Le livre d'Esther
Échec au premier génocide
C'est une histoire peu banale que celle d'Esther. L'héroïne qui donne son nom au livre est une simple jeune fille parmi les exilés juifs en Perse qui se retrouve propulsée, par sa beauté, au rang de reine. C'est un conte de fées ! Un ouvrage digne de la collection “Arlequin” ! Sauf que l'histoire est vraie et qu'elle fait aussi froid dans le dos !
En effet, sur fond de banquets multipliés et d'élections Miss Perse se dessine la mise en place d'un génocide, celui à l'encontre des Juifs.
Nous sommes au temps du roi Xerxès (parfois appelé Assuérus ou Artaxerxès), roi de Perse de 485 à 465. Lors d'un banquet, le roi veut faire parader sa reine, Vasti. Cette dernière, féministe avant l'heure, refuse ce rôle de femme objet. Elle est aussitôt disgraciée sur la pression des nobles (les mâles) qui font remarquer au roi :
La reine Vasti a fort mal agi non seulement à l'égard du roi, mais aussi à l'égard de ses hauts fonctionnaires et même de tous les hommes qui vivent dans les différentes provinces de l'empire. En effet, toutes les femmes vont apprendre le comportement de la reine et elles se mettront à mépriser l'autorité de leurs maris. Elles se justifieront en disant : Le roi avait ordonné qu'on lui amène la reine Vasti et celle-ci a refusé de venir ! Aujourd'hui même, les épouses des hauts fonctionnaires de Perse et de Médie vont être au courant de la conduite de la reine, elles se permettront de répliquer à leurs maris, et le mépris des femmes suscitera la colère des hommes.
Esther 1. 16-18
Une aventure à rebondissements
La reine est donc révoquée et aussitôt, parce que la nature a horreur du vide, de même le lit du roi, on décide de rechercher une nouvelle reine. Une sélection se fait à la façon d'une élection de Miss Monde et c'est là qu'entre en scène Esther. Elle est fort jolie et son tuteur, Mardochée, veut la placer. Mardochée est un Juif exilé au moment où Nabuchodonosor, roi de Babylone, avait écrasé Jérusalem (en -587). Esther est présélectionnée puis nominée et finalement présentée au roi qui en tombe aussitôt amoureux sur fond de violons !
Puis vient l'ombre au tableau. Le roi a auprès de lui un prince d'une grande influence, un ministre par lequel tout passe : Haman. Ce Haman est si puissant qu'il se fait saluer comme un roi et qu'il exige de tous une prosternation sur son passage. Tous s'aplatissent devant lui, sauf Mardochée qui ne peut, en conscience et comme tout bon Juif, se prosterner que devant Dieu. Haman est irrité par cette résistance ostentatoire et apprenant que Mardochée est juif, la haine antisémite ne fait que grandir. Dès lors, Haman va insidieusement faire comprendre qu'il y a, dans la vaste étendue de l'Empire perse, une infiltration dangereuse d'un peuple qui veut la chute du pouvoir en place. Xerxès, qui ne semble jamais avoir d'initiatives autres que celles qu'on lui souffle, donne carte blanche à Haman pour éradiquer l'ennemi tapi dans le pays. C'est ainsi que, ne disant pas au roi qu'il s'agissait des Juifs, un génocide est décidé. La date de l'opération est tirée au sort. En perse, le sort se dit pourim et ce mot restera dans le langage juif pour se souvenir de l'épisode.
Mardochée apprend le projet et demande à la reine Esther d'intervenir. Or, ni le roi ni Haman ne savent qu'Esther est juive également. Mardochée fait bien comprendre à sa filleule que son sort est lié à celui de tous les Juifs de l'empire.
Esther va donc intervenir, de façon très intelligente pour, non seulement faire en sorte que l'édit irrévocable du roi soit supprimé, mais que tout se retourne contre Haman. C'est alors le thème de l'arroseur arrosé.
La délivrance de la menace donne l'occasion d'une fête (celle qui sera conservée dans le calendrier juif comme étant la fête de Pourim).
