Le livre de Ruth :
L'étrangère entre dans la famille !
Le livre de Ruth est l'un des plus courts de tout l'Ancien Testament. Il ne compte que 85 versets. C'est un récit assez simple, aux détails pittoresques et délicats. Il est parfois proche de la poésie.
L'histoire est la suivante : au temps des Juges (vers le XIe siècle avant notre ère), un homme de Bethléem, Élimélek, est contraint par la famine d'aller chercher ailleurs de quoi subsister, lui, sa femme Noémi et ses deux fils.
En Moab, Élimélek meurt et ses garçons épousent des filles du pays : Ruth et Orpa.
Au bout d'une dizaine d'années, les deux fils meurent à leur tour, sans laisser de descendance.
C'est alors que Noémi décide de retourner sur ses terres, en Juda. D'autant que la famine y a pris fin. Les belles-filles peuvent rester en Moab, et c'est d'ailleurs le conseil de Noémi. Mais Ruth décide de suivre sa belle-mère et de l'accompagner jusqu'en Juda. Orpa préfère rester dans son pays. Dès cet instant, le livre tourne autour de Ruth et de son action en Juda. Ruth va s'occuper de sa belle-mère et elle va rencontrer un homme qui l'épousera. Cet homme, Booz, est un membre de la famille d'Élimélek. À ce titre, il a le devoir d'assurer une descendance au cousin défunt (loi du lévirat).
L'enfant qui naîtra de cette union s'appellera Obed ; il sera le père de Jessé, lequel sera le père de David.
Ruth, l'étrangère, est donc l'arrière-grand-mère du grand roi David.
Date du livre
Plusieurs pensent que cette l'histoire s'est bien passée vers le XIe siècle avant Jésus-Christ, mais qu'elle a été rédigée bien plus tard. Le vocabulaire et le style seraient plutôt du Ve siècle avant Jésus-Christ.
À cette époque, les Israélites viennent de vivre le retour de l'exil. C'est le temps où Esdras et Néhémie reconstruisent le temple et réunifient le pays (voir ce qui est dit sur les deux livres qui portent ces noms) ; ils insistent lourdement sur le traitement des femmes étrangères. Pour eux, il ne faut plus se “mélanger”. Or, le rappel de l'histoire de Ruth permet de prendre de la distance avec les discours rigoureux des deux maîtres de Jérusalem d'alors.
Dans l'introduction de la Nouvelle Bible Segond, on peut lire : L'exemple de Ruth deviendra celui de l'adhésion de cœur à la communauté de la foi et à son Dieu. La tradition juive a fait de cette histoire un modèle pour les femmes prosélytes.
Le livre connaît plusieurs tableaux et chaque tableau est construit selon une même structure. Il a la particularité de contenir beaucoup de dialogues (55 versets sur 85). Il commence par une fatalité et se poursuit par des marques d'espérance toujours plus grandes, jusqu'au happy end !
La loi fondamentale du rachat ! Prélude au rédempteur
Pour bien comprendre le livre de Ruth, il n'est pas inutile de rappeler deux lois fondamentales données par Moïse pour le peuple hébreu. Lorsque Ruth décide de suivre sa belle-mère en Israël, elle déclare : « Là où tu iras j'irai ; là où tu t'installeras, je m'installerai. Ton peuple sera mon peuple et ton Dieu sera mon Dieu ! » Cet engagement solennel comprenait donc les lois en application. Or, Ruth va saisir son destin en exploitant ses droits, lesquels passent par les lois bibliques du rachat et du lévirat.
La loi du rachat
Si, pour une raison financière, pour vivre, survivre, quelqu'un est obligé de vendre sa terre, c'est le plus proche parent qui a obligation de l'acheter, non pour lui-même mais pour celui qui est démuni (Lévitique 25. 23-25).
Si quelqu'un est obligé de se vendre lui-même, le plus proche parent doit le racheter pour que la liberté du démuni soit retrouvée (Lévitique 25. 47-49).
Dans les deux cas, le proche parent est appelé le racheteur, le rédempteur.
Le but de cette loi ? Facile à saisir : il faut défendre la cellule familiale et sauver son patrimoine.
C'est une loi essentielle qui rend la liberté à l'esclave. Elle rappelle la responsabilité familiale : Gardien de ton frère !
C'est pour cela que Noémi, dans le livre de Ruth, bénit le Seigneur lorsqu'elle découvre qu'il y a un racheteur (Ruth 2. 10).
Le mot utilisé pour racheteur est le terme hébreu go'ël qui se traduit, selon le contexte, par sauveur, rédempteur, libérateur, défenseur, avocat, protecteur, consolateur...
Le sens théologique est très grand, directement lié à la libération que Dieu opère en faveur du peuple hébreu sortant d'Égypte (voir Exode 15. 13). En effet, le peuple hébreu a été élu, mais aussi racheté par Dieu pour vivre sa liberté.
Plus qu'une loi sociale et économique, ce principe du rachat vise la solidarité entre les membres d'une famille, d'une tribu, d'un peuple.
La loi du Lévirat
Du latin levir qui veut dire beau-frère.
Le principe
Si deux frères vivent ensemble sur le même domaine et que l'un d'eux meurt sans avoir de fils, sa veuve ne doit pas épouser quelqu'un d'extérieur à la famille. C'est son beau-frère qui exercera son devoir envers elle en la prenant pour épouse.
