Nouvel Observateur   N° 1969   (1/8/2002)

Heidegger

Par Alain Finkielkraut


 D’une radicale originalité, la pensée de Heidegger est au cœur de tous les débats philosophiques contemporains, mais son interprétation y suscite encore de nombreuses controverses. Le profond malaise suscité par son adhésion au parti nazi et par son mutisme à ce sujet après la guerre n’y est bien sûr pas étranger. C’est à une sorte d’immense pas en arrière par rapport à l’ensemble de la tradition occidentale qu’en appelle l’auteur d’« Etre et Temps ». L’oubli de « la question de l’être » est ce qui caractérise pour lui toute l’histoire de la philosophie depuis Platon jusqu’à Nietzsche en passant bien sûr par le projet cartésien de se rendre par la raison « maître et possesseur de la nature ». Cet oubli de la pensée au profit de la maîtrise du monde culmine à l’époque moderne dans le triomphe de la rationalité scientifico-technique, phénomène identifié par Heidegger à partir des années 1950. 

1/ L’éveilleur 
« Les universitaires, écrit Günther Anders, ne me prenaient pas au sérieux parce que je ne consentais pas à philosopher en érudit sur la philosophie des autres – ils ne me comprenaient pas quand je déclarais qu’un astronome ne s’occupe pas en premier lieu des théories astronomiques d’autres astronomes, mais des étoiles… » Levinas est le premier philosophe dont j’ai eu le sentiment qu’il me parlait des étoiles, c’est-à-dire, en l’occurrence, du visage d’autrui. C’était en 1974. Je découvrais « Totalité et infini » avec l’émotion que je croyais réservée aux très grands romans. C’est sous l’effet de cette lecture le cœur battant que j’ai pu ensuite lire pour eux-mêmes les classiques de la philosophie. 

2/ L’inspirateur 
Heidegger. Il y a dans sa description de l’esprit de la technique une acuité qui se vérifie chaque jour. La technique, nous dit-il, n’est pas un simple instrument entre nos mains. Elle est la manière dont le réel se présente à nous. Le donné s’efface au profit du calculable et du productible. La filière bovine prononce l’oubli des vaches. Le sentiment de la proximité est aboli en même temps que celui de la distance, et Paris devient glorieusement Paris Plage ! On a besoin de Heidegger pour prendre toute la mesure de Delanoé. Léo Strauss, Hans Jonas, Hannah Arendt ont aussi été très importants pour moi. J’ai pris conscience, grâce à ces penseurs, de notre philosophie spontanée, le projet moderne : désenchanter le monde et le maîtriser rationnellement pour soulager la peine des hommes. Admirable décision. Mais aujourd’hui le progrès dégénère en un processus qu’on ne sait plus ni interrompre ni même infléchir. Nous nous croyions toujours plus libres et nous voici confrontés à l’impossible nécessité de poser des limites au mouvement qui nous emporte. 

3/ Et aujourd’hui ? 
Ma dette se décline au pluriel. Quand la déconstruction imposait la radicalité de son questionnement en laissant de côté la question de la technique, c’est-à-dire la seule question qui vaille, les livres de Michel Haar m’ont mis sur la voie de l’essentiel. Paul Ricœur m’a appris à ne pas me laisser enfermer dans la querelle des Anciens et des Modernes et à tenir tous les livres ouverts devant moi. Aujourd’hui, j’écoute Paul Thibaud, je discute inlassablement avec Philippe Raynaud, je suis provoqué par Benny Lévy, je lis et je consulte Peter Sloterdijk, Robert Legros, Pierre Manent, Elisabeth de Fontenay. Et je suis souvent éclairé par les travaux de Régis Debray, de Marcel Gauchet ou de Vincent Descombes. A. F. Alain Finkielkraut, 53 ans, est l’auteur entre autres de « la Défaite de la pensée » et du « Juif imaginaire ». Dernier ouvrage paru : « l’Imparfait du présent » (Gallimard). Martin
Heidegger (1889-1976), philosophe allemand né à Messkirch (pays de Bade). Principales œuvres : « la Lettre sur l’humanisme », « Etre et Temps », « Chemins qui ne mènent nulle part ».

ALAIN FINKIELKRAUT