A  PROPOS  DE  LA  FRANC-MAÇONNERIE

(copiright 1995 by studiekring Acacia, BP 194 Gand Belgique)

  Introduction

  I . Quelques aspects historiques

  1.  Les bâtisseurs des cathédrales.

  2.  La franc-maçonnerie spéculative.

  3.  Continuation des fraternités initiatiques.

  4.  Le catholicisme et la franc-maçonnerie.

  5.  La dissidence franco-belge.

  6.  Franc-maçonnerie "régulière" et "irrégulière."

  7.  Influence de la franc-maçonnerie ou des francs-maçons.

  II . Quelques aspects de la Franc-maçonnerie

  1.  La franc-maçonnerie en tant que société initiatique.

  2.  Rites et symboles.

  3.  La fraternité.

  4.  Franc-maçonnerie masculine, féminine et mixte.

  5.  Deux symboles importants : le Grand Architecte de l'Univers et la Bible.

Introduction

L

a franc-maçonnerie est un phénomène très complexe et hétérogène, résultant d'un processus historique qui n'est encore que très incomplètement connu. Beaucoup de ses aspects historiques sont encore obscurs, et doivent être complétés par une extrapolation qui sera nécessairement subjective à un certain degré. Dans une petite brochure comme celle-ci nous devons aussi passer sous silence beaucoup de nuances, ne fût-ce qu’à cause des limites imposées à sa longueur.

Il est bon que le lecteur en soit conscient, ne fût-ce que pour expliquer les grandes différences qu'il trouvera entre les nombreux ouvrages publiés de nos jours au sujet de la franc-maçonnerie. Puisse cette diversité lui apprendre déjà une chose: "la" franc-maçonnerie n'existe pas.

I . Quelques aspects historiques

1.  Les bâtisseurs des cathédrales.

La terminologie concernant la franc-maçonnerie suggère un lien avec le métier des maçons et avec l'architecture. Ceci est le plus évident dans le mot "franc-maçon" lui-même (en anglais: "Freemason"). La distinction avec l'artisan maçon disparaît même entièrement lorsqu'on appelle le franc-maçon "maçon" (en anglais: "mason") et la franc-maçonnerie "maçonnerie" tout court. L'adjectif "maçonnique", d'ailleurs, se rapporte exclusivement à la franc-maçonnerie.

Le préfixe "franc" peut être expliqué de plusieurs façons, qui ne doivent pas nécessairement s'exclure. Dans les métiers, le terme "franc" avait un sens technique généralement connu jusqu'à la fin de l'Ancien Régime: celui de "pleinement compétent pour exercer le métier de façon indépendante".

Un "franc" tisserand, couvreur, marchand de poisson, maçon etc. avait reçu une formation régulière au sein de sa guilde, et était libre de s'établir en tant que Maître indépendant (quoique la plupart d'entre eux entrât en service payé). Ils se distinguaient des ouvriers non libres par leur habileté artisanale et par leur loyauté envers la guilde et envers leurs "frères" (car ainsi s'appelaient-ils entre eux).

Le terme habituel de "loge" (comme synonyme de "franc-maçonnerie") se rapporte aussi au chantier. De nos jours encore on désigne en anglais par "lodge" et en français par "loge" le petit bâtiment temporaire sur un chantier, où l'on garde les plans et réalise les travaux plus délicats. Pendant le moyen âge cette loge en bois servait aussi de "logement" aux tailleurs de pierre, qui étaient en majorité des "étrangers" plutôt que des citoyens. La construction des cathédrales nécessitait des artisans spécialisés, qui devaient voyager dans le pays entier pour se rendre aux grands chantiers. Par rapport aux lois et charges communales, ces "loges" temporaires jouissaient d'une certaine liberté, dont on retrouve peut-être comme un écho dans le préfixe "franc".

Pour préparer les modèles requis par l'ouvrage, on dessinait la totalité de l'édifice sur le plancher de la loge. Le compas et l'équerre (formant ensemble le célèbre emblème de la franc-maçonnerie) étaient indispensables pour mener à bien ce travail. Le compas surtout était essentiel pour l'architecte. Pendant des siècles le dessin était beaucoup plus fiable que le calcul, et le compas est naturellement un instrument de précision.

Apparemment la franc-maçonnerie d'aujourd'hui est donc apparentée aux bâtisseurs médiévaux des cathédrales, et aux métiers constructifs en général. Le "Compagnonnage" français, qui existe encore et regroupe toutes sortes de métiers, a d'ailleurs certains emblèmes, symboles et usages en commun avec la franc-maçonnerie.

2.  La franc-maçonnerie spéculative.

Dès le 17e siècle un changement graduel se manifesta dans les "loges" (car tel est le nom qu'on était arrivé à donner aux sociétés de maçons et de tailleurs de pierre): elles commencèrent à accepter des membres n'appartenant pas à la profession. Il est bien sûr facile de deviner pourquoi elles voulurent accueillir des "membres honoraires" puissants ou influents. Les anciennes loges de maçons avait toujours eu soin de s'assurer la bienveillance des autorités, qui étaient aussi leurs commanditaires.

De leur côté ces nouveaux membres étaient peut-être motivés par le renouveau d'intérêt pour l'architecture (coïncidant avec l'arrivée du style Renaissance), ou par les anciens secrets qui, disait-on, étaient transmis dans les loges.

Quoi qu'il en soit, ce changement eut pour conséquence que les loges de maçons purent survivre à la fermeture des grands chantiers autour des cathédrales. L'ancienne franc-maçonnerie, axée sur la construction effective, est dite "opérative," la nouvelle, qui se rapporte aux idées, est appelée "spéculative," c'est-à-dire "réflexive" (de "speculum," miroir) ou "investigative" (de "tispecere," examiner).

