Dans son
numéro 431 d'octobre 1982, le magazine Historia a posé la
question: Français, aimez-vous
l'Histoire?
Le magazine a ajouté
à son sondage les opinions de quelques personnalités. Deux d'entre
elles émergent par la qualité de leurs réponses.
L'une n'est autre que Jacques Chirac,
actuel Président de la République française, alors maire de Paris et
âgé de 50 ans; l'autre est Laurent
Fabius, présidentiable de gauche, alors ministre du
budget et âgé de 36 ans.
J'ai le plaisir de vous rapporter leurs
opinions sur l'Histoire grâce à l'aimable initiative d'une lectrice
de Laval (Québec), Monique Auzat-Piat.
André Larané |
Extrait du magazine
Historia (octobre 1982):
Laurent FABIUS, Ministre
du Budget
1. Y a-t-il dans l'Histoire une période qui vous
intéresse particulièrement?
Plusieurs, car je suis
passionné d'histoire. Mais je m'intéresse tout particulièrement à la
IIIe République. Nous ne reconnaissons pas toujours pleinement ce
que nous lui devons. Or le legs est considérable: la maturation
définitive de la République et de la démocratie, l'extension
générale de la scolarisation, de grandes lois sociales, etc.
La période 1870-1940 est riche également de toutes les
contradictions d'une société qui s'industrialise mais en restant
sentimentalement attachée aux formes d'organisation sociale et de
pensée d'une civilisation paysanne. L'idéologie individualiste reste
prédominante tandis que se développent progressivement les formes
modernes de l'intervention collective. Le progrès technique rend
l'économie plus complexe et plus fragile, suscitant des espoirs que
dément finalement la crise économique mondiale. Enfin dans le monde
s'entrechoquent les forces de l'internationalisme et de la paix et
celles du totalitarisme le plus dévastateur. Bref, une période
suffisamment lointaine pour que nous y portions un regard détaché,
suffisamment proche, chacun le voir, pour y retrouver les principaux
éléments de la problématique du présent.
2. Avez-vous un
personnage préféré?
Jean Jaurès.
Admiration et
sympathie pour un homme que son milieu et son éducation
prédisposaient à une carrière politique «classique» (après
son élection comme député «républicain» à 26 ans) et qui,
délibérément, choisit le parti des travailleurs en adhérant au
socialisme...
Avoir réconcilié le mouvement ouvrier avec
l'action démocratique et la démocratie avec le mouvement ouvrier et,
selon sa formule fameuse, le réel avec l'idéal, qui peut prétendre
avoir fait mieux et davantage au cours du dernier
siècle?
3. Y a-t-il un personnage qui vous est
particulièrement antipathique?
Pas un, mais une liste. La
longue liste des dictateurs. Tous ceux qui de Néron à Salazar, de
Caligula à Idi Amin Dada, de Hitler à Pinochet, n'ont su en des
lieux, des formes et des temps divers imposer leur autorité que par
la violence et le sang.
4. Y a-t-il un personnage que vous
connaissez mal mais qui vous intrigue et sur lequel vous aimeriez en
savoir davantage?
Je pense à Magellan. Un
homme capable de croire, contre toute évidence immédiate, en ce
début du XVIe siècle, que la terre était ronde et que l'on pouvait
en faire le tour (1). Une intuition, une conviction
et une passion. Quel passionnant triptyque?
5. Pouvez-vous
citer un ouvrage ou un roman historique que vous relisez ou que vous
avez relu?
Je suis en ce moment plongé dans deux gros
livres, les Mystères de Paris, d'Eugène Sue, pour moi l'égal
de la Comédie humaine et des Misérables en intensité
dramatique...
Dans un genre
différent, le Colbert de Murat. Je voulais mieux connaître
celui qui fut le créateur de la comptabilité publique moderne et
l'un des premiers à comprendre qu'une nation moderne supposait un
véritable Etat fort, une politique industrielle et commerciale
volontariste, une fiscalité qui cesse d'être anarchique et
injuste.
Jacques Chirac 
(1)
Contrairement à ce que
semble penser Laurent Fabius, tous les Européens instruits du
XV-XVIe siècle étaient pleinement conscients de
ce que la Terre était ronde [retour]
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