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Les Textes Fondateurs de la Franc-Maçonnerie. Les
principaux textes qui servent aujourd'hui encore de références à l'Ordre
Maçonnique.
Les Textes Religieux. Présentation des textes qui
sont à la base de la Tradition Maçonnique.
Les Texte Ésotériques. De nombreux textes qui
peuvent être lus dans le cadre d'une démarche spirituelle personnelle.
Certains degrés maçonniques y font référence.
Textes Divers. Des textes et études ayant trait à
la Franc-Maçonnerie.
Les Documents Antimaçonniques. Présentation de
quelques documents qui ont été publiés dans le but de nuire à la
Franc-Maçonnerie.
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De la Stricte Observance au Rite Écossais Rectifié
Par Pierre Noël
Le Rite Écossais Rectifié occupe une place singulière dans la
Maçonnerie contemporaine. Pratiqué en Suisse, en France et en Belgique, il
est trop souvent l'objet de polémiques passionnées, certains y voyant la
forme la plus pure de l'initiation maçonnique, d'autres un rejeton
abâtardi, voire dévoyé, de la maçonnerie classique. La pierre de touche de
ce débat est le christianisme, vrai ou supposé, qui imprégnerait ce Rite
d'"ancien régime", parfois qualifié par ses détracteurs de
"crypto-catholique". Certes, l'atmosphère y est plus religieuse, sinon
plus mystique, mais est-ce suffisant pour justifier l'anathème et la
marginalisation? Trop souvent d'ailleurs de telles attitudes sont le fait
de maçons, par ailleurs sincères, qui n'ont du Rectifié qu'une
connaissance lointaine, basée plus sur des racontars que sur une
expérience personnelle. Le fait est regrettable, d'autant que le Rectifié
présente l'avantage inestimable d'être aisément accessible à l'analyse,
les intentions de ses fondateurs nous étant connues par les innombrables
documents et exégèses qu'ils ont laissés. Le caractère parfois archaïque
de ses rituels peut surprendre, certes. Encore faut-il comprendre que la
survivance de formes d'apparence obsolète résulte d'abord de l' extinction
quasi-complète du Rite au XIX° siècle et de sa renaissance inattendue en
notre siècle. La première lui permit d'échapper aux réformes dont furent
l'objet les autres Rites, Français ou Ecossais, réformes conditionnées par
les luttes politiques et religieuses du temps, lesquelles donnèrent à la
franc-maçonnerie un visage que n'auraient reconnu ni les pasteurs
britanniques des origines ni les maçons lyonnais de 1778. La seconde nous
le restitua (presque) inchangé, tel qu'il fut imaginé au confluent du
Rhône et de la Saône entre 1778 et 1809. Si le Rite Rectifié paraît
aujourd'hui incongru, voire scandaleux, n'est-ce pas justement à cause de
cette fidélité à une certaine image de la maçonnerie dont nos
contemporains ont peine à prendre conscience?
Le travail qui suit n'a d'autre ambition qu'une présentation succincte
de la chronologie et de l'évolution des rituels "symboliques" de ce Rite
trop souvent décrié. Il ne s'agit pas d'une exégèse, moins encore d'un
exposé systématique de sa doctrine, tâche d'une autre envergure à laquelle
je me risquai autrefois (G.Verval, 1987), mais plutôt du simple
débroussaillage d'un paysage passablement confus où se mêlent faits et
légendes que chacun utilise à sa guise.
Tel qu'il fut conçu, le Rite Ecossais Rectifié devait comporter trois
étapes successives, concentriques dirait J.F.Var, composées des grades
"symboliques", de l'Ordre Intérieur chevaleresque et de la (Grande)
Profession. Seules sont effectives de nos jours les deux premières. La
troisième relève, faute de mieux, de l'érudition personnelle grâce à la
publication des textes fondateurs du "Saint Ordre", comme ses
thuriféraires aiment à appeler, à tort, la Profession. Je ne m'occuperai
ici que des grades symboliques.
Ceux-ci sont au nombre de quatre : à l'apprenti, au compagnon et au
maître fait suite le "maître écossais de Saint André". Au XVIII° siècle,
ces quatre grades étaient régis par un directoire écossais dont les
pouvoirs furent définis à Lyon en 1778. N'y voyons là rien qui surprenne.
A la même époque la Grande Loge anglaise, dite des "Anciens", exerçait son
autorité sur quatre degrés, le dernier étant le "Royal Arch". Il n'en va
plus de même aujourd'hui. Les trois premiers grades rectifiés relèvent
exclusivement de l'autorité des Grandes Loges tandis que le "maître
écossais" est conféré dans des "loges de Saint-André" dépendant des
Directoires écossais, terme qui "au symbolique" désigne les Grands
Prieurés de l'Ordre bienfaisant des Chevaliers maçons de la Cité Sainte.
Cette dichotomie est condition de "régularité" au sens qu'a pris ce mot
durant les premières décennies de ce siècle. Nul ne désire la remettre en
cause.
I. Jean-Baptiste Willermoz et la maçonnerie lyonnaise.
1. Introduction de la Stricte Observance à Lyon.
Ce lyonnais d'une exceptionnelle longévité (1730-1824), fabricant
d'étoffes et commissionnaire en soieries, fut à l'évidence le père du
Rectifié. Initié en 1750 dans une loge oubliée, il en devint vénérable en
1752 (A.Joly, 1938, p.5). Fondateur en 1756 de la "Parfaite Amitié",
constituée par la Grande Loge de France, il en tint le premier maillet
jusqu'en 1762. Il contribua entre temps à la fondation de la Grande Loge
des Maîtres Réguliers de Lyon (1760), plus tard Mère-Loge de Lyon. Il
fallait, écrivit-il plus tard, "être chevalier d'Orient pour y être admis"
(in Steel-Maret, 1893, pp.147-153). Cette Grande Loge ne se voulait-elle
pas chargée "à l'instar de celle de Paris...de veiller au maintien de la
discipline des loges, de fixer le choix de l'uniformité des grades
symboliques jusques et y compris le chevalier d'Orient"? Elle pratiquait
officiellement sept grades, soit après les trois premiers ceux de maître
élu, maître parfait, maître écossais et chevalier d'Orient. Là ne
s'arrêtaient pas les connaissances de Willermoz qui, à l'époque, n'avait
de cesse de collectionner grades, décors et rituels. Dans une lettre qu'il
adressa le 2 mars 1763 à Chaillon de Jonville, substitut général du Grand
Maître de la Grande Loge de France, il fit suivre sa signature des titres
suivants: Maître écossais, G(rand) A(rchitecte), R(oï)al Arch, Chevalier
d'Orient, d'Occident, du Soleil, de l'Aigle noir, R(ose) C(roix),
G.I.G.E.ch.K. (c'est à dire Grand Inspecteur, Grand Elu, chevalier Kadosh)
(reproduit en fac?similé dans Renaissance Traditionnelle, 1992, 89:31)
(1). Les grades supérieurs au chevalier d'Orient étaient pratiqués dans un
chapitre des chevaliers de l'Aigle noir, fondé en 1763 ou 1765 et présidé
par le propre frère de Willermoz, Pierre-Jacques, médecin, alchimiste,
esprit curieux de tout et très en avance sur son temps (A.Joly, 1938,
p.15). Ce chapitre très fermé vit peut-être la création du grade de
Rose-Croix dont le succès ne devait jamais se démentir.
Au début de leur carrière, Willermoz et ses proches pratiquèrent donc
cette maçonnerie qui sera appelée plus tard de "Rite Français". Jamais
cependant elle ne put les satisfaire entièrement. Willermoz était trop
intimement convaincu que la maçonnerie devait receler des connaissances
"sublimes" pour se satisfaire d'un système aussi rudimentaire que décevant
à ses yeux. Il chercha hors des loges classiques ces "vérités
essentielles" qu'il devinait sous le couvert des allégories maçonniques
héritées des spéculatifs britanniques. Il crut les trouver, en 1767, dans
l'Ordre des "chevaliers Elus Coens de l'Univers" du théosophe Martinez de
Pasqually. Reçu en 1768 au grade ultime de Réau-Croix, il avait créé à
Lyon un "Tribunal" d'Elus Coens, réservé à ses intimes, et s'était
consacré avec ferveur, quoique sans succès bien assuré, aux expériences
théurgiques prescrites par le "Grand Souverain" de l'Ordre, Don Martinez.
Déçu peut-être par les "Esprits Intermédiaires" qui se refusaient à lui,
désemparé par le départ de son maître qui, en 1772, quitta la France pour
n'y plus revenir (2), Willermoz écouta d'autres sirènes sans pour autant
oublier l'enseignement du disparu ( de 1774 à 1776, les élus coens
lyonnais continuèrent à se réunir assidûment, ce dont témoignent leurs
"conférences" éditées par A.Faivre en 1975 aux éditions du Baucens,
Braine-le-Comte).
En 1772, des correspondants strasbourgeois l'informèrent de l'existence
outre-Rhin d'une forme nouvelle de maçonnerie, caractérisée par sa belle
ordonnance et le sérieux de ses "connaissances", la Stricte Observance, ou
plus exactement "l'Ordre supérieur des chevaliers du temple sacré de
Jérusalem". Fondée en 1751 par le baron (FreiHerr) Charles-Gotthelf von
Hund (1722-1776), elle enseignait que la franc-maçonnerie n'était autre
que la perpétuation de l'Ordre du Temple, aboli en 1312 par le pape
Clément V sur ordre du roi de France, Philippe IV "le Bel". Dirigée par de
mystérieux "Supérieurs Inconnus" dont von Hund n'était que le mandataire,
elle ne visait rien moins que le rétablissement de l'Ordre défunt et la
récupération de ses biens matériels. Des amis de Von Hund prétendirent
plus tard qu'il avait été admis dans l'ordre à Paris en 1743 par un
mystérieux chevalier "au plumet rouge" dont ils laissaient entendre qu'il
était un familier de Charles-Edouard Stuart, fils du prétendant à la
couronne d'Angleterre et d'Ecosse (3) (A.Bernheim, 1998). Il aurait reçu
une patente de Grand Maître Provincial dont il s'était servi pour
introduire l'Ordre en Allemagne. Si les supérieurs inconnus étaient
parfaitement imaginaires, cette patente existe bel et bien. Conservée dans
les archives de la Grande Loge du Danemark, elle est rédigée en un langage
chiffré dont nul jamais ne donna la clef. Tout cela, faut-il le dire, ne
fut connu de Willermoz que bien plus tard, après qu'il eut depuis
longtemps mesuré les faiblesses du système allemand.
En 1772 donc, Willermoz sollicita son admission au sein de la Stricte
Observance dans une lettre adressée à von Hund en date des 14 et 18
décembre (in Steel-Maret, 1893, pp. 147-153). Celui-ci lui répondit le 18
mars 1773 et le renvoya au baron de Weiler, son émissaire chargé
d'implanter l'Ordre en France. La correspondance échangée montre à l'envi
le quiproquo : le lyonnais parlait de l'objet caché de la maçonnerie qui
ne pouvait traiter que des questions essentielles, l'allemand n'avait en
vue que la restauration de l'Ordre du Temple. Nonobstant cette
incompréhension fondamentale (ou peut-être à cause d'elle), les
négociations n'allèrent pas sans quelques difficultés suscitées par la
méfiance des frères lyonnais de la Grande Loge des Maîtres Réguliers que
Willermoz eut bien peine à amadouer (A.Joly, 1938, pp.47-50). Tout finit
pourtant par s'arranger et Weiler, qui avait déjà établi à Strasbourg le
directoire écossais de la V° Province Templière dite de Bourgogne (octobre
1773), put inaugurer celui de la II° Province dite d'Auvergne à Lyon le 21
juillet 1774, puis, la même année, celui de la III° Province dite
d'Occitanie à Bordeaux (A.Joly, 1938, p.63).
Armés chevaliers par Weiler les 11 et 13 août, Willermoz et ses
disciples avaient prêté serment d'obéissance au baron von Hund et au duc
de Brunswick-Lünebourg, "Superior Magnus Ordinis" depuis que le convent de
Kohlo (juin 1772) avait reconnu l'inanité des prétentions de von Hund, ce
qu'ignoraient d'ailleurs les lyonnais. En échange, ils avaient reçu leur
nom d'Ordre ( Eques ab Eremo pour Willermoz) et les cahiers des rituels
allemands. On devine sans peine leur déception. Loin de leur apporter la
manne attendue, ces rituels ne différaient guère de ceux que connaissaient
les Français. Quant à la "survivance" templière, Willermoz connaissait
depuis toujours l'inanité de cette chimère, amoureusement cultivée par
d'aucuns depuis que Ramsay, en un célèbre discours, avait attribué aux
chevaliers Croisés la paternité de l'Ordre maçonnique. De ceux-ci aux
templiers, il n'y avait qu'un pas que les émules du chevalier de
Saint-Lazare avaient aisément franchi. Le lyonnais n'ignorait rien de
cette fable enseignée dans les grades de "Commandeur du temple" ou de
"Chevalier templier" pratiqués dans le chapitre de son frère (A.Joly,
1938, p.15). N'était-ce pas d'ailleurs la justification du Kadosh qu'il
avait appris à connaître en 1762 et dont il se méfiait depuis lors? ( cf.
la lettre de Meunier de Précourt du 29 avril 1762, in Steel-Maret, 1893,
pp. 79-80). Echaudé peut-être mais sérieux comme toujours il le fut,
Willermoz se mit au travail, bien décidé à faire de la capitale des Gaules
le phare de la maçonnerie templière.