Il faut se représenter la transition de l’opératif au spéculatif comme un processus graduel. Le premier franc-maçon non-opératif connu fut reçu dans l'Ordre à Édimbourg, en juin de l'année 1600. Lorsque en 1717 (un moment crucial dans l'histoire de la franc-maçonnerie) quatre loges londoniennes s'unirent pour former la "Grande Loge" d'Angleterre, une de ces quatre consistait principalement d'opératifs, et une autre principalement de nobles et d'officiers. On choisissait d'ordinaire un noble comme "Grand Maître," mais la moitié des dix premiers "Grand Surveillants" étaient des opératifs !  Identifier l'année 1717 à "la naissance de la franc-maçonnerie opérative," comme on le fait souvent, est donc une déformation de la réalité historique.

Le Dr. James Anderson, pasteur des Presbytériens Écossais à Londres, fut chargé d'établir des "Constitutions" pour cette Grande Loge. Le mot "Constitutions" n'était pas nouveau, car ainsi les maçons londoniens désignaient leurs copies manuscrites des "Old Charges" ("Anciens Devoirs") qui avaient régi le métier constructif depuis des siècles. Anderson fit une synthèse de ces Anciens Devoirs et de beaucoup d'autres données traditionnelles, qui aboutit aux Constitutions publiées en 1723. (Il reçut probablement l'aide d'autres "doctes frères," parmi lesquels surtout Jean Théophile Desaguliers, membre de la Société Royale, élève et admirateur du grand savant Isaac Newton.)

Ces "Constitutions d'Anderson" (auxquelles les francs-maçons se réfèrent souvent) étaient donc consciemment la continuation directe des Anciens Devoirs. Le mélange de légende, code moral et règlement de travail - il s'y trouve encore beaucoup de règles opératives - est caractéristique de l'esprit des anciennes guildes artisanales.

Naturellement ces Constitutions reflétèrent aussi les idées éclairées de leur époque. L'article le plus souvent cité est le suivant:

"Un Maçon est obligé, par son titre, d'obéir à la loi morale et s'il comprend bien l'Art, il ne sera jamais un athée stupide, ni un libertin irréligieux. Bien que dans les temps anciens les Maçons fussent tenus dans chaque pays de pratiquer la religion, quelle qu'elle fût, de ce pays, il est maintenant considéré plus à propos de seulement les astreindre à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d'accord, c'est-à-dire à être des hommes de bien et loyaux, ou hommes d'honneur et de probité, quelles que soient les dénominations ou confessions qui aident à les distinguer; de la sorte, la Maçonnerie devient le centre de l'union et le moyen de nouer une amitié sincère entre des hommes qui n'auraient pu que rester perpétuellement étrangers. "

La tolérance que ces principes respirent est remarquable, car on ne peut tenir rigueur à un pasteur du 18e siècle de trouver que les athées sont stupides. À l'époque des Constitutions un mode de vie complètement en dehors des religions révélées était impensable pour la plupart des gens.

3.  Continuation des fraternités initiatiques.

On prétend parfois que c'est cet apport extérieur qui fut à l'origine du traitement de sujets philosophiques dans les loges. Ceci aide à propager le malentendu selon lequel les anciennes loges opératives n'auraient été que des corporations artisanales, maintenues par des intérêts professionnels communs: organisation et régulation du travail, assistance mutuelle etc. Les corporations médiévales, et les loges des tailleurs de pierre en particulier, étaient cependant beaucoup plus que des syndicats artisanaux. C'étaient aussi des fraternités initiatiques de type religieux. En quoi elles étaient les héritières d'une longue tradition. Les Romains avaient déjà eu de telles organisations "à double face," d'un côte société d'artisans, "collegium," de l'autre fraternité religieuse, "sodalitas." Celles-ci survécurent sans peine à la transition de l'empire romain d'occident au christianisme, et, plus tard, au passage de l'empire oriental à l'Islam. Leur tradition initiatique était transmise inchangée, sauf le remplacement des dieux païens au centre de leur culte par des saints chrétiens. On les retrouve dans les guildes médiévales, avec leur propre culte de certains saints, où l'on découvre sans peine un noyau païen. Il est quasiment certain que les guildes françaises descendent de ces confréries romaines, et il est possible qu'il en soit de même pour les guildes anglaises.

Toutes les fraternités initiatiques se sentent isolées du monde extérieur "profane" par les connaissances "ésotériques," réservées aux initiés, qu'elles possèdent. Chez les maçons cette connaissance était cachée sous les côtés techniques du métier. Les francs-maçons se reconnaissaient sur les chantiers grâce à des mots, signes et attouchements secrets, qui leur garantissaient un accueil convenable et un emploi. Bien sûr un tel secret était fort précieux.

Les rituels d'initiation et l'histoire mythifiée du métier étaient aussi traités avec la plus grande discrétion. Et pour cause. Les francs-maçons avaient leurs propre système moral, dominé par le métier. Qu'ils n'y conféraient pas plus d'importance au christianisme qu'aux contributions juives et païennes classiques aurait bien pu déplaire à certains.

Le secret des maçons a été bien gardé. On trouve des traces d’autocensure dans les textes anciens, en dans bien des cas, même un franc-maçon d'aujourd'hui n'arrive plus à comprendre ce qui a vraiment été caché. Ici et là on trouve des éléments étranges, qui peut-être ouvrent une voie vers le double fond, sous la surface artisanale. Ainsi y a-t-il le fait remarquable que pendant des siècles "Géométrie" et "Maçonnerie" ont été des synonymes. On pense ici automatiquement à la géométrie d'Euclide, qui a été le modèle, en occident, de toutes les sciences déductives et solides. Mais il est probable que les constructeurs transmettaient la géométrie archaïque qui remonte à Pythagore (au 6e siècle avant notre ère), et qui était vivace jusqu'au 16e siècle. Pythagore a en effet un rôle dans les mythes et légendes des bâtisseurs médiévaux, et sur le frontispice des Constitutions d'Anderson on retrouve le "théorème de Pythagore" concernant les triangles rectangles.

