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A PROPOS DE LA FRANC-MAÇONNERIE
(copiright 1995 by studiekring Acacia, BP 194 Gand
Belgique)

Introduction
I . Quelques aspects historiques
1.
Les bâtisseurs des cathédrales.
2.
La franc-maçonnerie spéculative.
3.
Continuation des fraternités initiatiques.
4.
Le catholicisme et la franc-maçonnerie.
5.
La dissidence franco-belge.
6.
Franc-maçonnerie "régulière" et "irrégulière."
7. Influence
de la franc-maçonnerie ou des francs-maçons.
II . Quelques aspects de la
Franc-maçonnerie
1.
La franc-maçonnerie en tant que société initiatique.
2.
Rites et symboles.
3.
La fraternité.
4.
Franc-maçonnerie masculine, féminine et mixte.
5.
Deux symboles importants : le Grand Architecte de l'Univers et la Bible.
Introduction
a
franc-maçonnerie est un phénomène très complexe et hétérogène, résultant d'un
processus historique qui n'est encore que très incomplètement connu. Beaucoup
de ses aspects historiques sont encore obscurs, et doivent être complétés par
une extrapolation qui sera nécessairement subjective à un certain degré. Dans
une petite brochure comme celle-ci nous devons aussi passer sous silence
beaucoup de nuances, ne fût-ce qu’à cause des limites imposées à sa longueur.
Il est bon que le lecteur en
soit conscient, ne fût-ce que pour expliquer les grandes différences qu'il
trouvera entre les nombreux ouvrages publiés de nos jours au sujet de la
franc-maçonnerie. Puisse cette diversité lui apprendre déjà une chose:
"la" franc-maçonnerie n'existe pas.
I . Quelques aspects historiques
1.
Les bâtisseurs des cathédrales.
La terminologie
concernant la franc-maçonnerie suggère un lien avec le métier des maçons et
avec l'architecture. Ceci est le plus évident dans le mot
"franc-maçon" lui-même (en anglais: "Freemason"). La
distinction avec l'artisan maçon disparaît même entièrement lorsqu'on appelle
le franc-maçon "maçon" (en anglais: "mason") et la
franc-maçonnerie "maçonnerie" tout court. L'adjectif
"maçonnique", d'ailleurs, se rapporte exclusivement à la
franc-maçonnerie.
Le préfixe
"franc" peut être expliqué de plusieurs façons, qui ne doivent pas
nécessairement s'exclure. Dans les métiers, le terme "franc" avait un
sens technique généralement connu jusqu'à la fin de l'Ancien Régime: celui de
"pleinement compétent pour exercer le métier de façon indépendante".
Un
"franc" tisserand, couvreur, marchand de poisson, maçon etc. avait
reçu une formation régulière au sein de sa guilde, et était libre de s'établir
en tant que Maître indépendant (quoique la plupart d'entre eux entrât en
service payé). Ils se distinguaient des ouvriers non libres par leur habileté
artisanale et par leur loyauté envers la guilde et envers leurs "frères"
(car ainsi s'appelaient-ils entre eux).
Le terme
habituel de "loge" (comme synonyme de "franc-maçonnerie")
se rapporte aussi au chantier. De nos jours encore on désigne en anglais par
"lodge" et en français par "loge" le petit bâtiment
temporaire sur un chantier, où l'on garde les plans et réalise les travaux plus
délicats. Pendant le moyen âge cette loge en bois servait aussi de
"logement" aux tailleurs de pierre, qui étaient en majorité des
"étrangers" plutôt que des citoyens. La construction des cathédrales
nécessitait des artisans spécialisés, qui devaient voyager dans le pays entier
pour se rendre aux grands chantiers. Par rapport aux lois et charges
communales, ces "loges" temporaires jouissaient d'une certaine
liberté, dont on retrouve peut-être comme un écho dans le préfixe
"franc".
Pour préparer
les modèles requis par l'ouvrage, on dessinait la totalité de l'édifice sur le
plancher de la loge. Le compas et l'équerre (formant ensemble le célèbre
emblème de la franc-maçonnerie) étaient indispensables pour mener à bien ce
travail. Le compas surtout était essentiel pour l'architecte. Pendant des
siècles le dessin était beaucoup plus fiable que le calcul, et le compas est
naturellement un instrument de précision.
Apparemment la
franc-maçonnerie d'aujourd'hui est donc apparentée aux bâtisseurs médiévaux des
cathédrales, et aux métiers constructifs en général. Le
"Compagnonnage" français, qui existe encore et regroupe toutes sortes
de métiers, a d'ailleurs certains emblèmes, symboles et usages en commun avec
la franc-maçonnerie.
2.
La franc-maçonnerie spéculative.
Dès le 17e siècle un changement graduel se manifesta
dans les "loges" (car tel est le nom qu'on était arrivé à donner aux
sociétés de maçons et de tailleurs de pierre): elles commencèrent à accepter
des membres n'appartenant pas à la profession. Il est bien sûr facile de
deviner pourquoi elles voulurent accueillir des "membres honoraires"
puissants ou influents. Les anciennes loges de maçons avait toujours eu soin de
s'assurer la bienveillance des autorités, qui étaient aussi leurs
commanditaires.
De leur côté ces
nouveaux membres étaient peut-être motivés par le renouveau d'intérêt pour
l'architecture (coïncidant avec l'arrivée du style Renaissance), ou par les
anciens secrets qui, disait-on, étaient transmis dans les loges.
Quoi qu'il en
soit, ce changement eut pour conséquence que les loges de maçons purent
survivre à la fermeture des grands chantiers autour des cathédrales. L'ancienne
franc-maçonnerie, axée sur la construction effective, est dite
"opérative," la nouvelle, qui se rapporte aux idées, est appelée
"spéculative," c'est-à-dire "réflexive" (de
"speculum," miroir) ou "investigative" (de
"tispecere," examiner).
