’a pas accès à
la vérité absolue. Contre l’idée d’ineffable, contre la foi, contre toute
forme d’arbitraire et d’invérifiable, Hegel défend l’idée que la rationalité
humaine, explorée jusqu’à ses limites ultimes, offre l’accès à une parfaite
connaissance et permet une complète réconciliation des hommes avec le divin,
des hommes entre eux et de l’homme avec lui-même. C’est du refus de cet «idéalisme
absolu» hégélien que naîtront des pensées aussi divergentes que celles de
Marx et Nietzsche.
1/ L’éveilleur
Ma pensée n’a pas été marquée par un philosophe en particulier, mais plutôt
par les allées et venues entre les langages et les arguments de trois
philosophes allemands capitaux. De Kant, je me suis approprié le concept
d’autonomie, qui a engagé la pensée philo-sophique en général sur des voies
complètement nouvelles. Ce qui m’a aussi fasciné, à partir de Kant
précisément, c’est l’élément rousseauiste de l’autolégislation des citoyens
assemblés. L’autonomie politique du citoyen, associée au seul droit de
l’homme originel, celui de vivre soumis à des lois de liberté, constitue le
fondement de la «forme républicaine de gouvernement». Kant est, dans la
philosophie allemande, le seul penseur politiquement non-ambigu. C’est
pourquoi, après 1945, il a été, pour ma génération, le penseur qui nous a
pour ainsi dire sauvé la vie. Cependant, ce n’est qu’en étudiant Hegel, et
notamment le jeune Hegel, celui d’avant 1806-1807, que j’ai appris que c’est
dans ses douloureuses incarnations historiques que nous devions concevoir la
raison. Faute de quoi on en reste à l’«impuissance du devoir-être». Sans
recours aux sciences sociales et humaines, la philosophie s’apparente à un
normativisme malingre. Enfin, j’ai appris de Marx que la raison perdait son
aiguillon critique lorsqu’elle voulait se faire plus grosse qu’elle n’est et
qu’elle s’érigeait en esprit absolu. Il n’y a aucune raison valable pour que
la dialectique s’arrête dans la glorification de la Sittlichkeit – la morale
sociale des classes dominantes. La raison est une taupe. Cela, Foucault ne
l’a jamais oublié.
2/ L’inspirateur
Pour moi, le
pragmatisme américain a joué depuis les années 1960 le rôle stimulant d’un
catalyseur. Et s’il en est ainsi, c’est que, en me confrontant au pragmatisme
kantien de Peirce ou à l’hégélianisme naturalisé de Mead et de Dewey, j’ai
perçu ma propre tradition sous un autre jour, et sous un jour fortement
contemporain. Cette discussion m’a permis de voir comment il était possible
de réunir Kant et Darwin, ou de développer la philosophie du langage de
Humboldt pour en tirer une théorie de l’agir communicationnel. J’ai
appréhendé le pragmatisme américain comme un troisième courant de pensée
jeune-hégélien, à côté de Marx et de Kierkegaard. Mais aussi comme le seul de
ces courants qui ait véritablement pris au sérieux la démocratie
libérale.
3/ Et aujourd’hui?
Je fais très peu
de cas de ce geste affecté, très allemand, qui dépeint tel ou tel – et au
mieux, soi-même – en «grand philosophe». J’ai appris, à différentes époques,
de différents collègues, différentes choses, et s’il en est un dont j’ai
appris de manière absolument continuelle, c’est mon ami Karl-Otto Apel. A la
fin de mes études, qui furent assez conventionnellement allemandes, c’est
Adorno qui m’a ouvert les yeux à la radicalité de la modernité. En ce qui
concerne maintenant ma propre réflexion en matière de philosophie morale et
de philosophie du droit, je dirais que j’ai reçu de John Rawls le sentiment
d’un encouragement et d’une confirmation. Mais c’est encore de la critique
intelligente que m’adressent mes propres élèves que je tire le plus grand
enseignement. J. H. (Propos traduits de l’allemandpar Christian
Bouchindhomme) Héritier de l’école de Francfort, Jürgen Habermas, 73 ans, est
l’auteur d’une œuvre de réputation internationale et notamment de: «Théorie
de l’agir communicationnel». Dernier ouvrage paru: «Vérité et justification»
(Gallimard). Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831), philosophe allemand
né à Stuttgart. Principales œuvres : « l’Esprit du christianisme et son
destin », « la Phénoménologie de l’esprit », « la Science de la Logique ».
JÜRGEN HABERMAS
|