Il semble donc bien qu'une tradition relie le pythagorisme, par les maçons opératifs, à la franc-maçonnerie spéculative. Ce rapport clarifierait beaucoup de choses. Du temps de Pythagore, en effet, la séparation entre la « science » et 1"'ésotérisme," entre la "connaissance" et la « mystique » n'existait pas encore. Le théorème de Pythagore a sans doute eu une signification bien plus profonde que celle que la géométrie élémentaire lui donne aujourd'hui, et ce sera encore plus vrai pour un problème mystique par excellence comme la "quadrature du cercle," que les Pythagoriciens prétendaient avoir résolu.

Cette tradition pythagoricienne est probablement une des sources d'inspiration de l'ésotérisme maçonnique. Lorsque la franc-maçonnerie spéculative fut formée, l'alchimie et la kabbale juive étaient aussi fortement présentes.

Nous examinerons plus loin ce que tout cela peut signifier pour le franc-maçon d'aujourd'hui.

4.  Le catholicisme et la franc-maçonnerie.

À partir de l'Angleterre, la franc-maçonnerie se propagea rapidement sur le Continent, où elle fut considérablement enrichie par de nouveaux apports. Toutes les autorités n'étaient pas également ravies par son arrivée. Les régimes autoritaires se méfiaient de ces loges, avec leur caractère fermé, où l'on pouvait discuter librement.

La tolérance religieuse qu'on y cultivait était diversement appréciée par les églises. Spécifiquement, l’Eglise Catholique Romaine a plus d'une fois proclamé son monopole sur la vérité, et interdit à ses membres tout contact avec des "hérétiques." Tant que les États Pontificaux existaient, les papes étaient des despotes temporels et religieux, et étaient donc doublement portés à considérer (à tort ou à raison) la franc-maçonnerie comme leur ennemie.

Aussi les condamnations papales de la franc-maçonnerie se suivirent-elles, commençant par la bulle "In Eminenti" de 1738. Les motifs du pape Clément XII y apparaissent clairement :

"Nous avons appris que dans les organisations de soi-disant francs maçons, des gens de diverses religions et opinions se lient entre eux sous couvert d'une sincérité naturelle, dans un pacte aussi serré qu'impénétrable; que par un serment sur la Bible, et sous de lourdes peines, ils jurent de cacher sous un silence impénétrable tout ce qu'ils font dans l'obscurité. (... ) Attendu que la Providence Divine nous a chargé de veiller jour et nuit à ce que cette sorte de gens ne corrompe les cœurs des simples nous avons décidé de condamner et d'interdire ces organisations. (... ) Nous ordonnons aux Inquisiteurs de poursuivre les contrevenants et de leur infliger leur punition méritée, si nécessaire avec l'appui du bras séculier. "

En Espagne, au Portugal et dans les États Pontificaux l'Inquisition frappa effectivement dans le style connu. Des francs-maçons furent condamnés à mort ou envoyés aux galères, et leur patrimoine fut confisqué. Dans les autres pays les ordres du pape furent reçus assez froidement, et souvent ne furent même pas proclamés officiellement. Aussi la présence catholique dans les loges demeura-t-elle longtemps un fait.

En ce qui concerne nos contrées, on peut par exemple citer d'éminents francs-maçons catholiques tels Mgr. de Velbruck (prince-évèque de Liège de 1772 à 1784), le baron de Stassart (Grand Maître de la franc-maçonnerie belge de 1835 à 1841) et Théodore Verhaegen (fondateur de l'U.L.B. en 1834, et ensuite aussi Grand Maître).

Que les catholiques se soient finalement quand même retrouvé complètement en dehors de la franc-maçonnerie est due à un phénomène complexe. Dans leurs condamnations de la franc-maçonnerie les différents papes adoptèrent d'ailleurs des arguments de plus en plus spectaculaires. En 1873, par exemple, Pie IX prétendit sans ambages dans son "Scite Profecto" que nul autre que Satan lui-même était le fondateur de la franc-maçonnerie !

5.  La dissidence franco-belge.

Selon l'exemple anglais les loges (ou "ateliers") continentales s'unirent en de plus grandes structures, appelées "Obédiences" ou "Puissances Maçonniques." Pendant le Royaume Uni des Pays-Bas (1815-1870), l'obédience du "Grand Orient des Pays-Bas" était placée sous la Grande Maîtrise du prince Frédéric. ("Orient" signifie en Maçonnerie "lieu où naît la lumière;" d'où "Grand Orient" pour un groupement national.).

En 1833 fut fondé le "Grand Orient de Belgique," dont tous les documents officiels devaient obligatoirement commencer par: "À la gloire du Grand Architecte de l'Univers, et sous la protection spéciale de S.M. Léopold, Roi des Belges." Le premier roi des Belges était en effet franc-maçon (et protestant).

L'invocation obligatoire du "Grand Architecte de l'Univers" suscite des associations religieuses, et en effet la franc-maçonnerie fut, jusqu'au milieu du 19e siècle, anticléricale sans être d'aucune façon antireligieuse. À ce sujet nous disposons d'une source au-delà de tout soupçon: le pape Léon XIII. Dans son "Humanus Genus" la énième condamnation de la franc-maçonnerie - il admet explicitement que "les francs-maçons généralement admettent l'existence de Dieu."

La constatation s'impose que le pape et les évêques ont été eux-mêmes la cause de l'évolution qui mena la franc-maçonnerie belge de l'anticléricalisme à l'antireligiosité. De leur côté les loges avaient tendance à dégénérer en des cénacles politiques, et le Grand Orient en vint à s'identifier de plus en plus au parti libéral. Il faut situer les modifications statutaires de 1850 dans ce contexte.

