Le Château de Saone

Chevalier Hospitalier
On
sait qu'après la prise de Jérusalem et la dislocation des troupes de la
croisade certains chefs de l'expédition décidèrent de rester en Orient
pour s'emparer des ports qui étaient encore aux mains des musulmans et étendre
leur conquête vers l'intérieur du pays :
Godefroy de Bouillon qui mourut un an plus tard, son frère Baudouin qui,
demeuré dans le Nord à Édesse, partit vers la Palestine pour se faire
couronner roi de Jérusalem, Raymond de Saint-Gilles qui voulut se
constituer dans la région du Liban un état qui devait devenir le comté
de Tripoli.
Bohémond de Tarente s'était installé à Antioche et avait jeté les
bases d'un vaste état qu'il fallait conquérir et qui allait devenir la
principauté d'Antioche.
Tancrède, devait jouer un rôle de premier plan dans la création de ces
états francs d'Orient aussi bien en Palestine qu'en Syrie et au Liban.
Pendant la, première croisade, il avait été le fidèle lieutenant de
Godefroy de Bouillon. Puis il était resté auprès de lui avec quelques
centaines de chevaliers, en Palestine; il s'était rendu maître de la
Galilée. Plus tard, en 1110; il s'empara de la position où devait s'élever
le Crac des Chevaliers qui gardait à l'Est la frontière du comté de
Tripoli.

Château de Saone
Pendant
la première moitié du XIIe siècle, les princes d'Antioche tentèrent
avec persévérance de s'établir fortement au delà de l'Oronte et ils
constituèrent dans ces territoires une ligne de défense avancée formée
par des places fortifiées et des châteaux :
Au Sud, Saone, en plein coeur du domaine chrétien, se dressait derrière
la région marécageuse où l'Oronte s'étale largement en formant de véritables
lacs, région qu'on appelle le Ghab.
Saone paraît avoir été le plus important château-fort qu'aient élevé
les Francs dans les premiers temps de leur occupation. Le Crac qui fut
considérablement amplifié au XIIIe siècle n'était alors qu'un modeste
fort à côté de la puissante citadelle de Saone.
Nous ne savons rien sur la date de la prise par les Francs de cette
position. Tout au plus peut-on considérer comme une hypothèse
raisonnable que Tancrède, ayant enlevé aux Byzantins en 1108 le port de
Lattaquié, avait occupé auparavant Saone pour s'en servir de point
d'appui pour des attaques contre cette ville maritime.
Le premier seigneur de Saone paraît avoir été un vassal du prince
d'Antioche nommé Robert, fils de Foulque. Ce Robert, sur lequel on n'a
que quelques indications, fut pourtant un personnage considérable qui
tient une place prépondérante dans l'histoire de la principauté
d'Antioche; il en est de même de son fils Guillaume. Tous deux furent de
véritables héros d'aventure dont les exploits guerriers semblent se
hausser à la taille des murailles de cette étonnante forteresse de Saone,
dont la construction est bien sans doute l'oeuvre de l'un ou de l'autre,
sinon de tous les deux.
Château de Saone
Robert
entre dans l'histoire en 1108 aux côtés de Tancrède dans un acte par
lequel le prince normand récompense les Pisans de l'aide qu'ils lui ont
apportée dans la lutte contre les Grecs et spécialement dans l'attaque
de Laodicée enlevée à Cantacuzène, amiral de l'empereur Alexis.
Peu après, vers 1110, Tancrède s'emparait au delà de l'Oronte des
places fortes de Cerep (Athareb) et de Sardone (Zerdana); il dut aussitôt
confier Sardone à la garde de Robert car quatre ans plus tard (1114) on
voit celui-ci faire don à l'abbaye de Josaphat de sa terre de Merdic au
voisinage de Sardone.
Tancrède, ayant donc dès 1110 occupé des positions bien au delà de
l'Oronte, menaçait gravement Alep, bloquait la région avoisinante et empêchait
la ville de se ravitailler. Alors il imposa au sultan d'Alep un tribut
annuel et exigea la reddition de tous les prisonniers chrétiens.
