11 mars 1917

Les Britanniques entrent à Bagdad

Par Gabriel Vital-Durand

  Quelques clés pour comprendre l'Irak actuel:

De Sumer à Babylone

23 septembre -605: avènement de Nabuchodonosor

10 octobre 680: Kerbela et le chi'isme musulman


14 septembre 786: Haroun al-Rachid devient calife

10 février 1258 : les Mongols détruisent Bagdad

11 mars 1917: les Britanniques entrent à Bagdad

1er juin 1941: les Britanniques de retour à Bagdad

31 juillet 1968: le Baas au pouvoir

22 septembre 1980: Saddam Hussein attaque l'Iran

17 janvier 1991: opération "Tempête du désert"



Quelle "vengeance" pour les victimes du 11 septembre?
 

Le 11 mars 1917, un corps expéditionnaire britannique entre à Bagdad, capitale de la Mésopotamie (l'Irak actuel), et en chasse les Turcs ottomans.

Sympathies turco-allemandes

L'Irak, riche d'un héritage plurimillénaire, avait été ruiné par l'irruption des Mongols au XIIIe siècle. Villes anéanties, réseau d'irrigation ensablé,... l'ancien «croissant fertile» de la Mésopotamie n'était plus que l'ombre de lui-même.

En 1533, le sultan turc Soliman II le Magnifique annexe le pays à son empire.

A la veille de la Grande Guerre, l'Allemagne de Guillaume II s'impose comme protectrice de la Sublime Porte en proie à une dissolution inquiétante. Celle-ci est mise en relief par la contestation des officiers du mouvement dit des «Jeunes Turcs».

Le chemin de fer Berlin-Istamboul est prolongé par Damas jusqu'en Mésopotamie pour rejoindre Bagdad… Le général allemand von Sanders prend une place éminente à l'état-major ottoman et introduit des réformes radicales qui régénèrent la vieille armée turque.

Dès le 2 novembre 1914, l'empire russe ne peut se retenir de déclarer la guerre à son vieil ennemi, l'empire ottoman. Celui-ci, simultanément, se rallie fort normalement aux puissances centrales, l'Autriche-Hongrie et l'Allemagne.

La solidification du front occidental et les revers russes en Prusse orientale amènent très vite les amirautés française et britannique à envisager des opérations en Orient.

L'image d'une Turquie en décomposition qu'il suffirait de cueillir s'installe dans les esprits, et l'expression de «ventre mou» fait alors son apparition.

Promenade militaire

Dès le mois d'octobre 1914, un corps expéditionnaire est rassemblé à Bombay, aux Indes, sous le commandement du général Delamain.

Le 5 novembre, l'Angleterre déclare la guerre à l'empire ottoman et un débarquement laborieux commence dès le lendemain à l'embouchure du Chott-al-Arab, un bras de fleuve formé par l'union du Tigre et de l'Euphrate, au fond du Golfe Persique.

Les Britanniques ne veulent que protéger les raffineries d'Abadan, en Perse. Ils les occupent sans difficulté puis pénètrent dans les possessions ottomanes.

Comme on est à l'approche de l'hiver, la température est supportable. Toutefois, le terrain marécageux se révèle extrêmement instable et ralentit les mouvements du train et de l'artillerie.

La flotte d'invasion force le passage par le fleuve et le 22 novembre 1914, le général Barrett entre à Bassorah (ou Basra), à 30 kilomètres à l'intérieur des terres, à la tête de la 6e division d'infanterie indienne sans rencontrer de résistance.

Les succès étant encore peu nombreux, le champagne coule à Whitehall, siège de l'amirauté britannique, où règne Winston Churchill.

Les  troupes britanniques  montent à l'assaut de BagdadLa conquête de la Mésopotamie (on ne dit pas encore Irak) se présente sous les meilleurs auspices.

Enhardie par ce succès, une partie des troupes anglo-indiennes franchit le Tigre et encercle les positions turques à Qourna, au confluent du Tigre et de l'Euphrate, à environ 200 kilomètres du Golfe Persique.

