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Par
Bernard-Henry Lévy
Exclu de la communauté juive après avoir suivi des études
rabbiniques, Spinoza est l’auteur d’un des plus spectaculaires séismes de
l’histoire de la philosophie. Réfutant les idées judéo-chrétiennes de
création du monde et de libre arbitre, bouleversant de fond en comble les
conceptions classiques de Dieu, de la nature et de l’homme, «l’Ethique» ou le
«Traité théologico-politique» vaudront à leur auteur une détestation dont on
imagine à peine aujourd’hui la violence. Comment résumer ce «formidable
attirail de théorèmes», dont Bergson a pu dire qu’il tétanisait d’«admiration
et de terreur»? L’homme n’est pas «un empire dans un empire», telle est la
grande idée spinoziste. Ignorant les forces qui nous déterminent, nous
croyons agir librement. Cette illusion est la source la plus pernicieuse de
l’aliénation humaine, des passions tristes et de tous les égarements
théologiques. Elle doit être chassée par une compréhension adéquate de notre
nature, qui peut mener l’homme à une véritable béatitude, loin de la
perfection imaginaire du sage stoïcien.
1/ L’éveilleur
S’il ne fallait citer
qu’un nom, je crois que, comme beaucoup, ce serait celui de Hegel. Hegel,
forcément. Hegel, hélas. Hegel à cause de l’éblouissement, du vertige,
presque de l’ivresse, éprouvés il y a trente ans, quand je suis pour la
première fois entré dans cette langue magnifique, dans cette folie logique,
dans cette façon, pour le coup, de faire aboutir le monde dans un très beau
et très grand livre – jamais je n’ai ressenti à ce point combien était juste
la remarque d’Ulrich Sonnemann que cite toujours Adorno quand il dit qu’un
grand philosophe est toujours un grand écrivain. Et Hegel aussi parce que,
malgré tout ce qui a suivi, malgré Sartre, malgré Franz Rosenzweig, malgré
Georges Bataille, malgré Nietzsche, malgré Heidegger, bref, malgré tous ces
«juifs-de-Hegel» dont j’ai expliqué ailleurs qu’ils ont consacré la totalité
du xxe siècle à tenter de
briser la clôture de l’idéalisme spéculatif, malgré tout cela, nous n’en
sommes, ni eux, ni moi, ni aucun d’entre nous, jamais tout a fait sortis.
Alors, la place de la «Phénoménologie» et de la «Logique» dans l’enseignement
universitaire? A l’époque ça commençait. Nous avions le commentaire de
Kojève, qui sortait de la confidentialité littéraire et sulfureuse où il
avait été confiné tout au long des années 1950 par une université que
dominait, en gros, le kantisme. Aujourd’hui, je ne sais pas. Je pense que les
dernières résistances ont été vaincues. Mais, de fait, je ne sais pas… Et si
j’avais un nom à souffler, un conseil à donner, ce serait: Hegel encore,
Hegel toujours, Hegel pour sortir de Hegel – ou pour montrer qu’on n’en sort
jamais.
2/ L’inspirateur
En ce moment, je
travaille sur la question du fondamentalisme. Alors il y a un texte,
forcément, que je trouve sur ma route. Un texte indépassable si l’on veut
réfléchir à cette affaire d’articulation, ou disons plutôt de nécessaire
désarticulation, entre le théologique et le politique. Et ce texte, c’est
évidemment celui de Spinoza. Là aussi, un écrivain admirable. Et là aussi,
une conceptualité puissante qui permet de rééclairer les questions les plus
difficiles, ou les plus apparemment insolubles, de la modernité
politico-religieuse. Qu’est-ce qu’un prophète ? Un apôtre ? Une pierre sainte
? Le sacré ? D’où vient le fanatisme ? Qu’est-ce qu’une loi ? Qu’est-ce qui la
fonde ? Comment les hommes font-ils leur salut ? Pourquoi les superstitions ?
Je suis venu à Spinoza, jadis, dans un tout autre contexte: à travers les
remarques laconiques d’Althusser, et celles de Jacques Lacan. Aujourd’hui,
autre climat, autres enjeux: j’essaie de retrouver les «poussées intérieures
du système» avec, dans la tête, le problème de l’islamisme radical, la voix
de Ben Laden et le visage supplicié de Daniel Pearl.
3/ Et aujourd’hui ?
J’ai cité Franz Rosenzweig
tout à l’heure. J’aurais pu, bien entendu, citer aussi Emmanuel Levinas, qui
m’a amené à Rosenzweig et dont l’œuvre propre m’intéresse depuis la fin des
années 1970 et «le Testament de Dieu». Avec Benny Lévy, nous avons créé à
Jérusalem un Institut d’Etudes lévinassiennes. C’est l’occasion, pour moi, de
relire dans le détail «De Dieu qui vient à l’idée», les «Lectures
talmudiques» ou le merveilleux «Noms propres». Il y a là, sur cette ligne qui
va de Rosenzweig à Lévinas en passant par Buber ou Scholem, l’un des filons
les plus riches, les plus féconds, de la philosophie contemporaine. C’est là,
dans cette façon de dire que la première des tyrannies est celle de «l’Etre»
et de «l’Histoire», que j’ai trouvé les pierres d’angle de mon antitotalitarisme.
A part ça, et s’il faut tout vous dire, je lis en ce moment «le Périple
structural» de Jean-Claude Milner (Seuil, 2002), qui est comme le roman vrai
de la grande aventure intellectuelle que fut le «structuralisme». Et puis,
inlassablement, les grands textes pessimistes du dernier Freud, «Malaise dans
la civilisation» notamment. B.-H. L. Bernard-Henri Lévy, 53 ans, est l’auteur
entre autres de «la Barbarie à visage humain» et de «la Pureté dangereuse».
Dernier ouvrage paru: «Réflexions sur la guerre, le mal et la fin de
l’histoire» (Grasset). Baruch Spinoza, philosophe hollandais (Amsterdam 1632-
La Haye 1677), auteur des « Principes de la philosophie de Descartes », du «
Tractatus theologico-politicus » et de « l’Ethique » (posthume).
BERNARD-HENRY
LÉVY
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