En 1115 Sardone est attaquée par Boursouk, atabek de Mossoul. Le prince
d'Antioche se porte aussitôt au secours de la place. Il surprend Boursouk
près de Sermin et écrase son armée le 14 septembre. Robert prit une
part active au combat. Il est cité parmi les héros de la journée avec
Alain, seigneur de Cerep et Guy Fresnel, seigneur de Harrenc.
Château de Saone
Peu
auparavant (juillet 1115) Togtekin, atabek de Damas, et Il Ghazy, prince
de Mardin, avaient demandé l'alliance de Roger, prince d'Antioche, contre
Boursouk. Cette alliance avait été conclue au camp musulman au bord du
lac de Homs. C'est dans ces circonstances que Robert de Saone, que les
chroniques arabes appellent le comte lépreux, se lia d'amitié avec
Togtekin. Il lui avait dit alors :
' Je ne sais comment exercer envers toi les devoirs de l'hospitalité,
mais dispose des pays que je gouverne, que tes cavaliers y pénètrent
s'il leur convient, pourvu qu'ils laissent mes gens en liberté et qu'ils
ne tuent personne. Pour ce qui est des troupeaux et des denrées, ils
peuvent en disposer à leur guise. '
Château de Saone
On
a d'autres exemples de ces liens amicaux qui unirent des seigneurs francs
et musulmans. Ayant mutuellement admiré leur bravoure sur les champs de
bataille, ils entretenaient de bonnes relations en temps de paix. Mais
lorsque la trêve cessait, la haine de race et les goûts sanguinaires réapparaissaient
parfois et c'est ce qui se produisit de la part de Togtekin.
En 1118 le prince d'Antioche étendait encore sa conquête au delà de
l'Oronte et s'emparait notamment de Hazart (Azaz) au Nord d'Alep. Puis à
l'intérieur il fortifiait sa principauté vers le Sud en enlevant, à un
clan de montagnards, Balatunus, situé au Sud de Saone, qu'il donna sans
doute aussitôt en fief à Robert.
L'année suivante Robert, seigneur de Saone, de Balatunus et de Sardone,
devait trouver une mort glorieuse dans des circonstances tragiques.
Le 28 juin 1119, Roger d'Antioche ayant, avec des forces insuffisantes,
attaqué au Nord de Cerep, Il Ghazy, l'armée franque fut défaite et le
prince d'Antioche fut tué dans la bataille. L'émir alla ensuite assiéger
Sardone dont, après une vive résistance, la garnison épuisée par la
faim se rendit (12 août), alors qu'arrivait à son secours l'armée du
roi de Jérusalem à laquelle s'étaient jointes les troupes des comtes dÉdesse
et de Tripoli.
Le 14 août l'armée chrétienne rencontrait celle d'il Ghazy et de
Togtekin à Telle Danit au Sud de Sermin. Après une lutte longue et
acharnée, le champ de bataille resta au roi Baudouin II.
Château de Saone
Robert
joua un grand rôle dans ce combat. Au début de l'affaire, chargeant à
la tête d'un corps de cavalerie, il avait mis en déroute l'armée
musulmane. Croyant à une victoire définitive, il se porta aussitôt au
secours de sa ville de Sardone, mais ayant appris en chemin qu'elle avait
capitulé il revint sur ses pas. Il rencontra alors un contingent musulman
qui dispersa sa troupe. Cinq jours plus tard, Robert blessé fut fait
prisonnier. Robert, en grand seigneur, se fixa lui-même une énorme rançon
de 10 000 pièces d'or. Togtekin (ayant sommé de se faire musulman, il
refusa fièrement. L'émir furieux tira son épée et trancha la tête de
son ancien ami. Ayant fait dépouiller le crâne de sa peau il chargea un
habile orfèvre de faire de ce crâne une coupe à boire ornée de
diamants. Ainsi mourut Robert, premier seigneur de Saone.