Un an plus tard, le convent de Brunswick (26 mai au 6 juillet 1775)
ratifia la "restauration" des provinces françaises et les "Règlements
généraux" de l'Ordre furent expédiés à la V° Province. Ils stipulaient que
"l'Ordre Intérieur, voilé sous le titre de
Directoire écossais, (était) composé de trois grades qui en font partie,
et dont le dernier en est le complément. Savoir: 1° celui d'Ecossais
Vert qui commence à en développer les symboles, mais par lequel l'Ordre
ne s'engage point à l'avancement de celui qui y est admis et peut le
laisser pendant toute sa vie...2° celui de Novice...3° le grade de
Chevalier...On appelle Profès ceux qui ont fait leur dernière
profession; cette profession n'est point un grade qui augmente les
connaissances mais un acte libre et uniquement à la volonté de celui qui
le fait, par lequel il s'engage irrévocablement envers l'Ordre" (cité
par J.F.Var, 1991, pp.49-50).
Le dernier grade était divisé en six classes selon la condition sociale
de l'impétrant (Eques, socius, armiger, clerc, servant et valet d'armes),
distinctions mondaines qui n'empêchaient pas que les "connaissances" de
l'Ordre soient communiquées à tous (sauf aux servants d'armes).
Pour des raisons dictées, sans doute, par les usages locaux, Weiler
avait en 1773 concédé aux strasbourgeois le droit de cumuler les
hauts-grades français avec ceux de l'Ordre Intérieur, constituant par là
une classe intermédiaire qui fut évoquée par le chapitre d'Auvergne, à
Lyon, en sa séance du 23 juillet 1774:
"...On a lu pareillement les deux autres grades du
Grand Ecossais Rouge et du Chevalier de l'Aigle, dit Rose-Croix: ils ont
été proposés pour la seconde classe intermédiaire à l'instar de la V°
Province" (3° protocole de la Province
d'Auvergne).
L'échelle des grades adoptée à Strasbourg différait donc de celle en
usage en Allemagne par cette "deuxième classe" intermédiaire entre le
symbolique et l'intérieur, soit: -1° classe: apprenti, compagnon,
maître. -2° classe: écossais rouge, Rose-Croix. -3° classe: écossais
vert, novice, chevalier. (A.Joly, 1938, pp.66-67).
Les lyonnais ne se prononcèrent pas sur la mise en application de ce
système et renvoyèrent à plus tard "l'examen et la décision des grades qui
composeraient la 2° classe". Dans un premier temps, ils se rallièrent à la
position strasbourgeoise, comme l'atteste le "Petit mémoire
d'instruction" remis, l'année suivante, au F. Bruyzet chargé par le
chapitre d'Auvergne de répandre dans les loges de France la réforme
germanique. Il précisait que les loges désireuses de s'agréger au nouveau
système "pourraient obtenir du directoire la permission de conférer (les
grades de la classe intermédiaire)...Tout grade d'élu et tout cordon noir
étaient proscrits. Les grades de la 2° classe dite intermédiaire étaient
l'écossais rouge et le chevalier d'Orient" (in Steel-Maret, 1893, pp.
175-176). Le débat, de toute façon, fit long feu: en 1777, le chapitre de
Bourgogne renonça aux grades intermédiaires (R.Dachez et R.Désaguliers,
1989, 80:290).
Restait à résoudre le problème posé par
l'implantation en France d'un organisme d'obédience étrangère. Ni
Willermoz ni les templiers d'Auvergne ne voulaient rompre avec le Grand
Orient de France, garant de la bienveillance du gouvernement. Dès janvier
1776, Willermoz annonçait que des négociations étaient amorcées avec
l'obédience parisienne et qu'il en attendait une issue favorable. De fait
un "Traité d'Union Intime" fut signé le 31 mai de cette année entre
le Grand Orient de France et les trois Directoires de Lyon, Bordeaux et
Strasbourg, représentés par Bacon de la Chevalerie, bien connu pour ses
accointances Coen (in L. Charrière, 1938). Ce traité, en dix articles
augmentés de deux articles "secrets", prévoyait la réunion des Directoires
et de leurs corps subordonnés au Grand Orient (article 1). Chacun
"conservait exclusivement l'administration et la discipline sur les loges
de leur Rite et Régime" (article 6). L'équivalence des "grades
fondamentaux" des deux Rites était garanti, comme les droits d'intervisite
et de double appartenance: "Les membres des loges de l'un et l'autre Rites
pourraient régulièrement passer dans les loges de l'autre Rite, sans
cesser d'être membre de la loge à laquelle ils appartenaient
primitivement" ( article 9). Ce Traité, qui devait être reconduit en 1811
sans modifications notables, ratifiait la parfaite régularité de la
maçonnerie "réformée" et, jamais dénoncé, justifie, aujourd'hui encore, la
pratique du Rite Rectifié au sein du Grand Orient de France.
2. Les grades de la Stricte Observance (1775).
Les rituels conservés à la bibliothèque municipale de Lyon furent
récemment publiés par J.F.Var (1991) qui les juge rudimentaires, d'une
maigreur squelettique et dépourvus de toute valeur initiatique: "de la
gestuelle, un moralisme banal, rien de plus" (p.53). Le jugement est
abrupt et sans nuances, reconnaissons-le. Est-il mérité? Chacun jugera,
selon ses vues, sans oublier que ces rituels ne diffèrent guère de ceux en
usage dans les loges du temps, de ce côté ou de l'autre du Rhin.
La disposition générale de la loge bleue est celle, "ordinaire", des
loges françaises. Elle est éclairée par trois bougies devant le vénérable,
deux devant les surveillants, une devant le secrétaire. Les flambeaux
d'angle, autour du tableau (ou tapis), ne sont pas mentionnés. Est-ce à
dire qu'ils manquaient? C'est peu probable au vu des usages de l'époque.
Gageons plutôt que l'"ordinaire" prévoyait la disposition classique des
flambeaux aux angles N.E., S.E. et S.O., conforme aux prescriptions du
Rite Français ainsi qu'à celles du Rite Suédois. De fait, une gravure
représentant la loge d'apprenti-compagnon selon le Rite de la Stricte
Observance, attribuée au dernier tiers du XVIII° siècle, nous les révèle
ainsi disposés autour d'un tableau qui ne diffère en rien de ceux
présentés par les divulgations continentales des années 1745-1755
(document conservé dans les archives de la Grande Loge du Danemark, in
K.C.F. Feddersen, 1982, d/14) (pl.1).
Relevons une innovation notable, pleine d'avenir:
"Derrière la chaire du vénérable est pendu peint sur
du carton ou autrement le symbole du grade que l'on y donne". Ce symbole
est "une colonne rompue par en haut mais ferme sur sa base" (1° grade),
"une pierre cube (sic) sur laquelle est posée une équerre" (2° grade),
"un vaisseau démâté sans voiles et sans rames, tranquille sur une mer
calme" (3° grade). Les devises s'y rapportant sont, dans l'ordre, "Adhuc
Stat", "Dirigit Obliqua", "In Silentio et Spe Fortitudo
mea".
L'ouverture des travaux ne comporte ni allumage des flambeaux ni
prière. Le vénérable, après un bref échange de répliques du catéchisme
avec les surveillants, ouvre la loge par trois fois trois coups, devant
les frères debout tenant de la main gauche l'épée, pointe en terre, et
portant la main droite au col. La réception ne s'écarte guère de l'exemple
français, si ce n'est par une autre innovation remarquable: la "lumière"
est donnée en deux temps avec, au deuxième temps, l'exclamation "Sic
Transit Gloria Mundi". L'obligation d'apprenti comprend les pénalités
traditionnelles (gorge coupée, coeur percé et arraché, le tout réduit en
cendres). Le catéchisme rappelle les fondements de la loge française et
son articulation en trois colonnes (Sagesse-Force-beauté) et trois Grandes
Lumières, ici énoncées "le Soleil, la Lune et les Etoiles", celles-ci
remplaçant, on ne sait trop pourquoi, le Maître de la Loge (ou l'Etoile
Flamboyante.). Le soleil signifie le maître en chaire, la lune les
surveillants et les étoiles les maîtres et compagnons "qui guident les
apprentis dans les routes sombres et mystérieuses de l'Art Royal".
Le deuxième grade, réplique succincte du premier, était sans doute
conféré le même jour. Les mots sacrés sont, dans l'ordre, J... et B...
comme le voulait l'usage continental depuis l'inversion (anglaise) de 1739
(cf. G.Verval,1988), les mots de passe ceux révélés par le "Trahi..." de
1744,Tub...et Schi...
La réception à la maîtrise suit la version "française" de la légende
d'Adonhiram : les neuf maîtres envoyés à sa recherche décident de leur
propre autorité de changer le "mot de maître", mesure dictée par la seule
prudence. Sur la tombe de l'architecte est déposée "une médaille
triangulaire sur laquelle est gravé l'ancien mot de maître avec deux
branches d'acacia en sautoir". L'instruction précise que cet ancien mot
n'est autre que "le Saint Nom de l'Eternel en hébreu". Après l'obligation,
le candidat est renversé et recouvert d'un drap noir tandis qu'on allume
les "neuf cierges jaunes", seule allusion aux flambeaux d'angle ( qu'un
autre document conservé à Copenhague, daté de 1770, montre aux angles
habituels, in Feddersen, 1982, d/94, pl.2 ). Le signe d'horreur est le
seul enseigné au nouveau maître, le signe "au ventre" relevant d'une autre
tradition, celle des "Anciens" anglais. Enfin le mot de passe, Gi..., et
le mot "substitué" M...B... sont ceux de la tradition française.
L'écossais vert achève la série. Pour simple qu'il soit, il contient
déjà des éléments bien reconnaissables. Le candidat, désarmé, une corde à
la taille et sous la menace d'un glaive, est introduit dans la loge tendue
de vert et éclairée par quatre lumières disposées en carré. Délivré du
joug de "la maçonnerie symbolique" par son engagement d'obéissance au
directoire et à ses chefs, il reçoit l'"habit" (le tablier) vert, un signe
"la main droite comme pour saisir quelqu'un par la tête", un attouchement
au coude et deux mots, Jehovah et Notuma. S'il n'est fait mention ni de
Zorobabel ni du second temple, le tableau montre Hiram ressuscitant "qui
tend les bras pour sortir du tombeau où il n'est plus qu'à demi" (pl.3).
Il est entouré de quatre animaux, emblèmes des vertus du grade: le lion
(valeur et générosité), le singe (adresse et habileté), l'épervier
(clairvoyance) et le renard (ruse sans fourberie). A peu de choses près,
ces animaux sont ceux que présentait, au grade d'"écossais", le tableau de
la divulgation de 1747, "Les francs-maçons écrasés..." (la colombe y
remplaçait l'épervier) (pl.4).
3. Premières réformes.
Après la mort de Weiler (novembre 1775) et celle de Hund (8 novembre
1776), les lyonnais décidèrent d'étoffer les rituels, décidément trop
rudimentaires à leurs yeux, de leurs initiateurs germaniques. De décembre
1777 à janvier 1778, il fut décidé de confier à Willermoz et au
strasbourgeois Salzmann la rédaction des grades symboliques, à Jean de
Türckeim, autre strasbourgeois, celle des grades de l'Ordre Intérieur.
Dans la foulée, Willermoz s'attribua la rédaction d'une classe nouvelle,
"secrète", la (Grande) Profession.
Dans la Stricte Observance, la Profession , nous l'avons vu, n'était
pas un grade mais l'acte libre par lequel le chevalier s'engageait
irrévocablement envers l'Ordre, à l'instar de la "profession" monastique.
L'ambition ici était toute autre: il s'agissait de condenser
l'enseignement théosophique de Martinez, du moins sa partie théorique, en
de longues "Instructions" qui ne seraient communiquées qu'aux élus jugés
dignes de les recevoir en deux grades "secrets", la Profession et la
Grande Profession. Le travail fut rondement mené: les textes étaient déjà
près lorsque se réunit le Convent des Gaules, dix mois plus tard. (4)
Quelques remaniements apparaissent déjà dans les "trois premiers
grades des Loges Rectifiées en France avant la tenue du Convent national
de Lyon en 1778" (in Dachez et Désaguliers, 1989, pp.294 et
suivantes). Conservées dans les archives de la Cour et de l'Etat à Vienne,
ils sont paraphés par Gaybler qui sera secrétaire du Convent de Lyon. On y
remarque le soin tout particulier accordé à la préparation du candidat. Un
frère "préparateur" est désigné à cet effet et son rôle minutieusement
détaillé qui ne rappelle en rien les brimades écossaises des manuscrits
d'Edimbourg (1696-1700), pas plus d'ailleurs que les rodomontades du
"Frère Terrible" des loges françaises. L'accent est celui de la dignité et
du formalisme qui visent à convaincre le candidat de l'importance de sa
démarche autant qu'à s'assurer de sa sincérité. Les cérémonies elles-mêmes
sont peu modifiées. Relevons en passant que le mot de passe, ou plutôt le
nom, du maître est "acacia" et non Gi...
La bibliothèque nationale de Paris conserve une autre série de rituels
"intermédiaires", venant de Strasbourg ceux-là ("Régime rectifié 1776.
Directoire Ecossais de Strasbourg avant le Convent Général tenu à
Wilhelmsbad en 1782", cité par Dachez et Désaguliers, 1989, pp.297 et
suivantes). Malgré leur date (1776), ils ne diffèrent que peu de ceux qui
seront adoptés à Lyon deux années plus tard. Les maximes lors des voyages
manquent encore mais les châtiments physiques traditionnels sont déjà omis
des serments.
Le 27 avril 1777, le Directoire d'Auvergne arrêta que le grade
d'écossais vert serait rendu "ostensible" dans toutes les loges sous la
seule dénomination d'"écossais", devenant ainsi le "complément de la
maçonnerie symbolique" et non plus le premier de l'Ordre intérieur. Cette
délibération "définitive" prévoyait aussi que les vénérables
communiqueraient "sans cérémonies et sans frais" aux écossais les
hauts-grades en usage avant la réforme: chevalier d'Orient, Rose-Croix et
autres de la même veine (article 7), à l'exclusion toute fois des grades
"à cordon noir", élus ou kadosh que Willermoz avait en horreur. Ces grades
étaient expressément proscrits et il était interdit aux visiteurs d'autres
régimes d'en porter les décors en loge (article 9). Cette décision
supprimait de fait la classe "intermédiaire", concédée autrefois par
Weiler, dont les lyonnais ne savaient trop que faire (5).
