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Le 11 mars 1917, un corps
expéditionnaire britannique entre à Bagdad, capitale de la
Mésopotamie (l'Irak actuel), et en chasse les Turcs
ottomans.
Sympathies turco-allemandes
L'Irak, riche
d'un héritage plurimillénaire, avait été ruiné par l'irruption des
Mongols au XIIIe siècle. Villes anéanties, réseau d'irrigation
ensablé,... l'ancien «croissant fertile» de la Mésopotamie
n'était plus que l'ombre de lui-même.
En 1533, le sultan
turc Soliman II le Magnifique annexe le pays à son empire.
A
la veille de la Grande Guerre, l'Allemagne de Guillaume II s'impose
comme protectrice de la Sublime Porte en proie à une dissolution
inquiétante. Celle-ci est mise en relief par la contestation des
officiers du mouvement dit des «Jeunes Turcs».
Le
chemin de fer Berlin-Istamboul est prolongé par Damas jusqu'en
Mésopotamie pour rejoindre Bagdad… Le général allemand von Sanders
prend une place éminente à l'état-major ottoman et introduit des
réformes radicales qui régénèrent la vieille armée turque.
Dès le 2 novembre 1914, l'empire russe ne peut se retenir de
déclarer la guerre à son vieil ennemi, l'empire ottoman. Celui-ci,
simultanément, se rallie fort normalement aux puissances centrales,
l'Autriche-Hongrie et l'Allemagne.
La solidification du
front occidental et les revers russes en Prusse orientale amènent
très vite les amirautés française et britannique à envisager des
opérations en Orient.
L'image d'une Turquie en décomposition
qu'il suffirait de cueillir s'installe dans les esprits, et
l'expression de «ventre mou» fait alors son
apparition.
Promenade militaire
Dès le
mois d'octobre 1914, un corps expéditionnaire est rassemblé à
Bombay, aux Indes, sous le commandement du général Delamain.
Le 5 novembre, l'Angleterre déclare la guerre à l'empire
ottoman et un débarquement laborieux commence dès le lendemain à
l'embouchure du Chott-al-Arab, un bras de fleuve formé par l'union
du Tigre et de l'Euphrate, au fond du Golfe Persique.
Les
Britanniques ne veulent que protéger les raffineries d'Abadan, en
Perse. Ils les occupent sans difficulté puis pénètrent dans les
possessions ottomanes.
Comme on est à l'approche de l'hiver,
la température est supportable. Toutefois, le terrain marécageux se
révèle extrêmement instable et ralentit les mouvements du train et
de l'artillerie.
La flotte d'invasion force le passage par
le fleuve et le 22 novembre 1914, le général Barrett entre à
Bassorah (ou Basra), à 30 kilomètres à l'intérieur des terres, à la
tête de la 6e division d'infanterie indienne sans rencontrer de
résistance.
Les succès étant encore peu nombreux, le
champagne coule à Whitehall, siège de l'amirauté britannique, où
règne Winston Churchill.
La conquête de la Mésopotamie (on ne dit pas encore
Irak) se présente sous les meilleurs auspices.
Enhardie par ce succès, une partie des troupes
anglo-indiennes franchit le Tigre et encercle les positions turques
à Qourna, au confluent du Tigre et de l'Euphrate, à environ 200
kilomètres du Golfe Persique.
Les Turcs se reprennent et
acheminent des renforts. Ils lancent une contre-offensive le 11
avril 1915 en bombardant le poste de Qouna.
Le 14 avril, une
sortie désespérée de la 6è division indienne commandée par le
général Townshend réussit contre toute attente à culbuter les
assaillants. On parle du «miracle de Shaiba»…
Sir
John Nixon, nouveau général en chef, projette de remonter le cours
du Tigre pour s'emparer de Amara, à 150 kilomètres plus au nord avec
deux divisions d'infanterie et une brigade de cavalerie, soit 11.000
hommes.
La région est inondée et la progression très
difficile. Qu'à cela ne tienne, on met la main sur des barques qui
emportent quelques troupes et un peu d'artillerie.
Le
général Townshend se met à la tête de la flottille improvisée et
poursuit les Turcs jusqu'à Amara qu'il atteint en deux jours (on
évoque dans les salons la «régatte de Townshend»!).
Jouant de la surprise, Towshend offre une reddition
honorable à la garnison turque démoralisée qui se rend le 4 juin.
C'est un triomphe!
Entretemps, le reste des troupes remonte
le cours de l'Euphrate. La chaleur est intenable (45 à 50°C), les
marécages sont infestés de moustiques porteurs du paludisme. La
dysenterie et les insolations font des ravages.
Les lignes
de ravitaillement s'allongent dangereusement et seules des
canonnières légères arrivent àse frayer un chemin sous le feu turc.
Mais l'élan des troupes anglo-indiennes est irrésistible et
Nasiriyah tombe le 24 juillet.
La prochaine étape est
Kout-el-Amara (ou Kût), en amont de Amara sur le Tigre, à 200
kilomètres plus au nord et 600 kilomètres de Bassorah…
Une
fois encore, Townshend fait merveille. Les lignes turques sont
prises d'assaut de deux côtés à la fois et Kout-el-Amara tombe le 27
septembre 1915. Les Turcs y laissent 5.300 hommes et leur
artillerie.
Le général Nixon fait maintenant figure de
conquérant. La pression monte pour s'emparer de Bagdad, désormais à
portée de main.
C'est que la même année, en février 1915, un
corps expéditionnaire anglo-français a débarqué sur la presqu'île de
Gallipoli à l'entrée du détroit des Dardanelles, en vue de s'emparer
d'Istanbul, mais il s'est heurté à la résistance farouche des Turcs
commandés par un jeune inconnu, Mustapha Kémal.
