Nouvel Observateur   N° 1969   (1/8/2002)

Sartre

Par Pascal Bruckner


 Nul ne sait ce que le siècle prochain retiendra de l’œuvre philosophique de Sartre, dont le prestige s’est un peu émoussé à mesure que progressait la connaissance de ses sources allemandes: Husserl et Heidegger. L’originalité de «l’Imagination» et la profondeur des analyses existentielles de «l’Etre et le néant», publié en 1943, suffisent pourtant à faire de Sartre bien davantage qu’un grand acteur de la légende intellectuelle du xxe siècle. Qui ne connaît la célèbre formule de la philosophie sartrienne: «L’existence précède l’essence»? Pour le dire autrement, l’homme est infinie liberté, il est l’unique fondement des valeurs, et chacun de ses choix engage la figure morale de l’humanité entière. A cette angoissante responsabilité, il peut tenter d’échapper par la «mauvaise foi», qui consiste à nier sa liberté, ou par «l’esprit de sérieux», qui feint de croire à la transcendance des valeurs. Exister sans filet dans un univers contingent et absurde, telle est l’exaltante et terrible tâche assignée par Sartre à l’homme. 

1/ L’éveilleur 
Mon initiateur à la philosophie, quand j’étais étudiant, fut Sartre, en dépit de ses égarements politiques, et je garde pour lui une tendresse inépuisable. La lecture de «l’Etre et le néant», entre 17 et 20 ans, fut une expérience intellectuelle sans pareil: j’y ai appris les rudiments du travail conceptuel et je me suis familiarisé avec la tradition existentialiste, de Kierkegaard à Heidegger. Cette conception d’une liberté qui s’auto-engendre sans fin, indépendamment de tout passé ou déterminisme, même si elle me convainc moins aujourd’hui, résonna à mes oreilles comme une délivrance dans la France étriquée des années 1960 et dans le milieu petit-bourgeois auquel j’appartenais. Par la suite, je puiserai dans Lévinas et Hannah Arendt des raisons de penser les phénomènes contemporains du totalitarisme, de l’altérité, de la perte du sens politique. Rien toutefois n’a remplacé pour moi le choc fondateur de la lecture sartrienne, qui continue à m’imprégner beaucoup plus que tous ceux qui ont suivi. Il est des textes qui tombent sur vous comme la foudre et vous ouvrent les clefs du royaume: «l’Etre et le néant», en dépit de son poids (il servait, dit-on, à peser les légumes pendant la guerre…) et de son côté austère, fut de ceux-là. Quelques années plus tard, j’aurai le même ébranlement avec la «Phénoménologie de l’esprit» de Hegel; mais cette fois pour ouvrir la clef j’eus besoin de plusieurs serruriers, dont le commentaire de Jean Hyppolite, afin de pénétrer ce livre hermétique, splendidement impénétrable et qui se pose en concurrent direct du christianisme. 

2/ L’inspirateur
 Parmi les classiques et au milieu d’autres géants, je placerais Nietzsche au premier plan. Une écriture de moraliste français du xviie siècle, et une pensée si complexe qu’elle peut donner lieu à des interprétations totalement contradictoires. La grandeur de Nietzsche, c’est le refus d’un système achevé, c’est la déconstruction des grandes idéologies antérieures, c’est le choix du fragment contre la dissertation, c’est la rotation des points de vue sur un même problème, c’est enfin et surtout la critique géniale des impasses et des petitesses de la modernité démocratique. Je ne suis pas «nietzschéen», et je trouve grotesque la pose dionysiaque d’un certain nombre de ses admirateurs, mais je lis et relis Nietzsche depuis vingt-cinq ans comme un texte d’une densité inouïe où se trouvent énoncés des propos fondamentaux pour la compréhension de notre temps. La postérité nietzschéenne est en ce sens innombrable puisqu’elle va des chrétiens – René Girard en a donné une lecture remarquable – jusqu’aux antihumanistes de tout poil. Il est une sorte de carrefour capital où passent toutes les routes de la réflexion. 

3/ Et aujourd’hui? 
Je me méfie comme de la peste de ces penseurs polyvalents qui peuvent disserter avec le même brio sur la mort, la souffrance, la maladie, le sens, le langage, l’amour, sans jamais rien engager d’eux-mêmes. Ils sont pour moi des grossistes en idées qui débitent du concept en tranches comme d’autres du saucisson. J’aime qu’un texte révèle la signature de son auteur, en d’autres termes qu’il soit incarné, qu’on sente entre ses lignes un drame ou une passion intimes. Toute prose doit porter la marque d’un risque, d’une fragilité. C’est pourquoi je préfère l’essai à la française au lourd traité réflexif ou au jargon dans lequel sombrèrent beaucoup de nos maîtres des années 1960-1970. Le jargon est l’enfant naturel de la platitude qu’il dissimule sous des monceaux d’obscurité. Il signifie d’abord le mépris du lecteur et donc une volonté de puissance manifeste. A cet égard je garde un souvenir émerveillé du petit livre de mon ancien professeur à la Sorbonne, Vladimir Jankélévitch, «Quelque part dans l’inachevé», ouvrage éminemment littéraire où chaque pensée est lestée de son poids d’expérience, d’émotions et d’enthousiasme, où la précision n’élude jamais le souci esthétique, le grand style. La philosophie doit toujours répondre à une double approche: naïve et savante. La naïve concerne les questions fondamentales que chacun se pose: qui sommes-nous, où allons-nous, pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien? Et la savante doit savoir les remettre en perspective dans une histoire de la pensée depuis les origines. C’est dire que les philosophes contemporains que j’aime et que j’étudie sont ceux qui savent combiner cette double démarche. Charles Taylor, Peter Sloterdijk, Luc Ferry, pour ne citer que ces trois-là, si dissemblables, sont ceux dont le commerce me paraît aujourd’hui très stimulant. N’écoutez pas les pleureuses ou les aigris: la philosophie contemporaine est vivante et variée, et ceux qui vous disent le contraire ne font qu’avouer leur propre stérilité. P. B. Pascal Bruckner, 54ans, est l’auteur de nombreux essais, parmi lesquels: «la Tentation de l’innocence» et «l’Euphorie perpétuelle». Dernier ouvrage paru: «Misère de la prospérité: la religion et ses ennemis» (Grasset). Jean-Paul Sartre (1905-1980), philosophe français. Principales œuvres : « l’Imaginaire », « l’Etre et le néant », « l’Existentialisme est un humanisme », « Critique de la raison dialectique ».

PASCAL BRUCKNER