L'article 6 de cette même délibération décrit le tableau du grade
d'écossais et son "symbole distinctif": un lion jouant avec des
instruments de mathématiques, ainsi que sa devise "Maeliora praesumat"
(sic) (in Renaissance Traditionnelle, 1989, pp.313-316 et Cahiers verts,
Bulletin Intérieur du Grand Prieuré des Gaules, 1992, n° 10-12,
pp.233-237). Cet écossais, nouvelle manière, synthèse de l'écossais vert
importé d'Allemagne et des grades écossais pratiqués en France, sera
développé au Convent de 1778.
II. Le Convent national des Gaules (1778).
1. La Réforme de Lyon.
Il se tint à Lyon du 25 novembre au 10 décembre 1778, en présence des
délégués des Provinces d'Auvergne et de Bourgogne, ceux d'Occitanie
n'ayant pas jugé bon de s'y présenter. Il y fut surtout question des
hauts-grades et de l'organisation administrative du Rite.
Le titre "Chevalier bienfaisant de la Cité Sainte" remplaça celui de
"Chevalier templier". Cette décision, imposée par Türckeim et Willermoz,
n'était pas anodine. Certes la prudence voulait que toute référence à un
Ordre condamné par les prédécesseurs du roi régnant et du pontife romain,
condamnation jamais révoquée, soit, au mieux, camouflée sous une
appellation moins compromettante, mais là n'était pas la raison profonde
de cette mesure. Willermoz et ses amis étaient convaincus que la source
des connaissances maçonniques et l'origine de l'initiation étaient bien
antérieures à l'Ordre médiéval, lequel n'avait été que le détenteur
ponctuel et transitoire d'une tradition immémoriale. Les délégués se
rallièrent sans peine à cette décision dès la première séance du Convent,
même si certains ne le firent qu'avec une réticence inavouée (ce fut
notamment le cas de Beyerlé, Préfet de Lorraine et futur adversaire de
Willermoz).
La "matricule" (c'est à dire l'organisation territoriale du Régime) des
Provinces, Prieurés et Commanderies de l'Ordre Intérieur fut adoptée dans
un grand élan d'optimisme, sans trop tenir compte des effectifs à vrai
dire squelettiques du système. Le "Code Général de l'Ordre des
Chevaliers bienfaisants de la Cité sainte" fut adopté ainsi qu'une
"Règle des chevaliers", aujourd'hui perdue. Les rituels de l'Ordre
Intérieur, préparés par Türckeim, furent approuvés. A l'inverse des
rituels allemands, ils supprimaient les différences basées sur la
naissance et admettaient à la "chevalerie" les bourgeois et roturiers
pourvu qu'ils puissent faire état de revenus substantiels et d'une
situation "honnête" dans la société civile. Les "frères à talents" étaient
cependant tolérés, comme dans les loges bleues, à condition que leur
présence soit un véritable bénéfice pour l'Ordre.
Les grades symboliques ne furent pas oubliés pour autant. Un "Code
maçonnique des loges réunies et rectifiées de France" fut approuvé et
les nouveaux rituels, rédigés par Willermoz, ratifiés au cours des 11° et
12° séances (E.Mazet, 1985). Plusieurs copies de ces rituels sont
conservées, dont l'une fait partie du fonds Kloss de la Bibliothèque du
Grand Orient des Pays-Bas (catalogue VII-h-4). Ce qui suit est basé sur
cette copie primitivement destinée au Directoire de Bourgogne et certifiée
par son chancelier, Rudolph Salzmann.
2.
Les grades symboliques du Convent des Gaules.
Le tableau de la
loge d'apprenti est divisé en deux parties: l'une à l'occident figure le
porche, l'autre à l'orient figure le temple. Elles sont séparées par une
balustrade placée au-dessus d'un escalier à sept marches. Il conduit au
pavé mosaïque, situé en face de la porte d'entrée du temple, qui est
fermée, entourée des deux colonnes J et B. Aux quatre points cardinaux
sont placées quatre portes dont celle d'orient, qui mène au sanctuaire,
est elle-aussi fermée. En haut du tableau sont dessinés le soleil, la lune
et l'étoile flamboyant laquelle contient en son milieu la lettre G.
"Autour de ce tableau, qui figure l'enceinte
intérieure du temple, est tracé à la craie, à quelques pouces de
distance, un quarré long dans la même forme qui figure la seconde
enceinte ou le second parvis. A égale distance de celle-là, il en sera
tracé un autre qui figure la troisième enceinte ou le parvis extérieur
dans lequel voyage l'apprenti. On supprime ce dernier pour les voyages
du compagnon et tous deux pour ceux du
maître".
La loge d'apprenti est éclairée par "trois flambeaux dont deux seront
devant les FF. surveillants et l'autre à l'Orient du côté du Midi".
L'innovation mérite d'être soulignée. C'est en effet la disposition
typiquement "écossaise" des flambeaux d'angle, commune au "Rite Ecossais
Ancien et Accepté" et au Rite Moderne Belge. Elle semble être apparue en
Avignon, vers 1776, dans la loge "Saint-Jean de la vertu persécutée",
loge-mère de la loge parisienne "Saint-Jean du contrat social" qui sera le
berceau du Rite Ecossais Philosophique (cf. R.Désaguliers, 1983). Il ne
peut s'agir d'une simple coïncidence. La proximité dans le temps et
l'espace suggère qu'il y eut influence réciproque. Ajoutons cependant que
cette disposition des flambeaux était déjà celle de la divulgation
française de 1747, "Les Francs-maçons écrasés...", texte énigmatique dont
on ne sait trop ce qu'il faut penser mais qui suggère en tout cas que
l'idée était dans l'air depuis quelque temps déjà. J'ai déjà eu l'occasion
d'insister sur le glissement de sens induit par ce déplacement qui confond
autour du tableau les colonnes et les lumières de la loge, je n'y
reviendrai pas (cf. G.Verval, 1987, pp.11-24; P.Noël, 1993, pp.61-63).
L'ouverture de la loge d'apprenti se fait par la récitation de
répliques de l'instruction et ne diffère guère de celle pratiquée au Rite
Français. Le vénérable tient son épée de la main gauche, pointe en haut,
tandis que les assistants tiennent la leur pointe en bas. Soulignons
l'absence de prière.
Le candidat, dans la chambre de préparation, découvre trois questions
"d'ordre":
- Croyez-vous à un seul Dieu, créateur de l'univers, à
l'immortalité de l'âme et à la nécessité des devoirs qui en résultent?
- Quelles sont vos idées sur la vertu...? - De quelle manière
pensez-vous que l'homme puisse se rendre le plus utile à ses
semblables?
Le préparateur, après l'avoir entretenu sur ces question, l'examine sur
l'opinion qu'il se fait de la maçonnerie avant de souligner que son but
est "la vertu, l'amitié et la bienfaisance".
Introduit dans la loge, le récipiendaire déclare "sa religion et son
état civil", sans qu'il lui soit demandé son nom de baptême. Les voyages,
effectués dans l'"enceinte" décrite plus haut sont ponctués de coups de
tonnerre et des trois maximes aujourd'hui classiques:
- L'homme est l'image immortelle de la divinité... -
Celui qui rougit de la religion... - Le maçon dont le coeur ne
s'ouvre pas..."
Le candidat monte ensuite "de l'Occident à l'Orient à côté du tableau
par le Nord, à pas libres jusque devant la table du Vénérable Maître". Le
serment, pris sur l'évangile de Saint Jean, est l'occasion de la question
suivante:
"Ce livre sur lequel votre main est posée est
l'évangile de Saint Jean. Y croyez-vous? Si vous n'y croyez pas, quel
confiance pouvons nous avoir en votre
engagement?"
En dépit de cette exhortation, le serment ne contient aucune clause de
fidélité à la religion chrétienne. Les châtiments physiques sont omis,
omission qui traduit sans doute le souci d'hommes parfaitement honorables
de n'être pas accusés de crimes imaginaires. C'est le même souci qui
poussera le Grand Orient de France à supprimer les pénalités en 1858,
exemple que suivra la Grande Loge Unie d'Angleterre en 1985 seulement.
La réception se termine par une courte explication du cérémonial et du
tableau, simple ébauche de l'instruction actuelle. Elle ne contient aucune
allusion à la progression cherchant-persévérant-souffrant qui sera
introduite à Wilhelmsbad. Enfin les secrets sont ceux de la maçonnerie
classique du temps, les mots de passe devenant le "nom" de l'apprenti, du
compagnon et du maître.
Au 2° grade le candidat, les yeux bandés et dépouillé d'une partie
seulement de ses métaux, fait cinq voyages "mystérieux" et entend deux
maximes, après les 3° et 5° tours ("L'insensé voyage toute sa
vie...L'homme est bon..."). Il est ensuite conduit devant un miroir caché
par un rideau. Après que le vénérable l'a incité à rentrer en lui-même
pour y passer en revue ses erreurs et ses préjugés, le bandeau lui est
enlevé et il contemple son visage "dans le miroir éclairé par un
réverbère". Il gravit ensuite les cinq marches du grade "qu'il demande"
avant de les redescendre et de gagner l'orient par la marche des
compagnons (cinq pas en équerre en partant du pied droit du côté du midi).
Le mot du grade est B.... Par contre le "nom" du compagnon est devenu
Gi... sans qu'on sache pourquoi il remplace l'habituel Schi....
Au 3° grade apparaissent le mausolée d'occident et une tête de mort à
l'orient.
"A l'Occident sera placé sur le mur ou en relief un
mausolé (sic), consistant en une urne sépulchrale posée sur une base
triangulaire et à trois faces. Dans chaque triangle il y aura trois
boules dans les trois angles. Au-dessus du triangle une tête de mort
repose sur des ossements. De l'urne sortira une vapeur enflammée avec
l'inscription "deponit Aliena ascendit Unus", au-dessous, dans le
triangle, on lira ces mots "Tria formant, Novena
dissolvunt".
Les neuf flambeaux d'angle, disposés comme au grade d'apprenti, ne sont
allumés que lorsque le candidat est couché dans le cercueil. Introduit à
reculons, il découvre le mausolée avant d'entamer neuf voyages, "réduits à
trois", au cours desquels il écoute trois maximes dont existent plusieurs
versions. Il gagne ensuite l'orient par sept pas, suivis des trois pas du
maître. La légende d'Hiram est lue avant le simulacre du meurtre. Elle est
conforme au canon français et l'ancien mot J... est donné in extenso. Le
mot substitué, M...B..., est celui en usage dans la maçonnerie anglaise
dite des "Modernes", le "nom" du maître est Gabaon.
Au grade de maître écossais seize lumières supplémentaires viennent
s'ajouter aux quatre flambeaux d'angle et aux lumières du vénérable, ici
appelé député-maître, et des surveillants (soit vingt-cinq en tout) tandis
qu'apparaissent le double triangle et la lettre H, disposés au mur
d'Orient. Le rituel prévoit deux tableaux dont le premier est en deux
parties: le temple en ruines à l'occident, le temple réédifié par
Zorobabel à l'orient. Le deuxième tableau montre la résurrection d'Hiram
entouré non plus de quatre animaux mais du nom des vertus dont ils étaient
l'emblème (Bienfaisance, Prudence, religion et discrétion). La réception,
considérablement étoffée, ne diffère guère de celle en usage de nos jours.
L'introducteur présente au candidat les mêmes questions d'ordre qu'aux
grades précédents et l'invite à y répondre "catégoriquement" avant de lui
lier les poignets au moyen d'"une chaîne en fer blanc dont les anneaux
sont de forme triangulaire". Introduit "en maître" dans la loge,
l'impétrant écoute un premier discours relatant la destruction du temple
avant de gagner l'Orient par sept pas, le premier le conduit à la porte
d'occident du tableau, les trois suivants à la porte d'Orient par-dessus
le tableau, les trois derniers "en équerre" jusqu'à l'autel. Après
l'Obligation, il est reçu "Maître libre écossais" et reçoit l'épée et la
truelle. Ainsi armé, il oeuvre à la réédification du temple, relève
l'autel des parfums et découvre la lame d'or "qui contient le mot sacré
qui était perdu". Un deuxième discours lui retrace la geste de Zorobabel
et les circonstances de la construction du second temple, image bien
imparfaite du premier. Enfin investi de l'habit du grade, blanc doublé de
vert et bordé de rouge, du cordon vert "mélangé de rouge" et du bijou (à
une face seulement), il entend le troisième et dernier discours, imprégné
de martinézisme à peine voilé, qui compare les "révolutions" du temple de
Jérusalem, "ce grand type de la maçonnerie", aux états successifs de la
destinée humaine (la gloire de son premier état, la déchéance qui suit la
faute, la réintégration promise aux élus). Celle-ci est annoncée par la
résurrection d'Hiram "sortant à demi du tombeau". Enfin le symbole du
grade, un lion jouant avec des instruments de mathématiques sous un ciel
orageux, et la devise "Meliora praesumo", à la première personne cette
fois, lui laissent entendre l'existence d'une étape ultérieure dont les
"symboles" seront absents. Les secrets sont ceux de la Stricte Observance
mais le signe se donne cette fois "au front".
Ainsi furent unis en une synthèse harmonieuse les thèmes de Zorobabel,
de la reconstruction du Temple et de la découverte de la parole
"innominable" (empruntés aux chevalier d'Orient et aux divers "écossais"
français) à celui de la résurrection d'Hiram entouré des quatre animaux
emblématiques des "vertus" maçonniques (propre à l'écossais vert
allemand). Willermoz s'en expliqua plus tard dans une lettre à Charles de
Hesse:
"On jugea aussi qu'il conviendrait de conserver sans
le quatrième grade les principaux traits caractéristiques de la
maçonnerie française pour servir de pont de rapprochement avec elle"
(lettre à Charles de Hesse du 12 octobre 1781, in Van Rijnberck, 1935,
pp. 166-168) (6).