Les Turcs se reprennent et acheminent des renforts. Ils lancent une contre-offensive le 11 avril 1915 en bombardant le poste de Qouna.

Le 14 avril, une sortie désespérée de la 6è division indienne commandée par le général Townshend réussit contre toute attente à culbuter les assaillants. On parle du «miracle de Shaiba»

Sir John Nixon, nouveau général en chef, projette de remonter le cours du Tigre pour s'emparer de Amara, à 150 kilomètres plus au nord avec deux divisions d'infanterie et une brigade de cavalerie, soit 11.000 hommes.

La région est inondée et la progression très difficile. Qu'à cela ne tienne, on met la main sur des barques qui emportent quelques troupes et un peu d'artillerie.

Le général Townshend se met à la tête de la flottille improvisée et poursuit les Turcs jusqu'à Amara qu'il atteint en deux jours (on évoque dans les salons la «régatte de Townshend»!).

Jouant de la surprise, Towshend offre une reddition honorable à la garnison turque démoralisée qui se rend le 4 juin. C'est un triomphe!

Entretemps, le reste des troupes remonte le cours de l'Euphrate. La chaleur est intenable (45 à 50°C), les marécages sont infestés de moustiques porteurs du paludisme. La dysenterie et les insolations font des ravages.

Les lignes de ravitaillement s'allongent dangereusement et seules des canonnières légères arrivent àse frayer un chemin sous le feu turc. Mais l'élan des troupes anglo-indiennes est irrésistible et Nasiriyah tombe le 24 juillet.

La prochaine étape est Kout-el-Amara (ou Kût), en amont de Amara sur le Tigre, à 200 kilomètres plus au nord et 600 kilomètres de Bassorah…

Une fois encore, Townshend fait merveille. Les lignes turques sont prises d'assaut de deux côtés à la fois et Kout-el-Amara tombe le 27 septembre 1915. Les Turcs y laissent 5.300 hommes et leur artillerie.

Le général Nixon fait maintenant figure de conquérant. La pression monte pour s'emparer de Bagdad, désormais à portée de main.

C'est que la même année, en février 1915, un corps expéditionnaire anglo-français a débarqué sur la presqu'île de Gallipoli à l'entrée du détroit des Dardanelles, en vue de s'emparer d'Istanbul, mais il s'est heurté à la résistance farouche des Turcs commandés par un jeune inconnu, Mustapha Kémal.

Désireux de laver cette humiliation, Londres encourage le général Nixon à poursuivre sa route vers Bagdad, bien que la prestigieuse cité soit dépourvue d'intérêt stratégique.

Désastre à Kout-al-Amara

30.000 Turcs se sont solidement retranchés dans les ruines de Ctésiphon, une antique cité perse sur la rive gauche du Tigre.

L'assaut donné les 22 et 23 novembre 1915 par les 14.000 hommes de la 6è division de Townshend se heurte à une défense déterminée. L'artillerie et les munitions manquent. Les Anglo-Indiens ne réussissent pas à percer. Ils laissent 4.500 des leurs sur le champ de bataille.

La mort dans l'âme, le général Townshend ordonne un repli. Le pacha Khalil engage aussitôt la poursuite de la colonne britannique dangereusement aventurée le long du Tigre. Les pillards arabes s'en mêlent et les conditions de la retraite deviennent abominables.

Enfin, le 3 décembre 1915, quelques milliers de survivants hagards se réfugient à l'abri des murailles de Kout-el-Amara. Townshend et ses 12.000 hommes ont l'ordre de tenir coûte que coûte.

Ils sont confiants dans l'arrivée d'une armée de secours mais celle-ci est défaite à Sheik Saad le 7 janvier 1916, puis à Wadi une semaine plus tard et finalement à Hanna, au bord du Tigre, le 21 janvier.