Il faut se
représenter la transition de l’opératif au spéculatif comme un processus
graduel. Le premier franc-maçon non-opératif connu fut reçu dans l'Ordre à
Édimbourg, en juin de l'année 1600. Lorsque en 1717 (un moment crucial dans
l'histoire de la franc-maçonnerie) quatre loges londoniennes s'unirent pour
former la "Grande Loge" d'Angleterre, une de ces quatre consistait
principalement d'opératifs, et une autre principalement de nobles et
d'officiers. On choisissait d'ordinaire un noble comme "Grand
Maître," mais la moitié des dix premiers "Grand Surveillants"
étaient des opératifs ! Identifier
l'année 1717 à "la naissance de la franc-maçonnerie opérative," comme
on le fait souvent, est donc une déformation de la réalité historique.
Le Dr. James
Anderson, pasteur des Presbytériens Écossais à Londres, fut chargé d'établir
des "Constitutions" pour cette Grande Loge. Le mot
"Constitutions" n'était pas nouveau, car ainsi les maçons londoniens
désignaient leurs copies manuscrites des "Old Charges" ("Anciens
Devoirs") qui avaient régi le métier constructif depuis des siècles. Anderson
fit une synthèse de ces Anciens Devoirs et de beaucoup d'autres données
traditionnelles, qui aboutit aux Constitutions publiées en 1723. (Il reçut
probablement l'aide d'autres "doctes frères," parmi lesquels surtout
Jean Théophile Desaguliers, membre de la Société Royale, élève et admirateur du
grand savant Isaac Newton.)
Ces
"Constitutions d'Anderson" (auxquelles les francs-maçons se réfèrent
souvent) étaient donc consciemment la continuation directe des Anciens Devoirs.
Le mélange de légende, code moral et règlement de travail - il s'y trouve
encore beaucoup de règles opératives - est caractéristique de l'esprit des
anciennes guildes artisanales.
Naturellement
ces Constitutions reflétèrent aussi les idées éclairées de leur époque.
L'article le plus souvent cité est le suivant:
"Un Maçon
est obligé, par son titre, d'obéir à la loi morale et s'il comprend bien l'Art,
il ne sera jamais un athée stupide, ni un libertin irréligieux. Bien que dans
les temps anciens les Maçons fussent tenus dans chaque pays de pratiquer la
religion, quelle qu'elle fût, de ce pays, il est maintenant considéré plus à
propos de seulement les astreindre à cette religion sur laquelle tous les
hommes sont d'accord, c'est-à-dire à être des hommes de bien et loyaux, ou
hommes d'honneur et de probité, quelles que soient les dénominations ou
confessions qui aident à les distinguer; de la sorte, la Maçonnerie devient le
centre de l'union et le moyen de nouer une amitié sincère entre des hommes qui
n'auraient pu que rester perpétuellement étrangers. "
La tolérance que
ces principes respirent est remarquable, car on ne peut tenir rigueur à un
pasteur du 18e siècle de trouver que les athées sont stupides. À l'époque des
Constitutions un mode de vie complètement en dehors des religions révélées
était impensable pour la plupart des gens.
3. Continuation des fraternités initiatiques.
On prétend parfois que c'est
cet apport extérieur qui fut à l'origine du traitement de sujets philosophiques
dans les loges. Ceci aide à propager le malentendu selon lequel les anciennes
loges opératives n'auraient été que des corporations artisanales, maintenues
par des intérêts professionnels communs: organisation et régulation du travail,
assistance mutuelle etc. Les corporations médiévales, et les loges des tailleurs
de pierre en particulier, étaient cependant beaucoup plus que des syndicats
artisanaux. C'étaient aussi des fraternités initiatiques de type religieux. En
quoi elles étaient les héritières d'une longue tradition. Les Romains avaient
déjà eu de telles organisations "à double face," d'un côte société
d'artisans, "collegium," de l'autre fraternité religieuse,
"sodalitas." Celles-ci survécurent sans peine à la transition de
l'empire romain d'occident au christianisme, et, plus tard, au passage de
l'empire oriental à l'Islam. Leur tradition initiatique était transmise
inchangée, sauf le remplacement des dieux païens au centre de leur culte par
des saints chrétiens. On les retrouve dans les guildes médiévales, avec leur
propre culte de certains saints, où l'on découvre sans peine un noyau païen. Il
est quasiment certain que les guildes françaises descendent de ces confréries
romaines, et il est possible qu'il en soit de même pour les guildes anglaises.
Toutes les
fraternités initiatiques se sentent isolées du monde extérieur
"profane" par les connaissances "ésotériques," réservées
aux initiés, qu'elles possèdent. Chez les maçons cette connaissance était
cachée sous les côtés techniques du métier. Les francs-maçons se
reconnaissaient sur les chantiers grâce à des mots, signes et attouchements
secrets, qui leur garantissaient un accueil convenable et un emploi. Bien sûr
un tel secret était fort précieux.
Les rituels
d'initiation et l'histoire mythifiée du métier étaient aussi traités avec la
plus grande discrétion. Et pour cause. Les francs-maçons avaient leurs propre
système moral, dominé par le métier. Qu'ils n'y conféraient pas plus
d'importance au christianisme qu'aux contributions juives et païennes
classiques aurait bien pu déplaire à certains.
Le secret des
maçons a été bien gardé. On trouve des traces d’autocensure dans les textes
anciens, en dans bien des cas, même un franc-maçon d'aujourd'hui n'arrive plus
à comprendre ce qui a vraiment été caché. Ici et là on trouve des éléments
étranges, qui peut-être ouvrent une voie vers le double fond, sous la surface
artisanale. Ainsi y a-t-il le fait remarquable que pendant des siècles
"Géométrie" et "Maçonnerie" ont été des synonymes. On pense
ici automatiquement à la géométrie d'Euclide, qui a été le modèle, en occident,
de toutes les sciences déductives et solides. Mais il est probable que les
constructeurs transmettaient la géométrie archaïque qui remonte à Pythagore (au
6e siècle avant notre ère), et qui était vivace jusqu'au 16e siècle. Pythagore
a en effet un rôle dans les mythes et légendes des bâtisseurs médiévaux, et sur
le frontispice des Constitutions d'Anderson on retrouve le "théorème de
Pythagore" concernant les triangles rectangles.