En 1854 l'article "Les loges ne peuvent en aucun cas s'occuper d'affaires politiques ou religieuses" fut aboli. Deux ans plus tard, le Grand Orient stipula même que les loges avaient non seulement le droit, mais le devoir de surveiller les actes politiques de leurs membres.

Encore plus importante, surtout dans ses conséquences internationales, fut la modification de 1871. Le Grand Orient décida alors d'abolir la référence obligatoire au Grand Architecte de l'Univers (plus tard, le Grand Orient de France agit de même).

On déclara expressément que ce n'était pas un choix en faveur de l'athéisme, mais qu'on voulait seulement préserver la liberté de conscience personnelle de chaque franc-maçon. Les symboles "contestés," "Grand Architecte de l'Univers" et "Livre de la Loi Sacrée" (la Bible) ne furent d'ailleurs pas interdits. On les changea seulement "d'obligatoires" à "facultatifs," laissant à chaque loge la décision de les employer ou non. (Certaines loges du Grand Orient ont continué de les employer, d'autres les ont abolis ou, au contraire, réintroduits.)

La Grande Loge Unie d'Angleterre était d'une autre opinion. Elle considère ces deux symboles comme des "bornes" ou "landmarks" inamovibles, qu'on ne peut franchir sans se placer en dehors de la franc-maçonnerie.

Aussi les relations entre la franc-maçonnerie anglaise et belge furent-elles promptement rompues.

La responsabilité de cette rupture doit être partagée. La Grande Loge d'Angleterre avait souffert, peu après sa fondation, d'une rechute réactionnaire. Le déisme éclairé des Constitutions de 1723 avait été évincé dans la deuxième édition (de 1738) par un théisme indéniable, une évolution où l'on a cru voir la main de la maison royale d'Angleterre. (D'autres trouvent d'ailleurs que cette deuxième édition n'était pas une limitation, mais une clarification de la première, qui aurait été interprétée trop largement.) Après la dissidence des Français et des Belges, la Grande Loge Unie d'Angleterre déclara en 1879. "La franc-maçonnerie proclame, comme elle les a proclamées depuis son origine, l'existence de Dieu, Grand Architecte de l'Univers, et l'immortalité de l'âme." Il n'est donc plus question d'aucune liberté d'interprétation concernant le symbole du Grand Architecte.

Du moins, telle est l'opinion dans les pays "latins." Probablement considère-t-on la "croyance en Dieu et dans l'immortalité de l'âme" non comme une limitation dans les pays protestants, mais comme une partie de la culture commune.

Les francs-maçons belges et français n'avaient donc pas entièrement tort de lutter contre une telle limitation du symbolisme maçonnique. Néanmoins l'impression persiste que leur attitude n'était guère déterminée par de profondes considérations symboliques.

6.  Franc-maçonnerie "régulière" et "irrégulière."

Le conflit entre la franc-maçonnerie belge et anglaise était loin d'être unique, et s'est répété dans maint autre pays. La conséquence en est une rupture dans la franc-maçonnerie internationale, qu'on peut en gros situer entre les franc-maçonneries "anglo-saxonnes" et "latines." La réalité est un peu plus compliquée. La plupart des pays comptent plusieurs Obédiences, et il n'est pas toujours facile de comprendre qui "reconnaît" qui, et ce que cette « reconnaissance » signifie en fait.

La position de la Grande Loge Unie d'Angleterre est au moins claire: les membres du Grand Orient de Belgique ne sont pas des francs-maçons pour elle, mais des profanes qui se présentent comme des francs-maçons. Les francs-maçons dits "réguliers" (c'est-à-dire reconnus par les puissances maçonniques anglo-saxonnes) ne peuvent avoir de contacts maçonniques avec eux, tout comme ils ne peuvent en avoir avec d'autres profanes. Pour un pays culturellement frontalier comme la Belgique cette distance entre les franc-maçonneries "latines" et "anglo-saxonnes" est naturellement doublement pénible.

La franc-maçonnerie est principalement "irrégulière" en Flandre et "régulière" aux Pays-Bas, ce qui exclut presque tout contact culturel spontané.

En 1959 un nombre de loges se retirèrent du Grand Orient de Belgique pour fonder une nouvelle Obédience, la "Grande Loge de Belgique." Cette Obédience fut reconnue comme "régulière" par les puissances anglo-saxonnes de 1965 à 1979. Ensuite elle fut de nouveau considérée "irrégulière."

Ceci eut pour conséquence qu'à son tour la Grande Loge vit un nombre de ses Frères se retirer pour fonder la "Grande Loge Régulière de Belgique." Celle-ci est en ce moment la seule puissance "régulière" en Belgique. Elle exige de ses membres qu'ils reconnaissent inconditionnellement l'existence de Dieu, mais y ajoute « qu'elle ne détermine pas l'Etre Suprême et qu'elle laisse à chacun la liberté de se former une opinion à son sujet. »

À côté des Obédiences déjà citées, nous en mentionnerons encore deux autres, qui n'ont pas leur origine dans le Grand Orient de Belgique. "Le Droit Humain" est un ordre maçonnique international, avec siège à Paris, qui accepte des membres masculins et féminins. Sa Fédération Belge fut fondée en 1928. La "Grande Loge Féminine de Belgique," enfin, existe depuis 1981 et n'accepte que des femmes.

Rien que le fait qu'elles acceptent des femmes rend ces deux dernières Obédiences "irrégulières" aux yeux des Obédiences anglo-saxonnes.

Chacune de ces Obédiences est pleinement autonome. En ce qui concerne le Grand Orient, les loges jouissent elles aussi d'une grande autonomie. Ceci a entraîné bien des différences de forme et d'opinion entre les divers ateliers du Grand Orient.