L'état-major britannique doit se résigner le 26 avril suivant à inviter le général Townshend à offrir pour prix de sa reddition honorable la somme considérable de 1.000.000 de livres sterling !

Khalil Pacha serait prêt à accepter, mais le «Jeune Turc» Enver Pacha, qui a pris le pouvoir à Istamboul, se refuse à tout arrangement.

Et le 29 avril, après cinq mois de siège, la garnison de Souk-el-Amara capitule sans conditions… La perte de 500 officiers et 13.000 hommes, cipayes indiens pour la plupart, constitue un désastre retentissant pour les Britanniques (en Europe, au même moment, la bataille de Verdun bat son plein)!

La garnison est déportée au cours de l'été et plus de la moitié des prisonniers vont périr au cours des mois suivants dans des conditions très pénibles.

Revanche tardive

Abasourdi par cet échec, Londres se donne plusieurs mois pour relancer l'offensive à partir de Bassorah. Le général Maude est nommé à la tête du corps expéditionnaire. Conscient de la faiblesse de ses positions, il met fin aux coups de main aventureux.

C'est seulement le 13 décembre 1916, qu'il repart au combat avec pas moins de 50.000 hommes, combinant son avance avec celle des Russes au sud du Caucase.

Après une lente progression, l'armée repousse 12.000 Turcs le 24 février 1917 et se rapproche enfin de Bagdad en suivant la rive orientale du Tigre. Le 5 mars, aux portes de la ville, elle bat une deuxième armée turque.

Une partie des troupes traverse le Tigre pour attaquer la ville par l'ouest. Les Turcs ne se soucient pas de les affronter et évacuent la ville. C'est ainsi que le 11 mars 1917, après plus de deux ans d'efforts, les Britanniques ont la satisfaction de défiler dans l'ancienne capitale de l'empire arabe ( 1 ).

Les troupes turques n'en conservent pas moins leur cohésion et c'est seulement après l'armistice signé le 1er novembre 1918 entre les Britanniques et les Ottomans que les Britanniques pourront occuper Mossoul, au nord de la Mésopotamie, une cité construite sur les ruines de l'ancienne Ninive, capitale du roi assyrien Sennachérib (VIIe siècle avant JC).

L'Irak sous tutelle

La Grande Guerre de 1914-1918 s'achève sur la dissolution de l'empire ottoman. L'Irak est détaché de la tutelle d'Istamboul... pour tomber sous celle de Londres.

Conformément à l'accord secret du 16 novembre 1916 entre le Britannique sir Mark Sykes et le Français Georges Picot (accord dit Sykes-Picot), la France s'attribue la tutelle de la Syrie et la Grande-Bretagne celle de l'Irak.

C'est ainsi que le 25 avril 1920, la Grande-Bretagne se voit confier un mandat de la Société des Nations (ancêtre de l'ONU) pour administrer la Mésopotamie.

Le 10 août 1920, le traité de Sèvres promet protection à la minorité chrétienne assyro-chaldéenne dans le cadre d'un Kurdistan autonome. Cette promesse ne sera suivie d'aucun effet, les diplomates reconnaissant pour finir que la constitution de pays sur le principe des nationalités était illusoire.

Les Arabes, qui se sont soulevés contre les Turcs à l'appel du colonel Lawrence («Lawrence d'Arabie») en vue de créer un royaume arabe uni, sont indignés par la duplicité des Alliés.

Les Britanniques leur accordent un lot de consolation en donnant en 1925 à l'émir Fayçal ibn Hussein, shérif de la Mecque, le titre de roi d'Irak.

Le mandat de la SDN, qui prendra fin avec l'indépendance formelle de l'Irak en 1932, permet à Londres de mettre la main sur les champs pétrolifères du pays.

Ceux-ci prennent une importance stratégique avec le premier jaillissement d'un phénoménal puits de pétrole près de Kirkouk le 15 octobre 1927.

(1) Anthony Bruce, Quand les Britanniques ont envahi Bagdad, Le Figaro, 27 mars 2003 [retour]