Il semble donc
bien qu'une tradition relie le pythagorisme, par les maçons opératifs, à la
franc-maçonnerie spéculative. Ce rapport clarifierait beaucoup de choses. Du
temps de Pythagore, en effet, la séparation entre la « science » et
1"'ésotérisme," entre la "connaissance" et la « mystique »
n'existait pas encore. Le théorème de Pythagore a sans doute eu une
signification bien plus profonde que celle que la géométrie élémentaire lui
donne aujourd'hui, et ce sera encore plus vrai pour un problème mystique par
excellence comme la "quadrature du cercle," que les Pythagoriciens
prétendaient avoir résolu.
Cette tradition
pythagoricienne est probablement une des sources d'inspiration de l'ésotérisme
maçonnique. Lorsque la franc-maçonnerie spéculative fut formée, l'alchimie et
la kabbale juive étaient aussi fortement présentes.
Nous examinerons
plus loin ce que tout cela peut signifier pour le franc-maçon d'aujourd'hui.
4.
Le catholicisme et la franc-maçonnerie.
À partir de l'Angleterre, la
franc-maçonnerie se propagea rapidement sur le Continent, où elle fut
considérablement enrichie par de nouveaux apports. Toutes les autorités
n'étaient pas également ravies par son arrivée. Les régimes autoritaires se
méfiaient de ces loges, avec leur caractère fermé, où l'on pouvait discuter
librement.
La tolérance
religieuse qu'on y cultivait était diversement appréciée par les églises.
Spécifiquement, l’Eglise Catholique Romaine a plus d'une fois proclamé son
monopole sur la vérité, et interdit à ses membres tout contact avec des
"hérétiques." Tant que les États Pontificaux existaient, les papes
étaient des despotes temporels et religieux, et étaient donc doublement portés
à considérer (à tort ou à raison) la franc-maçonnerie comme leur ennemie.
Aussi les
condamnations papales de la franc-maçonnerie se suivirent-elles, commençant par
la bulle "In Eminenti" de 1738. Les motifs du pape Clément XII y
apparaissent clairement :
"Nous avons
appris que dans les organisations de soi-disant francs maçons, des gens de
diverses religions et opinions se lient entre eux sous couvert d'une sincérité
naturelle, dans un pacte aussi serré qu'impénétrable; que par un serment sur la
Bible, et sous de lourdes peines, ils jurent de cacher sous un silence
impénétrable tout ce qu'ils font dans l'obscurité. (... ) Attendu que la
Providence Divine nous a chargé de veiller jour et nuit à ce que cette sorte de
gens ne corrompe les cœurs des simples nous avons décidé de condamner et
d'interdire ces organisations. (... ) Nous ordonnons aux Inquisiteurs de
poursuivre les contrevenants et de leur infliger leur punition méritée, si
nécessaire avec l'appui du bras séculier. "
En Espagne, au
Portugal et dans les États Pontificaux l'Inquisition frappa effectivement dans
le style connu. Des francs-maçons furent condamnés à mort ou envoyés aux
galères, et leur patrimoine fut confisqué. Dans les autres pays les ordres du
pape furent reçus assez froidement, et souvent ne furent même pas proclamés
officiellement. Aussi la présence catholique dans les loges demeura-t-elle
longtemps un fait.
En ce qui
concerne nos contrées, on peut par exemple citer d'éminents francs-maçons
catholiques tels Mgr. de Velbruck (prince-évèque de Liège de 1772 à 1784), le
baron de Stassart (Grand Maître de la franc-maçonnerie belge de 1835 à 1841) et
Théodore Verhaegen (fondateur de l'U.L.B. en 1834, et ensuite aussi Grand
Maître).
Que les
catholiques se soient finalement quand même retrouvé complètement en dehors de
la franc-maçonnerie est due à un phénomène complexe. Dans leurs condamnations
de la franc-maçonnerie les différents papes adoptèrent d'ailleurs des arguments
de plus en plus spectaculaires. En 1873, par exemple, Pie IX prétendit sans
ambages dans son "Scite Profecto" que nul autre que Satan lui-même
était le fondateur de la franc-maçonnerie !
5.
La dissidence franco-belge.
Selon l'exemple anglais les loges (ou
"ateliers") continentales s'unirent en de plus grandes structures,
appelées "Obédiences" ou "Puissances Maçonniques." Pendant
le Royaume Uni des Pays-Bas (1815-1870), l'obédience du "Grand Orient des
Pays-Bas" était placée sous la Grande Maîtrise du prince Frédéric.
("Orient" signifie en Maçonnerie "lieu où naît la lumière;"
d'où "Grand Orient" pour un groupement national.).
En 1833 fut fondé le "Grand Orient de
Belgique," dont tous les documents officiels devaient obligatoirement
commencer par: "À la gloire du Grand Architecte de l'Univers, et sous la
protection spéciale de S.M. Léopold, Roi des Belges." Le premier roi des
Belges était en effet franc-maçon (et protestant).
L'invocation
obligatoire du "Grand Architecte de l'Univers" suscite des associations
religieuses, et en effet la franc-maçonnerie fut, jusqu'au milieu du 19e
siècle, anticléricale sans être d'aucune façon antireligieuse. À ce sujet nous
disposons d'une source au-delà de tout soupçon: le pape Léon XIII. Dans son
"Humanus Genus" la énième condamnation de la franc-maçonnerie - il
admet explicitement que "les francs-maçons généralement admettent
l'existence de Dieu."
La constatation
s'impose que le pape et les évêques ont été eux-mêmes la cause de l'évolution
qui mena la franc-maçonnerie belge de l'anticléricalisme à l'antireligiosité.
De leur côté les loges avaient tendance à dégénérer en des cénacles politiques,
et le Grand Orient en vint à s'identifier de plus en plus au parti libéral. Il
faut situer les modifications statutaires de 1850 dans ce contexte.