Tout est bien qui finit bien puisque les Juifs sont sauvés et que Haman est pendu là où il pensait pouvoir pendre Mardochée.
Une ombre importante tout de même dans ce tableau hollywoodien, c'est que les Juifs, pour se venger de la menace qui avait plané sur eux, ont exterminé tous ceux qui étaient prêts à les tuer. Le livre d'Esther est dramatiquement précis puisqu'il signale qu'à Suse même, la capitale, les Juifs tuèrent 500 ennemis plus les dix fils de Haman et, qu'en province, ils tuèrent pas moins de 75 000 hommes !
Ce qui est dramatique, dans ce livre d'Esther, c'est l'argumentation pour mettre en place une “solution finale” que les hommes de tous les siècles ont toujours su retrouver pour justifier l'injustifiable. Voyez les propos de Haman au roi Xerxès :
Haman dit au roi Xerxès : « Majesté, il existe un peuple particulier, dont les membres sont dispersés dans toutes les provinces de ton empire. Ils vivent à part, ils suivent des coutumes qui ne ressemblent à celles d'aucun autre peuple et ils n'obéissent pas aux lois royales. Tu n'as pas intérêt à laisser ces gens-là tranquilles ! Si tu le juges bon, veuille donner par écrit l'ordre de les exterminer. Je remettrai alors trois cents tonnes d'argent aux fonctionnaires chargés de l'administration de l'empire pour qu'ils les déposent dans le trésor royal. »
Le roi enleva son anneau et le remit à l'adversaire des Juifs, Haman, fils de Hammedata et descendant d'Agag.
« Garde ton argent, lui dit-il ; quant à ce peuple, je te l'abandonne, fais-en ce que tu voudras ! »
Le treizième jour du premier mois, les secrétaires royaux furent convoqués. Selon les indications de Haman, ils écrivirent des lettres et les adressèrent aux représentants du roi, aux gouverneurs de chaque province et aux chefs de chaque peuple. Elles étaient rédigées dans tous les systèmes d'écriture et dans toutes les langues utilisées dans l'empire. On les signa du nom du roi Xerxès et on les cacheta avec son anneau.
Des messagers furent chargés de porter ces lettres dans chaque province de l'empire. Elles donnaient l'ordre de détruire, tuer, massacrer tous les Juifs, jeunes et vieux, femmes et enfants, et de piller leurs biens. Cette extermination devait être réalisée un jour précis, le treizième jour du douzième mois ou mois d'Adar.
Dans chaque province, la lettre reçue devait avoir force de loi et être portée à la connaissance de tout le monde pour que chacun soit prêt à agir au jour fixé.
Esther 3. 8-14
L'absence de Dieu
Dans ce livre, il n'est jamais fait mention de Dieu. Étonnant pour un ouvrage biblique ! C'est d'ailleurs la raison pour laquelle le livre d'Esther a eu du mal à entrer dans le canon de la Bible hébraïque. D'autant que le nom Esther veut dire, en hébreu, caché ! Dieu semble se cacher aussi dans l'ouvrage. C'est pourquoi, dans une version grecque du livre, on trouve quelques ajouts avec la mention du Seigneur ; comme s'il fallait que la marque de Dieu soit bien inscrite dans les pages de cette histoire.
Pourtant, le silence de Dieu est aussi un message. Mardochée laisse entendre que Dieu n'est pas aussi absent que cela dans ce qui se passe à Suse. Lorsqu'il compte sur l'intervention d'Esther auprès du roi, il déclare :
« Ne t imagine pas que tu pourras échapper, toi seule, au sort des Juifs parce que tu vis dans le palais. Si tu refuses d'intervenir dans les circonstances présentes, les Juifs recevront de l'aide d'ailleurs et ils seront sauvés. Toi, par contre, tu mourras et ce sera la fin de ta famille. Mais qui sait ? Peut-être est-ce pour faire face à une telle situation que tu es devenue reine ! »
Dans ce propos, on sent bien qu'une main extérieure peut agir, si elle ne l'avait pas déjà fait en plaçant Esther aussi proche du roi.