Le Château de Margat
Chevalier Franc
Si l'on suit la grande route du rivage syrien en montant vers le Nord, on constate qu'entre Tortose et Lattaquié, un peu avant le village de Banias, un des contreforts du Djebel Ansarieh descend presque jusqu'à la mer. C'est là le passage le plus resserré de la côte. Tout près de là se dresse sur un large plateau le puissant château de Margat auquel on accède de Banias, situé à 6 kilomètres au Nord-Ouest. Margat s'appelle en arabe Marqab signifiant 'lieu de guet', terme qui convient admirablement. Il surveillait la route du littoral et fermait au Sud la principauté d'Antioche dont la frontière avec le comté de Tripoli était fixée au Nahr Banias. Tout près à l'Est se trouvait, formant une enclave dans les état francs, le pays des Assassins ou des Ismaëliens, musulmans schismatique qui vinrent au XIIe siècle s'enfermer dans une région sauvage du Djebel Ansarieh, abrupte, hérissée de rochers, où l'on ne pénétrait que par de gorges étroites et profondes. Auparavant (1062) des musulmans avaient construit un château sur l'emplacement de Margat. Les byzantins s'en emparèrent en 1104 au cours d'une expédition sur les côtes de Syrie dirigée par l'amiral Cantacuzène. Les musulmans l'auraient repris à une date indéterminée. Puis les Francs durent s'y installer en 1117-1118 mais ils ne gardèrent sans doute pas cette position car à la suite de la mort du prince Roger d'Antioche à la bataille de l'Ager Sanguinis, à l'ouest d'Alep le 28 juin 1119, la principauté fut privée de prince pendant plusieurs années et livrée à la guerre civile. A ce combat un haut baron Renaud Masoier (ou Mansoer) s'était vaillamment conduit et avait été blessé; dans plusieurs actes il porte le titre de connétable de la principauté. A la sorte d'une révolte en 1131, le roi de Jérusalem, Foulque, vint rétablir l'ordre et confia à Renaud le gouvernement de la principauté.
Vue du château front Nord.
Or c'est son fils Renaud II Masoier qui s'empare définitivement de Margat en 1140. Et justement à cette époque la situation de cette région devenait préoccupante pour la sécurité du domaine chrétien et la libre circulation sur le littoral. En effet, à la frontière Sud-Est de la principauté, les Assassins s'étaient installés peu à peu dans le Djebel Ansarieh. En 1132-1133; ils occupaient Qadmous et el Kahf, puis en 1140-1141 le château de Masyaf qui est encore conservé. Ils se montraient aussi redoutables aux musulmans orthodoxes qu'aux chrétiens. Le chef de cette secte était appelé 'le Vieux de la montagne'. Ses fidèles lui obéissaient jusqu'à la mort. Il les envoyait chez ses ennemis avec ordre de poignarder un puissant personnage et les encourageait en les enivrant à l'aide de hachisch; ainsi les appela-t-on Haschachin 'fumeurs de hachisch' d'où le nom d'Assassins. Le plus illustre de leurs chefs fut Rachid ed dim Sinan qui gouverna cette population de 1169 à 1192. Saladin trouva en lui un farouche adversaire qui tenta de le faire assassiner. En vain il assiégea en 1176 le château de Masayf, principale forteresse des Ismaëliens. Leur voisinage pouvait devenir dangereux pour les états chrétiens. Guillaume de Tyr dit qu'ils étaient au nombre de 60 000 individus et qu'ils possédaient dix forteresses. Cinq d'entre elles s'échelonnaient à une vingtaine de kilomètres de Margat. Les croisés préférèrent témoigner aux Ismaëliens une neutralité bienveillante, leur demandèrent un tribut et les laissèrent dans leurs montagnes. Mais ils fortifièrent solidement Margat, le château le plus proche de leur repaire. C'est donc alors qu'un des principaux barons d'Antioche s'établit à Margat, et il dut y construire un premier château dont il reste quelques vestiges à côté des fortifications plus importantes édifiées par l'Hôpital à partir de 1186. D'ailleurs vers cette année 1140, il semble que dans tout le domaine conquis par les croisés on se préoccupa d'en renforcer la défense stratégique en construisant ou développant plusieurs forteresses. En 1137 le château de Montferrand situé en grand'garde à proximité de Hama et de Homs avait été enlevé par l'émir Zengui. Le comte de Tripoli, sentant son domaine menacé, confia en 1142 le Crac à la garde des chevaliers de l'Hôpital. Dans le royaume de Jérusalem le grand port d'Ascalon étant toujours aux mains des musulmans, le roi Foulque entre 1137 et 1142 construit à proximité trois forts comme base d'attaque et aussi pour protéger les environs contre les razzias de la garnison égyptienne : Bethgibelin, Ibelin, Blanche Garde; à la même époque (1138-1140) il élève en Galilée le grand'château de Saphet et au-dessus de la mer Morte son vassal Payen le Bouteiller construit la forteresse de Kérak de Moab.