Dans les années suivantes, le roi de Jérusalem Baudoin II et le comte d'Édesse
Joscelin Ier poussèrent vivement leurs avantages dans la région d'Alep
et jusqu'à l'Euphrate. Alep fut sur le point de succomber. Au cours de
ces campagnes, les Francs reprirent Sardone (1121) et reconstruisirent la
forteresse qui fut confiée à Guillaume, fils de Robert. L'année
suivante il y fut assiégé par Il Ghazy. Le roi de Jérusalem et le comte
de Tripoli se portèrent à son secours avec 3oo chevaliers et 400
fantassins. Il Ghazy qui bombardait Sardone depuis quatorze jours avec
quatre puissantes machines leva aussitôt le siège. Peu après il
attaquait encore Sardone et de nouveau se retirait en apprenant l'approche
du roi Baudouin
Château de Saone
Guillaume
de Saone mourut en 1132, Comme son père il fut l'un des plus puissants
vassaux du prince d'Antioche. Il gouvernait un vaste territoire puisque
Saone et Sardone sont à une distance à vol de 75 kilomètres environ.
En examinant la carte, on s'explique pourquoi Francs et Musulmans se
disputèrent Sardone avec une telle âpreté. Elle se trouvait dans un
district appelé le Djasr qui était d'une extraordinaire fertilité. Elle
était placée en avant du défilé d'Ermenaz qui coupe d'Est en Ouest le
Djebel el Ala et fermait ainsi une voie d'accès d'Alep vers Antioche.
Enfin, vers le Sud-Ouest, Sardone dominait la route qui d'Alep passait par
Sermin pour franchir l'Oronte au pont de Shoghx et de là atteignait Saone
et Lattaquié. Le seigneur de Saone avait donc une route directe pour
gagner le fief qu'il possédait à la frontière orientale de la
principauté.
Château de Saone
Nous
ne savons presque rien des seigneurs de Saone, mais les historiens
musulmans donnent d'amples informations sur la prise de cette forteresse
par Saladin en 1188. L'année qui suivit sa grande victoire de Hattin le 4
juillet 1187 et son entrée triomphale à Jérusalem le 2 octobre, il
envahit le Liban et la Syrie. Il enleva les ports de Saïda, Beyrouth,
Giblet, mais à Tortose il échoua devant le formidable donjon des
Templiers, il échoua devant le Crac des Chevaliers, il passa sous les
murs de Margat, grand château des Hospitaliers, qu'il n'osa pas attaquer.
Puis il continua vers le Nord, ayant pour objectif de s'emparer
d'Antioche. Pour cela il lui fallait conquérir plusieurs positions qui défendaient
au Sud l'accès de la grande cité chrétienne. La principale était Saone.
Le siège de Saone est raconté par plusieurs chroniques arabes dont deux
sont rédigées par des témoins du combat.
Parti de Lattaquié, Saladin arriva en vue de Saone le 26 juillet 1188
avec son armée et six mangonneaux. Le fils du sultan, edh Daher, resta
sur la colline du côté du ravin et établit deux mangonneaux non loin
des murailles. Saladin établit son camp et des mangonneaux de l'autre côté
de ce fossé sur le plateau en face du front principal du château.
Château de Saone
'
La forteresse possède cinq murailles... Le mercredi 27 l'armée
l'enveloppa de toutes parts. Dès le matin le sultan commença le siège.
Le combat et le tir des mangonneaux ne cessèrent point... Si bien que, dès
le jeudi 28, les murs commencèrent à menacer ruine... '
Les assiégés tentèrent une sortie et pendant toutes les attaques montrèrent
un grand courage. Mais les mangonneaux et les flèches des musulmans
faisaient de nombreuses victimes chez les Francs et la plupart des
combattants furent tués ou blessés. Le vendredi matin un mangonneau d'edh
Daher fit dans le mur une large brèche par laquelle pénétrèrent les
assiégeants. En même temps les murs de la basse-cour étaient escaladés
et les musulmans s'y précipitèrent dans une mêlée furieuse.
