Nouvel Observateur   N° 1969   (1/8/2002)

La Rochefoucauld

Par Alain de Botton


 Engagé dans la Fronde aux côtés des princes de Condé, La Rochefoucauld est l’auteur d’un système de sentences philosophiques et morales qu’il ne cessera de polir pendant vingt-cinq ans. Dénonciation inlassable de toutes les apparences de vertu, les « Maximes » annoncent la fin du héros cornélien, transparent à lui-même et maître de ses passions, en développant une anthropologie où l’homme est le jouet de forces qui le gouvernent plutôt qu’il ne les soumet. Ecartant la fameuse distinction stoïcienne entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas, La Rochefoucauld fait entrer le hasard et la nécessité extérieure jusqu’au centre de la vie du sujet. D’un vibrant pessimisme moral, les « Maximes » sont la référence classique absolue d’un mode d’expression philosophique qui se poursuivra jusqu’à Nietzsche. 

1 et 2/ L’éveilleur et l’inspirateur 
La tradition qui m’a le plus influencé est celle des « moralistes ». Un courant qui inclut Montaigne, La Rochefoucauld, Pascal, La Bruyère, Chamfort, Stendhal, Proust, Cioran, Barthes, et hors de France, Nietzsche, Leopardi ou encore Emerson. Un même souci de clarté les unit, ainsi que la capacité à écrire de façon non académique, joueuse, lumineuse, et sans notes en bas de page, sur les plus grands sujets – l’amour, la mort, l’argent, la société. La forme littéraire de la maxime me séduit particulièrement. « Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour. » « Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d’autrui. » Deux exemples parmi d’autres du génie du duc François de La Rochefoucauld, auteur des « Maximes », qui ont tant inspiré mon travail. Ce livre est, selon Voltaire, celui qui a le plus puissamment contribué à forger le caractère des Français, leur donnant le goût de l’analyse psychologique et de la précision. Ses maximes se caractérisent par un cynisme exquis (« On ne se blâme que pour être loué »), un merveilleux équilibre (« Tout le monde se plaint de sa mémoire, et personne ne se plaint de son jugement ») et une grande profondeur (« La philosophie triomphe aisément des maux passés et des maux à venir. Mais les maux présents triomphent d’elle »). Au fil des siècles, La Rochefoucauld a également inspiré beaucoup des auteurs que j’aime. On peut notamment détecter sa présence sage et acide chez Nietzsche ou dans les maximes de Chamfort (« Un homme avalerait un crapaud chaque matin s’il devait par là s’assurer de ne rien connaître de plus écœurant dans la journée »). Très peu d’auteurs écrivent hélas des maximes aujourd’hui, alors que cette forme pourrait sembler idéale pour notre temps psychologique et pressé. J’ai aussi été influencé par Montaigne. L’éducation philosophique se fonde le plus souvent sur l’idée qu’un certain nombre de penseurs du passé ont eu des idées incommensurablement supérieures aux nôtres. Raison pour laquelle nous devrions mettre nos inquiétudes de côté et écouter humblement ce que Descartes, Sartre ou Spinoza ont à nous déclarer. Il y eut pourtant un penseur du xvie siècle qui lança une attaque passionnée contre cette « culture de la citation ». Michel de Montaigne justement, qui se plaignait de ce que les universités de son temps encourageaient les gens à commenter sans fin les grands textes et les détournaient de penser par eux-mêmes. Nous savons comment dire « C’est ce qu’affirmait Cicéron », « C’est la morale de Platon », « Ce sont les mots mêmes d’Aristote »… Mais nous-mêmes, qu’avons-nous à dire ? Quels jugements portons-nous ? Un perroquet pourrait parler aussi doctement que nous, se lamentait-il. Le problème semble aussi aigu à notre époque qu’il l’était à la sienne. Imaginez la tête d’un jury de doctorat devant une thèse intitulée « Ce que j’ai à dire au sujet de la justice » ! Nous sommes tous pourtant susceptibles d’arriver à de sages idées si nous cessons de penser que nous y sommes inaptes parce que nous n’avons pas 200 ans, parce que nous ne sommes pas intéressés par les thèmes des dialogues de Platon et ne sommes jamais allés à l’université. « Chaque homme porte en lui la forme entière de l’humaine condition », et si nous nous préoccupons convenablement de nos propres expériences et apprenons à nous considérer comme des candidats tout à fait acceptables à une vie intellectuelle, chacun de nous peut arriver à des vues non moins profondes que celles que l’on trouve chez les grands anciens. 

3/ Et aujourd’hui ?
 Le philosophe contemporain que j’ai le plus de plaisir à lire est l’Américaine Martha Nussbaum, parce qu’elle voit la philosophie comme une discipline qui nous aide à apprendre à vivre et ne se réfugie pas derrière les murs de l’université. Elle écrit dans les journaux, elle apparaît à la télévision. Elle essaie de réformer les Etats-Unis en accord avec une vision aristotélicienne du bonheur – un projet hardi, pour ne pas dire héroïque, à notre époque ! A. de B. Philosophe anglais né à Zurich, Alain de Botton, 31 ans, est l’auteur entre autres de « Petite philosophie de l’amour ».Dernier ouvrage paru : « les Consolations de la philosophie » (Mercure de France). François, duc de La Rochefoucauld (1613-1680), moraliste français. Principale œuvre : « les Maximes », publiées en 1665.

ALAIN DE BOTTON