Vue du château front Est.
Ainsi au même moment le prince d'Antioche, agissant comme le roi de Jérusalem et le comte de Tripoli, charge un de ses vassaux les plus notables d'occuper Margat et de fortifier cette position. Renaud II Masoier assura sa tâche jusqu'à sa mort en 1185. Il avait d'immenses domaines au-delà de l'Oronte, la fertile région du Roudj, entre Antioche et Apamée, comme les seigneurs de Saone en avaient entre l'Oronte et Alep. Mais on le voit peu à peu vendre ses biens à l'Ordre de l'Hôpital, évidemment pour subvenir aux frais considérables que lui imposaient la construction du château de Margat puis l'entretien de sa garnison. Il aliène d'abord des casaux au voisinage de Margat et de Valérie (Banias), puis ensuite les territoires du Roudj. Aussitôt après sa mort, son fils Bertrand Masoier renonce à assumer la lourde charge de la garde de la forteresse et le Ier février 1186 il en fait abandon entre les mains de Roger des Moulins, grand-maître de l'Ordre de l'Hôpital. Il était temps, car deux ans plus tard allait se produire l'offensive de Saladin en Syrie et il est évident que, sans le geste de Bertrand Masoier, Margat aurait subi le sort des autres châteaux restés aux mains de seigneurs tels que Saone, Bourzey, Shoghr-et-Bakas. Les énormes ressources de l'Hôpital permirent à l'Ordre de mettre rapidement la forteresse en état de défense et de conserver cette place à la chrétienté. En effet l'année qui suivit la victoire de Hattin, Saladin au printemps 1188 voulut entreprendre la conquête de la Syrie, mais les châteaux tenus par l'Hôpital et le Temple étaient bien gardés. S'étant approché du Crac il renonça à toute tentative et poursuivant sa marche il saccagea la ville de Tortose, mais il échoua devant le donjon des Templiers. Continuant la route de la mer vers le Nord, il lui fallait suivre l'étroite corniche surveillée par la forteresse de Margat. Or le roi de Sicile Guillaume II avait envoyé au secours des chrétiens d'Orient une flotte commandée par l'amiral Margarit. Celui-ci était venu mouiller ses navires dans le petit port de Valénie et tenta d'arrêter la marche de l'armée musulmane. Des navires on pouvait tirer sur celle-ci qui devait longer le rivage. Mais Saladin fit disposer pendant la nuit une palissade de hauts mantelets de cuir et de laine qui permit à ses troupes de défiler à l'abri des flèches des marins siciliens. Ayant reconnu que Margat était imprenable il poursuivit sa route vers Djebelé.
Vue du château front Ouest.
