LE MANUSCRIT

REGIUS

(1390)

Avant-propos

L'ouvrage, publié seulement en 1840 par James 0. Halliwell, dont le nom lui est parfois associé, est mentionné pour la première fois en 1670 dans un inventaire de la bibliothèque John Theyer. Celle-ci fut vendue à un libraire de Londres, Robert Scott (d'où nouvel inventaire en 1678). Charles II allait en faire l'acquisition. Le manuscrit appartint alors à la bibliothèque royale jusqu'en 1859 - d'où son nom Regius - date à laquelle le Roi en fit don au British Museum. Les experts purent en situer la datation à 1390 -

Aurait-il été mis à l'abri lors des persécutions des catholiques par Henri VIII ?  Cette version est vraisemblable.

A la différence du manuscrit Cooke (1410), ainsi nommé du nom de son publicateur, œuvre en prose d'un copiste, qui se borna à recopier deux manuscrits antérieurs, concernant également les Old Charges (fait qui prouve que d'autres documents, plus anciens mais disparus, traitant du même sujet, existaient encore a cette époque) le Regius, rédigé en dialecte archaïque (1), est un poème en vers octosyllabiques, accouplés en rimes plates et comportant une césure médiane. En dépit de ses deux parties finales, reprenant des textes déjà existants (Instructions pour les prêtres de paroisses et poème Urbanitatis) il constitue une création poétique. Imaginerait-on de nos jours une convention collective ou une ordonnance du ministère du Travail, rédigée en alexandrins et se terminant par une homélie pastorale?

Le caractère profondément religieux du document indique qu'il est l’œuvre d'un clerc, d'autorité très personnelle (il emploie souvent la première personne du singulier) et l'on y reconnaît en l'un de ses points les directives épiscopales données à cette époque. Son auteur est de toute évidence un Maître d’œuvre ou sacriste, magister operum, délégué d'un maître d'ouvrage, extrêmement averti de toutes traditions des bâtisseurs et fort proche de ceux-ci. Les traditions du métier n'étaient certainement transmises depuis plusieurs siècles que par voie orale, ce qui justifie l'absence de documents plus anciens. Mais ces coutumes et devoirs répétés, interprétés et modifiés depuis la nuit des temps à travers maints pays, comportaient des variantes fort diverses, implantées localement, sans rattachement entre elles. Le besoin se fit alors sentir de recueillir leur tronc commun et d'en fixer les normes en des statuts, destinés avant tout à définir et conserver par écrit ce qu'on appellerait aujourd'hui la déontologie des professions intéressées, au plan professionnel, moral, éducatif et par-dessus tout religieux. On visait en cela à unifier en les moralisant des métiers parfois infiltrés par des éléments douteux ou perturbés par des litiges - citons à ce propos les incessantes querelles entre tailleurs et poseurs de pierres (hewers et layers). C'est ainsi qu'une éthique de base put être dégagée, étant fondée sur ces landmarks fondamentaux : fraternité, droiture, secrets du métier, fidélité au serment, devoirs professionnels et moraux a tous échelons, savoir-vivre et bien entendu savoir-prier dans la foi chrétienne.

Certaines notions en ont été reprises par Anderson, dans la mesure où la maçonnerie spéculative put y trouver matière à éclairer sa propre voie. S'étonnera-t-on que plus de trois siècles après la promulgation des Old Charges l'officiant calviniste n'ait pas repris dans les Constitutions dont il fut le principal rédacteur, les prescriptions impératives de la liturgie catholique dans laquelle avait baigné la scolastique du moyen âge ?