En 1854
l'article "Les loges ne peuvent en aucun cas s'occuper d'affaires
politiques ou religieuses" fut aboli. Deux ans plus tard, le Grand Orient
stipula même que les loges avaient non seulement le droit, mais le devoir de
surveiller les actes politiques de leurs membres.
Encore plus
importante, surtout dans ses conséquences internationales, fut la modification
de 1871. Le Grand Orient décida alors d'abolir la référence obligatoire au
Grand Architecte de l'Univers (plus tard, le Grand Orient de France agit de
même).
On déclara
expressément que ce n'était pas un choix en faveur de l'athéisme, mais qu'on
voulait seulement préserver la liberté de conscience personnelle de chaque
franc-maçon. Les symboles "contestés," "Grand Architecte de
l'Univers" et "Livre de la Loi Sacrée" (la Bible) ne furent
d'ailleurs pas interdits. On les changea seulement "d'obligatoires" à
"facultatifs," laissant à chaque loge la décision de les employer ou
non. (Certaines loges du Grand Orient ont continué de les employer, d'autres
les ont abolis ou, au contraire, réintroduits.)
La Grande Loge
Unie d'Angleterre était d'une autre opinion. Elle considère ces deux symboles
comme des "bornes" ou "landmarks" inamovibles, qu'on ne
peut franchir sans se placer en dehors de la franc-maçonnerie.
Aussi les
relations entre la franc-maçonnerie anglaise et belge furent-elles promptement
rompues.
La
responsabilité de cette rupture doit être partagée. La Grande Loge d'Angleterre
avait souffert, peu après sa fondation, d'une rechute réactionnaire. Le déisme
éclairé des Constitutions de 1723 avait été évincé dans la deuxième édition (de
1738) par un théisme indéniable, une évolution où l'on a cru voir la main de la
maison royale d'Angleterre. (D'autres trouvent d'ailleurs que cette deuxième
édition n'était pas une limitation, mais une clarification de la première, qui
aurait été interprétée trop largement.) Après la dissidence des Français et des
Belges, la Grande Loge Unie d'Angleterre déclara en 1879. "La
franc-maçonnerie proclame, comme elle les a proclamées depuis son origine,
l'existence de Dieu, Grand Architecte de l'Univers, et l'immortalité de
l'âme." Il n'est donc plus question d'aucune liberté d'interprétation
concernant le symbole du Grand Architecte.
Du moins, telle
est l'opinion dans les pays "latins." Probablement considère-t-on la
"croyance en Dieu et dans l'immortalité de l'âme" non comme une
limitation dans les pays protestants, mais comme une partie de la culture
commune.
Les
francs-maçons belges et français n'avaient donc pas entièrement tort de lutter
contre une telle limitation du symbolisme maçonnique. Néanmoins l'impression
persiste que leur attitude n'était guère déterminée par de profondes
considérations symboliques.
6. Franc-maçonnerie "régulière" et "irrégulière."
Le conflit entre
la franc-maçonnerie belge et anglaise était loin d'être unique, et s'est répété
dans maint autre pays. La conséquence en est une rupture dans la
franc-maçonnerie internationale, qu'on peut en gros situer entre les
franc-maçonneries "anglo-saxonnes" et "latines." La réalité
est un peu plus compliquée. La plupart des pays comptent plusieurs Obédiences,
et il n'est pas toujours facile de comprendre qui "reconnaît" qui, et
ce que cette « reconnaissance » signifie en fait.
La position de
la Grande Loge Unie d'Angleterre est au moins claire: les membres du Grand
Orient de Belgique ne sont pas des francs-maçons pour elle, mais des profanes
qui se présentent comme des francs-maçons. Les francs-maçons dits
"réguliers" (c'est-à-dire reconnus par les puissances maçonniques
anglo-saxonnes) ne peuvent avoir de contacts maçonniques avec eux, tout comme
ils ne peuvent en avoir avec d'autres profanes. Pour un pays culturellement
frontalier comme la Belgique cette distance entre les franc-maçonneries
"latines" et "anglo-saxonnes" est naturellement doublement
pénible.
La
franc-maçonnerie est principalement "irrégulière" en Flandre et
"régulière" aux Pays-Bas, ce qui exclut presque tout contact culturel
spontané.
En 1959 un
nombre de loges se retirèrent du Grand Orient de Belgique pour fonder une
nouvelle Obédience, la "Grande Loge de Belgique." Cette Obédience fut
reconnue comme "régulière" par les puissances anglo-saxonnes de 1965
à 1979. Ensuite elle fut de nouveau considérée "irrégulière."
Ceci eut pour
conséquence qu'à son tour la Grande Loge vit un nombre de ses Frères se retirer
pour fonder la "Grande Loge Régulière de Belgique." Celle-ci est en
ce moment la seule puissance "régulière" en Belgique. Elle exige de
ses membres qu'ils reconnaissent inconditionnellement l'existence de Dieu, mais
y ajoute « qu'elle ne détermine
pas l'Etre Suprême et qu'elle laisse à chacun la liberté de se former une
opinion à son sujet. »
À côté des
Obédiences déjà citées, nous en mentionnerons encore deux autres, qui n'ont pas
leur origine dans le Grand Orient de Belgique. "Le Droit Humain" est
un ordre maçonnique international, avec siège à Paris, qui accepte des membres
masculins et féminins. Sa Fédération Belge fut fondée en 1928. La "Grande
Loge Féminine de Belgique," enfin, existe depuis 1981 et n'accepte que des
femmes.
Rien que le fait
qu'elles acceptent des femmes rend ces deux dernières Obédiences
"irrégulières" aux yeux des Obédiences anglo-saxonnes.
Chacune de ces
Obédiences est pleinement autonome. En ce qui concerne le Grand Orient, les
loges jouissent elles aussi d'une grande autonomie. Ceci a entraîné bien des
différences de forme et d'opinion entre les divers ateliers du Grand Orient.