En 1203, 1204-1205, les Hospitaliers de Margat et du Crac font plusieurs expéditions contre Hama, au voisinage de Montferrand et contre Homs. Mais les musulmans ripostent et en 1204-1205 le sultan d'Alep, Malek Zaher Gazi, envoie une armée contre Margat. Elle détruit des tours de l'enceinte; mais son général ayant été tué d'une flèche elle se retire. Ainsi en ce début du XIIIe siècle on constate, à Margat comme au Crac, que l'Hôpital parvenait au plus haut degré de sa puissance militaire. L'étude archéologique nous conduira aux mêmes conclusions que pour le Crac : Margat considérablement amplifié par les Hospitaliers devait être alors en voie d'achèvement et présenter l'aspect d'ensemble imposant qu'il présente encore aujourd'hui malgré certains ouvrages en ruines. C'est à cette époque (en juin de 1205) que se tint à Margat, sous la présidence du grand-maître, un chapitre général de l'Hôpital où furent promulgués d'importants statuts de l'Ordre dont le texte a été conservé. Une de../../scription intéressante de Margat nous a été conservée par le récit d'un voyageur, Wilbrand d'Oldenburg, qui parcourut la Syrie vers 1212 : 'C'est, dit-il, un château vaste et très fort, muni d'une double muraille et ceint de plusieurs tours. Il se dresse sur une haute montagne. Il appartient à l'Hôpital et c'est la plus forte défense de la contrée. Il s'oppose aux châteaux du Vieux de la Montagne (c'est-à-dire le Maître des Assassins) et du sultan d'Alep et il a tant réfréné leur tyrannie qu'il peut exiger chaque année un tribut de 2000 marcs. Chaque nuit 4 chevaliers et 28 soldats y montent la garde. Les Hospitaliers outre la garnison y entretiennent mille personnes. Les provisions qui y sont réunies sont prévues pour cinq années'.
Le Donjon La Chapelle
Le grand pape Innocent III organisait une cinquième croisade lorsqu'il mourut en juin 1216. Son successeur Honorius III poursuivit cette entreprise et tout en continuant à encourager en Occident le projet par ses légats, il envoya en Terre sainte avec la même mission un ardent orateur Jacques de Vitry qu'il nomma évêque d'Acre. Arrivé en novembre 1216, il parcourut la Palestine, le Liban et la Syrie. Sa prédication eut un grand succès à Acre d'abord, puis à Tyr et Sidon (Saïda), à Beyrouth, à Giblet, à Tripoli où le comte Bohémond IV le reçut solennellement. II prit la parole au milieu de combattants dans les forteresses de l'Hôpital et du Temple, au Crac, au Chastel Blanc, à Tortose où il faillit être massacré par des Assassins, puis à Margat et enfin à Antioche. Lui aussi, d'un mot, vante la puissance de Margat. Nous avons signalé qu'en ce temps (janvier 1218) le roi André II de Hongrie avait reçu un accueil princier au Crac et à Margat et qu'en considération des dépenses considérables qu'imposait à l'Ordre la garde de ces forteresses il avait fait de grandes libéralités pour leur entretien. Nous avons noté que le Crac fut en 1233 le lieu de concentration de troupes venues de tout le territoire chrétien pour une grande expédition contre Hama. Le contingent de l'Hôpital fort de 2000 combattants était commandé par son grand-maître Guérir. Il est évident que Margat avait envoyé une partie de sa garnison. En 1242 le grand-maître de l'Ordre Pierre de Vieille-Bride se trouvait à Margat pour diriger les opérations contre le sultan d'Alep avec lequel l'Hôpital était alors en guerre. Vers cette époque Margat était devenu un véritable siège épiscopal car l'évêque de Valérie (Banias, au bord de la mer) y avait transporté sa résidence. En 1261 commence la grande offensive menée par le sultan Beibars contre les états chrétiens et spécialement contre les forteresses de l'Hôpital. Dans les deux châteaux, les chevaliers ne résistent plus qu'à grand-peine et subissent des revers de plus en plus fréquents. En 1268 Beibars s'empare de la grande cité d'Antioche et la même année l'Hôpital est obligé d'abandonner au sultan le petit port de Djebelé entre Margat et Lattaquié. En décembre 1269 et janvier 1270, celui-ci arrive deux fois à l'improviste de Hama pour assiéger Margat, voulant être maître sur la côte pour bloquer ensuite plus facilement le Crac. Mais les Hospitaliers repoussent ses assauts.
L'intérieur de la chapelle.
