Nouvel Observateur   N° 1969   (1/8/2002)

Montaigne

Par Frédéric Schiffter


 En instaurant un rapport nouveau à l’homme et au savoir, Montaigne a marqué à jamais l’histoire de la pensée. Dans la tradition de l’humanisme de la Renaissance, il remonte aux racines de la pensée occidentale, redécouvrant par-delà le christianisme les sagesses païennes de l’Antiquité. Chez les grands sceptiques grecs, Sextus Empiricus ou Pyrrhon, il trouve notamment de quoi libérer la raison des illusions du savoir absolu et élaborer une hygiène propre à purger l’esprit du dogmatisme et du fanatisme qu’il engendre. La vraie philosophie, pour Montaigne, n’est pas celle qui rend plus savant, mais celle qui rend plus fort devant les vicissitudes de l’existence et la perspective de la mort, ce «saut du mal-être au non-être». Le pari tragique de Montaigne? Considérer la beauté et le charme infini de la vie, tout en sachant qu’il ne s’agit que d’un instant éphémère «dans le cours infini d’une nuit éternelle». 

1/ L’éveilleur 
La question me gêne car elle m’oblige à un aveu. En tant que professeur de philosophie, je devrais bien sûr déclarer que tous les grands auteurs ont compté dans ma formation intellectuelle, mais ce n’est pas le cas. Je n’ai jamais pu terminer la lecture de Platon, de Kant ou de Hegel, ni pu commencer celle de Malebranche, de Locke ou de Comte. Ce que je sais de ces auteurs, je le tiens de leurs commentateurs, lus distraitement, et de quelques digests. Si bien que professionnellement, incapable de l’aisance que permet l’érudition, je m’efforce au sérieux de l’imposture. Une culture philosophique aussi superficielle s’explique par l’ennui profond qui m’affecte depuis l’enfance et qui inhibe chez moi le moindre désir d’approfondir. Dès lors, les auteurs sur lesquels je me suis attardé assez longuement sont ceux qui font court, je veux parler des moralistes, non des moralisateurs, qui mettent en formules leurs humeurs et leurs obsessions. Si Montaigne, Gracián, La Rochefoucauld, Chamfort, Nietzsche élaborent quelques grandes «idées», ils expriment surtout des pensées et n’ont d’autre souci de cohérence que celui du style. Aux philosophes qui développent chapitre après chapitre une vision du monde, je préfère les penseurs qui classent à la diable, sous forme d’aphorismes, des vues parfois surexposées de leur existence. Je retire moins d’intérêt à contempler un ciel d’idées où je me perds qu’à scruter l’«égographie» d’un autre où je me reconnais. Mais j’accorde que cette préférence n’a pas grande valeur pour une «formation intellectuelle», si on entend par là la maîtrise d’une discipline qu’il faut enseigner ensuite à des élèves ou des étudiants. Maintenant, si on tient à inciter de jeunes esprits à réfléchir, il me semble que ce n’est pas tant par le truchement de la philosophie qu’on y parviendra que par celui de l’art. Le concept est une lorgnette trop imprécise pour percevoir la réalité ou la vie. L’œuvre d’art, en revanche, est une loupe. Pour parler comme un philosophe, qu’on me pardonne, je dirais qu’il y a plus à penser dans le sensible répété et grossi que dans le sensible rationalisé. 

2/ L’inspirateur 
L’Ecclésiaste, bien sûr, cet antique voyou métaphysique assez lucide pour nous prévenir que plus on a de sagesse, plus on a de chagrin. 

3/ Et aujourd’hui?
 Les philosophes actuels qui enseignent un art de vivre selon la vertu ou le plaisir, d’autres encore qui n’ont de cesse d’alerter l’opinion à tout propos, me font bâiller. Vouloir être un philosophe utile me semble inélégant. Je ne goûte que les auteurs qui me séduisent par un style, m’instruisent sans me donner de leçons et me font rire par leur cruauté. Trois raisons pour lesquelles je lis, et relis, Clément Rosset. F. S. Frédéric Schiffter enseigne la philosophie dans un lycée de la côte basque. Dernier ouvrage publié: «Sur le blabla et le chichi des philosophes» (PUF). Michel Eyquem de Montaigne (1533-1592), philosophe français. Principale œuvre : « les Essais », trois volumes.

FRÉDÉRIC SCHIFFTER