III. Le Convent général de Wilhelmsbad (1782).
1. Les prémisses.
Au début des années 1780, la Stricte Observance traversait une crise
grave dont les causes, multiples, sortent de notre propos (7). Le duc de
Brunswick annonça en septembre 1780 la convocation imminente d'un Convent
général des maçons écossais dont les débats devaient apporter les réponses
à toutes les questions qui agitaient l'Ordre. Il ne s'ouvrit que le 15
juillet 1782 à Wilhelmsbad, petite ville d'eaux proche de Hanau.
Trente-quatre délégués s'y retrouvèrent, issus des diverses "Provinces" de
l'Ordre, et parmi eux les délégués de Strasbourg et de Lyon, bien décidés
à y prendre une part prépondérante et à faire ratifier l'abandon de la
fiction templière ainsi que la réforme de Lyon dont Willermoz avait
communiqué l'essentiel aux deux instigateurs du Convent, le duc de
Brunswick (1721-1792) et le prince Charles de Hesse-Cassel (1744-1836),
coadjuteur de la VII° Province (Basse-Allemagne) et Maître Provincial de
la VIII° Province (Haute-Allemagne) (8).
L'enjeu du Convent débordait largement la question des seuls rituels.
L'origine de l'Ordre, ses buts réels et son organisation firent l'objet
essentiel de séances parfois houleuses et de débats animés. Un
compte-rendu critique en fut publié la même année par le Préfet de
Lorraine, Beyerlé (absent au Convent) sous le titre "De Conventu
Generali Latomorum apud aquas Wilhelmina...", qui appela en 1784 une
"Réponse aux assertions du F. A Fascia (Beyerlé)...", tout aussi
polémique, rédigée par Willermoz et son collaborateur, Millanois. Plus
près de nous, A.Joly (1938) et surtout R.Le Forestier ("La
franc-maçonnerie templière et occultiste au XVIII° et XIX° siècles" ,1970)
ont relaté les péripéties de cet été 1782. Malheureusement, l'un et
l'autre se basèrent sur les deux ouvrages précités, n'ayant pas eu accès
aux protocoles authentiques du Convent, d'où le côté parfois incomplet ou
erroné de leur analyse. Les protocoles en langue française et la
traduction de leur version allemande furent heureusement publiés, il y a
quelques années, par des chercheurs belges, en une circulation hélas
confidentielle. Ayant eu le bonheur de disposer du produit de leurs
recherches, c'est de ces protocoles dont je me suis servi dans ce qui va
suivre.
Les treize premières séances furent consacrées à des problèmes
administratifs, à la vérification des pouvoirs des délégués et surtout à
l'épineux problème de la filiation templière et des buts réels de l'Ordre.
Ils ne nous retiendront pas, l'objet de ce travail étant limité aux grades
symboliques et, accessoirement, aux Codes qui devaient en déterminer la
pratique.
2.
La préparation des rituels symboliques.
Lors de la 14° séance (3 août), un comité fut chargé de préparer les
cahiers des différents grades et de les soumettre à l'approbation des
délégués. Composé de sept membres (Charles de Hesse, acquis aux vues de
Willermoz; le chevalier Savaron, Visiteur Général de la 2° Province;
Sébastien Giraud, chancelier du Grand Prieuré d'Italie; l'autrichien Euber
Bödecker; le baron de Durckeim, Grand Maître Provincial de Bourgogne, 5°
Province; Chrétien de Heine, du duché de Schlesvig, et Willermoz ), ce
comité reçut à disposition "les rituels approuvés au Convent de Lyon, les
grades suédois et ceux de la Grosse Landesloge de Berlin, les rituels des
quatre grades intérieurs de la VII° Province et un rituel des Frères
Clerici ,également de la VII°Province". Onze jours plus tard, le 14 août,
Charles de Hesse annonça au Convent réuni en sa 15° séance qu'après avoir
comparé les anciens rituels à ceux arrêtés au Convent des Gaules, il avait
chargé Willermoz de la rédaction du premier grade. Ce dernier donna
lecture d'un projet qui s'intitulait "Rituel d'apprenti des chevaliers
francs-maçons rectifiés". Il s'ensuivit une vive discussion sur
l'opportunité d'un tel titre, le Convent ayant résolu en sa 13° séance de
renoncer à la filiation templière, non sans maintenir qu'il existait "un
rapport" entre l'Ordre du temple et celui des franc-maçons, rapport que
devait expliciter une "Instruction historique" destinée au dernier grade
du Rite. Finalement on décida de ne pas adopter à ce stade l'intitulé de
Willermoz, tout en reconnaissant aux loges de Vienne et de Berlin le droit
de le conserver, si elles le désiraient. Moyennant quoi le rituel
d'apprenti fut approuvé par 15 voix contre 3 après quelques corrections
mineures ne portant que sur le style.
Lors de la 16° séance (15 août), Jean de Türckheim, chancelier de la V°
Province et ami de longue date de Willermoz, présenta la Règle (à l'usage
des loges réunies et rectifiées) qu'il avait préparée, déclarant qu'il
l'avait conçue en forme d'une prière ou d'une prescription. Une première
mouture ayant paru "trop étendue et trop chargée d'ornements oratoires",
il en avait concentré l'essentiel en une version plus courte et
simplifiée. Les deux furent lues à l'assemblée, toutes deux en neuf
articles, la "longue" étant pourvue d'un préambule original et d'un
épilogue. Le Convent décida de les approuver également, la version courte
devant être lue à l'impétrant lors de son initiation, l'autre lui étant
remise pour étude ultérieure.
Lors de la 17° séance (16 août), Willermoz donna lecture du catéchisme
et de l'instruction finale d'apprenti, bien augmentée depuis l'ébauche de
Lyon. Celui-ci suscita un débat assez vif sur la constitution ternaire de
l'homme (esprit-âme-corps) dont le lyonnais voulait qu'elle soit un
"secret" (ou "mystère") de l'Ordre (9), illustré par les trois coups de
maillet que reçoit le récipiendaire lors de sa consécration. Un délégué
allemand, von Kortum, fit remarquer que la triple nature de l'homme, bien
qu'enseignée "par plusieurs anciens docteurs de l'Eglise", n'était que
spéculation philosophique. Il suffisait à un chrétien de savoir que "son
âme séparée du corps était immortelle". Willermoz rétorqua que cette
doctrine était conforme à l'Ecriture Sainte et explicitement citée par
Saint Paul:
"Que le Dieu de paix vous sanctifie lui-même en
toute matière et que tout votre être, esprit, âme et corps, soit gardé
irréprochable pour la venue de notre seigneur Jésus-Christ" ( 1° épître
aux Thessaloniciens, V.23).
Nonobstant cette opposition, le convent arrêta à la pluralité des voix
que l'instruction serait adoptée "salva ratificatione" (sous réserve de
ratification).
La 21° séance (21 août) fut consacrée au grade de maître écossais.
Certains voulaient sa suppression, d'autres désiraient qu'il devint le
premier de l'Ordre Intérieur. A l'opinion de Willermoz qui estimait que le
grade écossais devait constituer une classe intermédiaire, séparée à la
fois des grades bleus et de l'Ordre Intérieur, Charles de Hesse ajouta que
la maçonnerie, par ses trois classes, devait représenter le ternaire
fondamental: la 1° classe représentait l'Ancienne Loi, la 3° la Loi
Nouvelle, la 2° devait être l'étape intermédiaire composée d'un ou
plusieurs grades. Chefdebien, délégué de la III° Province (Occitanie),
adversaire déclaré de Willermoz depuis que celui-ci lui avait refusé
l'accès à la Grande Profession, ne voyait pas, déclara-t-il, la nécessité
de cette classe intermédiaire puisque "l'Ancien Testament s'arrête là où
commence le Nouveau". Finalement on résolut que le grade écossais serait
considéré comme le quatrième grade "symbolique" et constituerait une
classe intermédiaire entre la maçonnerie et l'Ordre Intérieur, son objet
essentiel étant la résurrection d'Hiram et la reconstruction du Temple. La
même séance vit la lecture de l'acte de renonciation à la filiation
templière, reprise en annexe (n° 147) aux protocoles du Convent.
Au cours de la 22° séance (22 août) fut débattue la question des
"symboles" des grades dont certains voulaient qu'ils soient remplacés par
ceux en usage dans la maçonnerie habituelle, la colonne brisée et le
vaisseau démâté paraissant une allusion trop évidente à l'Ordre du Temple.
On passa outre et Willermoz put donner lecture du rituel de compagnon
proposé par la commission des rituels. Il fut adopté sans difficulté.
La 23° séance (23 août) vit la définition du nombre et du rang des
officiers de la loge. Sept étaient essentiels (Vénérable, surveillants,
orateur, secrétaire, trésorier et élémosynaire), deux facultatifs (maître
des cérémonies et économe). Plus importante fut la décision de fixer à 21
ans l'âge minimum de réception, "de préférence prouvé par un certificat de
baptême". Cette exigence nouvelle n'était pas, on le voit, dictée par un
souci d'orthodoxie religieuse (aucun des délégués n'aurait imaginé qu'on
puisse initier un non-chrétien) mais bien par la volonté de s'assurer de
l'âge du candidat par le seul document probant à l'époque.
Le projet de rituel du troisième grade fut présenté, par Willermoz
toujours, lors de la 25° séance (25 août). Trois points particuliers
furent adoptés:
- Les trois coups donnés au récipiendaire le seraient au front, au
coeur et à l'abdomen (curieusement Willermoz ne tint aucun compte de
cette décision dans ses remaniements finaux.). - L'ancien mot du
maître, Jéhovah, ne serait plus enseigné au nouveau maître mais
seulement sa première (J) et sa dernière lettre (A). - Le nombre de
larmes sur le tableau serait indéfini (Willermoz en voulait 27 au grade
de maître et 81 à celui d'écossais).
Lors de la 26° séance (26 août), le Convent, sur proposition de
Willermoz, estima opportun d'introduire une prière à l'ouverture et à la
fermeture de la loge, "à l'instar de ce qui se faisait en Allemagne".
Après lecture du catéchisme du 3° grade, les délégués durent se prononcer
sur l'ensemble des trois grades. Après un dernier plaidoyer de Charles de
Hesse, les rituels furent adoptés, sous réserve de ratification ultérieurs
par les loges du Régime. Il fut donné aux Provinces jusqu'à la fin de 1783
pour donner leur accord final (celui-ci ne vint jamais).
Le lendemain (27 août) eut lieu la réception au grade d'apprenti, selon
le nouveau rituel, du Landgraf de Hesse-Hamburg. Le duc de Brunswick
ouvrit les travaux qui furent présidés par Charles de Hesse, Willermoz
faisant office de préparateur.
La 28° séance fut décisive. Willermoz y présenta un "Projet
d'ébauche pour servir de base, au Rituel du 4e Grade" qui donna lieu à
une discussion animée.
"Le F. ab Eremo a présenté la première Esquisse du
nouvel écossisme, 4. Grade de notre Maçonnerie Rectifiée : sur la quelle
on a fait plusieurs remarques. On a demandé l'abolition du gibet &
de la corde au cou par les récipiendaires : ce qui a été convenu à la
pluralité. L' Em.G.M.Gén. (Brunswick) & le Sér.F. a Leone resurgente
(Charles de Hesse) ont cependant protesté contre l'abolition de la Corde
au cou. Le F. a Cruce cerulea (Hyacinthe Chappes de la Henrière, député
de la Préfecture de Nancy) a demandé la conservation des deux tableaux
de l'écossisme du Convent des Gaules, surtout le Maître Hiram sortant du
tombeau & l'autel avec le feu sacré : on a observé, que les nouveaux
symboles présentés dans l'esquisse étaient connus depuis longues années
en France, & y avoient été abandonnés. Le F. a Lilio convallium
(Bode) croit que nos maçons ne sont pas encore assez préparés à un
écossisme aussi sublime & aussi religieux & a ajouté qu'il se
souvenait que le tableau de l'écoss(isme) il y a 20 ans avait été
partagé en trois parties: l'inférieur contenant quelques symboles &
instruments Maçonniques, au milieu le Chandelier à 7 branches: autel des
parfums, table des pains de proposition: l'arche d'alliance & les
colonnes du Temple brisés; à la 3ème partie Supérieure il y avait le
mont Sion et l'agneau céleste. Le F. ab Eremo a désiré qu'en adoptant le
tapis conforme à celui indiqué par le F. a Lilio convallium, on y ajouta
le Maître Hiram Ressuscité & le feu sacré. Le Sér.M.Prov. (Charles
de Hesse) étant entré dans les idées du F. ab Eremo, on est convenu de
faire la rédaction d'après ces principes." (Orthographe
modernisée).
La conclusion s'impose : à Willermoz échut le soin de rédiger la
version définitive du 4° grade.
3. Le "Code".
Le 3 août, lors de la 14° séance, un Comité fut désigné qui devait
s'occuper "de tout ce qui avait rapport au Code et à la rédaction des Lois
comme Règle, matricule, code des règlements des loges et de l'Ordre
Intérieur". Il fut composé de quatorze membres dont quatre français
(Virieu et Jean de Türckheim, alliés de Willermoz; Chappes de la Henrière
et Chefdebien, viscéralement opposés au lyonnais). Différents documents
lui furent soumis dont les Codes de Lyon n'étaient qu'une partie, à côté
des règlements de la Grosse Landesloge de Berlin, des lois et statuts
suédois, des codes du Grand Orient de Hollande et d'autres.