Devant la
confusion de cette hétérogénéité, le profane se demandera sans doute où est
restée 1"'universalité" prônée par la franc-maçonnerie. Qu'il sache
alors que la fragmentation se situe sur le plan formel des relations
« officielles » entre les groupements administratifs, auxquels se
réduisent finalement les Obédiences. Le vrai niveau où la franc-maçonnerie se
réalise est celui de l'atelier, avec ses quelques dizaines de membres. Là on
retrouve d'habitude, inchangées, les traditions universelles de la
franc-maçonnerie. Un Frère peut être raisonnablement certain d'un accueil
fraternel, quelle que soit son Obédience.
Il faut encore
remarquer que la franc-maçonnerie belge a un profil philosophique qui traverse
toutes les Obédiences, et dont les nuances principales sont agnostiques, athées
et anticléricales.
7. Influence
de la franc-maçonnerie ou des francs-maçons.
Il sera clair après ce panorama historique que
"la" franc-maçonnerie n'existe ni au niveau national, ni au niveau
international. Néanmoins de larges couches de la population se représentent
encore toujours "la" loge comme une puissance énorme et ténébreuse
dans les coulisses. Surtout, les adversaires de la franc-maçonnerie croient
reconnaître ses menées dans toute sortes d'événements. Mais aussi ses
défenseurs, et même ses membres, commettent parfois cette erreur.
En citant le
rôle de francs-maçons historiques, on prétend démontrer où se trouve le devoir
de la franc-maçonnerie, "et où il s'est toujours trouvé."
En quoi les
adversaires et les défenseurs commettent la même erreur: ils identifient à tort
l’œuvre de francs-maçons avec l’œuvre de la franc-maçonnerie, et l'existence de
francs-maçons influents avec l'existence d'une franc-maçonnerie influente.
Il est vrai
qu'on ne peut considérer une révolution sans y trouver des francs-maçons... des
deux côtés des barricades. Il n'y a presque aucune action politique qui ne soit
en effet aidée par des francs-maçons... et combattue par d'autres
francs-maçons. Citer des francs-maçons historiques est encore doublement
inepte. Pour la plupart d'entre eux leur vie publique n'a presque aucun rapport
avec leur vie maçonnique, les seules exceptions étant quelques artistes comme
Mozart, Goethe ou Tolstoï, dont l’œuvre est ici et là explicitement maçonnique.
La plupart des listes de francs-maçons "illustres" sont d'ailleurs remarquablement
partiales: d'habitude les noms des francs-maçons dont la mémoire est honteuse
ne s'y trouvent pas.
Le devoir de la
franc-maçonnerie se trouve entre les murs de la loge, et non dehors. La majeure
partie de l'expérience maçonnique n'est pas traduisible en termes profanes. En
outre, la loge est un "centre d'union," et doit donc regrouper des
gens d'opinions politiques les plus diverses. Pour toutes ces raisons il est
inévitable qu'on trouve des francs-maçons dans les camps les plus opposés.
En tant que collectivité,
une loge ne peut aller plus loin qu'un souci très général pour les droits de
l'homme et la démocratie. Dès qu'il s'agit de l'interprétation politique de ces
principes, elle doit laisser tranquilles ses membres. L'histoire de la loge
italienne P2 démontre d'ailleurs suffisamment où peut mener une
"franc-maçonnerie" déviée vers l'acquisition de pouvoir et
d'influence politique.
II .
Quelques aspects de la
Franc-maçonnerie
1.
La franc-maçonnerie en tant que société initiatique.
La
franc-maçonnerie est une société initiatique, elle "initie." On dit
lorsque quelqu'un est reçu maçon (en anglais: "accepted"), qu'il a
été "initié à nos mystères" ce jour-là. Cette expression suggère que
des "secrets" sont révélés dès l'entrée en maçonnerie. Cela est en partie
vrai: la communication des mots, signes et gestes "secrets" confirme
l'admission du nouveau maçon dans le groupe. Il partage avec ses frères ce qui
est gardé secret pour les profanes.
Mais comme
"mystère" c'est quand même assez pauvre. Or l'ancien anglais
"mystery" signifie tant "mystère" que "métier"
(de l'ancien français "mestier"), et "initiation" aussi
"introduction" (du latin "initium," "début").
"Initié aux mystères" ne signifie donc d'abord que "introduit
dans le métier."
Cette
terminologie plus sobre rétablit la véritable Perspective des événements: lors
de son entrée le nouveau franc-maçon reçoit les outils et la possibilité
d'apprendre. Mais ce n'est qu'un début, une introduction élémentaire. La
véritable "initiation" aux vrais "mystères" de la
franc-maçonnerie doit être acquise par soi-même. "Vous ne saurez en
Maçonnerie que ce que vous avez trouvé vous-même," écrit un auteur
maçonnique réputé.
Sur la voie de
l'initiation, la réception est un premier pas, indispensable et donc
irremplaçablement précieux. Ce jour-là on "entre," comme on le dit
souvent, et tel est en effet le sens le plus ancien "d'initiation"
("in-ire" signifie "entrer"). On franchit le seuil entre le
profane et le sacré, entre les ténèbres et la lumière, entre une vielle et une
nouvelle vie.
Toutes ces
expressions sont au fond religieuses, ce qui pourra surprendre ceux qui
confondent "religion" et "service d'un dieu." De nos jours,
la franc-maçonnerie est indépendante des religions organisées, et c'est
justement ce qui lui permet de rendre à beaucoup de concepts érodés leurs
anciennes significations, bien plus vastes que leurs formulations arbitraires
dans l'une ou l'autre religion. La "religion" redevient le
"lien" (entre toutes choses et avec toutes choses), le
"temple" redevient le "lieu défini," séparé du
"profane" qui s'y trouve "devant." L'émotion sacrale
renouvelle le "sacré" dévalué. La "tradition" est de
nouveau "ce qui fut transmis," etc.
À ce point de
vue l'entrée en franc-maçonnerie est un événement spirituel de premier ordre.
Le premier devoir du néophyte (littéralement, "nouvellement conçu")
est le travail sur soi, l'effort vers un plus haut degré de perfection. La
franc-maçonnerie considère en effet que chacun est susceptible
d'auto-perfection, par un long processus en de nombreuses phases. Voilà le sens
du système maçonnique de degrés consécutifs, commençant par celui
"d'apprenti."