Le premier fils qu'elle mettra au monde sera alors considéré comme le fils de celui qui est mort, afin que son nom continue d'être porté en Israël.
Si un homme n'est pas d'accord d'épouser sa belle-sueur, celle-ci se rendra devant les anciens, au tribunal, et expliquera : Mon beau-frère n'a pas voulu exercer son devoir envers moi, il a refusé de donner à son frère un fils qui continue de porter son nom en Israël.
Les anciens de la ville convoqueront l'homme et l'interrogeront. S'il maintient son refus d'épouser la veuve de son frère, celle-ci s'avancera jusqu'à lui en présence des anciens, elle lui retirera sa sandale du pied, lui crachera au visage et déclarera : Voilà comment on traite un homme qui refuse de donner un descendant à son frère !
Dès lors, en Israël, on surnommera la famille de cet homme la famille du déchaussé.
Deutéronome 25. 5-10
Ainsi donc va la loi ! Dans la situation de Noémi, le cas est grave. Élimélek est mort sans laisser de descendance masculine vivante.
Mahlôn, époux de Ruth, idem. Et le frère de Mahlôn, époux d'Orpa, idem. C'est donc l'extinction de la lignée si la loi du lévirat n'est pas appliquée.
Pour être plus précis, il convient de mentionner que la coutume du lévirat est également développée dans Deutéronome 25 et surtout dans Genèse 38, avec le cas particulier de Tamar.
Qu'est-ce que ce cas de Tamar ? Tamar est une femme mariée à un homme nommé Er, lequel meurt sans avoir donné d'enfant à sa femme. Le frère d'Er, Onan, doit procurer une descendance à la famille du défunt. Onan refuse et il est puni de mort par Dieu. Dur !
À noter qu'Onan a pratiqué la technique du retrait avant l'éjaculation. Sa semence s'est donc perdue et Tamar n'a pas été fécondée. C'est le geste d'Onan qui a donné le mot onanisme qui désigne parfois (et faussement) la masturbation.
Juda, père d'Er et d'Onan (tous deux morts), doit donner à Tamar le dernier de ses fils, Shéla, lequel refuse aussi.
Pour ne pas être humiliée et abandonnée, Tamar va se déguiser en prostituée et finalement aura des relations sexuelles avec Juda, son beau-père. Et un fils ! La ruse et l'acharnement de Tamar ne sont pas condamnés malgré l'extravagance du procédé !
Ce qui n'est pas anodin, c'est que dans le livre de Ruth, Booz est félicité lorsqu'il prend pour épouse l'étrangère : les anciens du peuple, sans doute informés des procédures de Ruth pour “être à ses pieds” déclarent : « Que le Seigneur t'accorde beaucoup d'enfants par cette jeune femme et qu'ainsi ta famille soit semblable à celle de Pérès, le fils de Juda et de Tamar »
Remarque non moins anodine : Tamar comme Ruth seront mentionnées dans la généalogie de Jésus, selon Matthieu.
Quand la Bible corrige la Bible
Aux messages intolérants d'Esdras 10 et Néhémie 13. 23-27 répond le livre de Ruth.
Donc, sous l'apparence d'un récit un peu à l'eau de rose, le livre de Ruth est aussi une polémique discrète, une réaction contre les conservateurs.
L'exemple de Ruth est là pour montrer qu'une étrangère, une Moabite de surcroît, est une femme assez fidèle pour entrer non seulement dans le peuple élu, mais aussi pour s'inscrire dans la lignée du futur David. Le livre demande un peu plus d'ouverture et d'accueil à l'égard des étrangères. C'est là son principal message.
La nuit sur l'aire qui ne manque pas d'air !
L'audace de Ruth est de prendre en main son destin, le forçant même un peu puisqu'elle fait tout pour se faire épouser par Booz, ce qui lui assurera protection et descendance. Le chapitre 3 du livre de Ruth raconte une nuit assez étonnante durant laquelle Ruth va rejoindre Booz, lui découvrant les pieds. Or, dans le langage biblique, les pieds font allusion aux organes sexuels. Dans l'Ancien Testament, les pieds sont l'expression de la puissance et de l'autorité : mettre sous ses pieds, c'est vaincre. Dans le temps, le vainqueur mettait le pied sur la nuque du vaincu. Mais les pieds sont aussi une métaphore plus sexuelle. Par exemple, dans Ésaïe 36. 12 : l'eau des pieds n'est autre que l'urine. Dans Juges 3. 4 ou 1 Samuel 24.4 se couvrir les pieds signifie satisfaire un besoin naturel.
Le texte de Ruth est assez ambigu, voire compromettant. Au milieu de la nuit, Ruth vient se coucher auprès de Booz et lui découvre les pieds. On peut imaginer qu'elle le sollicite, d'où le frisson qui réveille Booz, lequel pose la question : Qui es-tu ?
Réponse : Je suis Ruth, ta servante. Étends ton manteau.
Après l'avoir découvert, elle demande à être couverte !
Or, sa demande n'est pas vraiment une faveur, elle fait appel au droit de rachat et elle précise Tu es mon rédempteur.
Étendre le manteau est une expression qui signifie une demande en mariage. C'est le signe d'une protection accordée.
Couvrir une femme de son manteau, c'est acquérir sur elle l'autorité du mari.
Le mot pour mari est ba'al : maître, propriétaire. Se marier, c'est devenir propriétaire, maître, prendre possession : prendre femme !