Montaigne
Par
Frédéric Schiffter
En instaurant un rapport nouveau à l’homme et au
savoir, Montaigne a marqué à jamais l’histoire de la pensée. Dans la
tradition de l’humanisme de la Renaissance, il remonte aux racines de la
pensée occidentale, redécouvrant par-delà le christianisme les sagesses
païennes de l’Antiquité. Chez les grands sceptiques grecs, Sextus Empiricus
ou Pyrrhon, il trouve notamment de quoi libérer la raison des illusions du
savoir absolu et élaborer une hygiène propre à purger l’esprit du dogmatisme
et du fanatisme qu’il engendre. La vraie philosophie, pour Montaigne, n’est
pas celle qui rend plus savant, mais celle qui rend plus fort devant les
vicissitudes de l’existence et la perspective de la mort, ce «saut du
mal-être au non-être». Le pari tragique de Montaigne? Considérer la beauté et
le charme infini de la vie, tout en sachant qu’il ne s’agit que d’un instant
éphémère «dans le cours infini d’une nuit éternelle».
1/ L’éveilleur
La question me
gêne car elle m’oblige à un aveu. En tant que professeur de philosophie, je
devrais bien sûr déclarer que tous les grands auteurs ont compté dans ma
formation intellectuelle, mais ce n’est pas le cas. Je n’ai jamais pu
terminer la lecture de Platon, de Kant ou de Hegel, ni pu commencer celle de
Malebranche, de Locke ou de Comte. Ce que je sais de ces auteurs, je le tiens
de leurs commentateurs, lus distraitement, et de quelques digests. Si bien
que professionnellement, incapable de l’aisance que permet l’érudition, je
m’efforce au sérieux de l’imposture. Une culture philosophique aussi
superficielle s’explique par l’ennui profond qui m’affecte depuis l’enfance
et qui inhibe chez moi le moindre désir d’approfondir. Dès lors, les auteurs
sur lesquels je me suis attardé assez longuement sont ceux qui font court, je
veux parler des moralistes, non des moralisateurs, qui mettent en formules
leurs humeurs et leurs obsessions. Si Montaigne, Gracián, La Rochefoucauld,
Chamfort, Nietzsche élaborent quelques grandes «idées», ils expriment surtout
des pensées et n’ont d’autre souci de cohérence que celui du style. Aux
philosophes qui développent chapitre après chapitre une vision du monde, je
préfère les penseurs qui classent à la diable, sous forme d’aphorismes, des
vues parfois surexposées de leur existence. Je retire moins d’intérêt à
contempler un ciel d’idées où je me perds qu’à scruter l’«égographie» d’un
autre où je me reconnais. Mais j’accorde que cette préférence n’a pas grande
valeur pour une «formation intellectuelle», si on entend par là la maîtrise
d’une discipline qu’il faut enseigner ensuite à des élèves ou des étudiants.
Maintenant, si on tient à inciter de jeunes esprits à réfléchir, il me semble
que ce n’est pas tant par le truchement de la philosophie qu’on y parviendra
que par celui de l’art. Le concept est une lorgnette trop imprécise pour
percevoir la réalité ou la vie. L’œuvre d’art, en revanche, est une loupe.
Pour parler comme un philosophe, qu’on me pardonne, je dirais qu’il y a plus
à penser dans le sensible répété et grossi que dans le sensible
rationalisé.
2/ L’inspirateur
L’Ecclésiaste,
bien sûr, cet antique voyou métaphysique assez lucide pour nous prévenir que
plus on a de sagesse, plus on a de chagrin.
3/ Et aujourd’hui?
Les
philosophes actuels qui enseignent un art de vivre selon la vertu ou le
plaisir, d’autres encore qui n’ont de cesse d’alerter l’opinion à tout
propos, me font bâiller. Vouloir être un philosophe utile me semble
inélégant. Je ne goûte que les auteurs qui me séduisent par un style,
m’instruisent sans me donner de leçons et me font rire par leur cruauté.
Trois raisons pour lesquelles je lis, et relis, Clément Rosset. F. S.
Frédéric Schiffter enseigne la philosophie dans un lycée de la côte basque.
Dernier ouvrage publié: «Sur le blabla et le chichi des philosophes» (PUF).
Michel Eyquem de Montaigne (1533-1592), philosophe français. Principale œuvre
: « les Essais », trois volumes.
FRÉDÉRIC
SCHIFFTER
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