Devant la confusion de cette hétérogénéité, le profane se demandera sans doute où est restée 1"'universalité" prônée par la franc-maçonnerie. Qu'il sache alors que la fragmentation se situe sur le plan formel des relations « officielles » entre les groupements administratifs, auxquels se réduisent finalement les Obédiences. Le vrai niveau où la franc-maçonnerie se réalise est celui de l'atelier, avec ses quelques dizaines de membres. Là on retrouve d'habitude, inchangées, les traditions universelles de la franc-maçonnerie. Un Frère peut être raisonnablement certain d'un accueil fraternel, quelle que soit son Obédience.

Il faut encore remarquer que la franc-maçonnerie belge a un profil philosophique qui traverse toutes les Obédiences, et dont les nuances principales sont agnostiques, athées et anticléricales.

7.    Influence de la franc-maçonnerie ou des francs-maçons.

Il sera clair après ce panorama historique que "la" franc-maçonnerie n'existe ni au niveau national, ni au niveau international. Néanmoins de larges couches de la population se représentent encore toujours "la" loge comme une puissance énorme et ténébreuse dans les coulisses. Surtout, les adversaires de la franc-maçonnerie croient reconnaître ses menées dans toute sortes d'événements. Mais aussi ses défenseurs, et même ses membres, commettent parfois cette erreur.

En citant le rôle de francs-maçons historiques, on prétend démontrer où se trouve le devoir de la franc-maçonnerie, "et où il s'est toujours trouvé."

En quoi les adversaires et les défenseurs commettent la même erreur: ils identifient à tort l’œuvre de francs-maçons avec l’œuvre de la franc-maçonnerie, et l'existence de francs-maçons influents avec l'existence d'une franc-maçonnerie influente.

Il est vrai qu'on ne peut considérer une révolution sans y trouver des francs-maçons... des deux côtés des barricades. Il n'y a presque aucune action politique qui ne soit en effet aidée par des francs-maçons... et combattue par d'autres francs-maçons. Citer des francs-maçons historiques est encore doublement inepte. Pour la plupart d'entre eux leur vie publique n'a presque aucun rapport avec leur vie maçonnique, les seules exceptions étant quelques artistes comme Mozart, Goethe ou Tolstoï, dont l’œuvre est ici et là explicitement maçonnique. La plupart des listes de francs-maçons "illustres" sont d'ailleurs remarquablement partiales: d'habitude les noms des francs-maçons dont la mémoire est honteuse ne s'y trouvent pas.

Le devoir de la franc-maçonnerie se trouve entre les murs de la loge, et non dehors. La majeure partie de l'expérience maçonnique n'est pas traduisible en termes profanes. En outre, la loge est un "centre d'union," et doit donc regrouper des gens d'opinions politiques les plus diverses. Pour toutes ces raisons il est inévitable qu'on trouve des francs-maçons dans les camps les plus opposés.

En tant que collectivité, une loge ne peut aller plus loin qu'un souci très général pour les droits de l'homme et la démocratie. Dès qu'il s'agit de l'interprétation politique de ces principes, elle doit laisser tranquilles ses membres. L'histoire de la loge italienne P2 démontre d'ailleurs suffisamment où peut mener une "franc-maçonnerie" déviée vers l'acquisition de pouvoir et d'influence politique.

II . Quelques aspects de la Franc-maçonnerie

1.  La franc-maçonnerie en tant que société initiatique.

La franc-maçonnerie est une société initiatique, elle "initie." On dit lorsque quelqu'un est reçu maçon (en anglais: "accepted"), qu'il a été "initié à nos mystères" ce jour-là. Cette expression suggère que des "secrets" sont révélés dès l'entrée en maçonnerie. Cela est en partie vrai: la communication des mots, signes et gestes "secrets" confirme l'admission du nouveau maçon dans le groupe. Il partage avec ses frères ce qui est gardé secret pour les profanes.

Mais comme "mystère" c'est quand même assez pauvre. Or l'ancien anglais "mystery" signifie tant "mystère" que "métier" (de l'ancien français "mestier"), et "initiation" aussi "introduction" (du latin "initium," "début"). "Initié aux mystères" ne signifie donc d'abord que "introduit dans le métier."

Cette terminologie plus sobre rétablit la véritable Perspective des événements: lors de son entrée le nouveau franc-maçon reçoit les outils et la possibilité d'apprendre. Mais ce n'est qu'un début, une introduction élémentaire. La véritable "initiation" aux vrais "mystères" de la franc-maçonnerie doit être acquise par soi-même. "Vous ne saurez en Maçonnerie que ce que vous avez trouvé vous-même," écrit un auteur maçonnique réputé.

Sur la voie de l'initiation, la réception est un premier pas, indispensable et donc irremplaçablement précieux. Ce jour-là on "entre," comme on le dit souvent, et tel est en effet le sens le plus ancien "d'initiation" ("in-ire" signifie "entrer"). On franchit le seuil entre le profane et le sacré, entre les ténèbres et la lumière, entre une vielle et une nouvelle vie.

Toutes ces expressions sont au fond religieuses, ce qui pourra surprendre ceux qui confondent "religion" et "service d'un dieu." De nos jours, la franc-maçonnerie est indépendante des religions organisées, et c'est justement ce qui lui permet de rendre à beaucoup de concepts érodés leurs anciennes significations, bien plus vastes que leurs formulations arbitraires dans l'une ou l'autre religion. La "religion" redevient le "lien" (entre toutes choses et avec toutes choses), le "temple" redevient le "lieu défini," séparé du "profane" qui s'y trouve "devant." L'émotion sacrale renouvelle le "sacré" dévalué. La "tradition" est de nouveau "ce qui fut transmis," etc.

À ce point de vue l'entrée en franc-maçonnerie est un événement spirituel de premier ordre. Le premier devoir du néophyte (littéralement, "nouvellement conçu") est le travail sur soi, l'effort vers un plus haut degré de perfection. La franc-maçonnerie considère en effet que chacun est susceptible d'auto-perfection, par un long processus en de nombreuses phases. Voilà le sens du système maçonnique de degrés consécutifs, commençant par celui "d'apprenti."

