Nouvel Observateur   N° 1969   (1/8/2002)

Kant

Par Luc Ferry


Paisible professeur à Königsberg, Kant est l’auteur de la grande «révolution copernicienne» qui bouleversera à jamais l’histoire de la philosophie. Contrairement aux sciences exactes, constate Kant, la métaphysique offre le spectacle d’un vaste champ de bataille où les penseurs s’affrontent depuis Platon dans des débats sans issue. En circonscrivant rigoureusement les limites du savoir humain, il va héroïquement tenter de s’arracher à cette impasse. Ni l’existence de Dieu, ni l’immortalité de l’âme, ni la liberté humaine ne se peuvent démontrer conceptuellement: telle est la grande rupture introduite par Kant au regard des siècles passés. En s’appuyant sur la «loi morale», dont chaque homme est censé pouvoir faire l’expérience en lui-même, il est toutefois possible et même nécessaire de conserver à ces idées une efficience pratique. Grandiose efflorescence de l’esprit des Lumières, la philosophie de Kant demeure la plus radicale tentative moderne de fondation purement rationnelle de la morale et la religion. 

1/ L’éveilleur 
C’est Kant, bien sûr, malgré une germanophobie parisienne dont il m’a fallu apprendre à me défier. Aujourd’hui encore, il est de bon ton d’afficher des préférences «pour» la philosophie française «contre» la pensée allemande. Voltaire, dit-on volontiers, serait «bien supérieur» à Kant. Outre que ce genre de jugement prétentieux n’a guère de sens, il passe à côté de l’essentiel: Voltaire est un merveilleux écrivain, un «intellectuel» profond et talentueux, mais sur le plan proprement philosophique, le comparer à Kant, c’est confondre la butte Montmartre avec l’Himalaya. Qu’on le veuille ou non, Kant est l’incarnation même de la philosophie moderne, celui qui pour la première fois rompt avec des visions encore théologiques du monde. Si j’avais de lui une seule pensée à garder, ce serait celle-là. Au xviie siècle, Descartes et les cartésiens, Leibniz et Spinoza en tête, s’expriment encore en termes de «preuves de l’existence de Dieu». Ils commencent par le divin et c’est seulement sur fond de l’être infini (omniscient et omnipotent) qu’ils pensent la réalité humaine, la «finitude», comme un manque par rapport à l’Absolu. Kant est le premier à renverser ce schéma classique: il part de la finitude humaine, de la sensibilité corporelle, de notre rapport unique à l’espace et au temps, et c’est à partir de l’homme qu’il réfléchit – au point de faire du divin une simple idée de la raison humaine. Ce n’est plus le divin qui relativise l’humain et le dévalorise, mais l’inverse. Même si Kant est chrétien, sa philosophie est une pensée de l’homme sans Dieu. C’est ce qui lui permettra de s’intéresser comme nul autre avant lui à l’esthétique, à ce qui est propre à l’humain comme tel et échappe à cet être non sensible, purement spirituel, qu’est Dieu. Sans le savoir, nos sociétés laïques sont kantiennes. 

2/ L’inspirateur 
J’ai passé des années de ma vie à lire et à traduire l’œuvre de Kant. Il ne me viendrait plus à l’esprit de le faire aujourd’hui. Je ne cesse, en revanche, de lire et de relire Nietzsche. Je ne partage pas, vous le savez, sa haine des valeurs humanistes, des droits de l’homme, de l’égalité démocratique, bref: des «idoles» de la morale républicaine et de la science. Comme dans le cas de Heidegger, ses disciples, souvent indigents, ont donné une image déformée du maître. A bien des égards pourtant, la perspective qu’il ouvre sur notre monde demeure aujourd’hui encore la plus lucide et la plus profonde. Il est à mes yeux «le penseur des temps modernes», peut-être le seul qui ait bu le vin jusqu’à la lie, qui ait osé tirer toutes les leçons d’un désenchantement sans issue ni consolation. Sur ce point, il faut le prendre au sérieux, se donner la peine de le suivre jusque dans les abysses où sa «généalogie» des valeurs transcendantes nous entraîne. Pour ceux qui n’habitent plus les grandes cosmologies anciennes, pour ceux qui ont déserté les croyances religieuses, renoncé aux utopies d’une politique messianique, pour ceux, enfin, que les idéaux d’une morale des droits de l’homme ne parviennent pas à combler, le détour en vaut la peine. Ils ne seront pas déçus: son œuvre apparaît comme la première, sinon la seule, à relever les défis d’une existence «humaine, trop humaine», d’une vie enfin libérée des mirages de la foi en quelque idéal supérieur que ce soit. Une philosophie non plus du ciel mais de la terre qui ne me convainc pas, mais qui représente pour moi ce que Nietzsche lui-même nommait «le bon ennemi», celui qui vous aide à penser parfois plus que vos amis. 

3/ Et aujourd’hui? 
Malgré ses engagements, Heidegger reste à mes yeux le plus grand philosophe du xxe siècle. Pour le reste, j’aime lire les penseurs d’aujourd’hui, notamment ceux avec lesquels j’entretiens un dialogue suivi. Comme vous le savez, il m’arrive même d’écrire des livres avec certains d’entre eux. L. F. Actuel ministre de l’Education nationale, Luc Ferry,51 ans, traducteur de Kant, est l’auteur entre autres de «la Pensée 68» (avec Alain Renaut) et de «l’Homme-Dieu ou le Sens de la vie». Dernier ouvrage publié: «Qu’est-ce que l’homme?» (Odile Jacob). Emmanuel Kant (1724-1804), philosophe allemand né à Königsberg. Principales œuvres : « Critique de la raison pure », « Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique », « Critique de la raison pratique ».

LUC FERRY