Virieu
donna lecture des premiers travaux de ce comité lors de la 16° séance (15
août). Il ne s'agissait que d'une introduction aux principes généraux qui
devaient présider la rédaction du Code général, laquelle ne put être
achevée faute de temps. Après divers rapports toujours partiels, le Grand
Maître dut constater que le Code ne pourrait être élaboré au cours du
Convent. Lors de la 28° séance (28 août), il en confia la rédaction
ultérieure à Virieu, Jean de Türckheim, Kortum et von Knigge. Le
lendemain, sur proposition de Virieu, il proposa que ces quatre frères
préparent, chacun, un projet de code et le lui envoient. La rédaction
finale serait établie au départ de ces propositions.
Le projet n'aboutit jamais et aucun des frères pressentis n'accomplit
la tâche qui lui fut confiée. Le Convent s'acheva sur un projet sans
lendemain, échec qui ne fut pas sans jouer un rôle dans la dissolution
rapide de la Stricte Observance au cours des quelques années qui suivirent
Wilhelmsbad. Soulignons en tout cas que les Codes établis à Lyon ne furent
pas ratifiés par le Convent général quoiqu'en disent certains.
4. Le "Recès" final.
Le Convent fut clôturé le 1er septembre 1782. Jean de Türckeim lut le
"recès" en huit articles, extrait des protocoles des séances, lequel fut
adopté à l'unanimité. Son quatrième article traite des rituels:
"Notre attention principale s'est portée sur les
rituels des trois premiers grades, base commune de tous ceux qui
s'appellent maçons. Occupés à réunir sous une seule bannière les autres
régimes, nous sentions qu'il était impossible de l'effectuer sans
conserver tous les symboles essentiels et séparer ceux que l'esprit de
système y avait ajoutés. Pénétrés intimement que les hiéroglyphes de ce
tableau antique et instructif tendaient à rendre l'homme meilleur et
plus propre à savoir la vérité, nous avons établi un comitté (sic) pour
rechercher avec le plus grand soin quels pouvaient être les rituels les
plus anciens et les moins altérés; nous les avons comparé avec ceux
arrêtés au Convent des Gaules qui contiennent des moralités sublimes et
en avons déterminé un pour les grades d'apprenti, compagnon et maître,
capable de réunir les loges divisées jusqu'ici et qui se rapproche le
plus de la pureté primitive. Nous publions ce travail et invitons les
loges à le méditer et à le suivre, permettant aux Provinces qui auraient
des observations à y faire de les communiquer à notre Eminentissime
Grand Maître Général. Et comme dans presque tous les régimes il se
trouve une classe écossaise dont les rituels contiennent le complément
des symboles maçonniques, nous avons jugé utile d'en conserver un dans
le nôtre, intermédiaire entre l'ordre symbolique et intérieur, avons
approuvé les matériaux fournis par le comitté (sic) des rituels et
chargé le Respectable Frère ab Eremo (Willermoz) de sa
rédaction".
Il n'est pas sans intérêt de comparer cet article à la lettre adressée
par le duc de Brunswick aux FF. de la grande Loge Ecossaise-Mère "Frédéric
au Lion d'Or" de Berlin (annexe n° 164 aux protocoles du Convent). Datée
du 10 août 1782, elle montre la parfaite concordance de vue du "Magnus
Superior Ordinis" avec les conclusions du recès:
"L'Ordre ostensible des maçons a été divisé en deux
classes essentielles, savoir l'Ordre maçonnique et un Ordre Intérieur.
Le premier reste composé des trois grades fondamentaux d'apprenti,
compagnon et maître, le second des deux grades qui forment ensemble un
Ordre de chevalerie sous le nom de chevalier bienfaisant. Les FF.
français se sont réservés le droit d'y ajouter ces mots: de la Cité
Sainte. Entre le premier et le second il y aura un grade écossais qui
n'a pu être fini, mais le plan a été convenu et la rédaction de ce grade
reste conférée à un de nos frères de Lyon qui a eu grande part à la
rédaction des autres. le but particulier de ce grade, qui sera encore
symbolique, sera d'offrir un passage de l'Ancienne Loi à la Loi de Grâce
ou de Christ, et de préparer par là des vrais chevaliers de la Foy pour
l'Ordre Intérieur auquel on réserve la règle et l'administration
ostensible du futur Régime réuni".
L'article VI du Recès prit acte qu'il n'avait pas été possible
d'entreprendre la rédaction du Code, ce qui aurait nécessité "de prolonger
les séances au delà du terme limité par les occupations civiles des
députés". Le Convent s'était borné à en approuver une "introduction".
Qu'en conclure sinon que, dans l'esprit des délégués et de leur chef,
les rituels des trois premiers grades étaient bel et bien achevés. Seul le
quatrième restait à l'état d'ébauche et sa rédaction finale confiée à
Willermoz. L'affirmation si souvent rencontrée que les rituels bleus de
Wilhelmsbad n'étaient qu'esquissés et qu'au lyonnais était confiée la
tâche de les achever est une légende, intéressée certes, mais sans
fondement. Ceci n'enlève rien au fait qu'il avait pris une part
prépondérante à la rédaction des rituels bleus lors du Convent lui-même.
Quant au Code définitif, il ne vit jamais le jour. Les Codes adoptés à
Lyon, qualifiés à Wilhelmsbad de "précieuses esquisses", ne furent jamais
ratifiés par un Convent général.
5. Les rituels de Wilhelmsbad.
Ils furent imprimés en une brochure de vingt-quatre pages pour le
premier grade, neuf pour le deuxième et onze pour le troisième, intitulée
"Rituel du grade (d'apprenti, de compagnon, de maître franc-maçon) pour
le régime de la maçonnerie rectifiée". Plusieurs versions manuscrites
en sont connues, dont celle conservée à la bibliothèque du Grand Orient
des Pays-bas, intitulée "Ritual (sic) du grade d'apprenti pour le
régime de la franche-maçonnerie rectifiée, rédigé au Convent général de
l'Ordre tenu à Wilhelmsbad en 5782 et Règlements concernant les loges de
cérémonie et de réception, aussi pour les banquets d'Ordre" (catalogue
n° VI-h-7). Il porte en dernière page la mention "expédié pour la Très
R. Grande L. (Régence) écossaise séante à Strasbourg. (signé) Fr.
Türckheim cadet, chancelier du Grd. Dir. Ecoss. expédié pour la R.L. La
Candeur et Ferdinand aux neuf étoiles à l'Orient de Strasbourg, réunis
sous l'inspection de la Rble Grande L. Ecossaise y séante. (signé) F.
Metzler, chanc. de la Grde L. Ecossaise". Les grades de compagnon et
maître portent les numéros VI.h.8 et VI.h.9. Les versions imprimées et
manuscrites ne diffèrent que sur quelques points.
Souvent comparables à ceux adoptés à Lyon, ils témoignent néanmoins
d'une élaboration remarquable en bien des aspects.
- Le triangle fait son apparition au mur d'Orient, avec la mention
"Et tenebrae eam non comprehenderunt". Il y remplace le symbole du grade
(la colonne brisée) qui trouve sa place définitive "sur le tapis devant
l'autel". De même, l'étoile flamboyante orne l'Orient au 2° grade et le
symbole du grade (la pierre cubique) est disposée devant l'autel. -
La lettre B disparaît au 1° grade, modification somme toute logique,
inspirée par l'exemple suédois : depuis 1750, cette lettre ne figurait
plus sur le tableau d'apprenti (Feddersen, 1982, D/90, pl.5). - Pour
la première fois l'ouverture des travaux prévoit l'allumage rituel des
flambeaux, "en silence", par le vénérable et de leur "lumière" par les
surveillante et le secrétaire. C'était là une innovation notable, sans
doute empruntée par Willermoz aux rituels Coens (10). En 1778 encore,
les flambeaux étaient allumés avant l'ouverture de la loge selon l'usage
constant de la maçonnerie française. Cet usage, toujours inconnu en
Angleterre, sera plus tard adopté par les loges de tous rites et
complété, au XX° siècle, par l'énoncé des paroles rituelles "Que la
sagesse...que la force ...que la beauté..." (au Rite écossais Ancien et
Accepté et au Rite Moderne Belge). - Apparaissent également la
succession des "heures", si caractéristique du Rectifié , et le retour à
l'heure profane lors de la fermeture. - Une prière est prononcée à
l'ouverture et à la fermeture de la loge. Le rituel imprimé ne comporte
que celle de fermeture. Toutes deux sont contenues dans le manuscrit de
La Haye. - Les fonctions du Préparateur sont considérablement
développées: 8 pages manuscrites contre deux seulement à Lyon. Les
questions d'Ordres sont celles de Lyon dans le texte imprimé. La version
manuscrite, sans doute rédigée plus tard, ajoute à la première question
cette chute nouvelle: "...et que pensez-vous de la religion
chrétienne?". - A la porte de la loge le récipiendaire décline son
nom de baptême et celui de son père. L'introducteur l'abandonne, dès son
entrée, au soin du second surveillant qui lui fait subir l'épreuve du
glaive. - La triple enceinte de Lyon disparaît, remplacée par les FF
"formant la loge" autour du tapis lors des voyages (par le Nord, le Midi
et le Nord) du récipiendaire, lequel assume pour la première fois les
états de cherchant-persévérant-souffrant. Après avoir gravi, puis
redescendu , les trois premières marches de l'escalier du temple, il
gagne l'Orient par "trois grands pas en équerre sur le tapis" (le
premier de l'Occident au Midi, le deuxième du Midi au Septentrion, le
troisième du Septentrion à l'Orient), subit l'épreuve fictive du sang et
prête une obligation qui, innovation sans doute due à la religiosité du
duc de Brunswick, contient une clause de fidélité à la "sainte Religion
Chrétienne". Au préalable il a du répondre à la question concernant
l'évangile de Saint Jean ainsi formulée: "Votre main est posée sur
l'évangile de Saint Jean, le croyez-vous?" (à Lyon, la question était "y
croyez-vous?".). Les châtiments physiques sont remplacés par une
pénalité toute morale: "Si j'y manque, je consens d'être réputé homme
sans honneur et digne du mépris de tous mes frères..." Les pénalités
physiques d'autrefois sont cependant rappelées dans l'Instruction morale
du grade qui les énumère in extenso, non sans ajouter qu'"une sage
précaution les fit supprimer". - Le catéchisme, ou instruction par
questions et réponses, est divisé en trois sections. Il distingue trois
lumières, qui sont "le soleil, la lune et le vénérable maître", de trois
autres, représentées par le chandelier à trois branches de l'autel
d'Orient, qui font allusion à la "triple puissance qui ordonne et
gouverne le monde", notion des plus martinéziste malgré son apparence
trinitaire. Le premier ensemble ne peut désigner que les flambeaux
d'angle. La Bible cesse d'être un "meuble": "elle signifie le pouvoir
qui est confié au vénérable maître, qui est fondé sur la loi même qui
constitue la loge". - Le pavé mosaïque qui à Lyon "ornait le seuil de
la porte et s'appliquait aux compagnons" couvre ici "l'entrée du
souterrain du temple entre les deux colonnes", rappel sans doute des
degrés "cryptiques" que Willermoz connaissait de longue date. N'avait-il
pas fait suivre sa signature du titre "Roïal Arche" dans la lettre à
Chaillon de Jonville, citée plus haut? Relevons cependant que le
souterrain sous le Mont Moriah était également décrit dans un catéchisme
des Elus Coens, le "Philosophe Elu Coen de l'Univers". - L'ouverture
successive aux 1°, 2° et 3° grades est prescrite lors des travaux aux
grades supérieurs, sans qu'il soit possible d'y déroger. Au grade de
compagnon apparaît la 2° maxime ("Celui qui ayant embrassé le chemin de
la vérité n'a pas le courage...") qui vient compléter les deux prévues à
Lyon, tandis que le récipiendaire est dispensé des deux derniers des
cinq voyages. Il gagne l'Orient "par les trois mêmes pas du grade
d'apprenti par-dessus le tapis" après avoir monté cinq marches en
marquant un temps d'arrêt après le troisième. - Au grade de maître,
le tableau à tête de mort est triplé ainsi que l'inscription "pensés
(sic) à la mort". Le mausolée est ainsi décrit:
" dans l'angle du Sud-Ouest sera un tableau ou
mausolé (sic) posé sur une baze (sic) triangulaire élevée sur trois
marches. Au milieu de cette baze sera une urne sépulchrale du haut de
la quelle s'élèvera une vapeur enflammée ascendante, et détachée de
l'urne: au-dessous de l'urne seront à chaque angle du monument trois
petites boules de couleurs bien tranchantes faisant en tout neuf, avec
ces mots: "Tria Formant"; et au-dessous de la vapeur enflammée sera
une autre inscription avec ces mots: "Deponit Aliena, Ascendit
Unus".
- Introduit à reculons, le candidat effectue neuf voyages puis monte
les sept marches de l'escalier du temple, avant de gagner l'Orient par
trois pas "en diagonale par-dessus le tableau". - L'ancien mot du
maître n'est plus communiqué, mais seulement les lettres J. et A., déjà
inscrites sur le tapis. Cette décision signifiait l'abandon de la
tradition française, conservée au Rite du même nom, qui prévoyait la
communication de l'"ancien mot", en fait le tétragramme hébraïque, dès
la réception à la maîtrise. Le troisième grade se vit ainsi amputé de sa
conclusion logique, d'où la nécessité d'un grade supplémentaire qui
vienne pallier cette lacune. Le même processus, en Grande-Bretagne,
amena le développement du degré de l'Arche Royale. - Le "nom" du
maître est Gabaon et le mot de reconnaissance Schi... - L'ébauche du
quatrième grade, avec l'introduction de Saint André et de la Jérusalem
céleste, est publié en annexe.
6. L'influence méconnue du Rite Suédois.
En arrivant à Wilhelmsbad, Willermoz ne connaissait des rituels suédois
que ce que Charles de Hesse avait bien voulu lui confier dans une lettre
du 22 septembre 1780 (publiée in Van Rijnberck, 1948 : 19). Lors de la 12°
séance (31 juillet), il demanda que " soient lus les différents cahiers
arrêtés au Convent National (de Lyon), ainsi que ceux de Suède et de
Berlin ". Il eut gain de cause puisque ceux-ci furent remis, nous l'avons
vu, au comité des rituels.
