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L'esclavage caractérise le fait de priver un être
humain de ses droits (droit de choisir son travail et son lieu de résidence, droit de
fonder une famille et d'élever ses enfants, droit de s'instruire et de nouer des
relations avec les personnes de son choix, droit de se déplacer à sa guise) et de le
réduire au statut d'un bien mobilier que l'on peut acheter et vendre (les personnes
emprisonnées au nom de la loi pour s'être rendues coupables d'un crime ou d'un délit
n'entrent pas dans cette définition).
L'esclavage semble avoir été ignoré des sociétés primitives nomades de chasseurs et
de cueilleurs. Les sociétés de cette sorte qui subsistent en Amazonie ou en Papouasie
l'ignorent également. L'esclavage est apparu avec la sédentarisation des humains dans
les villes et avec le développement de l'agriculture et de l'élevage.
Les guerres entre les communautés sédentaires, pour l'appropriation des terres et des
troupeaux, ont procuré des captifs qu'il a été possible d'affecter aux travaux des
champs, à la garde des troupeaux ainsi qu'aux tâches domestiques, à la meunerie, au
pompage de l'eau,... Commercialisés à l'égal des outils de production, ces captifs ont
assuré aussi à leur propriétaire des sources de revenus.
L'esclavage dans l'Antiquité
A Athènes, aux Ve et IVe siècles avant JC, Platon et Aristote énoncent des arguments
très sérieux pour justifier l'esclavage et les inégalités qui s'attachent au statut
comme au sexe... Si ces esprits supérieurs ont pu se tromper de façon aussi grossière
à propos de l'esclavage, combien ne devons-nous commettre des erreurs dans nos jugements
sur la société, sur l'actualité et sur nos concitoyens!
Au début de notre ère, il y a deux mille ans, la pratique de l'esclavage est de la sorte
commune à toute l'humanité, mises à part quelques tribus reculées de l'Âge de pierre.
La première contestation de l'esclavage vient du christianisme. Saint Paul proclame l'égalité de tous les êtres humains en
Jésus-Christ : «Il n'y a ni hommes ni femmes, ni Juifs ni Grecs, ni hommes libres ni
esclaves, vous êtes tous un en Jésus-Christ» (Épître aux Galates).
L'esclavage dans l'Europe
médiévale
Dans les faits, cette condamnation mettra plusieurs siècles à entrer dans les faits dans
le monde chrétien. En Europe orientale, à l'époque carolingienne, dans la première
période du Moyen Âge, les guerriers chrétiens mènent des combats sans relâche contre
les tribus païennes de langue slave.
Les prisonniers alimentent en grand nombre un commerce fructueux entre Venise et l'empire
arabe du sud de la Méditerranée.
Les marchands vénitiens, bien que de religion chrétienne, ne voient pas d'objection à
vendre des païens slaves aux musulmans. À Venise, le quai des Esclavons garde le
souvenir de ce trafic. C'est l'époque où, dans les langues occidentales, le mot «esclave»
ou «slave» se substitue au latin «servus» pour désigner les
travailleurs privés de liberté. Ce trafic se tarit vers l'an 1100 du fait de la
christianisation des Slaves.
En Europe occidentale même, au temps de Charlemagne et de ses successeurs, sous l'effet
de l'insécurité et de la dégradation du pouvoir central, les paysans sacrifient leur
liberté en échange d'un lopin de terre et de la protection du principal guerrier du
lieu, le seigneur. Ils deviennent des serfs (une déformation du mot latin «servus»,
esclave).
Mais à la différence des esclaves de l'Antiquité, les serfs de l'époque carolingienne
ne peuvent être vendus comme des meubles; ils demeurent attachés à leur lopin de terre.
Au fil des générations, les seigneurs en manque d'argent relâchent leur emprise sur les
paysans. Ils leur cèdent la pleine propriété de leur terre contre espèces sonnantes et
trébuchantes, si bien qu'au XIIIe siècle, à l'époque du roi Saint Louis, le servage a
déjà à peu près complètement disparu d'Europe occidentale.
L'esclavage en terre d'islam
La conquête des rives méridionales et orientales de la Méditerranée par les Arabes
musulmans va prolonger dans ces régions les mœurs de l'Antiquité, en particulier
l'esclavage.
L'esclavage est l'un des piliers de l'économie de l'empire abasside de Bagdad. Pour s'en
convaincre, il n'est que de lire Les Mille et Une Nuits, un recueil de contes
arabes qui se déroulent sous le règne du calife Haroun
al-Rachid, contemporain de Charlemagne.
