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Kant
Par Luc Ferry
Paisible professeur à Königsberg, Kant est l’auteur de la
grande «révolution copernicienne» qui bouleversera à jamais l’histoire de la
philosophie. Contrairement aux sciences exactes, constate Kant, la
métaphysique offre le spectacle d’un vaste champ de bataille où les penseurs
s’affrontent depuis Platon dans des débats sans issue. En circonscrivant
rigoureusement les limites du savoir humain, il va héroïquement tenter de
s’arracher à cette impasse. Ni l’existence de Dieu, ni l’immortalité de
l’âme, ni la liberté humaine ne se peuvent démontrer conceptuellement: telle
est la grande rupture introduite par Kant au regard des siècles passés. En
s’appuyant sur la «loi morale», dont chaque homme est censé pouvoir faire
l’expérience en lui-même, il est toutefois possible et même nécessaire de
conserver à ces idées une efficience pratique. Grandiose efflorescence de
l’esprit des Lumières, la philosophie de Kant demeure la plus radicale
tentative moderne de fondation purement rationnelle de la morale et la
religion.
1/ L’éveilleur
C’est Kant, bien
sûr, malgré une germanophobie parisienne dont il m’a fallu apprendre à me
défier. Aujourd’hui encore, il est de bon ton d’afficher des préférences
«pour» la philosophie française «contre» la pensée allemande. Voltaire,
dit-on volontiers, serait «bien supérieur» à Kant. Outre que ce genre de
jugement prétentieux n’a guère de sens, il passe à côté de l’essentiel:
Voltaire est un merveilleux écrivain, un «intellectuel» profond et talentueux,
mais sur le plan proprement philosophique, le comparer à Kant, c’est
confondre la butte Montmartre avec l’Himalaya. Qu’on le veuille ou non, Kant
est l’incarnation même de la philosophie moderne, celui qui pour la première
fois rompt avec des visions encore théologiques du monde. Si j’avais de lui
une seule pensée à garder, ce serait celle-là. Au xviie siècle, Descartes et
les cartésiens, Leibniz et Spinoza en tête, s’expriment encore en termes de
«preuves de l’existence de Dieu». Ils commencent par le divin et c’est
seulement sur fond de l’être infini (omniscient et omnipotent) qu’ils pensent
la réalité humaine, la «finitude», comme un manque par rapport à l’Absolu.
Kant est le premier à renverser ce schéma classique: il part de la finitude
humaine, de la sensibilité corporelle, de notre rapport unique à l’espace et
au temps, et c’est à partir de l’homme qu’il réfléchit – au point de faire du
divin une simple idée de la raison humaine. Ce n’est plus le divin qui
relativise l’humain et le dévalorise, mais l’inverse. Même si Kant est
chrétien, sa philosophie est une pensée de l’homme sans Dieu. C’est ce qui
lui permettra de s’intéresser comme nul autre avant lui à l’esthétique, à ce
qui est propre à l’humain comme tel et échappe à cet être non sensible, purement
spirituel, qu’est Dieu. Sans le savoir, nos sociétés laïques sont
kantiennes.
2/ L’inspirateur
J’ai passé des
années de ma vie à lire et à traduire l’œuvre de Kant. Il ne me viendrait
plus à l’esprit de le faire aujourd’hui. Je ne cesse, en revanche, de lire et
de relire Nietzsche. Je ne partage pas, vous le savez, sa haine des valeurs
humanistes, des droits de l’homme, de l’égalité démocratique, bref: des
«idoles» de la morale républicaine et de la science. Comme dans le cas de
Heidegger, ses disciples, souvent indigents, ont donné une image déformée du
maître. A bien des égards pourtant, la perspective qu’il ouvre sur notre
monde demeure aujourd’hui encore la plus lucide et la plus profonde. Il est à
mes yeux «le penseur des temps modernes», peut-être le seul qui ait bu le vin
jusqu’à la lie, qui ait osé tirer toutes les leçons d’un désenchantement sans
issue ni consolation. Sur ce point, il faut le prendre au sérieux, se donner
la peine de le suivre jusque dans les abysses où sa «généalogie» des valeurs
transcendantes nous entraîne. Pour ceux qui n’habitent plus les grandes
cosmologies anciennes, pour ceux qui ont déserté les croyances religieuses,
renoncé aux utopies d’une politique messianique, pour ceux, enfin, que les
idéaux d’une morale des droits de l’homme ne parviennent pas à combler, le
détour en vaut la peine. Ils ne seront pas déçus: son œuvre apparaît comme la
première, sinon la seule, à relever les défis d’une existence «humaine, trop
humaine», d’une vie enfin libérée des mirages de la foi en quelque idéal
supérieur que ce soit. Une philosophie non plus du ciel mais de la terre qui
ne me convainc pas, mais qui représente pour moi ce que Nietzsche lui-même
nommait «le bon ennemi», celui qui vous aide à penser parfois plus que vos
amis.
3/ Et aujourd’hui?
Malgré ses
engagements, Heidegger reste à mes yeux le plus grand philosophe du xxe
siècle. Pour le reste, j’aime lire les penseurs d’aujourd’hui, notamment ceux
avec lesquels j’entretiens un dialogue suivi. Comme vous le savez, il
m’arrive même d’écrire des livres avec certains d’entre eux. L. F. Actuel
ministre de l’Education nationale, Luc Ferry,51 ans, traducteur de Kant, est
l’auteur entre autres de «la Pensée 68» (avec Alain Renaut) et de
«l’Homme-Dieu ou le Sens de la vie». Dernier ouvrage publié: «Qu’est-ce que
l’homme?» (Odile Jacob). Emmanuel Kant (1724-1804), philosophe allemand né à
Königsberg. Principales œuvres : « Critique de la raison pure », « Idée d’une
histoire universelle au point de vue cosmopolitique », « Critique de la
raison pratique ».
LUC
FERRY
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