En fait ce
processus n'aboutit jamais, car qui pourrait être entièrement parfait ou
"éclairé ?"- "Nous restons toujours des apprentis" est
une vérité souvent entendue.
2. Rites et symboles.
Une des
caractéristiques essentielles de la franc-maçonnerie est l'emploi de rites et
de symboles. Le rituel effectue une séparation du monde extérieur, en
définissant un espace, un temps et un cours d'actions sacrés. Les symboles ont
une fonction analogue : les initiés les connaissent et partagent cette
connaissance entre eux. Les mots, gestes et attributs symboliques relient le
groupe par l'émotion commune qu'ils évoquent souvent. On se sent participer à
une tradition qui semble exister depuis des temps immémoriaux, et qui se réfère
à une grande unité de tout ce qui est.
Pour beaucoup de
franc-maçons cette fonction d'arrière-plan suffit, l'expérience commune des
rites et symboles, sans analyse.
À part l'émotion
esthétique, un symbole peut pourtant aussi porter en soi de la connaissance. La
franc-maçonnerie ne fut-elle pas anciennement décrite comme "un système
moral, caché dans des allégories et illustré par des symboles ?" Un
message peut donc avoir été placé sous un symbole, soit par association
inconsciente, soit après un processus de réflexion consciente. Beaucoup de ces
choses ont hélas! été perdues, ce qui ne facilite guère l'entrée au centre des
symboles.
La loge
A...(auteur de ces lignes) ne se soustrait néanmoins pas à ce défi. Elle croit
que l'héritage maçonnique doit être conservé soigneusement.
Il va de soi que
toutes les connaissances ésotériques du passé qui se trouvent dans les symboles
ne sont pas également intemporelles. Une partie ne s'adressera plus qu'à ceux
qui croient en Dieu, et une autre partie aura peut-être perdue sa signification
pour tous. Mais d'autre part la tradition maçonnique contient peut-être de
précieuses intuitions qui peuvent enrichir tous ceux qui s'y ouvrent. Pour cela,
il faut la volonté de chercher, soit pour laborieusement découvrir le sens
caché dans l'appareil symbolique, soit pour soudainement le
"reconnaître."
Celui qui peut
ainsi participer à une ancienne vérité concernant l'homme, Dieu ou le cosmos
(car ce sont là les sujets) ne peut que les approfondir lui-même.
Telle est la
spiritualité de la franc-maçonnerie, une religiosité assez vaste pour contenir
le rationalisme, l'agnosticisme et l'athéisme. Une telle franc-maçonnerie
spirituelle est la véritable héritière de l'ésotérique opérative qui la
précédait. Elle est aussi la seule à être digne de l'étiquette
"spéculative" (c'est-à-dire "réflexive" ou
"investigative"). Selon les Constitutions d'Anderson, elle cherche la
"religion sur laquelle tous les hommes sont d'accord." Deux cent
soixante-quinze ans après les Constitutions, cette religion comprend aussi
l'athée qui professe un humanisme sans Dieu. Le franc-maçon athée d'aujourd'hui
ne transgresse pas l'esprit des Constitutions. Cela est seulement le fait de
ceux qui y voient une loi fondamentale indiscutable, et donnent la priorité à
la lettre plutôt qu'à l'esprit.
3.
La fraternité.
Tout comme les
membres des anciennes guildes, les francs-maçons s'appellent "Frère"
ou "Sœur" entre eux. Une des caractéristiques de la franc-maçonnerie
est donc, outre sa nature initiatique, un lien particulier et
"fraternel" entre ses membres. Chaque franc-maçon ressent la
fraternité, et trouvera toute analyse de celle-ci insuffisante, voire
déformante. Néanmoins il est préférable d'éviter les malentendus concernant ce
qu'est la fraternité et ce qu'elle n'est pas.
D'abord il y a
l'identification quelque peu profanante de la "fraternité" avec
1"'amitié." Sans aucun doute ces deux ont bien des choses en commun,
et le chaud cocon de la loge favorise le contact amical, et donc l'amitié. Mais
il serait quand même peu réaliste de s'attendre à une relation aussi intense
avec chaque membre de la loge. Dans la loge chacun garde sa personnalité, et
certaines personnalités sont vraiment difficiles à réconcilier. La fraternité
n'est donc pas la même chose que l'amitié.
L'autre extrême
est d'identifier la "fraternité" avec l'assistance mutuelle. Selon ce
malentendu largement répandu, "la" loge aiderait efficacement ses
membres à gravir l'échelle sociale. Ceux qui s'y attendent seront déçus.
Naturellement, un franc-maçon aura une attitude différente envers un frère qui
s'est déclaré comme tel à lui, qu'envers un profane inconnu : il aura plus
de bienveillance et plus d'attention. Mais il arrivera qu'un frère devra
pondérer son affection pour son frère à cause de liens profanes tout à fait
différents (politiques, commerciaux, etc.). Les lois du monde profane ne sont
pas celles de la loge. Le monde idéal dont la loge veut être une préfiguration est
encore loin d'être réalisé. En dehors de la loge des opinions contradictoires
et des intérêts concurrents dominent.
Il est donc
clair que la "fraternité" a un sens vraiment maçonnique, qui dépasse
l'amitié, l'affection et l'assistance. Décrire ce sens n'est pas si facile.
Peut-être peut on partir de l'idée que chaque franc-maçon se trouve invité à
apprendre à connaître vraiment ses frères. Ceci ne peut être réaliste que dans
un petit atelier, et même dans ce cas le défi est de taille. Chacun doit surmonter
ce qui le sépare de son frère, et il peut y avoir beaucoup d'obstacles :
antécédents, formation, intérêts, personnalité etc. Chacun doit aussi être prêt
à se laisser connaître. Dans le monde extérieur une telle attitude est jugée
naïve, et on peut facilement en être dupe. Mais dans la loge c'est un début de
fraternité, "de la sorte, la Maçonnerie devient le centre de l'union et le
moyen de nouer une amitié sincère entre des hommes qui n'auraient pu que rester
perpétuellement étrangers," comme l'expriment les Constitutions
d'Anderson.
