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Par
André Glucksmann
Issu de la plus haute aristocratie athénienne, Platon
est le père fondateur de la philosophie. Non que la spéculation n’existât
auparavant: les grandes cosmogonies, l’école pythagoricienne, Parménide ou
Héraclite témoignent assez de la richesse de la pensée grecque avant lui.
Mais c’est à Platon qu’il appartint, dans le sillage de son maître Socrate,
mis à mort par les démocrates en 399 av. J.-C., de définir la philosophie
comme cette «science des hommes libres» par laquelle l’âme s’arrache à la
fluctuation des opinions pour s’ouvrir à la connaissance vraie. En vingt-six
dialogues, dont le génie tient autant à la puissance spéculative qu’à la
beauté des mythes qui inspirent la pensée ou à la présence de Socrate, dont
l’ironie cinglante ébranle tous les faux savoirs, Platon pose les questions
fondatrices de la philosophie. Qu’est-ce qui distingue le sophiste du vrai
dialecticien? Qu’est-ce qu’une action morale? Comment fonder la cité juste?
La peur de la mort, l’appétit exclusif des plaisirs ou encore le désir du
pouvoir, toutes ces forces qui détournent éternellement l’homme de la pensée
et de la justice y sont affrontées avec une profondeur à l’aune de laquelle
tous les philosophes ultérieurs ne cesseront passionnément de se
mesurer.
1 et 2/ L’éveilleur et l’inspirateur
Je ne trouve
décidément rien de plus actuel que le trio Homère, Platon et Thucydide.
Depuis trois mille ans, Homère détient les clés d’une condition humaine qui
s’avère désormais planétaire. Tout le monde s’est interrogé sur la question
de Dieu après Auschwitz. Eh bien les dieux d’Homère nous offrent une
théologie parfaitement moderne: ce sont des dieux trompeurs, malins,
absolument pas moraux, capables de jalousie, de ruses et de massacres. En
regard de cette nature céleste et souterraine, de cette phusis (nature)
énigmatique et menaçante, Homère explore le domaine de la responsabilité
humaine (du logos), voilà qui définit une grille pour déchiffrer les infos du
20-Heures. Pourquoi Homère ? Parce que Beckett. Parce que l’hyperviolence
tétanise nos prochains et nos lointains. Le xxe siècle n’a pas découvert
l’absurde, il l’a redécouvert. Quant à Platon, lecture permanente depuis mes
études, la critique qu’il fait des tragiques grecs m’a toujours semblé
ironique et ambivalente; il est beaucoup plus proche d’eux qu’il ne l’avoue.
Le domaine de la responsabilité humaine, c’est la place publique, l’agora, où
Socrate interroge et s’interroge. Aujourd’hui, tout le monde se retrouve dans
la situation d’«inscience» qui est la sienne dans les «Dialogues». L’atopie
de Socrate, son côté déraciné, voilà qui devrait paraître familier au citoyen
moyen. Les Européens vivent désormais «comme si Dieu n’existait pas», dit
Jean-Paul II… C’était exactement l’accusation portée contre Socrate, qu’il
assumait avec panache. Plus ça va, plus je trouve Platon, et notamment«le
Banquet», d’une incroyable modernité. Un an avant qu’Alcibiade n’entame ses
trafics et trahisons en tout genre qui mèneront Athènes au bord de l’abîme,
un an pile avant le massacre des Méliens, la fine fleur de l’intelligentsia
grecque réunie à ce banquet vit «sous cloche», dans la plus parfaite
inconscience, ne parle que coucheries et disserte plaisamment d’Eros en en
escamotant systématiquement le côté inquiétant et dévorateur. Ce qui provoque
d’ailleurs le fou rire d’Aristophane. Une comédie qui ressemble étrangement à
nos discussions lofteuses d’avant le 11 septembre dernier. Thucydide, enfin,
opère le tournant moderne. Homère et les présocratiques affrontent les dieux,
l’origine du monde, le cosmos, et nous projettent hors de l’harmonie. Avec
Thucydide, ce rapport polémique à la réalité devient rapport à l’Histoire.
L’historien grec médite le contraire exact de tout ce que nous avons habitude
de penser depuis le xixe siècle. Son Histoire est conçue non comme Providence
ou Progrès universel, mais comme l’histoire de la guerre: l’histoire d’une
maladie, le long cours d’une pathologie qui débute par un conflit entre
cités-Etats (songez à 14-18), qui se redouble en guerres civiles et
révolutions (voyez les années 30-40) et culmine dans la «peste», ébranlement
intérieur radical, le nihilisme (où chacun risque de patauger depuis la
guerre froide).
3/ Et aujourd’hui ?
Des philosophes
contemporains, aucun ne me paraît aussi vivant, c’est-à-dire, face à notre brûlante
actualité, aussi décapant que ceux que je viens d’évoquer. Mais je ne
prétends point les connaître tous. Le xxe siècle fut trop terrible pour
favoriser l’apparition de philosophes. Heidegger et Sartre, qui se
prétendaient tels, s’empêtrèrent dans les drames politiques et n’en sortirent
point. Les esprits qui me donnent à penser ne sont pas catalogués
philosophes: ainsi Dumézil, Lévi-Strauss ou Benveniste, pour ne citer que les
Français. La réflexion courante sacrifie à un heideggéro-marxisme commode. Le
monde y est immanquablement supposé «système» maléfique. Qu’on le caractérise
par la «technique», la rationalité dévastatrice, thèse heideggérienne
vulgarisée qui court de l’écologie à l’extrême-droite, ou qu’on double
marxistement ce rejet en condamnant la «mondialisation» et l’aliénation
capitaliste. Face au «système», l’authenticité et le salut semblent dépendre
d’un miracle extérieur et absent – un peuple surnaturel, une classe
surréaliste ou un individu surilluminé. «Seul un Dieu pourrait nous sauver»,
conclut Heidegger. On s’accorde sur un «Bréviaire des vaincus» à la Cioran…
en s’acceptant vaincu d’avance! Du coup, une raison socratique doit lutter
sur deux fronts, sans s’envoler avec les pseudo-inspirés qui se croient
arbitres des élégances intellectuelles parce qu’ils s’autorisent arbitraires,
sans tomber dans la décomposition sophiste et nihiliste d’un «yapadmal», tout
est égal. A. G. Ex-«nouveau philosophe», critique du marxisme et du
totalitarisme, André Glucksmann, 65ans, est l’auteur entre autres des
«Maîtres penseurs» et de «la Troisième Mort de Dieu». Dernier ouvrage paru:
«Dostoïevski à Manhattan» (Laffont). Platon (428-348 av. J.-C.), philosophe
grec né à Athènes. Principale œuvre : les « Dialogues », et notamment « le
Banquet », « la République », « Phédon ».
ANDRÉ
GLUCKSMANN
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