Les harems du calife et des notables de Bagdad sont remplis de Circassiennes. Il s'agit de
femmes originaires du Caucase et réputées pour leur beauté ; ces belles esclaves
continueront jusqu'au XXe siècle d'alimenter les harems orientaux en concurrence avec les
beautés originaires d'Éthiopie.
Pour les tâches domestiques et les travaux des ateliers et des champs, les sujets du
calife emploient de grandes quantités d'esclaves en provenance des pays slaves, de
l'Europe méditerranéenne et surtout d'Afrique noire. Ces esclaves sont maltraités,
souvent mutilés ou castrés.
Malgré ces mauvais traitements ou à cause d'eux, les esclaves en viennent à se
révolter. A la fin du IXe siècle, les terribles révoltes des «Zenj» (d'un
mot arabe qui désigne les esclaves noirs), dans les marais du sud de l'Irak, entraînent
l'empire de Bagdad sur la voie de la ruine et de la décadence.
Les esclaves blancs de Bagdad viennent dans un premier temps des pays slaves. Comme
on l'a vu plus haut, ce sont des prisonniers de guerre vendus par les Européens.
À la fin du Moyen Âge, ce vivier s'épuise pour cause de christianisation. Les pays
musulmans s'approvisionnent dès lors auprès des pirates qui écument la Méditerranée.
Ces derniers procèdent à des razzias sur les villages côtiers des rivages européens...
La tête de prisonnier maure qui sert d'emblème à la Corse conserve le souvenir des
combats livrés contre les pirates barbaresques.
On évalue à un million le nombre d'habitants enlevés en Europe occidentale entre le
XVIe et le XVIIIe siècle, au temps de François 1er, Louis XIV et Louis XV.
En Europe orientale et dans les Balkans, pendant la même période, les Ottomans
prélèvent environ trois millions d'esclaves.
L'expansion européenne, à partir de la fin du XVIIIe siècle, met fin aux razzias de
prisonniers blancs à destination des pays musulmans.
D'une toute autre ampleur est le trafic d'esclaves noirs en provenance du continent
africain vers l'empire arabe puis vers l'empire turc. Les spécialistes évaluent de douze
à dix-huit millions d'individus le nombre d'Africains victimes de la traite arabe au
cours du dernier millénaire.
L'esclavage en Afrique
Isolée du monde méditerranéen depuis deux ou trois millénaires en raison de
l'assèchement du Sahara, l'Afrique noire a conservé jusqu'à l'ère contemporaine des
structures sociales et économiques archaïques, assises sur l'esclavage.
Dans les sociétés traditionnelles africaines, la terre étant propriété commune,
toutes les sources d'enrichissement et d'élévation sociale proviennent de
l'asservissement des hommes et des femmes.
Les historiens et les voyageurs, comme l'Écossais Mungo Park, estiment que, dans ces
sociétés, plus d'un quart des hommes ont un statut d'esclave ou de travailleur forcé.
L'esclavage est le sort réservé aux prisonniers de guerre comme aux prisonniers pour
dettes. Les femmes font de leur côté l'objet d'une transaction commerciale à l'âge
nubile entre leur géniteur et leur futur époux.
Dès le début du Moyen Âge, des caravaniers arabes puisent dans ce vivier de nombreux
esclaves en vue de les revendre au Moyen-Orient ou en Afrique du nord, essentiellement
pour effectuer des travaux domestiques. Des chefs noirs se mettent à leur service pour
guerroyer contre leurs voisins et les fournir en prisonniers.
Au XIXe siècle, des musulmans de confession shi'ite
en provenance du Golfe persique s'établissent sur une île de l'Océan indien proche du
littoral africain. Ils l'appellent Zanzibar (de «Zenj» et «bahr»,
deux mots arabes qui signifient littoral des Noirs) et ne tardent pas à y créer de
fructueuses plantations de girofliers sur lesquelles travaillent des esclaves noirs du
continent.
Très vite, Zanzibar devient
un très important marché d'exportation d'esclaves à destination du Golfe.
Les comptes précis tenus par l'administration du sultan ont permis d'évaluer à plus de
700.000 le nombre d'esclaves qui ont transité par l'île entre 1830 et 1872.
Aujourd'hui encore, les habitants noirs de Zanzibar conservent un statut de quasi esclave.
A la fin du XIXe siècle, l'aventurier français Henri de Monfreid, auteur du fabuleux
récit Les secrets de la Mer Rouge, participe lui-même au commerce d'esclaves
entre la Corne de l'Afrique et la péninsule arabe.
Les colonisateurs européens interrompent ces pratiques au début du XXe siècle... mais
n'hésitent pas à introduire eux-mêmes en Afrique le
travail forcé, y voyant le moyen de développer le continent sans s'embarrasser des
souhaits de ses habitants.