Sans doute la
connaissance de l'autre révélera aussi des côtés négatifs en lui, notre
"Frère." Mais comme les frères de sang se ressemblent (même si
souvent cela leur déplaît), ainsi
nous ressemblons aussi à notre "Frère." On le retrouve en nous,
inclus les aspects de sa personnalité que nous détestons le plus. Ainsi la
conscience de ce que notre frère est aussi notre miroir peut rapprocher deux
idéaux maçonniques: la connaissance de soi et la tolérance.
Dans cette
fraternité entre individus les francs-maçons voient la préfiguration, à échelle
réduite, de la fraternité universelle au centre de leurs efforts.
4. Franc-maçonnerie masculine, féminine et mixte.
La plupart des
discussions concernant "la femme et la franc-maçonnerie" sont fort
confuses. Ainsi on entend toujours répéter que "l'ouverture de la
franc-maçonnerie aux membres féminins" est un problème ardu. Cette
formulation est pour le moins étrange. L'ordre franc-maçonnique mixte du Droit
Humain existe depuis 1893, et le franc-maçon féminin peut encore opter en
Belgique pour la Grande Loge Féminine. En outre le Grand Orient de Belgique
reconnaît tant l'obédience mixte que l'obédience féminine, et cette
reconnaissance est fixée dans des Conventions officielles. Prétendre que la
franc-maçonnerie n'est pas ouverte aux femmes est donc certainement une
exagération.
Il est vrai que
les francs-maçons féminins n'ont, en général, pas accès aux Obédiences
masculines.
Au moyen âge les
filles n'étaient pas admises dans le métier, et il n'y avait donc pas de femmes
dans les guildes. (Ce qui n'empêchait nullement la veuve d'un artisan de
continuer dans bien des cas, et parfois avec beaucoup de succès, l'entreprise
de son mari.) Les Constitutions d'Anderson les excluent aussi dans le même
esprit opératif, sans doute à cause de leurs moindres prestations opératives.
Ce fait seul n'est naturellement pas une raison pour faire de même aujourd'hui;
Anderson excluait aussi les infirmes, et personne ne songerait encore à le
suivre en cela. Les Constitutions sont un document d'époque (encore fortement
imprégné par l’opératif), et non pas une loi fondamentale.
Le fait que la
franc-maçonnerie est encore toujours organisée en sections masculines,
féminines et mixtes, repose sans doute sur d'autre raisons que la pure
tradition.
Pour le profane,
le point de vue du Droit Humain est le plus facile à comprendre : l'homme
et la femme y sont reçus avec égalité totale; les rites et cérémonies sont
repris de la franc-maçonnerie masculine. À l'opposé d'autres Frères et Sœurs,
les membres du Droit Humain se retrouvent le mieux dans cette égalité totale de
moyens d'expression. Les Frères et Sœurs qui préfèrent une franc-maçonnerie non
mixte partagent l'opinion que les différences entre hommes et femmes sont assez
grandes pour qu'ils les ressentent lors de leur expérience du rituel et de la
fraternité.
Chez beaucoup,
des considérations sur "les différences entre hommes et femmes" ou
sur "l'égalité et l'équivalence" se heurteront à de fortes
résistances. On craint (souvent à raison) que de telles nuances seront
employées pour perpétuer des abus existants, et on préfère donc la proclamation
catégorique de "l'égalité totale" de l'homme et de la femme. Mais à
l'intérieur de la franc-maçonnerie, qui est fière de son libre examen éclairé,
cette peur est naturellement déplacée.
La conscience
des différences entre hommes et femmes ne doit en effet pas mener à la
discrimination, tout comme on n'est pas raciste en reconnaissant la différence
entre les peuples. Comment des peuples, ayant des siècles d'histoire propre,
pourraient-ils ne pas avoir des cultures et des mentalités fort
différentes ? Le rôle bio-social
de l'homme et de la femme a aussi été différent pendant des centaines de
milliers d'années. Il est presque inévitable que ceci a entraîné des
différences psychologiques. On peut déplorer ce fait, mais difficilement le
nier. Or pourquoi déplorer la diversité, si on reconnaît
l'équivalence ?
Tous les hommes
ne sont-ils pas "égaux en dignité et en droits," comme la Déclaration
Universelle des Droits de l'Homme le proclame ?
Le Droit Humain
a raison d'affirmer, dans sa "Constitution Internationale,"
"l'égalité essentielle" de l'homme et de la femme (il est regrettable
qu'en certaines langues cette expression ait été mal traduite et déformée en
"égalité totale").
Il faut combiner
tout cela avec la constatation que la forme actuelle de la franc-maçonnerie a
été inventée par des hommes. Il n'est donc pas exclu que des éléments
spécifiquement masculins - si on en accepte l'existence - aient jouée un rôle
lorsque la tradition initiatique universelle reçut exactement la forme que nous
appelons aujourd'hui "franc-maçonnerie." Il reste néanmoins assez de
possibilités dans la tradition maçonnique pour permettre, aux Sœurs qui le jugent
utile, de trouver une formulation qui leur soit mieux adaptée que le rituel
standard, qui ici et là a indéniablement été conçu pour des hommes.
On peut se poser
les mêmes questions en ce qui concerne l'expérience du lien fraternel. Le noyau
de la franc-maçonnerie est en effet l'atelier, qu'une affection fraternelle
doit unir. On peut trouver que la constitution de ce groupe par des hommes, des
femmes, ou les deux est indifférente pour cette affection. Pour certains, cela
est en effet vrai. Pour d'autres, par contre, la fraternité est de nature
différente entre hommes, entre femmes, et entre hommes et femmes.
Le Frère dans
son atelier masculin n'est pas plus coupable de discrimination que l'homme qui
préfère en de certaines circonstances ses amis à une autre compagnie. La même
chose est vraie pour la Sœur dans son atelier féminin. Quel appauvrissement ce
serait pour la franc-maçonnerie s'il n'y avait plus d'ateliers masculins et
féminins pour ceux qui s'y sentent bien !