On sait peu de chose du Rte Suédois en dehors des pays scandinaves,
sinon qu'il est chrétien et que l'influence française, et non britannique,
y est prédominante, la franc-maçonnerie ayant été introduite en Suède en
1735 par le comte Axel Ericson Wrede-Sparre, initié à Paris vers 1730,
suivi par le baron Charles-Frédéric Scheffer, initié lui aussi à Paris le
14 mai 1737 dans la loge Coustos-Villeroy, qui devint le premier Grand
Maître National en 1753. En 1756, les rituels français utilisés jusque là
furent revus par une commission présidée par le Comte Posse, vénérable de
la loge Saint Jean Auxiliaire (le baptiste) fondée le 13 janvier 1752. La
même année fut " régularisé " Charles Frédéric Eckleff (1723-1786), un
employé du ministère des affaires étrangères, qui fonda, le 30 novembre,
une loge de Saint-André intitulée " L'Innocente ", puis, le 25 décembre
1759, le " Chapitre Illuminé de Stockholm ". Devenu Ordens+Meister, il le
présida jusqu'à ce que lui succède, le 14 mai 1774, le duc de Sudermanie
(1748-1818) qui deviendra roi de Suède en 1809 sous le nom de Charles
XIII. Ces deux personnages donnèrent au Rite Suédois la forme qui est
toujours la sienne : trois grades symboliques dits de Saint-Jean, trois
grades écossais, dits de Saint-André, quatre grades capitulaires
d'inspiration templière et un grade ultime, le onzième, dit Chevalier
Commandeur de la Croix Rouge.
En 1782, le système était encore inachevé. Le prince Charles de Hesse
en énuméra les grades lors de la 9° séance du convent :
Loges de Saint Jean. Apprentif, Compagnon,
Maître. Loges de Saint André. Appr. Comp. Maître. Chev. d'Orient.
Historique du T. Chev. d'Occident - continuation du T. , nommé sous
officier ou officiant. Grand Officier ou Confident de Saint
Jean. Magister Templi
Les rituels scandinaves sont rarement mentionnés et ne sont jamais
discutés. Le souci du secret, très développé dans ces lointaines contrées,
a toujours empêché qu'ils soient divulgués. Aujourd'hui encore ils sont
jalousement conservés dans les archives des loges et confiés aux officiers
pour la seule durée des tenues. Ils ne furent jamais publiés en français,
ni en anglais. Je n'en connais qu'une divulgation allemande, plus tard
traduite en néerlandais, " Sarsena… " (Bamberg, 1816) qui n'en présente
que les grades de Saint-André (P.Noël, 1998). Willermoz pourtant les reçut
en dépôt, en suédois et en français, ce qui explique que certains d'entre
eux (les grades de Saint-André en tout cas) se trouvent aujourd'hui à la
bibliothèque municipale de Lyon.
Personne, à ma connaissance, n'a remarqué l'importance des apports
suédois aux rituels adoptés à Wilhelmsbad. Il suffit pourtant d'avoir
assisté à une tenue au grade d'apprenti, à Stockholm ou ailleurs, pour
constater ces emprunts. Je n'en citerai que les plus significatifs :
- L'absence de la lettre B sur le tableau de la loge d'apprenti. -
Les répétitions des annonces par les deux surveillants. - La
succession des heures (midi, midi plein) en ordre croissant et
décroissant lors de l'ouverture et de la fermeture des travaux. - La
triple répétition des signes pour ouvrir et fermer la loge. - La
succession cherchant-persévérant-souffrant.
(Par contre, l'influence française est tout aussi évidente. Ainsi la
disposition des flambeaux d'angle dans ce système est celle du Rite
Français (NE, SE et SO), qui fut abandonnée lors de la réforme de Lyon au
profit de la disposition " écossaise ". Ajoutons que la réception à la
maîtrise est pratiquement identique à celle adoptée par le Grand Orient de
France en 1786).
Autre élément significatif, saint André fut introduit à Wilhelmsbad
dans l'ébauche du 4° grade. Or celui ci avait été omis à Lyon,
délibérément sans doute puisque Willermoz connaissait, depuis 1761 au
moins, un " Chevalier de l'Aigle, du Pélican, Chevalier de Saint-André ou
Maçon d'Heredon ", c'est à dire le Rose-Croix (A.Joly, 1938 :.9). Pourquoi
a-t-il introduit, ou accepté, à Wilhelmsbad une référence qu'il avait
négligée 4 ans plus tôt ? Est-il insensé de penser que l'importance
accordée à l'apôtre par le système suédois fut la cause de ce revirement ?
IV. Les remaniements d'après Wilhelmsbad.
1.
Le demi-mensonge de Willermoz.
Le Convent, loin d'être le succès espéré, sonna le glas de la Stricte
Observance. Les loges allemandes rechignèrent à accepter la réforme de
Lyon et, pour la plupart, soit en revinrent à la maçonnerie anglaise soit
se tournèrent vers d'autres horizons. Là n'est pas notre propos.
Les Français, par contre, voulurent achever le travail entamé. Dans la
lettre célèbre qu'il adressa à Charles de Hesse le 10 octobre 1810,
Willermoz s'en explique en des termes soigneusement choisis qui ne
révélaient que ce qu'il voulait bien dire à son lointain correspondant:
"Votre Altesse se rappelle sans doute que le temps
que les députés au Convent général pouvaient accorder pour la durée de
cette assemblée étant insuffisant pour perfectionner la multitude des
travaux projetés, on s'occupa d'abord des plus importantes; on se borna
ensuite à esquisser la réforme des grades symboliques et des deux de
l'Ordre Intérieur. L'esquisse des trois premiers considérés comme
suffisante pour satisfaire la première impatience des loges et des
chapitres et leur faire connaître le véritable esprit qui avait dirigé
ce travail fut imprimé et distribué aux députés. Une commission spéciale
prise dans le sein de l'assemblée parmi les frères d'Auvergne et de
Bourgogne, connus pour les plus instruits, fut chargée d'en faire plus à
loisir la révision et la rédaction définitive avec la faculté de
s'adjoindre à Lyon et à Strasbourg les frères qu'ils jugeraient les plus
capables de leur (sic) aider à perfectionner ce grand et important
travail. La rédaction définitive adoptée par les trois provinces
françaises et celle d'Italie fut présentée à l'Eminent Grand Maître
Général qui l'approuva en 1787. Dès lors, ils furent publiés dans les
chapitres de France". (in Steel-Maret, 1893, p.6).
Ce n'était là que demi-vérité. Selon le Recès, les grades bleus avaient
été bel et bien achevés à Wilhelmsbad, seuls restaient incomplets le
quatrième et ceux de l'Ordre Intérieur. Les chevaliers d'Auvergne et de
Bourgogne n'avaient nulle part été constitués en commission des rituels et
Willermoz avait outrepassé le mandat reçu en remaniant encore les grades
bleus. Certes Brunswick avait entériné, en 1787, la version que le
lyonnais lui proposait mais jamais il n'eut connaissance de la rédaction
finale des degrés, achevée l'année suivante seulement.
La version officialisée par l'accord a posteriori du Grand Maître
Général est déposée aux archives municipales de Lyon. Intitulée "Rituel
pour le régime de la franc-maçonnerie rectifiée adoptée au Convent général
de l'Ordre à Wilhelmsbad en 1782" (toutes les versions postérieures au
Convent portent la mention "adoptée au Convent général"!), elle
porte en première page la précision suivante: "Originaux des grades
maçonniques pour les Archives du Directoire Général de Lyon en juillet
1784...utilisés de 1783 à 1788", mais 1788 est biffé et remplacé par
1785, date qui est celle d'une révision dont nous reparlerons. Certifiés
par Millanois, ils furent sans doute utilisés jusqu'à cette date (Ms 5922,
bibliothèque de la ville de Lyon).
Publiés récemment par l'I.M.R.E.T.(1987), ils ne s'éloignent guère de
ceux adoptés à Wilhelmsbad. Comme de juste, ils prévoient l'ajout de la
religion chrétienne dans la première question d'Ordre. Pour le reste la
seule modification notable est le déplacement du S.E. au N.E. du triple
flambeau d'Orient au troisième grade.
Le 5 mai 1785, le Directoire d'Auvergne décida que le nom de l'apprenti
serait dorénavant Phaleg, suite aux révélations de l'"Agent Inconnu" (11).
Tubalcaïn étant un ouvrier en métaux, son initiation ne pouvait être
qu'"impure", l'apprenti devant être dépouillé de ses métaux. Phaleg,
descendant de Sem, béni par Noé, était "le véritable instituteur de la
maçonnerie et le premier qui ait tenu loge".
2. La dernière révision (1787-1788).
La rédaction finale fut achevée par Willermoz de novembre 1787 à avril
1788, époque qui vit le séjour à Lyon de Louis -Claude de Saint-Martin.
Est-ce le "philosophe inconnu" qui lui inspira cette ultime révision?
C'est possible, sinon probable (je n'affirme rien). L'ancien secrétaire du
"Grand Souverain" s'était toujours tenu à l'écart de la maçonnerie
templière, malgré une adhésion tardive et de principe, et ses ouvrages
montrent qu'il était resté très proche des enseignements de son maître
disparu. A-t'il réveillé chez son ami une flamme quelque peu négligée? Des
notes de Willermoz le suggèrent (Dachez et Désaguliers, 1990, pp.16-20).
En tout cas la dernière version des rituels bleus, envoyée en 1802 au
vénérable maître Achard de la loge de Marseille "la Triple Union" (Ms FM
418, B.N. Paris), témoigne d'une imprégnation Coen jamais atteinte jusque
là. Elle ne fut jamais, à ma connaissance, soumise à l'approbation des
supérieurs allemands de l'Ordre. Ces rituels , utilisés de nos jours par
les loges rectifiées de la Grande Loge Nationale française, ne peuvent, en
tout état de cause, être présentés comme conformes aux décision de
Wilhelmsbad. Ils s'en éloignent par trop d'innovations qui auraient bien
surpris les délégués au Convent.
- Les instruments (équerre, niveau, perpendiculaire) complètent le
tableau du premier grade. - L'Introducteur accompagne le candidat
durant ses voyages, avec le second surveillant. - Le candidat
rencontre au cours de ceux-ci les "éléments" (mieux vaudrait dire les
"essences spiritueuses"): le feu au Midi, l'eau au Nord, la terre à
l'Occident. Cette péripétie, que ne connaissent ni le Rite Ecossais
Philosophique ni le Rite français ( les épreuves-purifications y furent
introduits à la même époque mais leur signification y est toute
différente), relève de la cosmologie de Martinez. Le caractère ternaire
de la Création est le reflet de la "Triple Puissance" qui gouverne le
monde: la Pensée, la Volonté et l'Action divine, représentées dans la
loge par le triple chandelier d'Orient. D'après Martinez, l'Univers a la
forme d'un triangle dont la pointe regarde l'occident, chaque angle
étant occupé par un des trois éléments fondamentaux de la matière:
Nord Sud
eau feu
Occident
terre
Au grade d'Apprenti de l'Ordre des Elu-Coens, les trois éléments
sont ainsi disposés autour du candidat, couché à même le sol, les pieds
vers l'Orient, et enveloppé dans trois tapis, noir, rouge et blanc,
emblématiques desdits éléments (C.A. Thory, 1812, pp. 246-247). Le
rituel rectifié rappelle cette disposition et souligne que le candidat
parcourt les trois régions en lesquelles le monde est divisé. - Les
emblèmes de la Justice (à l'Orient) et de la Clémence (à l'Occident),
allusions à la chute du premier homme et à la condition de sa
"réintégration" en son état primordial, son successivement présentés au
récipiendaire lorsqu'il reçoit "le premier rayon de lumière". - Au
grade de compagnon furent introduits la "vertu" du grade (tempérance) et
le rejet de pièces de métal (fer, airain, argent) qui ponctue les trois
voyages du récipiendaire, usage sans précédent dans la franc-maçonnerie
du XVIII° siècle. L'Instruction ajoute qu'elles devraient être cinq, en
conformité avec le nombre théorique de voyages dont les deux derniers
sont épargnés à l'impétrant.
"D : Qu'avez-vous appris dans les trois voyages
que vous avez faits? R : J'ai éprouvé les vices des métaux mais
docile aux avis de mon guide, je les ai jetés à mes pieds, hors de l
'enceinte du temple et j'ai obtenu des maximes salutaires. D :
Quels étaient ces métaux? R : Dans mon premier voyage, j'ai trouvé
l'argent au Nord; dans mon deuxième, l'airain au Midi et, dans le
troisième, le fer à l'Occident. D : Pourquoi ne vous a-t'on pas
fait éprouver l'or qui est le premier des métaux? R : Parce que
l'or étant à l'Orient, les apprentis et les compagnons ne pourraient
le découvrir. D : Pourquoi ne vous a-t'on pas fait connaître les
deux autres métaux? R : Je ne sais, ayant été dispensé des deux
derniers voyages."
Cette péripétie nouvelle était empruntée au grade de Maître élu,
quatrième grade de la hiérarchie coen qui en contenait onze (R.Dachez,
1981, pp. 189-191). L'épreuve la plus remarquable du rituel est un
ensemble de cinq serments que doit prêter le récipiendaire, aux quatre
points cardinaux puis au centre du temple. Chacun se termine par la
formule "Abrenuncio" et le rejet d'une pièce de métal: de plomb à
l'Occident, de fer au Septentrion, de cuivre au Midi, d'or à l'Orient et
d'argent au centre. L'ordre des métaux diffère mais l'inspiration est bien
reconnaissable.
- Le troisième grade, inchangé dans l'ensemble, voit l'introduction
de la vertu de prudence qui complète l'énumération des vertus
cardinales.