Désireux de
laver cette humiliation, Londres encourage le général Nixon à
poursuivre sa route vers Bagdad, bien que la prestigieuse cité soit
dépourvue d'intérêt stratégique.
Désastre à
Kout-al-Amara
30.000 Turcs se sont
solidement retranchés dans les ruines de Ctésiphon, une antique cité
perse sur la rive gauche du Tigre.
L'assaut donné les 22 et
23 novembre 1915 par les 14.000 hommes de la 6è division de
Townshend se heurte à une défense déterminée. L'artillerie et les
munitions manquent. Les Anglo-Indiens ne réussissent pas à percer.
Ils laissent 4.500 des leurs sur le champ de bataille.
La
mort dans l'âme, le général Townshend ordonne un repli. Le pacha
Khalil engage aussitôt la poursuite de la colonne britannique
dangereusement aventurée le long du Tigre. Les pillards arabes s'en
mêlent et les conditions de la retraite deviennent abominables.
Enfin, le 3 décembre 1915, quelques milliers de survivants
hagards se réfugient à l'abri des murailles de Kout-el-Amara.
Townshend et ses 12.000 hommes ont l'ordre de tenir coûte que coûte.
Ils sont confiants dans l'arrivée d'une armée de secours
mais celle-ci est défaite à Sheik Saad le 7 janvier 1916, puis à
Wadi une semaine plus tard et finalement à Hanna, au bord du Tigre,
le 21 janvier.
L'état-major britannique doit se résigner le
26 avril suivant à inviter le général Townshend à offrir pour prix
de sa reddition honorable la somme considérable de 1.000.000 de
livres sterling !
Khalil Pacha serait prêt à accepter, mais
le «Jeune Turc» Enver Pacha, qui a pris le pouvoir à
Istamboul, se refuse à tout arrangement.
Et le 29 avril,
après cinq mois de siège, la garnison de Souk-el-Amara capitule sans
conditions… La perte de 500 officiers et 13.000 hommes, cipayes
indiens pour la plupart, constitue un désastre retentissant pour les
Britanniques (en Europe, au même moment, la bataille de Verdun bat son
plein)!
La garnison est déportée au cours de l'été et plus de
la moitié des prisonniers vont périr au cours des mois suivants dans
des conditions très pénibles.
Revanche tardive
Abasourdi par cet échec, Londres se donne
plusieurs mois pour relancer l'offensive à partir de Bassorah. Le
général Maude est nommé à la tête du corps expéditionnaire.
Conscient de la faiblesse de ses positions, il met fin aux coups de
main aventureux.
C'est seulement le 13 décembre 1916, qu'il
repart au combat avec pas moins de 50.000 hommes, combinant son
avance avec celle des Russes au sud du Caucase.
Après une
lente progression, l'armée repousse 12.000 Turcs le 24 février 1917
et se rapproche enfin de Bagdad en suivant la rive orientale du
Tigre. Le 5 mars, aux portes de la ville, elle bat une deuxième
armée turque.
Une partie des troupes traverse le Tigre pour
attaquer la ville par l'ouest. Les Turcs ne se soucient pas de les
affronter et évacuent la ville. C'est ainsi que le 11 mars 1917,
après plus de deux ans d'efforts, les Britanniques ont la
satisfaction de défiler dans l'ancienne capitale de
l'empire arabe ( 1 ).
Les troupes turques n'en conservent pas moins
leur cohésion et c'est seulement après l'armistice signé le 1er
novembre 1918 entre les Britanniques et les Ottomans que les
Britanniques pourront occuper Mossoul, au nord de la Mésopotamie,
une cité construite sur les ruines de l'ancienne Ninive, capitale du
roi assyrien Sennachérib (VIIe siècle avant JC).
L'Irak sous tutelle
La Grande
Guerre de 1914-1918 s'achève sur la dissolution de l'empire ottoman.
L'Irak est détaché de la tutelle d'Istamboul... pour tomber sous
celle de Londres.
Conformément à l'accord secret du 16
novembre 1916 entre le Britannique sir Mark Sykes et le Français
Georges Picot (accord dit Sykes-Picot), la France s'attribue
la tutelle de la Syrie et la Grande-Bretagne celle de
l'Irak.
C'est ainsi que le 25 avril 1920, la Grande-Bretagne
se voit confier un mandat de la Société des Nations (ancêtre de
l'ONU) pour administrer la Mésopotamie.
Le 10 août 1920, le
traité de Sèvres promet protection à la minorité chrétienne
assyro-chaldéenne dans le cadre d'un Kurdistan autonome. Cette
promesse ne sera suivie d'aucun effet, les diplomates reconnaissant
pour finir que la constitution de pays sur le principe des
nationalités était illusoire.
Les Arabes, qui se sont
soulevés contre les Turcs à l'appel du colonel Lawrence
(«Lawrence d'Arabie») en vue de créer un royaume arabe uni,
sont indignés par la duplicité des Alliés.
Les Britanniques
leur accordent un lot de consolation en donnant en 1925 à l'émir
Fayçal ibn Hussein, shérif de la Mecque, le titre de roi d'Irak.
Le mandat de la SDN, qui prendra fin avec l'indépendance
formelle de l'Irak en 1932, permet à Londres de mettre la main sur
les champs pétrolifères du pays.
Ceux-ci prennent une
importance stratégique avec le premier jaillissement d'un phénoménal
puits de pétrole près de Kirkouk le 15 octobre 1927.
(1)
Anthony Bruce, Quand
les Britanniques ont envahi Bagdad, Le Figaro, 27 mars 2003 [retour] |