5. Deux symboles importants : le Grand Architecte de l'Univers et la Bible.
Les symboles du
"Grand Architecte de l'Univers" et du "Livre de la Loi
Sacrée" (c'est la Bible en occident) font partie du noyau même du
patrimoine maçonnique. Avec le compas et l'équerre la Bible est appelée une des
trois "Grandes Lumières" de la franc-maçonnerie. Les loges
traditionnelles ouvrent leurs travaux "À la gloire du Grand Architecte de
l'Univers," et il en était ainsi en Belgique pour toutes les loges
jusqu'en 1871 (1877 en France).
Beaucoup
d'indices suggèrent que les symboles maçonniques étaient originellement
univoques, et avaient une seule signification qui était connue de tous les
initiés.
En ce qui
concerne le Grand Architecte de l'Univers, il est de toute façon clair que ce
symbole représentait originellement Dieu et rien d'autre: le dieu des diverses
églises chrétiennes en premier lieu, plus tard peut-être le dieu biblique qui
relie Juifs et chrétiens. Son origine religieuse est donc indéniable, mais
cette constatation n'a qu'une portée réduite. En effet, peu de symboles ont
conservé leur première signification. La franc-maçonnerie contient en maint
lieu des traces de symbolique solaire, d'alchimie ou de kabbale, sans que
quiconque soit obligé d'y donner le sens ancien. Il en est de même pour la ligne
traditionnelle judéo-chrétienne, qui a aussi abouti dans la franc-maçonnerie.
La bible dans la loge n'est pas celle du christianisme, et le Grand Architecte
de l'Univers n'est pas nécessairement un dieu personnel.
Il est important
de souligner ici que la franc-maçonnerie a sa propre échelle de valeurs,
indépendante du monde extérieur (et parfois en opposition). Souvent la
franc-maçonnerie emploie des objets ou des symboles qu'on trouve aussi dans le
monde extérieur, mais qui reçoivent dans la loge le sens que les francs-maçons
leur donnent. Tout comme le compas est un symbole pour le franc-maçon, et non
pas un outil concret, ainsi la Bible ne doit pas nécessairement avoir pour lui
une signification religieuse. Ce qu'est la Bible pour lui, appartient à sa conscience
maçonnique personnelle. Il est même possible qu'il n'y confère aucune
signification consciente, parce que le symbole ne le touche d'aucune façon.
Cela aussi est son droit. Mais il serait irresponsable de rejeter un symbole
parce qu'on n'a pu l'interpréter convenablement dans certaines circonstances
historiques ou personnelles.
Mais pour
beaucoup de Frères agnostiques ou athées le symbole de la Bible a bel et bien
un sens, et non seulement par respect pour une tradition ou parce que beaucoup
de symboles maçonniques en proviennent. Il peut représenter la conscience que
notre culture, comme chacun d'entre nous, porte son passé en soi, même si
celui-ci a été assimilé ou rejeté - la conscience évolutive: rien n'est, tout
"est devenu." La franc-maçonnerie est devenue, en partie grâce à la
Bible, dont elle emploie encore la langue et les formes, souvent avec un sens
symbolique modifié. L'emploi ou l'abus de la Bible dans le monde extérieur est
autre chose. En dehors de la loge chaque franc-maçon doit suivre ses propres
lumières, et beaucoup sont opposés aux religions organisées.
Dans l'atelier
auteur de ces lignes, la réserve envers l'inexprimable a sa place. Ce noyau
religieux de la franc-maçonnerie se retrouve par excellence dans le symbole du
Grand Architecte de l'Univers, du moins pour ceux parmi les Frères qui
"reconnaissent" ce symbole. Ici aussi chacun conserve sa liberté, et
ce symbole peut même ne pas être interprété. Son rôle central en
franc-maçonnerie indique qu'il suggère l'un ou l'autre principe transcendant.
L'agnostique et l'athée peuvent aussi trouver un sens vraiment profond à ce
symbole.
Le Fondement de
tout ce qui est, l'Ordre Universel, la Raison Ultime, tout ce que nous ne
connaissons pas et probablement ne connaîtrons jamais, tout cela peut être le
Grand Architecte. De tous ces événements cosmiques nous ne sommes, en tant
qu'individus et espèce, qu'une manifestation éphémère ; toute notre action
et pensée aussi, en tant que francs-maçons, en est influencée et peut-être
déterminée. Ce début de construction du temple nous dépasse bien sûr
complètement; cette transcendance peut être le Grand Architecte.
Cette
interprétation est essentiellement religieuse, quoiqu'elle n'ait que peu de
rapports avec une croyance naïve en un dieu personnel. Que le symbole lui-même
soit celui d'une personne ne doit pas nous tromper ici. Le symbole de
1"'acacia" est même une plante, quoique le symbole représente un
principe. Tout comme le langage se rapportant au symbole de l'acacia est
botanique ("L'Acacia fleurit"), le langage rituel concernant le Grand
Architecte de l'Univers est personnifié. La formule "À la gloire du Grand
Architecte de l'Univers" indique donc l'inspiration qui provient de ce qui
est symbolisé par le Grand Architecte, et non pas une relation entre personnes.
Les quelques
aspects de la franc-maçonnerie que nous avons traités dans ces pages auront
rendu clair qu'elle représente un idéal élevé, et n'est pas appelée "l'Art
Royal" sans raison.
Il n'est pas
question que les francs-maçons individuels ou les ateliers puissent réaliser ou
même approcher cet idéal. Chacun travaille sur soi selon ses propres
possibilités, et essaye d'être meilleur dans la loge qu'il ne peut l'être en
dehors. Mais il serait tout aussi vain de chercher des gens parfaits dans la
loge qu'en dehors.
Il est bon qu'un
candidat potentiel sache à quoi il peut s'attendre ou non, afin qu'il ne place
ses espérances ni trop haut, ni trop bas.

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