En fait ce processus n'aboutit jamais, car qui pourrait être entièrement parfait ou "éclairé ?"- "Nous restons toujours des apprentis" est une vérité souvent entendue.

2.  Rites et symboles.

Une des caractéristiques essentielles de la franc-maçonnerie est l'emploi de rites et de symboles. Le rituel effectue une séparation du monde extérieur, en définissant un espace, un temps et un cours d'actions sacrés. Les symboles ont une fonction analogue : les initiés les connaissent et partagent cette connaissance entre eux. Les mots, gestes et attributs symboliques relient le groupe par l'émotion commune qu'ils évoquent souvent. On se sent participer à une tradition qui semble exister depuis des temps immémoriaux, et qui se réfère à une grande unité de tout ce qui est.

Pour beaucoup de franc-maçons cette fonction d'arrière-plan suffit, l'expérience commune des rites et symboles, sans analyse.

À part l'émotion esthétique, un symbole peut pourtant aussi porter en soi de la connaissance. La franc-maçonnerie ne fut-elle pas anciennement décrite comme "un système moral, caché dans des allégories et illustré par des symboles ?" Un message peut donc avoir été placé sous un symbole, soit par association inconsciente, soit après un processus de réflexion consciente. Beaucoup de ces choses ont hélas! été perdues, ce qui ne facilite guère l'entrée au centre des symboles.

La loge A...(auteur de ces lignes) ne se soustrait néanmoins pas à ce défi. Elle croit que l'héritage maçonnique doit être conservé soigneusement.

Il va de soi que toutes les connaissances ésotériques du passé qui se trouvent dans les symboles ne sont pas également intemporelles. Une partie ne s'adressera plus qu'à ceux qui croient en Dieu, et une autre partie aura peut-être perdue sa signification pour tous. Mais d'autre part la tradition maçonnique contient peut-être de précieuses intuitions qui peuvent enrichir tous ceux qui s'y ouvrent. Pour cela, il faut la volonté de chercher, soit pour laborieusement découvrir le sens caché dans l'appareil symbolique, soit pour soudainement le "reconnaître."

Celui qui peut ainsi participer à une ancienne vérité concernant l'homme, Dieu ou le cosmos (car ce sont là les sujets) ne peut que les approfondir lui-même.

Telle est la spiritualité de la franc-maçonnerie, une religiosité assez vaste pour contenir le rationalisme, l'agnosticisme et l'athéisme. Une telle franc-maçonnerie spirituelle est la véritable héritière de l'ésotérique opérative qui la précédait. Elle est aussi la seule à être digne de l'étiquette "spéculative" (c'est-à-dire "réflexive" ou "investigative"). Selon les Constitutions d'Anderson, elle cherche la "religion sur laquelle tous les hommes sont d'accord." Deux cent soixante-quinze ans après les Constitutions, cette religion comprend aussi l'athée qui professe un humanisme sans Dieu. Le franc-maçon athée d'aujourd'hui ne transgresse pas l'esprit des Constitutions. Cela est seulement le fait de ceux qui y voient une loi fondamentale indiscutable, et donnent la priorité à la lettre plutôt qu'à l'esprit.

3.  La fraternité.

Tout comme les membres des anciennes guildes, les francs-maçons s'appellent "Frère" ou "Sœur" entre eux. Une des caractéristiques de la franc-maçonnerie est donc, outre sa nature initiatique, un lien particulier et "fraternel" entre ses membres. Chaque franc-maçon ressent la fraternité, et trouvera toute analyse de celle-ci insuffisante, voire déformante. Néanmoins il est préférable d'éviter les malentendus concernant ce qu'est la fraternité et ce qu'elle n'est pas.

D'abord il y a l'identification quelque peu profanante de la "fraternité" avec 1"'amitié." Sans aucun doute ces deux ont bien des choses en commun, et le chaud cocon de la loge favorise le contact amical, et donc l'amitié. Mais il serait quand même peu réaliste de s'attendre à une relation aussi intense avec chaque membre de la loge. Dans la loge chacun garde sa personnalité, et certaines personnalités sont vraiment difficiles à réconcilier. La fraternité n'est donc pas la même chose que l'amitié.

L'autre extrême est d'identifier la "fraternité" avec l'assistance mutuelle. Selon ce malentendu largement répandu, "la" loge aiderait efficacement ses membres à gravir l'échelle sociale. Ceux qui s'y attendent seront déçus. Naturellement, un franc-maçon aura une attitude différente envers un frère qui s'est déclaré comme tel à lui, qu'envers un profane inconnu : il aura plus de bienveillance et plus d'attention. Mais il arrivera qu'un frère devra pondérer son affection pour son frère à cause de liens profanes tout à fait différents (politiques, commerciaux, etc.). Les lois du monde profane ne sont pas celles de la loge. Le monde idéal dont la loge veut être une préfiguration est encore loin d'être réalisé. En dehors de la loge des opinions contradictoires et des intérêts concurrents dominent.

Il est donc clair que la "fraternité" a un sens vraiment maçonnique, qui dépasse l'amitié, l'affection et l'assistance. Décrire ce sens n'est pas si facile. Peut-être peut on partir de l'idée que chaque franc-maçon se trouve invité à apprendre à connaître vraiment ses frères. Ceci ne peut être réaliste que dans un petit atelier, et même dans ce cas le défi est de taille. Chacun doit surmonter ce qui le sépare de son frère, et il peut y avoir beaucoup d'obstacles : antécédents, formation, intérêts, personnalité etc. Chacun doit aussi être prêt à se laisser connaître. Dans le monde extérieur une telle attitude est jugée naïve, et on peut facilement en être dupe. Mais dans la loge c'est un début de fraternité, "de la sorte, la Maçonnerie devient le centre de l'union et le moyen de nouer une amitié sincère entre des hommes qui n'auraient pu que rester perpétuellement étrangers," comme l'expriment les Constitutions d'Anderson.

