Nietzsche
Par
Clément Rosset
D’une importance capitale pour toute la pensée
contemporaine, l’œuvre de Nietzsche inaugure l’ère du désenchantement en
proclamant «la mort de Dieu», la fin de la métaphysique et la nécessité de
renverser toutes les valeurs morales jusque-là établies. Soutenir la cause de
la vie contre «tout ce qui veut mourir en nous», telle est la grande ambition
nietzschéenne. Les morales ascétiques et les philosophies qui situent la
vérité dans des arrière-mondes, au-delà des apparences, y sont attaquées
comme autant de figures de ce ressentiment contre la vie que l’auteur du «Gai
Savoir» nomme «nihilisme». Le dernier avatar de ce nihilisme aussi vieux que
l’Occident ? L’hédonisme médiocre de l’homme contemporain, tel qu’il est prophétisé
dans «Ainsi parlait Zarathoustra». Face à cela, la tâche de la vraie
philosophie est de hausser le courage humain jusqu’à la décision d’affronter
les aspects les plus redoutables de la vie sans pour autant cesser d’en
jouir. Loin des caricatures nazies ultérieures, le «Surhomme» nietzschéen,
c’est cela: l’homme libéré, qui s’abandonne à un fatalisme lucide et
confiant.
1/ L’éveilleur
Sans hésitation
Nietzsche. Sans les lectures de Nietzsche, particulièrement celle de
l’«Origine de la tragédie» vers 18 ans, peut-être n’aurais-je pas été
philosophe, mais plutôt prof de lettres ou musicien. A l’époque, j’étais
profondément incommodé par Platon et le Socrate platonicien qu’on nous
présentait à l’école comme une icône de la sagesse et du bien; j’en avais fini
par conclure que j’étais le seul être au monde à penser le contraire. La
lecture de l’«Origine de la tragédie» fut pour moi un violent choc affectif:
je n’étais pas seul sur la terre, nous étions au moins deux. Je dois
cependant mettre quelques bémols à cette déclaration bien banale (qui
aujourd’hui ne se recommande de Nietzsche?). Il me semble que le Nietzsche
dont je me suis inspiré n’a que bien peu de rapport avec celui qui, à la
suite de la lecture de Nietzsche par Heidegger (lecture qui est pour moi un
total contresens), a influencé et continue à influencer tous les auteurs
français qui se sont recommandés du nietzschéisme - à l’exception notable du
Gilles Deleuze de «Différence et répétition». J’ajouterai aussi que ce faux
Nietzsche qui règne aujourd’hui dans l’idéologie française ne mérite
certainement pas, selon moi, de se voir accorder davantage de place dans
l’enseignement. Avant Nietzsche, j’avais été à un âge encore plus jeune – 14
ans pour le premier, 16 ans pour le second – très impressionné par la lecture
d’extraits de Schopenhauer et par celle des «Pensées» de Pascal. Deux auteurs
qui ont aussi grandement contribué à mon orientation vers la philosophie,
ainsi que, plus tard, Lucrèce et Spinoza.
2/ L’inspirateur
A la
question qu’on lui posait souvent, «Qu’éprouvez-vous devant une œuvre
d’art?», Dali répondait: «Salvador Dali n’a jamais éprouvé quoi que ce soit
devant une œuvre d’art.» A mon humble niveau, j’avoue ne m’être jamais posé
d’«interrogations» philosophiques. Je m’intéresse plus à la vérité ou à la
fausseté des thèses, à leur pertinence ou à leur non-pertinence. Les
philosophes que j’admire m’ont plus imposé des réponses qu’ils n’ont répondu
à des questions préalables de ma part.
3/ Et aujourd’hui?
Aucun. Il y a très
peu de philosophes par siècle. On aurait de la peine à en trouver plus de
vingt depuis Parménide. Pour ce qui est du xxe siècle, je n’en connais que
deux: Bergson et Wittgenstein. Je n’y inclue pas Heidegger, que je considère
avant tout comme un grand écrivain et un homme du xixe siècle. C. R. Clément
Rosset, 63 ans, est l’auteur de grands classiques de la philosophie
contemporaine comme «l’Anti-nature». Dernier ouvrage paru: «Propos sur le
cinéma» (Puf). Friedrich Nietzsche (1844-1900), philosophe allemand né à
Röcken (Saxe). Principales œuvres : « la Généalogie de la morale », « le Gai
savoir », « Ainsi parlait Zarathoustra ».
CLÉMENT
ROSSET
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