Nouvel Observateur   N° 1969   (1/8/2002)

Platon

Par André Glucksmann


 Issu de la plus haute aristocratie athénienne, Platon est le père fondateur de la philosophie. Non que la spéculation n’existât auparavant: les grandes cosmogonies, l’école pythagoricienne, Parménide ou Héraclite témoignent assez de la richesse de la pensée grecque avant lui. Mais c’est à Platon qu’il appartint, dans le sillage de son maître Socrate, mis à mort par les démocrates en 399 av. J.-C., de définir la philosophie comme cette «science des hommes libres» par laquelle l’âme s’arrache à la fluctuation des opinions pour s’ouvrir à la connaissance vraie. En vingt-six dialogues, dont le génie tient autant à la puissance spéculative qu’à la beauté des mythes qui inspirent la pensée ou à la présence de Socrate, dont l’ironie cinglante ébranle tous les faux savoirs, Platon pose les questions fondatrices de la philosophie. Qu’est-ce qui distingue le sophiste du vrai dialecticien? Qu’est-ce qu’une action morale? Comment fonder la cité juste? La peur de la mort, l’appétit exclusif des plaisirs ou encore le désir du pouvoir, toutes ces forces qui détournent éternellement l’homme de la pensée et de la justice y sont affrontées avec une profondeur à l’aune de laquelle tous les philosophes ultérieurs ne cesseront passionnément de se mesurer. 

1 et 2/ L’éveilleur et l’inspirateur 
Je ne trouve décidément rien de plus actuel que le trio Homère, Platon et Thucydide. Depuis trois mille ans, Homère détient les clés d’une condition humaine qui s’avère désormais planétaire. Tout le monde s’est interrogé sur la question de Dieu après Auschwitz. Eh bien les dieux d’Homère nous offrent une théologie parfaitement moderne: ce sont des dieux trompeurs, malins, absolument pas moraux, capables de jalousie, de ruses et de massacres. En regard de cette nature céleste et souterraine, de cette phusis (nature) énigmatique et menaçante, Homère explore le domaine de la responsabilité humaine (du logos), voilà qui définit une grille pour déchiffrer les infos du 20-Heures. Pourquoi Homère ? Parce que Beckett. Parce que l’hyperviolence tétanise nos prochains et nos lointains. Le xxe siècle n’a pas découvert l’absurde, il l’a redécouvert. Quant à Platon, lecture permanente depuis mes études, la critique qu’il fait des tragiques grecs m’a toujours semblé ironique et ambivalente; il est beaucoup plus proche d’eux qu’il ne l’avoue. Le domaine de la responsabilité humaine, c’est la place publique, l’agora, où Socrate interroge et s’interroge. Aujourd’hui, tout le monde se retrouve dans la situation d’«inscience» qui est la sienne dans les «Dialogues». L’atopie de Socrate, son côté déraciné, voilà qui devrait paraître familier au citoyen moyen. Les Européens vivent désormais «comme si Dieu n’existait pas», dit Jean-Paul II… C’était exactement l’accusation portée contre Socrate, qu’il assumait avec panache. Plus ça va, plus je trouve Platon, et notamment«le Banquet», d’une incroyable modernité. Un an avant qu’Alcibiade n’entame ses trafics et trahisons en tout genre qui mèneront Athènes au bord de l’abîme, un an pile avant le massacre des Méliens, la fine fleur de l’intelligentsia grecque réunie à ce banquet vit «sous cloche», dans la plus parfaite inconscience, ne parle que coucheries et disserte plaisamment d’Eros en en escamotant systématiquement le côté inquiétant et dévorateur. Ce qui provoque d’ailleurs le fou rire d’Aristophane. Une comédie qui ressemble étrangement à nos discussions lofteuses d’avant le 11 septembre dernier. Thucydide, enfin, opère le tournant moderne. Homère et les présocratiques affrontent les dieux, l’origine du monde, le cosmos, et nous projettent hors de l’harmonie. Avec Thucydide, ce rapport polémique à la réalité devient rapport à l’Histoire. L’historien grec médite le contraire exact de tout ce que nous avons habitude de penser depuis le xixe siècle. Son Histoire est conçue non comme Providence ou Progrès universel, mais comme l’histoire de la guerre: l’histoire d’une maladie, le long cours d’une pathologie qui débute par un conflit entre cités-Etats (songez à 14-18), qui se redouble en guerres civiles et révolutions (voyez les années 30-40) et culmine dans la «peste», ébranlement intérieur radical, le nihilisme (où chacun risque de patauger depuis la guerre froide). 

3/ Et aujourd’hui ? 
Des philosophes contemporains, aucun ne me paraît aussi vivant, c’est-à-dire, face à notre brûlante actualité, aussi décapant que ceux que je viens d’évoquer. Mais je ne prétends point les connaître tous. Le xxe siècle fut trop terrible pour favoriser l’apparition de philosophes. Heidegger et Sartre, qui se prétendaient tels, s’empêtrèrent dans les drames politiques et n’en sortirent point. Les esprits qui me donnent à penser ne sont pas catalogués philosophes: ainsi Dumézil, Lévi-Strauss ou Benveniste, pour ne citer que les Français. La réflexion courante sacrifie à un heideggéro-marxisme commode. Le monde y est immanquablement supposé «système» maléfique. Qu’on le caractérise par la «technique», la rationalité dévastatrice, thèse heideggérienne vulgarisée qui court de l’écologie à l’extrême-droite, ou qu’on double marxistement ce rejet en condamnant la «mondialisation» et l’aliénation capitaliste. Face au «système», l’authenticité et le salut semblent dépendre d’un miracle extérieur et absent – un peuple surnaturel, une classe surréaliste ou un individu surilluminé. «Seul un Dieu pourrait nous sauver», conclut Heidegger. On s’accorde sur un «Bréviaire des vaincus» à la Cioran… en s’acceptant vaincu d’avance! Du coup, une raison socratique doit lutter sur deux fronts, sans s’envoler avec les pseudo-inspirés qui se croient arbitres des élégances intellectuelles parce qu’ils s’autorisent arbitraires, sans tomber dans la décomposition sophiste et nihiliste d’un «yapadmal», tout est égal. A. G. Ex-«nouveau philosophe», critique du marxisme et du totalitarisme, André Glucksmann, 65ans, est l’auteur entre autres des «Maîtres penseurs» et de «la Troisième Mort de Dieu». Dernier ouvrage paru: «Dostoïevski à Manhattan» (Laffont). Platon (428-348 av. J.-C.), philosophe grec né à Athènes. Principale œuvre : les « Dialogues », et notamment « le Banquet », « la République », « Phédon ».

ANDRÉ GLUCKSMANN