Sans doute la connaissance de l'autre révélera aussi des côtés négatifs en lui, notre "Frère." Mais comme les frères de sang se ressemblent (même si souvent cela leur déplaît), ainsi nous ressemblons aussi à notre "Frère." On le retrouve en nous, inclus les aspects de sa personnalité que nous détestons le plus. Ainsi la conscience de ce que notre frère est aussi notre miroir peut rapprocher deux idéaux maçonniques: la connaissance de soi et la tolérance.

Dans cette fraternité entre individus les francs-maçons voient la préfiguration, à échelle réduite, de la fraternité universelle au centre de leurs efforts.

4.  Franc-maçonnerie masculine, féminine et mixte.

La plupart des discussions concernant "la femme et la franc-maçonnerie" sont fort confuses. Ainsi on entend toujours répéter que "l'ouverture de la franc-maçonnerie aux membres féminins" est un problème ardu. Cette formulation est pour le moins étrange. L'ordre franc-maçonnique mixte du Droit Humain existe depuis 1893, et le franc-maçon féminin peut encore opter en Belgique pour la Grande Loge Féminine. En outre le Grand Orient de Belgique reconnaît tant l'obédience mixte que l'obédience féminine, et cette reconnaissance est fixée dans des Conventions officielles. Prétendre que la franc-maçonnerie n'est pas ouverte aux femmes est donc certainement une exagération.

Il est vrai que les francs-maçons féminins n'ont, en général, pas accès aux Obédiences masculines.

Au moyen âge les filles n'étaient pas admises dans le métier, et il n'y avait donc pas de femmes dans les guildes. (Ce qui n'empêchait nullement la veuve d'un artisan de continuer dans bien des cas, et parfois avec beaucoup de succès, l'entreprise de son mari.) Les Constitutions d'Anderson les excluent aussi dans le même esprit opératif, sans doute à cause de leurs moindres prestations opératives. Ce fait seul n'est naturellement pas une raison pour faire de même aujourd'hui; Anderson excluait aussi les infirmes, et personne ne songerait encore à le suivre en cela. Les Constitutions sont un document d'époque (encore fortement imprégné par l’opératif), et non pas une loi fondamentale.

Le fait que la franc-maçonnerie est encore toujours organisée en sections masculines, féminines et mixtes, repose sans doute sur d'autre raisons que la pure tradition.

Pour le profane, le point de vue du Droit Humain est le plus facile à comprendre : l'homme et la femme y sont reçus avec égalité totale; les rites et cérémonies sont repris de la franc-maçonnerie masculine. À l'opposé d'autres Frères et Sœurs, les membres du Droit Humain se retrouvent le mieux dans cette égalité totale de moyens d'expression. Les Frères et Sœurs qui préfèrent une franc-maçonnerie non mixte partagent l'opinion que les différences entre hommes et femmes sont assez grandes pour qu'ils les ressentent lors de leur expérience du rituel et de la fraternité.

Chez beaucoup, des considérations sur "les différences entre hommes et femmes" ou sur "l'égalité et l'équivalence" se heurteront à de fortes résistances. On craint (souvent à raison) que de telles nuances seront employées pour perpétuer des abus existants, et on préfère donc la proclamation catégorique de "l'égalité totale" de l'homme et de la femme. Mais à l'intérieur de la franc-maçonnerie, qui est fière de son libre examen éclairé, cette peur est naturellement déplacée.

La conscience des différences entre hommes et femmes ne doit en effet pas mener à la discrimination, tout comme on n'est pas raciste en reconnaissant la différence entre les peuples. Comment des peuples, ayant des siècles d'histoire propre, pourraient-ils ne pas avoir des cultures et des mentalités fort différentes ?  Le rôle bio-social de l'homme et de la femme a aussi été différent pendant des centaines de milliers d'années. Il est presque inévitable que ceci a entraîné des différences psychologiques. On peut déplorer ce fait, mais difficilement le nier. Or pourquoi déplorer la diversité, si on reconnaît l'équivalence ? 

Tous les hommes ne sont-ils pas "égaux en dignité et en droits," comme la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme le proclame ? 

Le Droit Humain a raison d'affirmer, dans sa "Constitution Internationale," "l'égalité essentielle" de l'homme et de la femme (il est regrettable qu'en certaines langues cette expression ait été mal traduite et déformée en "égalité totale").

Il faut combiner tout cela avec la constatation que la forme actuelle de la franc-maçonnerie a été inventée par des hommes. Il n'est donc pas exclu que des éléments spécifiquement masculins - si on en accepte l'existence - aient jouée un rôle lorsque la tradition initiatique universelle reçut exactement la forme que nous appelons aujourd'hui "franc-maçonnerie." Il reste néanmoins assez de possibilités dans la tradition maçonnique pour permettre, aux Sœurs qui le jugent utile, de trouver une formulation qui leur soit mieux adaptée que le rituel standard, qui ici et là a indéniablement été conçu pour des hommes.

On peut se poser les mêmes questions en ce qui concerne l'expérience du lien fraternel. Le noyau de la franc-maçonnerie est en effet l'atelier, qu'une affection fraternelle doit unir. On peut trouver que la constitution de ce groupe par des hommes, des femmes, ou les deux est indifférente pour cette affection. Pour certains, cela est en effet vrai. Pour d'autres, par contre, la fraternité est de nature différente entre hommes, entre femmes, et entre hommes et femmes.

Le Frère dans son atelier masculin n'est pas plus coupable de discrimination que l'homme qui préfère en de certaines circonstances ses amis à une autre compagnie. La même chose est vraie pour la Sœur dans son atelier féminin. Quel appauvrissement ce serait pour la franc-maçonnerie s'il n'y avait plus d'ateliers masculins et féminins pour ceux qui s'y sentent bien !