La traite
atlantique
L'Afrique reste marquée par le traumatisme de la traite atlantique, c'est-à-dire le
transfert forcé de 12 à 20 millions d'esclaves en Amérique entre le XVIe et le XIXe
siècles. Le trafic d'esclaves noirs est une tâche indélébile au front de la
civilisation occidentale. Il a commencé dès avant l'arrivée en Amérique de Christophe Colomb.
L'Afrique noire était connue des navigateurs espagnols et portugais depuis bien avant la
conquête de l'Amérique. Mais Espagnols et Portugais l'évitaient pour des raisons
sanitaires (ils ne supportaient pas le climat insalubre du continent et ceux qui tentaient
de s'y établir ne résistaient pas longtemps aux maladies locales).
Les contacts avec les marchands musulmans d'Afrique du nord les avaient accoutumés au
trafic d'esclaves africains et c'est assez naturellement qu'ils en achetèrent au XVe
siècle, avant même la découverte de l'Amérique, pour travailler sur des exploitations
agricoles de la péninsule ibérique.
On estime que 150.000 esclaves africains transitèrent ainsi par le port de Lisbonne dans
le demi-siècle qui précéda le premier voyage de Christophe Colomb (1492). Personne ne
se soucia alors de codifier le statut de ces travailleurs dont le sort s'apparentait à
celui des anciens serfs du Moyen Âge.
Après la découverte de l'Amérique, les colons européens voulurent développer dans le
Nouveau Monde les cultures tropicales (café, cacao, tabac,...) et exploiter les mines
d'argent.
Ils cherchèrent une main-d'œuvre nombreuse et soumise et firent d'abord fait appel
aux Indiens des hauts plateaux mais ceux-ci ne supportaient pas les climats des basses
terres tropicales ni surtout les virus importés du Vieux Monde, comme la variole.
Accoutumés par ailleurs à une existence autonome, ils résistaient à l'asservissement.
Les colons, à défaut d'Indiens, ont recouru à des prisonniers européens (les «Bas
rouges») avant de trouver une solution idoine dans l'importation d'esclaves
africains.
Le prédicateur espagnol Bartolomeo de Las Casas crut bien
faire en recommandant cette solution pour remédier au mal être des Indiens.
C'est ainsi que le Nouveau Monde hispanique commença à importer des captifs africains
dès 1544 (un demi-siècle après le premier voyage de Christophe Colomb).
Les planteurs portugais et espagnols les traitèrent avec toute la brutalité possible,
non sans accorder un intérêt concupiscent aux femmes noires. D'où l'apparition d'une
importante population métissée.
L'esclavage institutionnel
C'est en 1619 seulement que les premiers esclaves africains débarquèrent dans
l'Amérique du nord anglo-saxonne. Pétris de culture biblique, les planteurs anglais, de
même que leurs homologues français, ne tardèrent pas à formaliser les relations entre
Noirs et Blancs.
Les colons virent dans les Africains les descendants de la race maudite de Cham.
Interprétant de façon abusive la Bible, ils justifièrent un statut d'esclave ou de
sous-homme en complète contradiction avec les idées philosophiques qui s'épanouissaient
alors en Europe. C'est ainsi que pour les Anglo-Saxons et les Français des
Antilles, l'esclavagisme est devenu indissociable du racisme.
Vu les besoins insatiables des plantations américaines en main-d'œuvre servile, le
«commerce triangulaire» devient au XVIIe siècle une source immense de profit,
comme aujourd'hui l'exploitation pétrolière.
Comme son nom l'indique, ce commerce se déroule en trois étapes:
1) Des navires partent de Bordeaux, Nantes et des autres ports atlantiques chargés de
verroterie, d'alcool mais aussi de fusils.
2) Dans les comptoirs côtiers africains, les chefs coutumiers reçoivent ces marchandises
en échange de prisonniers.
3) Ceux-ci sont échangés en Amérique contre du rhum, du sucre, du tabac ou encore des
métaux précieux.
Au terme de leur voyage, les navires retournent ainsi en Europe, les cales remplies de
précieuses marchandises qui seront vendues très cher.
Les navires des «négriers» effectuent la traversée de l'océan Atlantique en
trois à six semaines. Ils contiennent jusqu'à 600 esclaves enchaînés à fond de cale
dans des conditions éprouvantes (mais les équipages de ces navires ne sont guère mieux
traités et les taux de mortalité des uns et des autres pendant la traversée sont
équivalents!).
Quelques centaines de milliers d'esclaves traversent ainsi l'Atlantique au XVIe siècle.
Ils sont deux à trois millions au XVIIe siècle, 7 à 8 millions au XVIIIe siècle (le «Siècle
des Lumières»!) et encore 3 ou 4 au XIXe siècle.