En 1271, après un siège de cinq semaines, il enlève le Crac malgré l'héroïque résistance de ses défenseurs. Après la chute du Crac, premier son du glas de la chrétienté en Orient, il faudra vingt ans encore pour que la puissance musulmane achève sa victoire. La côte de Syrie était encore solidement gardée par Margat, Maraclée, Tortose, Tripoli, Giblet, Beyrouth. Même en 1280 (fin octobre) les Hospitaliers prirent l'offensive en liaison avec les Mongols qui venaient d'envahir la Syrie du Nord. Une troupe de 200 combattants sortis de Margat firent une chevauchée au voisinage du Crac. Ils s'emparèrent d'un nombreux bétail, mais comme ils s'en retournaient ils furent assaillis à la hauteur du Chastel Blanc par 5000 cavaliers musulmans; ils battirent en retraite, mais soudain vers Maraclée près du rivage, malgré leur petit nombre les chevaliers de Margat firent volte-face, foncèrent sur leurs adversaires et les mirent en déroute. Ils ne perdirent qu'un sergent dans ce combat et tuèrent plus de cent ennemis. Beibars, maître du Crac en 1271, en avait fait réparer les ouvrages mutilés par le siège et après lui Qelaoun devait en renforcer les fortifications. Ce sultan confia à son gouverneur du Crac la charge de s'emparer de Margat. Ainsi les deux grandes forteresses-soeurs, maintenant opposées, allaient par deux fois s'affronter. En février 1281, ce gouverneur Balban al Tabbakhi à la tête d'une armée de 7000 hommes vint assiéger Margat. Les Hospitaliers au nombre de 200 chevaliers et 200 fantassins firent alors une sortie héroïque qui mit les musulmans en fuite. Du côté chrétien un seul chevalier et 12 sergents furent tués. Le 25 septembre 1281 le grand-maître de l'Hôpital, Nicolas Lorgne, ancien châtelain du Crac, écrivait d'Acre au roi d'Angleterre Edouard Ier : 'Nostre Chastel de Margat nos tenons aussi bien garni de frères et d'autres gens d'armes comme nos feismes jusques avant la trive', et il lui demandait avec insistance d'envoyer des secours en Orient où la situation était grave. Cette trêve à laquelle il fait allusion avait été conclue le 13 mai 1281 pour 10 ans et 10 mois entre le grand-maître de l'Hôpital et Qelaoun. Mais le Khan mongol qui avait conclu alliance avec les états chrétiens du Levant étant mort, le sultan n'hésita pas à rompre la trêve.
La citerne.
En grand secret il fit à Damas des armements considérables, mobilisa une nombreuse armée, rassembla des munitions, flèches, naphte, outillage de siège et une importante artillerie. Il apparut devant Margat le 17 avril 1285. La forteresse allait résister cinq semaines comme le Crac. Les machines de siège environnèrent la place; leurs projectiles détruisirent les mangonneaux des assiégés, mais ceux-ci les réparèrent et à leur tour brisèrent une partie des machines ennemies qui, en s'abattant, écrasèrent de nombreux musulmans. Les sapeurs creusaient des mines. Qelaoun dirigeait le travail de l'une de ces mines qui pénétra sous la tour de l'Éperon située à la pointe Sud de la forteresse en avant du donjon. Il fit entasser du bois dans cette mine et l'on y mit le feu. En même temps les musulmans livraient un furieux assaut, mais ils furent repoussés. L'Éperon ébranlé par la mine et l'incendie s'effondra, jetant le désordre parmi les assaillants qui se retirèrent découragés (23 mai). La nuit était venue. Les Francs n'étaient pas moins épuisés et ayant constaté que d'autres mines pénétraient sous les fossés jusque sous d'autres tours, ils comprirent qu'il était inutile de prolonger la résistance. Qelaoun désireux de conserver la forteresse pour l'employer contre les chrétiens, leur offrit une capitulation honorable. Les Hospitaliers purent se retirer librement à Tortose et à Tripoli. Des vestiges du terrible siège de 1285 restent encore plantés dans les pierres du donjon de Margat. En effet nous avons trouvé piquées dans les joints de mortier des pierres qui encadrent ses archères, un certain nombre de pointes de flèches. C'est la preuve que dans ces sièges, les archers lançaient à profusion leurs traits vers les étroites fentes des archères des tours. Celles qui n'atteignaient pas leur but allaient s'émousser entre les pierres et tombaient à terre; d'autres pénétraient dans les joints du mortier. Qelaoun pourvut la forteresse d'une nombreuse garnison et d'un important matériel de guerre. La tour de l'Éperon reconstruite porte une inscription rappelant sa victoire. Elle porte aussi le nom de Balban al Tabbakhi, gouverneur du Crac à qui la garde de Margat fut confiée.

Chevalier Hospitalier