Sartre
Par
Pascal Bruckner
Nul ne sait ce que le siècle prochain retiendra de
l’œuvre philosophique de Sartre, dont le prestige s’est un peu émoussé à
mesure que progressait la connaissance de ses sources allemandes: Husserl et
Heidegger. L’originalité de «l’Imagination» et la profondeur des analyses
existentielles de «l’Etre et le néant», publié en 1943, suffisent pourtant à
faire de Sartre bien davantage qu’un grand acteur de la légende
intellectuelle du xxe siècle.
Qui ne connaît la célèbre formule de la philosophie sartrienne: «L’existence
précède l’essence»? Pour le dire autrement, l’homme est infinie liberté, il
est l’unique fondement des valeurs, et chacun de ses choix engage la figure
morale de l’humanité entière. A cette angoissante responsabilité, il peut
tenter d’échapper par la «mauvaise foi», qui consiste à nier sa liberté, ou
par «l’esprit de sérieux», qui feint de croire à la transcendance des
valeurs. Exister sans filet dans un univers contingent et absurde, telle est
l’exaltante et terrible tâche assignée par Sartre à l’homme.
1/ L’éveilleur
Mon initiateur à la philosophie, quand j’étais étudiant, fut Sartre, en dépit
de ses égarements politiques, et je garde pour lui une tendresse inépuisable.
La lecture de «l’Etre et le néant», entre 17 et 20 ans, fut une expérience
intellectuelle sans pareil: j’y ai appris les rudiments du travail conceptuel
et je me suis familiarisé avec la tradition existentialiste, de Kierkegaard à
Heidegger. Cette conception d’une liberté qui s’auto-engendre sans fin,
indépendamment de tout passé ou déterminisme, même si elle me convainc moins
aujourd’hui, résonna à mes oreilles comme une délivrance dans la France
étriquée des années 1960 et dans le milieu petit-bourgeois auquel
j’appartenais. Par la suite, je puiserai dans Lévinas et Hannah Arendt des
raisons de penser les phénomènes contemporains du totalitarisme, de
l’altérité, de la perte du sens politique. Rien toutefois n’a remplacé pour
moi le choc fondateur de la lecture sartrienne, qui continue à m’imprégner
beaucoup plus que tous ceux qui ont suivi. Il est des textes qui tombent sur
vous comme la foudre et vous ouvrent les clefs du royaume: «l’Etre et le
néant», en dépit de son poids (il servait, dit-on, à peser les légumes
pendant la guerre…) et de son côté austère, fut de ceux-là. Quelques années
plus tard, j’aurai le même ébranlement avec la «Phénoménologie de l’esprit»
de Hegel; mais cette fois pour ouvrir la clef j’eus besoin de plusieurs
serruriers, dont le commentaire de Jean Hyppolite, afin de pénétrer ce livre
hermétique, splendidement impénétrable et qui se pose en concurrent direct du
christianisme.
2/ L’inspirateur
Parmi les classiques et au milieu d’autres géants, je placerais
Nietzsche au premier plan. Une écriture de moraliste français du xviie siècle, et une pensée si
complexe qu’elle peut donner lieu à des interprétations totalement
contradictoires. La grandeur de Nietzsche, c’est le refus d’un système
achevé, c’est la déconstruction des grandes idéologies antérieures, c’est le
choix du fragment contre la dissertation, c’est la rotation des points de vue
sur un même problème, c’est enfin et surtout la critique géniale des impasses
et des petitesses de la modernité démocratique. Je ne suis pas «nietzschéen»,
et je trouve grotesque la pose dionysiaque d’un certain nombre de ses
admirateurs, mais je lis et relis Nietzsche depuis vingt-cinq ans comme un
texte d’une densité inouïe où se trouvent énoncés des propos fondamentaux
pour la compréhension de notre temps. La postérité nietzschéenne est en ce
sens innombrable puisqu’elle va des chrétiens – René Girard en a donné une
lecture remarquable – jusqu’aux antihumanistes de tout poil. Il est une sorte
de carrefour capital où passent toutes les routes de la réflexion.
3/ Et aujourd’hui?
Je me méfie comme de la peste de ces penseurs polyvalents qui peuvent
disserter avec le même brio sur la mort, la souffrance, la maladie, le sens,
le langage, l’amour, sans jamais rien engager d’eux-mêmes. Ils sont pour moi
des grossistes en idées qui débitent du concept en tranches comme d’autres du
saucisson. J’aime qu’un texte révèle la signature de son auteur, en d’autres
termes qu’il soit incarné, qu’on sente entre ses lignes un drame ou une
passion intimes. Toute prose doit porter la marque d’un risque, d’une
fragilité. C’est pourquoi je préfère l’essai à la française au lourd traité
réflexif ou au jargon dans lequel sombrèrent beaucoup de nos maîtres des
années 1960-1970. Le jargon est l’enfant naturel de la platitude qu’il
dissimule sous des monceaux d’obscurité. Il signifie d’abord le mépris du
lecteur et donc une volonté de puissance manifeste. A cet égard je garde un
souvenir émerveillé du petit livre de mon ancien professeur à la Sorbonne,
Vladimir Jankélévitch, «Quelque part dans l’inachevé», ouvrage éminemment
littéraire où chaque pensée est lestée de son poids d’expérience, d’émotions
et d’enthousiasme, où la précision n’élude jamais le souci esthétique, le
grand style. La philosophie doit toujours répondre à une double approche:
naïve et savante. La naïve concerne les questions fondamentales que chacun se
pose: qui sommes-nous, où allons-nous, pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt
que rien? Et la savante doit savoir les remettre en perspective dans une
histoire de la pensée depuis les origines. C’est dire que les philosophes
contemporains que j’aime et que j’étudie sont ceux qui savent combiner cette
double démarche. Charles Taylor, Peter Sloterdijk, Luc Ferry, pour ne citer
que ces trois-là, si dissemblables, sont ceux dont le commerce me paraît
aujourd’hui très stimulant. N’écoutez pas les pleureuses ou les aigris: la
philosophie contemporaine est vivante et variée, et ceux qui vous disent le
contraire ne font qu’avouer leur propre stérilité. P. B. Pascal Bruckner,
54ans, est l’auteur de nombreux essais, parmi lesquels: «la Tentation de
l’innocence» et «l’Euphorie perpétuelle». Dernier ouvrage paru: «Misère de la
prospérité: la religion et ses ennemis» (Grasset). Jean-Paul Sartre
(1905-1980), philosophe français. Principales œuvres : « l’Imaginaire », «
l’Etre et le néant », « l’Existentialisme est un humanisme », « Critique de
la raison dialectique ».
PASCAL
BRUCKNER
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