A Versailles, à la Cour de Louis XIV, en 1681, le ministre Jean-Baptiste Colbert est
saisi de la question de l'esclavage aux colonies en sa qualité de secrétaire d'Etat à
la Marine.
Jean-Baptiste Colbert, marquis de
Seignelay (1651-1690)
Secrétaire d'Etat à la marine sous Louis XIV, il
promulgue un texte plus tard connu sous le nom de "Code noir"
(Anonyme, châteaux de Versailles et de Trianon)
Homme de
bureau, soucieux de rigueur et de précision, le grand Colbert ne trouve rien de mieux que
de préparer un texte législatif pour définir officiellement les contraintes qui pèsent
sur les esclaves et «limiter» les abus éventuels des propriétaires.
Intitulé «Edit du Roi sur la police de l'Amérique françoise», le texte est
promulgué en 1685 (l'année de la révocation de l'Edit de Nantes) par le fils du
ministre, le marquis de Seignelay. Il sera plus connu sous le nom de «Code noir».
Jusqu'à la fin du XVIIe siècle, en Europe comme dans le reste du monde, la perpétuation de l'esclavage ne scandalise personne, pas même ceux qui se piquent de philosophie.
Au XVIIIe siècle, de grands philosophes comme Montesquieu n'ont pas de scrupule à placer
leurs économies dans les compagnies de traite (aujourd'hui encore, la plupart des
boursicoteurs ne se soucient guère du caractère éthique de leurs placements).
C'est seulement à partir de la fin du XVIIIe siècle que les Anglais
puis les Européens du Continent se préoccupent d'interdire la traite et d'abolir
l'esclavage sous la pression de ligues d'inspiration chrétienne et philanthropique.
L'esclavage est pour la première fois au monde mis hors la loi au Vermont en 1777, dans les jeunes Etats-Unis d'Amérique.
Le dernier pays chrétien à avoir aboli l'esclavage est l'Empire du Brésil, en 1888.
Cette mesure d'humanité valut à l'empereur d'être déposé l'année suivante par la
bourgeoisie de son pays!
L'esclavage aujourd'hui
L'esclavage a été officiellement aboli en Arabie saoudite en 1962 et en Mauritanie en...
1980. Dans ces pays comme dans toute la frange sahélienne, au sud du Sahara (Niger,
Nigeria, Tchad, Soudan), de vives tensions perdurent entre les descendants d'esclaves et
les anciens propriétaires. Ces ressentiments sont à l'origine des émeute meurtrières
dont ont été victimes dans les années 90 les commerçants mauritaniens du Sénégal.
En Libye comme en Algérie, les immigrés d'Afrique noire se plaignent encore d'être
traités avec mépris, honteusement exploités et souvent violentés. Au Soudan, dans le
bassin supérieur du Nil, le trafic d'esclaves a repris entre les régions du sud,
peuplées de noirs animistes ou chrétiens, et les régions du nord, dominées par des
Arabes musulmans.
Au cœur du continent africain, les Etats et les administrations hérités de la
colonisation européenne sombrent les uns après les autres, ce qui favorise la reprise de
trafics humains à grande échelle.
Du Libéria à l'Angola, de «Grandes compagnies» de brigands et d'enfants
soldats mettent villes et campagnes à feu et à sang, parfois avec la complicité de
trafiquants d'armes liés à la classe politique européenne, parfois aussi avec la
bénédiction et les royalties de compagnies pétrolières occidentales soucieuses
d'assurer la protection de leurs zones de forage et de leurs oléoducs.
La compagnie TotalFinaElf (France) et la compagnie Talisman (Canada) versent à elles
seules un milliard de dollars par an au gouvernement arabo-intégriste de Khartoum pour
pouvoir exploiter les gisements pétroliers du sud-Soudan. Ces versements sont
entièrement consacrés par le gouvernement soudanais à l'achat d'armement en vue de la
guerre menée contre les Noirs animistes ou chrétiens du sud.
La révélation récente dans la presse de bateaux chargés d'enfants dans le golfe de
Guinée a aussi révélé au grand jour la résurgence du travail servile sur le continent
noir. En Côte d'Ivoire, au Gabon ou encore au Ghana, de petits planteurs et des artisans
profitent de l'extrême misère de certaines contrées pour acheter des enfants à vil
prix à leurs parents.
En Europe même, ces pratiques se font jour dans certains milieux liés à l'immigration
et jusque dans certaines franges de la bourgeoisie. Le combat contre l'esclavage n'est en
rien achevé et il serait pour le moins malheureux d'en parler comme d'une affaire du
passé.
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