3. Le grade de maître écossais de Saint André.
Il ne fut achevé qu'en 1809 par Willermoz alors âgé se 79 ans et devenu
bien seul:
"J'ai annoncé plus haut à Votre Altesse que le
travail de rédaction presque fini du 4° grade avait été forcément
suspendu en 1789...Vingt années se sont écoulés en cet état, mais
l'année dernière après la grande maladie que j'essuyai me voyant rester
seul de tous ceux qui avaient participé à cet ouvrage, effrayé du danger
que je venais de courir et sentant vivement toutes les conséquences
fâcheuses qui en résulteraient si cette lacune dans le régime rectifié
n'était pas rempli avant ma mort, j'osai entreprendre de le faire" (in
Steel-Maret, 1893, pp. 12-13)
Dans cette lettre adressée en 1810 à Charles de Hesse, le patriarche
lyonnais rappelait que le Convent n'avait arrêté que les bases du
quatrième grade, avec le tableau de la Nouvelle Jérusalem et la montagne
de Sion surmontée de l'agneau triomphant. Par contre, il s'abstint
soigneusement d'ajouter que les "discours" et l'"Instruction finale",
entièrement de sa main, constituaient une introduction très complète à la
doctrine de Martinez et un excellent prélude aux enseignements de la
(Grande) Profession, que n'avaient jamais, et pour cause, prévus les
députés au Convent.. De fait ces textes étaient l'occasion d'expliciter
enfin la filiation spirituelle de l'ensemble de l'oeuvre.
Le grade lui-même ne s'écarte guère de l'ébauche de Wilhelmsbad. Le
quatrième tableau et son évocation de l'Apocalypse, la référence à saint
André paraissent bien appropriés à un grade de transition qui "figure le
passage de l'Ancien au Nouveau Testament". Rien là de bien neuf. Au-delà
même de l'ébauche du Convent, Willermoz n'avait qu'à puiser dans ses
souvenirs: le dernier grade du chapitre des chevaliers de l'aigle noir
n'était-il pas, en 1761, la "chevalier de Saint André" (A.Joly, 1938,
p.9). Quant à la Nouvelle Jérusalem, elle apparaissait au grade de
"Sublime Ecossais" (source probable du 19° degré du Rite Ecossais Ancien
et Accepté) qui avait pour thème "une haute montagne où il y a une ville
carrée qui a douze portes" (lettre de Meunier de Précourt, 1761, in
Steel-Maret, 1893, p.75). Ces développements permettaient à Willermoz
d'affirmer "L'Ordre est chrétien, il doit l'être et ne peut admettre dans
son sein que des chrétiens ou des hommes libres disposés à le devenir de
bonne foi".
L'instruction était aussi l'occasion de définitions dont le style et la
conception semblent empruntées aux catéchismes en usage dans le diocèse de
Lyon à l'époque (J.Granger, 1978, in "La Franc-maçonnerie chrétienne et
templière des Prieurés Ecossais Rectifiés", 1982). Ainsi en va-t-il des
Juifs exclus "religieusement" du Rite, de la fraternité limitée aux seuls
maçons chrétiens, de l'Ancienne Loi considérée comme "abolie". Toutes,
notons-le, furent introduites tardivement (les rédactions antérieures les
ignoraient) alors que s'affirmait le message martinéziste. .
Le patronage de Saint André permit aussi l'achèvement de la médaille du
grade. Jusque là, elle n'avait qu'une face avec le double triangle et
l'initiale du nom d'Hiram, comme le montre la médaille de maître écossais
de Willermoz conservée à la bibliothèque municipale de Lyon. Depuis la
révision finale, elle présente à son revers le martyre de l'apôtre sur la
croix "en sautoir" qui porte son nom.
V. Epilogue.
Willermoz vit-il jamais exécuter son dernier rituel? On peut en douter.
Le Rite Rectifié ne se remit jamais des événements révolutionnaires qui
virent la disparition des institutions fondées avant 1789. Certes quelques
loges ranimèrent le flambeau, à Marseille, Avignon, Paris et, surtout,
Besançon mais leur existence fut éphémère ou sporadique. Cambacérès, chef
de la maçonnerie française sous l'Empire, accepta la Grande Maîtrise du
Rite en 1809 mais ce fut là un geste de pure forme. Willermoz remit à la
Préfecture de Neustrie (Paris) cahiers et rituels en 1808 mais celle-ci ne
survécut guère à cet envoi. Lorsqu'il mourut, le 29 mai 1824, ne
subsistaient que le Grand Prieuré d'Helvétie, fondé en 1779, et celui de
Bourgogne, reconstitué à Besançon en 1817, tous deux appartenant à la V°
Province.
Après quelques années de léthargie, le Directoire de
Bourgogne fut réveillé à Besançon le 5 avril 1840, peu avant la reprise
des travaux (5 juin) de la loge "La Sincérité et la Parfaite Union" qui
s'unit le 26 septembre 1845 à la "Constante Amitié" du même Orient.
Dépositaires des archives de l'ancien Directoire de Strasbourg, V°
province, cette loge, inscrite aujourd'hui encore au tableau du Grand
Orient de France, abandonna par la suite la pratique du Rite Ecossais
Rectifié, pour ne la reprendre qu'en 1937.
De nos jours, les deux
seules filiations légitimes du Rite sont le très irrégulier Grand Orient
de France et le Grand Prieuré Indépendant d'Helvétie, obédience-mère des
Grands Prieurés actuels , qu'ils soient "des Gaules", "de France",
"d'Amérique" ou "de Belgique" (12).
VI. Conclusions.
Mon récit s'arrête là car les péripéties ultérieures renvoient sans
plus à l'évolution idéologique et obédientielle des XIX° et XX° siècles.
Une seule mérite d'être citée: la décision du Directoire du Grand Prieuré
d'Helvétie de scinder le quatrième grade en "maître écossais" et "maître
parfait de Saint André" (29 novembre 1893). Cette partition qui allège le
pesant rituel de 1809 s'accompagna aussi, heureusement, de la suppression
des remarques désobligeantes, voire outrageantes, à l'égard des Juifs (
également expurgées des rituels en usage de nos jours en Belgique).
Les rituels du Rite Ecossais Rectifié furent élaborés en quelques
vingt-quatre années, de 1775 à 1809, qui virent un travail intense et une
mise en place laborieuse. On peut y distinguer quatre étapes essentielles:
les rituels de Lyon, ceux de Wilhelmsbad, la version "courte" de 1785, la
version "longue" de 1788, cette dernière caractérisée par une imprégnation
martinéziste qui devait culminer dans le rituel de 1809. Rien
n'empêcherait, aujourd'hui, les loges rectifiées de choisir l'un ou
l'autre de ces rituels successifs, tous conformes à un moment de la pensée
du fondateur.
L'empreinte d'un seul homme, Willermoz, donna à toute cette entreprise
une cohérence que peuvent lui envier bien des Rites maçonniques. Convaincu
que la maçonnerie devait enseigner des "vérités essentielles", il les
trouva, ou crut les trouver , dans l'enseignement de Martinez de
Pasqually. Ainsi instruit, il n'eut de cesse qu'il ait imprégné
l'institution maçonnique de ce martinézisme, allusif dans les grades
bleus, apparent dans les discours et l'Instruction finale du quatrième
grade, avoué dans les Instructions secrètes de la Profession.
Reconnaissons qu'il sut habilement se servir de la tradition maçonnique
française pour communiquer un message théosophique qui lui était
étranger.
Mais si le martinézisme est sans conteste la ligne directrice de la
réforme, la structure du Rite reste celle de la maçonnerie ordinaire,
c'est à dire une adaptation plutôt réussie de l'héritage britannique.
Heureusement d'ailleurs puisque cela seul justifie qu'il ait sa place au
sein de la maçonnerie régulière. Nous pouvons sans crainte poser la
prémisse suivante: le Rite Rectifié est une forme parmi d'autres de
maçonnerie traditionnelle qui s'en distingue par un apport doctrinal
extra-maçonnique dont chacun fait ce qu'il lui plaît, Martinez n'étant ni
un juge infaillible ni, a fortiori, un Père de l'Eglise.
Le christianisme du Rite, si souvent allégué, est, à mes yeux, un faux
problème. Certes Willermoz était un chrétien dévot et un catholique
engagé, ce que n'étaient ni Martinez ni Saint-Martin, chrétiens eux aussi
mais bien peu orthodoxes. Les rituels qu'il rédigea s'en ressentirent
malgré le soin qu'il mît à les rendre acceptables aux luthériens de
Strasbourg et d'ailleurs. Vu le personnage, on ne peut s'étonner
d'affirmations écrites sous l'Empire telles : "Les Juifs, les mahométans
et tous ceux qui ne professent pas la religion chrétienne ne sont pas
admissibles dans nos loges" (Instruction finale du quatrième grade) ou
encore "L'institution maçonnique, tous les faits le démontrent, est
religieuse et chrétienne" (lettre de 1814-1815, in cahiers verts, n°10-12,
1992, pp. 241-268). Willermoz était un homme de son temps, d'une époque où
les Juifs n'étaient que tolérés dans la société. Rien ne sert de le lui
reprocher, n'est pas l'abbé Grégoire qui veut! Remarquons plutôt qu'il
fallut 1809 pour que soit explicitée une exclusion jusque là tacite. Outre
une radicalisation due à l'âge que j'appellerais volontiers le syndrome de
Jean Barrois, j'y verrais plutôt la réaction à une situation nouvelle qui
rendait plausible ce qui était autrefois impensable: la candidature d'un
Juif à l'initiation maçonnique. N'avaient-ils pas enfin acquis, en 1791,
ce droit de cité que l'Ancien Régime leur avait toujours refusé?
Les oeillères et les petitesses du patriarche lyonnais, pour
compréhensibles (je ne dis pas excusables) qu'elles soient, suffisent en
tout cas pour que nous refusions, sans crainte d'altérer la "tradition",
des affirmations aujourd'hui inacceptables même pour l'Eglise de Jean-Paul
II. Certains affirment, certes, que le Rite Rectifié est chrétien dès le
premier grade et ne peut accepter que des chrétiens à l'initiation. Cette
évidence découlerait du contenu des rituels, sans même qu'il faille
insister sur la personnalité de son rédacteur. Or les rituels symboliques
, si on veut bien les lire naïvement, ne disent rien de tel. Ils sont
d'abord des rituels maçonniques entièrement basés sur la construction du
temple de Salomon et sa réédification par Zorobabel, sans contenu
intrinsèquement chrétien.
La clause de "fidélité à la Sainte Religion Chrétienne" de l'obligation
(13), le nom de baptême du candidat et celui de son père (question qui
revient à exclure les convertis, un comble même à l'époque), la question
d'ordre concernant la religion chrétienne (introduite après Wilhelmsbad)
sont des ajouts de surface qui ne changent rien ni au fond des rituels ni
à leur "efficacité" initiatique, ni même à l'économie générale du système
comme le démontre à satiété l'usage constant des loges Rectifiées belges
qui les ont supprimés depuis l'introduction du Rite dans ce pays.
L'exposition de l'évangile de Saint Jean est une constante de la
maçonnerie continentale depuis son introduction en France et ailleurs
(14). Quant aux prières elles ne présentent aucun caractère confessionnel
et peuvent être prononcées par tous. Qu'en conclure sinon que les grades
bleus rectifiés sont exclusivement "vétéro-testamentaites" comme leurs
homologues du Rite Moderne Belge ou du Rite Anglais (ce qui bien sûr
n'interdît à personne d'en faire une lecture chrétienne, comme c'est
depuis toujours le lot du Pentateuque ou de ce merveilleux chant d'amour
charnel qu'est le Cantique des Cantiques). Willermoz lui-même l'admit dans
une lettre adressée à Bernard de Türckheim (8 juin 1784, in Renaissance
Traditionnelle, 26:285, 1978):
"Vous ne pouvez nier que les trois premiers grades
ne peuvent présenter que des emblèmes et des symboles...tous fondés sur
le temple de Jérusalem ou l'Ancien Testament qui lui-même est fondé sur
la Loi écrite ou religion révélée qui a succédé à la Loi ou religion
naturelle, lesquelles sont désignées dans nos loges par les deux
colonnes du vestibule".
L'Instruction finale de 1809 ne dit rien d'autre:
"Tout ce que vous avez vu jusqu'à présent dans nos
loges a eu pour base unique l'Ancien Testament et pour type général le
temple célèbre de Salomon à Jérusalem qui fut et sera toujours un
emblème universel".
Avec le quatrième grade apparaît une autre dimension. Le tableau final
est la première référence chrétienne univoque qui soit présentée au maçon
rectifié dans le corps d'un rituel, et non dans une glose connexe ou un
commentaire parallèle. Rien là que de très normal puisque ce tableau "dont
l'explication est si facile figure pour le maçon le passage de l'Ancienne
Loi qui a cessé à la Nouvelle apportée aux humains par le Christ"
(Instruction finale). Le message est clair. Si les grades bleus sont
"vétéro-testamentaires" et maçonniques, ce cycle est clos par le quatrième
grade qui annonce ou plutôt ouvre le cycle chevaleresque chrétien. Les
deux Ordres, maçonnique et équestre, articulés par un grade de transition,
sont distincts comme le sont le Craft britannique et l'Ordre des Knights
Templar (ou du Red Cross of Constantine), articulés par le degré
intermédiaire du Royal Arch. Dans les faits, le Rite Rectifié s'aligne sur
la maçonnerie anglo-saxonne qui offre une série de degrés
non-confessionnels et d'autres, chrétiens, ouverts à tous ceux qui en
acceptent la spécificité. Rien n'empêche donc qu'un maçon reçoive les
quatre premiers grades du Rite rectifié et s'abstienne de poursuivre si sa
conscience lui interdit d'accepter le christianisme de l'Ordre Intérieur.