On pourrait relever en revanche l'apparente contradiction entre son Article premier : « L'observance de la loi morale, dit-il, permettra au Maçon qui comprendra bien 1'Art de n'être point athée stupide, ni libertin irréligieux. » Ajoutant :

« Quoique dans les temps anciens les Maçons fussent astreints dans chaque pays d'appartenir à la religion de ce pays ou de cette nation, quelle qu'elle fût, il est cependant considéré maintenant comme plus expédient de les soumettre seulement à cette religion que tous les hommes acceptent, laissant à chacun son opinion particulière et qui consiste à être des hommes bons et loyaux ou hommes d'honneur et de probité, quelles que soient les dénominations ou croyances qui puissent les distinguer... » et cette affirmation de son article VI, 2 : « ... Comme Maçons nous sommes seulement de la religion catholique mentionnée ci-dessus. »

De toute évidence le mot « catholique » était entendu par lui dans son sens étymologique, du grec katholikos – universel -, c'est-à-dire reconnu par la grande majorité des croyants du monde entier, dans leur diversité, leur foi en un Dieu unique, excluant les idolâtries païennes, mais déliée de toute implication d'une religion révélée.

Cette mystique « naturelle », considérée par certains comme déisme newtonien, prouve au contraire le niveau élevé de tolérance et de fraternité, nous disons aujourd'hui d’œcuménisme, de l'auteur des Constitutions.

S'il existe des documents antérieurs au Regius, réglementant les métiers de bâtisseurs ou y faisant allusion, ceux-ci ne concernent ponctuellement que certains chantiers, telles les Ordonnances de la cathédrale d'York (1370), édictées par le chapitre du York Minster pour l'édification de cette église. Ces ordonnances ne traitent que des heures de travail, de repos et repas, et s'en remettent à la Juridiction de Dieu.

Tels également sont ceux qu'établissaient rois, cités et seigneuries à l'usage des mestiers réglés, anciennes confréries religieuses, devenues laïques fondées sur la protection et l'assistance mutuelle de leurs ressortissants, transformés ensuite, par le Roi de France notamment, en mestiers jurés (voir le Livre des Mestiers d'Étienne Boileau, I268). Dans ce cas se trouvaient la Compagnie des maçons de Londres (1376) de juridiction strictement municipale, les règlements pour le métier de maçon (item Londres 1356), les articles des métiers, rédigés en français, langue officielle en Angleterre à cette époque, ou en Allemagne, les Steinmetzen Bruderschaft confraternités des tailleurs de pierre, sorte de guilde fraternelle.

Or ces chartes, ne relevant que des juridictions royales, seigneuriales ou paroissiales, donc limitées à des féodalités ou prévôtés royales, avaient un objet plus orienté vers la qualification, l'imposition et le contrôle que vers la moralité de l'homme, vers le contrat d'obligations que vers l'assainissement des métiers concernés. Les artisans y étaient soumis au droit d'achat de métier, à l'impôt, au guet, à l'attache territoriale. Ceux-ci devinrent métiers jurés lorsqu'en France notamment le Roi voulut défendre ses intérêts contre les francs métiers, libérés des susdites contraintes par des ordres religieux Bénédictins, Templiers et abbayes, échappant quant à eux à toute juridiction laïque (enclos du Temple). En I376, en Angleterre les freemasons étaient opposés aux latomos vocatos ligiers (liges).

D'autres versions des Old Charges, antérieures au Regius, auraient-elles été détruites par Desaguliers, protestant, Grand Maître de la Grande Loge de Londres en 1719, dans un autodafé, destiné à faire disparaître tous témoignages des origines catholiques de la Franc-Maçonnerie?  Certains le prétendent (conf.  René Wibaux, Introdution au Régime Templier, Paris I934).

Ceci pour souligner l'importance de notre document, inspirateur avant le Cooke de tant de statuts ultérieurs.

Conçus dans un tel contexte, les statuts du Regius ont de toute évidence poursuivi cet objectif multiple :

  • Unifier des professions disparates, imprégnées de traditions gallo-romaines véhiculées par toute l'Europe, en codifiant leur activité.

  • Rapprocher leurs artisans de l'orthodoxie catholique, afin d'en moraliser les mœurs.

  • Protéger les intérêts du Maître d'ouvrage d'une part, face aux irrégularités éventuelles de latomos et cementarios irresponsables, et d'autre part apporter aux apprentis, compagnons et magistri latomos une déontologie de leurs rapports, entre eux d'abord, avec leurs seigneurs (maîtres des ouvrages) ensuite.

