Nouvel Observateur   N° 1969   (1/8/2002)

Nietzsche

Par Clément Rosset


 D’une importance capitale pour toute la pensée contemporaine, l’œuvre de Nietzsche inaugure l’ère du désenchantement en proclamant «la mort de Dieu», la fin de la métaphysique et la nécessité de renverser toutes les valeurs morales jusque-là établies. Soutenir la cause de la vie contre «tout ce qui veut mourir en nous», telle est la grande ambition nietzschéenne. Les morales ascétiques et les philosophies qui situent la vérité dans des arrière-mondes, au-delà des apparences, y sont attaquées comme autant de figures de ce ressentiment contre la vie que l’auteur du «Gai Savoir» nomme «nihilisme». Le dernier avatar de ce nihilisme aussi vieux que l’Occident ? L’hédonisme médiocre de l’homme contemporain, tel qu’il est prophétisé dans «Ainsi parlait Zarathoustra». Face à cela, la tâche de la vraie philosophie est de hausser le courage humain jusqu’à la décision d’affronter les aspects les plus redoutables de la vie sans pour autant cesser d’en jouir. Loin des caricatures nazies ultérieures, le «Surhomme» nietzschéen, c’est cela: l’homme libéré, qui s’abandonne à un fatalisme lucide et confiant. 

1/ L’éveilleur 
Sans hésitation Nietzsche. Sans les lectures de Nietzsche, particulièrement celle de l’«Origine de la tragédie» vers 18 ans, peut-être n’aurais-je pas été philosophe, mais plutôt prof de lettres ou musicien. A l’époque, j’étais profondément incommodé par Platon et le Socrate platonicien qu’on nous présentait à l’école comme une icône de la sagesse et du bien; j’en avais fini par conclure que j’étais le seul être au monde à penser le contraire. La lecture de l’«Origine de la tragédie» fut pour moi un violent choc affectif: je n’étais pas seul sur la terre, nous étions au moins deux. Je dois cependant mettre quelques bémols à cette déclaration bien banale (qui aujourd’hui ne se recommande de Nietzsche?). Il me semble que le Nietzsche dont je me suis inspiré n’a que bien peu de rapport avec celui qui, à la suite de la lecture de Nietzsche par Heidegger (lecture qui est pour moi un total contresens), a influencé et continue à influencer tous les auteurs français qui se sont recommandés du nietzschéisme - à l’exception notable du Gilles Deleuze de «Différence et répétition». J’ajouterai aussi que ce faux Nietzsche qui règne aujourd’hui dans l’idéologie française ne mérite certainement pas, selon moi, de se voir accorder davantage de place dans l’enseignement. Avant Nietzsche, j’avais été à un âge encore plus jeune – 14 ans pour le premier, 16 ans pour le second – très impressionné par la lecture d’extraits de Schopenhauer et par celle des «Pensées» de Pascal. Deux auteurs qui ont aussi grandement contribué à mon orientation vers la philosophie, ainsi que, plus tard, Lucrèce et Spinoza. 

2/ L’inspirateur
 A la question qu’on lui posait souvent, «Qu’éprouvez-vous devant une œuvre d’art?», Dali répondait: «Salvador Dali n’a jamais éprouvé quoi que ce soit devant une œuvre d’art.» A mon humble niveau, j’avoue ne m’être jamais posé d’«interrogations» philosophiques. Je m’intéresse plus à la vérité ou à la fausseté des thèses, à leur pertinence ou à leur non-pertinence. Les philosophes que j’admire m’ont plus imposé des réponses qu’ils n’ont répondu à des questions préalables de ma part. 

3/ Et aujourd’hui? 
Aucun. Il y a très peu de philosophes par siècle. On aurait de la peine à en trouver plus de vingt depuis Parménide. Pour ce qui est du xxe siècle, je n’en connais que deux: Bergson et Wittgenstein. Je n’y inclue pas Heidegger, que je considère avant tout comme un grand écrivain et un homme du xixe siècle. C. R. Clément Rosset, 63 ans, est l’auteur de grands classiques de la philosophie contemporaine comme «l’Anti-nature». Dernier ouvrage paru: «Propos sur le cinéma» (Puf). Friedrich Nietzsche (1844-1900), philosophe allemand né à Röcken (Saxe). Principales œuvres : « la Généalogie de la morale », « le Gai savoir », « Ainsi parlait Zarathoustra ».

CLÉMENT ROSSET