N'est-ce pas ce que Willermoz écrivait dans la lettre déjà citée de
1814-1815:
La première des trois question d'Ordre présentée à la
méditation du candidat dans la chambre de préparation est ainsi
formulée: quelle est votre croyance sur l'existence d'un Dieu créateur
et Principe unique de toutes choses, sur la Providence et sur
l'immortalité de l'âme humaine, et que pensez-vous de la religion
chrétienne? A cette question le candidat répond librement tout ce qu'il
veut et on ne le conteste nullement. On lui présente les mêmes questions
aux deuxième, troisième et quatrième grades et on ne le conteste point
sur ses réponses. Mais au quatrième on le prévient que le moment est
venu de faire connaître franchement ses pensées sur leur contenu et que
ses progrès ultérieurs dans l'Ordre dépendront de la conformité de ses
principes et opinions avec ceux de l'Ordre".
Le candidat répond donc librement à la question "sans qu'on le
conteste", il peut exprimer une conviction qui ne soit pas celle de son
interlocuteur et néanmoins être reçu jusqu'au quatrième grade inclus.
Qu'espérer de mieux? Son admission dans l'Ordre Intérieur, seule, dépendra
"de la conformité de ses réponses". Laissons là le côté déplaisant et
inquisitorial du questionnaire, impensable de nos jours (dans les Ordres
chrétiens anglo-saxons, le candidat doit reconnaître une Foi trinitaire
sans que nul ne s'avise de s'informer si elle est "conforme" aux principes
de l'Ordre), contentons-nous de l'aveu même s'il est involontaire, ce que
je concède volontiers. Sans doute Willermoz a-t-il mal mesuré ses paroles,
n'ayant jamais prévu la lecture iconoclaste que j'en fais, pas plus
qu'Anderson n'a imaginé ce que certains feraient de son "athée stupide"!
Qu'importe si, dans une intuition prémonitoire, le lyonnais a laissé
échapper un propos qui, aujourd'hui, permet la pratique harmonieuse d'un
des Rites les mieux conçus que la maçonnerie connaisse, en parfaite
concordance avec les principes de la Franc-Maçonnerie régulière .
Résumé.
Stricte Observance 1775. - Symboles des grades bleus et devises -
Lumière en deux temps, "Sic transit Gloria Mundi" - Ecossais vert:
quatre lumières, un tableau (Hiram ressuscitant)
Lyon 1776. - symbole du 4°grade (lion...)
Lyon 1778. - questions d'Ordre - disposition "écossaise" des
lumières - maximes - Question-test évangile de Saint Jean -
omission des pénalités - miroir au 2° - mausolée du 3° -
Ecossais: deuxième temple trois tableaux Zorobabel découverte du
"Nom"
Wilhelmsbad 1782 - triangle d'Orient - allumage des
flambeaux - prières - nom de baptême et "Sainte religion
Chrétienne" - structure ternaire de l'homme - ouverture successive
aux trois grades - disparition du mot de maître - ébauche du 4°
grade (saint André)
Lyon 1785 - Phaleg - déplacement du flambeau du S.E. au 3°
Lyon 1788 - Justice et Clémence - épreuves des éléments -
rejet des métaux - vertus cardinales
Lyon 1809 (4°grade) - 4° tableau - Saint André - discours et
instruction martinézistes
Notes.
1) Le Kadosh lui avait été communiqué par son
correspondant messin, Meunier de Précourt une année auparavant (in
Steel-Maret, 1893, pp.72-78). 2) Martinez mourut à Saint-Domingue en
1774. 3) Charles-Edouard ne fut jamais initié. Une enquête entreprise à
la demande du duc de Brunswick en fit la preuve en 1777. Le prince déclara
à l'envoyé du duc que son père, le chevalier de Saint-Georges, lui avait
refusé son consentement. (in J.F.Var, 1991, p. 31). 4) A propos de
cette Profession, voir entre autres la plaquette de J.F.Var et G.Verval,
"Willermoz et son oeuvre",1992. Les Instructions Secrètes de la Profession
furent publiées par P.Vuilaud dans son "Joseph de Maistre franc-maçon"
(1926) et celles de la Grande Profession par A.Faivre en appendice à
l''ouvrage de R.Leforestier "La franc-maçonnerie templière et occultiste
au XVIII° siècle" (1970). 5) Prise à la lettre, cette délibération
permettrait aujourd'hui aux Grands Prieurés Rectifiés la pratique de ces
grades, depuis longtemps réservée aux Suprêmes Conseils du Rite Ecossais
Ancien et Accepté. Les accords tacites existant entre ces différents corps
empêche bien sûr une telle éventualité, du moins dans les pays où de tels
accords existent. 6) Dans cette lettre essentielle à la compréhension
du Rectifié, Willermoz reconnut avoir rédigé les "Instructions Secrètes"
de la Profession, non sans ajouter qu''"il ne voulait absolument pas être
reconnu pour leur seul auteur". 7) Les principales étaient le doute
grandissant concernant la filiation templière de l'Ordre Intérieur et
l'existence des "Supérieurs Inconnus". La fiction Stuardiste s'était
évanouie après les déclarations du principal intéressé à l'envoyé du duc
de Brunswick 8) Ce personnage attachant , parent du roi de Danemark,
chercha sa vie durant l'illumination mystique dans toutes les sociétés
secrètes de son temps. Prêt à tous les excès, (il crut un temps être en
communication directe avec le Christ), il déclara, lors de la dernière
séance du convent, que le but de la maçonnerie était "la recherche de
Dieu, Jehovah". 9) La composition ternaire de l'homme était un de ces
points sur lesquels tombaient d'accord tous les occultistes du XVIII°
siècle. La cérémonie d'ouverture d'un temple Coen débutait par le dialogue
suivant:
"Le Souv: M. demande au Conducteur en chef d'Orient
et d'Occident, Quel est le motif qui vous rassemble dans ce
lieu? Le Commandeur d'Orient répond: Puiss: M., le désir ardent
que nous avons d'acquérir ce que nous avons perdu. D. Qu'avez vous
perdu? R. La connaissance du corps, de l'âme et de l'Esprit; et de
tout ce qui est contenu dans le macro et le microcosme. D. Pourquoi
êtes vous ainsi déchu de toutes ces connaissances? R. Par la
prévarication de nos premiers parents, laquelle nous a plongés dans les
plus épaisses ténèbres." ( "Cérémonies à observer pour les officiers
du Temple des Elus Coens", dossier Thory, fonds F.M., Bibliothèque
Nationale, Paris)
10) Lors de l'ouverture d'un temple Coen, l'illumination
du "Tribunal" était minutieusement décrite. Elle faisait suite à la prière
prononcée par le Souverain maître:
"Illumination. Ensuite le Souv: M. allume son
chandelier et les autres lumières prescrites par les Statuts Généraux:
Il a soin que ce soit de la lumière de la bougie placée sur l'autel à
l'Orient, laquelle ne doit jamais sortir de sa place. Dans les grandes
cérémonies, il prend la bougie qui est au centre de son chandelier à
sept branches, en faisant sept tours, à chacun desquels il prononce
+. Lorsqu'il a fini d'allumer les bougies que son grade, il ordonne
aux deux Réaux + d'aller prendre chacun une bougie, pour continuer
l'illumination. Les deux Réaux + font ensemble une inclinaison, la
main droite à l'ordre, et vont, savoir: celui qui est sur la droite du
Souv: M., prendre une bougie du chandelier à trois branches qui est
devant le Commandeur d'Orient; et le Réaux + qui est à la gauche,
prendre la bougie qui est devant le Conducteur d'Occident; lesquelles
ils présentent tous les deux au Souv: M., qui les allume à son
chandelier à sept branches et les tend aux deux Réaux + pour aller
allumer les autels d'Orient et d'Occident: le Réaux + de la droite,
l'Orient; le Réaux + de la gauche l'Occident. Après avoir fait, ils
reprennent leurs places en s'inclinant vers l'Orient. Tandis qu'ils
reprennent leurs places les surveillants du T(ribunal) s'inclinent tous
les deux vers l'Orient et vont à pas libres allumer leurs lumières à
l'autel du Conducteur d'Orient. Les surveillants du P(orche) font la
même cérémonie et allument leur lumière à l'autel du Conducteur
d'Occident." ("Cérémonies à observer pour les officiers du Temple des
Elus Coens", fonds Thory, B.N.)
La ressemblance avec l'illumination de la loge Rectifiée
est frappante. 11) A partir d'avril 1785, Willermoz se désintéressa de
son système rectifié. Les révélations mystérieuses d'un "agent", écrites
sous une inspiration "surnaturelle", analogue au sommeil magnétique,
retinrent toute son attention. Il fonda la "Société des initiés"consacrée
à l'étude de ces textes et y reçut Saint-Martin. Selon l'agent inconnu,
Tubalcaïn était un personnage détestable, "capable des plus honteuses
prévarications en voie charnelle". Le caractère libidineux du "premier
ouvrier en métaux" ne permettait pas qu'on utilise son patronage. Ce n'est
que deux ans plus tard que les "initiés" devinrent plus critiques,
lorsqu'ils apprirent que l'agent n'était autre qu'une chanoinesse de
Remiremont, Marie-Louise de Monspey (Madame de Vallière). Elle n'en
continua pas moins à leur envoyer ses "révélations" jusqu'à la fin du
siècle. Reconnaissons que l'Agent ne faisait que confirmer les
affirmations de Martinez. Le "Traité de la Réintégration des Etres..."
distingue deux sortes d'hommes selon qu'ils descendent de Cain ou de Seth.
Les premiers sont irrémédiablement perdus, les seconds susceptibles de
recouvrer l'"état glorieux" d'Adam avant sa chute. Tubalcain appartient de
toute évidence à la première catégorie, Phaleg à la seconde. 12) Comme
pour toute obédience de "hauts-grades", leur régularité dépend de celle
des Grandes Loges où elles recrutent leurs membres. 13) Il ne suffit
pas d'exiger dans un serment la fidélité à la religion chrétienne (ou
israélite, ou musulmane) pour que l'objet de ce serment devienne chrétien
(ou israélite ou musulman). Imaginez qu'une telle clause soit ajoutée au
serment d'Hippocrate, cela ne ferait pas de la pratique médicale une
pratique chrétienne (ou israélite ou musulmane). 14) L'insistance sur
l'Evangile de Saint Jean vient, me semble-t'il, non de son contenu
"ésotérique" mais plutôt de l'importance toute particulière que lui
accordait l'Eglise catholique d'avant le Concile de Vatican II. Son
prologue était exposé durant la messe et lu par le prêtre après qu'il eût
renvoyé les fidèles, quel que soit le jour de l'année liturgique.
Bibliographie.
Bernheim A. (1998) : " La Stricte Observance". Acta Macionica 8 :67-97.
Bruxelles. Charrière L. (1938) :"Le Régime Ecossais Rectifié et le
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(1981) : "Les premiers grades Coens. A propos d'un grade d'Elu (4°
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R.Désaguliers (1989-1990) : "Essai sur la chronologie des rituels du Rite
Ecossais Rectifié pour les grades symboliques jusqu'en 1809." Renaissance
Traditionnelle 80:286-316; 81:1-56 Désaguliers R. (1983) :"De la
loge-mère de Marseille à la "Vertu Persécutée" d'Avignon et au "Contrat
Social." Renaissance Traditionnelle 54-55:88-101. Feddersen K.C.F.
(1982) : "Die Arbeidstafel in der Freimaurerei". Quatuor Coronati n°808
Bayreuth Granger J. (Eques a Rosa Mystica) (1986) : "La
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Paris Joly A. (1938) : "Un mystique lyonnais et les secrets de la
franc-maçonnerie. Jean-Baptiste Willermoz. 1730-1824." Lyon Mazet
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de recherches "Villard de Honnecourt" 2°série, 11:57-106. "Minutes des
Protocoles français tenus à l'assemblée du Convent Général de Wilhelmsbad
en 1782 avec recès original du Convent en langue française et annexes aux
protocoles" (deux volumes) Circulation privée. Bruxelles. Noël P.
(1993) : "Genèse et devenir du Rite Français dit Moderne". Acta Masonica
3:37-76, Bruxelles. Noël P. (1998). " De Stocholm à Lyon. D'un rituel
suédois et de l'usage qu'en fit J.B.Willermoz ". Acta Macionica 8
:99-150., Bruxelles. Steel-Maret E. (1893) : "Archives secrètes de la
franc-maçonnerie". Lyon. Rééd. Slatkine, Paris-Genève, 1985. Thory
C.A. (1812) : "Histoire de la fondation du Grand Orient de France". Rééd.
1981, Paris Van Rijnberck G. (1935-1938) : "Un thaumaturge au XVIII°
siècle. Martinez de Pasqually, sa vie, son oeuvre, son Ordre". Deux
volumes, Lyon. Van Rijnberck G. (1948) : "Episodes de la vie
ésotérique. 1780-1824". Lyon. Var J.F. (1991) : "La Stricte
Observance". Travaux de la loge nationale de recherches "Villard de
Honnecourt" 2°série, 23:15-122 Verval G. (1987) : "La spécificité du
Rite Ecossais rectifié". Nivelles
Remerciements. Je remercie chaleureusement mon ami Frits van
Geleuken qui m'a communiqué les copies des rituels établis aux Convents
des Gaules et de Wilhelmsbad (références dans le texte), conservés au
fonds Kloss de la bibliothèque du Grand Orient des Pays-Bas.
Légendes des planches: Pl. 1: loge d'apprenti de la Stricte
Observance. Noter la disposition des chandeliers d'angle. Pl. 2:
tableau du 3° grade (Stricte Observance). Pl. 3: tableau du 4° grade
(Stricte observance): Hiram sortant du tombeau. Pl. 4: tableau
d'écossais tiré de la divulgation "Les francs-maçons écrasés..."
(1747). Pl. 5: tableau d'apprenti, Rite Suédois, vers 1770.
Annexe N°1: esquisse du 4° grade adopté à Wilhelmsbad.
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