  • Valoriser enfin les métiers de la charpente et de la pierre, en leur créant une haute tradition spirituelle et scientifique, éminemment légendaire, reconnaissant aux premiers apprentis géomètres-maçons une attache aristocratique.

Le manuscrit comprend 794 vers de huit pieds, en langue médiévale du sud-ouest de l'Angleterre, se divisant en plusieurs parties :

1.       Un historique (légendaire) du métier de bâtisseur, dont il fait remonter l'origine à la science de la géométrie, fondée par Euclide à Alexandrie (IIIe siècle avant J.-C.). Notons que Pythagore, antérieur de trois siècles à ce dernier, n'y est pas mentionné. La propagation de la maçonnerie en Angleterre sous le roi Athelstan (2) et l'assemblée des Maîtres du métier, seigneurs et notables qu'il réunit pour en élaborer les statuts allusion évidente au congrès d'York, réuni en 925 par Edwin, fils d'Athelstan). Il est surprenant qu'aucun procès-verbal de telles assemblées ne nous soit parvenu. Sans doute les délibérations restaient-elles purement orales, peu de gens sachant écrire; le serment tenait lieu d'acte.

2.       Les statuts en quinze articles.

3.       Complément aux statuts : quinze points.

4.       Autres dispositions du métier de géométrie : décision de réunir à échéances régulières une grande assemblée conventuelle.

5.       Légende des Quator Coronati : saints couronnés de la profession. Nul n'ignore que d'autres saints patrons leur furent associés par les métiers de constructeurs, notamment Blaise, Louis, Nicolas, Joseph, Thomas, sainte Anne, selon les pays, et bien entendu saint Jean par ceux des francs métiers dépendant des ordres religieux. Les quatre couronnés demeurent néanmoins la grande tradition commune, en dépit de l'assimilation fondamentale de quatre soldats à cinq sculpteurs chrétiens, tous massacrés en même temps, sous Dioclétien, pour insoumission au paganisme.

6.       Rappel biblique de la Tour de Babel, considérée comme une provocation des hommes lancée au Ciel (une tour si haute qu'elle cachait le soleil!) Et la punition infligée par Dieu.

7.       Les sept arts libéraux, définis et institués par Euclide, pour donner aux futurs compagnons une instruction complète.

8.       Une Incitation à l'assiduité à la messe et à la stricte observance des rites.

9.       Un traité des bonnes manières à observer en société « Urbanitatis ».

La lecture d'un tel « bréviaire opératif » plaçant l'habileté manuelle et l'intelligence de ces créateurs inspirés, de ces sculpteurs incomparables au sommet de l'art spirituel, ne laisse pas de nous confondre, en une ère où l'industrialisation du XIXe siècle a peu à peu érodé la maîtrise de l'artisan, dont heureusement ceux du Tour de France ont su conserver la richesse de l'acquis traditionnel qui conduit au chef-d’œuvre.

Le texte du poème Regius, peu intelligible en son archaïsme pour tous autres lecteurs que des anglicistes spécialisés, a été déchiffré en anglais par quelques spécialistes, aux premiers rangs desquels figurent, après Gould (1889), Douglas Knopp, G.P. Jones et Douglas Hamer (Two Earliest Masonic Manuscrits, Manchester, Publications of the University, I938), et, en Amérique, The Regius Poem, Masonic Book Club, Blumington, Illinois, 1975.

L'auteur de la présente transcription en vers français a eu pour objectif de retrouver, autant que faire se peut, dans le respect du contenu initial, évitant au maximum ajouts ou ablations, le rythme poétique et l'assonance rimée du poème authentique. La coupe en huit pieds, avec césure médiane, a été respectée, ainsi que l'importance respective de chaque partie de l’œuvre, dans le cadre des 794 vers qu'elle comporte. L'auteur s'est interdit toute imitation de vieux français, qui eût été incongrue, s'étant efforcé en revanche de conserver au texte son caractère primitif et naïf, qui l'apparente aux chansons de geste.

R. D.

(1) Ses titres sont en latin.

(2) Athelstan, dernier roi Angle (925-940) était oncle par alliance d'Hugues Capet.