'Et je voyais nos gens s'emparer des marmites dans lesquelles le repas était
crut à point et manger tout en se battant... '.
Château de Saone
'Les
Francs, dit une autre chronique, se retranchèrent sur la cime qui
surmontait la forteresse (il doit s'agir du château byzantin qui domine
toute la place) et se voyant perdus ils demandèrent à capituler. Le
sultan fixa une rançon et laissa s'éloigner combattants, femmes,
enfants. Puis il partit le lendemain vers d'autres conquêtes'.
Un chroniqueur ajoute :
'La prise de Sahyoun fortifia l'espoir de prendre bientôt Antioche dont
ce château était la clef et la plus importante des dépendances : la
porte était ouverte et le chemin tout tracé'.
Cependant, après avoir pris dans les semaines suivantes plusieurs châteaux,
le sultan consentit à une trêve et rentra à Alep sans attaquer
Antioche.
Château de Saone
Cette
haute fortune, ce fief considérable, les riches revenus que le seigneur
de Saone, de Balatunus et de Sardone devait tirer de ses vastes domaines,
expliquent comment il put élever le magnifique château de Saone. On y
reconnaît l'œuvre d'un seigneur fastueux qui n'avait pas à ménager la main-d'œuvre
et qui ne reculait pas devant les frais de construction les plus coûteux.
On a voulu faire grand, solide et magnifique. En cherchant à dater ce
monument que nous inclinions à croire de la première époque franque, en
le comparant à d'autres de ce temps mais moins beaux, d'un travail moins
soigné, nous nous étonnions d'une telle perfection en cette période de
début. C'est qu'ailleurs on a été obligé. de construire rapidement et
on fa fait aussi plus économiquement.
Ici tout va de pair, le fossé profond, long et large a été creusé en
plein roc et le travail a dû être long et dispendieux. Les ouvrages sont
hauts, les murs d'une épaisseur énorme, les pierres sont de dimensions
que nous n'avons guère vues ailleurs sinon à Athlit au xiiie siècle;
certaines pierres du donjon de Saone ont q. mètres de long, mais surtout
l'appareil à bossages est fort bien exécuté; ailleurs à la même époque
on faisait du bossage à la rustique, c'est-à-dire qu'on dégrossissait
plus ou moins la saillie de la pierre à coups de maillet frappés sur un
poinçon qui enlevait la pierre par éclats. Ici les angles ont été
abattus avec précaution et la face du bossage a été taillée
soigneusement au ciseau.
Château de Saone
Ce que nous savons des seigneurs de Saone nous fait comprendre les raisons d'une oeuvre aussi parfaite. Il est impossible de déterminer lequel du père ou du fils fut l'auteur de la construction de Saone. Il se peut qu'après s'être contenté des murailles byzantines remises en état de défense, Robert, devenu un seigneur disposant d'abondantes ressources, ait entrepris les grands ouvrages que nous admirons encore. Et Guillaume aurait continué cette oeuvre qui demanda une assez longue durée pour être menée à bien. Foucher de Chartres nous apprend qu'après sa victoire de Tell Danit en août 1119 le roi de Jérusalem se rendit à Antioche, choisit dans les familles des seigneurs qui avaient péri ceux qui devaient tenir les fiefs après eux et décida de mettre en état de défense les forteresses voisines d'Antioche. Il est évident que ce passage concerne à la fois Guillaume fils de Robert et la forteresse de Saone.
Château de Saone
Assurément ce château était à l'intérieur du territoire, loin de la contrée où l'on avait si âprement combattu, mais les musulmans étaient toujours menaçants et il était prudent de défendre solidement contre une nouvelle offensive les accès dAntioche. Or Saone était une position stratégique de première importance. Il est fort possible que Guillaume encouragé par le roi de Jérusalem ait conçu sur un plan très vaste la construction du château de Saone. Aucun fait historique ne suggère l'idée qu'il pût être construit plus tard. Les seigneurs de Saone qui succédèrent à Guillaume sont à peine connus. Aucun d'eux n'eut la célébrité de Robert et de Guillaume.

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