5.  Deux symboles importants : le Grand Architecte de l'Univers et la Bible.

Les symboles du "Grand Architecte de l'Univers" et du "Livre de la Loi Sacrée" (c'est la Bible en occident) font partie du noyau même du patrimoine maçonnique. Avec le compas et l'équerre la Bible est appelée une des trois "Grandes Lumières" de la franc-maçonnerie. Les loges traditionnelles ouvrent leurs travaux "À la gloire du Grand Architecte de l'Univers," et il en était ainsi en Belgique pour toutes les loges jusqu'en 1871 (1877 en France).

Beaucoup d'indices suggèrent que les symboles maçonniques étaient originellement univoques, et avaient une seule signification qui était connue de tous les initiés.

En ce qui concerne le Grand Architecte de l'Univers, il est de toute façon clair que ce symbole représentait originellement Dieu et rien d'autre: le dieu des diverses églises chrétiennes en premier lieu, plus tard peut-être le dieu biblique qui relie Juifs et chrétiens. Son origine religieuse est donc indéniable, mais cette constatation n'a qu'une portée réduite. En effet, peu de symboles ont conservé leur première signification. La franc-maçonnerie contient en maint lieu des traces de symbolique solaire, d'alchimie ou de kabbale, sans que quiconque soit obligé d'y donner le sens ancien. Il en est de même pour la ligne traditionnelle judéo-chrétienne, qui a aussi abouti dans la franc-maçonnerie. La bible dans la loge n'est pas celle du christianisme, et le Grand Architecte de l'Univers n'est pas nécessairement un dieu personnel.

Il est important de souligner ici que la franc-maçonnerie a sa propre échelle de valeurs, indépendante du monde extérieur (et parfois en opposition). Souvent la franc-maçonnerie emploie des objets ou des symboles qu'on trouve aussi dans le monde extérieur, mais qui reçoivent dans la loge le sens que les francs-maçons leur donnent. Tout comme le compas est un symbole pour le franc-maçon, et non pas un outil concret, ainsi la Bible ne doit pas nécessairement avoir pour lui une signification religieuse. Ce qu'est la Bible pour lui, appartient à sa conscience maçonnique personnelle. Il est même possible qu'il n'y confère aucune signification consciente, parce que le symbole ne le touche d'aucune façon. Cela aussi est son droit. Mais il serait irresponsable de rejeter un symbole parce qu'on n'a pu l'interpréter convenablement dans certaines circonstances historiques ou personnelles.

Mais pour beaucoup de Frères agnostiques ou athées le symbole de la Bible a bel et bien un sens, et non seulement par respect pour une tradition ou parce que beaucoup de symboles maçonniques en proviennent. Il peut représenter la conscience que notre culture, comme chacun d'entre nous, porte son passé en soi, même si celui-ci a été assimilé ou rejeté - la conscience évolutive: rien n'est, tout "est devenu." La franc-maçonnerie est devenue, en partie grâce à la Bible, dont elle emploie encore la langue et les formes, souvent avec un sens symbolique modifié. L'emploi ou l'abus de la Bible dans le monde extérieur est autre chose. En dehors de la loge chaque franc-maçon doit suivre ses propres lumières, et beaucoup sont opposés aux religions organisées.

Dans l'atelier auteur de ces lignes, la réserve envers l'inexprimable a sa place. Ce noyau religieux de la franc-maçonnerie se retrouve par excellence dans le symbole du Grand Architecte de l'Univers, du moins pour ceux parmi les Frères qui "reconnaissent" ce symbole. Ici aussi chacun conserve sa liberté, et ce symbole peut même ne pas être interprété. Son rôle central en franc-maçonnerie indique qu'il suggère l'un ou l'autre principe transcendant. L'agnostique et l'athée peuvent aussi trouver un sens vraiment profond à ce symbole.

Le Fondement de tout ce qui est, l'Ordre Universel, la Raison Ultime, tout ce que nous ne connaissons pas et probablement ne connaîtrons jamais, tout cela peut être le Grand Architecte. De tous ces événements cosmiques nous ne sommes, en tant qu'individus et espèce, qu'une manifestation éphémère ; toute notre action et pensée aussi, en tant que francs-maçons, en est influencée et peut-être déterminée. Ce début de construction du temple nous dépasse bien sûr complètement; cette transcendance peut être le Grand Architecte.

Cette interprétation est essentiellement religieuse, quoiqu'elle n'ait que peu de rapports avec une croyance naïve en un dieu personnel. Que le symbole lui-même soit celui d'une personne ne doit pas nous tromper ici. Le symbole de 1"'acacia" est même une plante, quoique le symbole représente un principe. Tout comme le langage se rapportant au symbole de l'acacia est botanique ("L'Acacia fleurit"), le langage rituel concernant le Grand Architecte de l'Univers est personnifié. La formule "À la gloire du Grand Architecte de l'Univers" indique donc l'inspiration qui provient de ce qui est symbolisé par le Grand Architecte, et non pas une relation entre personnes.

Les quelques aspects de la franc-maçonnerie que nous avons traités dans ces pages auront rendu clair qu'elle représente un idéal élevé, et n'est pas appelée "l'Art Royal" sans raison.

Il n'est pas question que les francs-maçons individuels ou les ateliers puissent réaliser ou même approcher cet idéal. Chacun travaille sur soi selon ses propres possibilités, et essaye d'être meilleur dans la loge qu'il ne peut l'être en dehors. Mais il serait tout aussi vain de chercher des gens parfaits dans la loge qu'en dehors.

Il est bon qu'un candidat potentiel sache à quoi il peut s'attendre ou non, afin qu'il ne place ses espérances ni trop haut, ni trop bas.

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