Voici la traduction du manuscrit

Quiconque lit vieux parchemin

y trouvera Seigneurs et Dames,

pauvres en or, mais chargés d'âmes,

riches d'enfants - sans lendemain!-

Or ces parents tinrent entre eux

conseil, en telle conjoncture,

afin qu'à leur progéniture

un avenir moins malheureux

pût épargner le dur effort

d’œuvrer sans but leur vie entière

et ne léguer que la misère,

à leurs enfants, après leur mort.

Décidèrent de confier

à doctes clercs soin d'instruire

à ce noble art de construire

et de faire bons ouvriers

ces jouvenceaux zélés, adroits

et courageux, prompts à l'étude :

« Par Dieu, donnez-leur aptitude

d’œuvrer, de vivre en leur bon droit ! »

Ainsi, des clercs le haut savoir

créa par la géométrie

de tous métiers que l'on pût voir

le plus beau : la Maçonnerie.

Et le profès qui leur apprit

à respecter, puis à connaître

de ce grand art du géomètre

la science et le noble esprit

était de tous le plus savant.

Son nom fameux était Euclide.

A l'élève le plus rapide

il imposait d'aller devant

dans le savoir et dans l'effort,

lui confiait tâche plus rude,

mais exigeait que dans l'étude

il aidât son frère moins fort. 

Ainsi chacun s'instruisant,

à l'autre offrait son assistance. 

En frères, la reconnaissance

étant le bien le plus puissant. 

Tels frère et sœur, s'aimer, s'aider

devint la règle. Et s'y soumettre

donnait au fort droit d'accéder

au digne honneur du rang de Maître.

Il prit ce nom.  Mais la leçon

l'aurait chargé de faute grave

s'il eût traité d'autres maçons

comme sujets, valets, esclaves.

- O  mes frères - tout compagnon

relevait de noble naissance.

Plus ou moins riche en connaissance,

on lui devait donner ce nom.

Ainsi fondé sur les secrets,

et les vertus de la science,

offrant à la pierre le trait,

l'art du maçon trouva naissance.

En ce haut lieu d'Alexandrie

le grand Euclide institua

les lois de la géométrie.

Le magister y situa

le fondement de son école,

aux plus lointains pays portant

la lumière de sa parole.

Et c'est plus tard, chez Athelstan,

Grand Souverain de l'Angleterre,

que l'art divin se révéla.

On vit alors sortir de terre

des palais que nul n'égala,

maisons du Roi, temples de Dieu. 

Le Prince aimait l'architecture.

Afin de la connaître mieux,

d'en affermir toutes structures,

il envoya par le royaume

quérir quiconque était maçon

ou fort adroit de son guillaume,

pour y parfaire à sa façon.

Puis, formant un aréopage

de comtes, ducs, barons, seigneurs,

de rangs divers et de tous âges,

de grands bourgeois et des meilleurs,

pour que la paix règne au chantier,

leur ordonna que l'on instaure

un vrai statut de ce métier;

qu'on s'y conforme et qu'on l'honore.

Les nobles Sirs prirent le soin

de l'établir en quinze points.

Ici commence le Premier Article

Article Un : Géométrie.

Maître maçon se montrera

loyal envers la confrérie.

Du compagnon n'exigera

jamais plus qu'il ne saurait faire.

Au coût du vivre, en bonne foi,

fixera son juste salaire.

Maître maçon, voici ta loi :

Agir toujours en chef honnête,

que nul ne puisse attendre en vain

cette rigueur que l'on te prête.

Jamais n’accepte un pot de vin

d'un compagnon, de ton Seigneur,

ne reçois rien d'aucune sorte,

venant du pire ou du meilleur,

que dignité point ne supporte.

Ainsi, sans nulle réticence,

auras pour toi ta conscience.

Article second

Article deux : Maçonnerie. 

Tout Maître doit à sa fonction

présence à sa congrégation,

sans jamais, par étourderie,

être manquant à l'observance

de cette stricte obligation. 

On lui doit donc porter mention

du lieu exact de la séance

que l'Assemblée aura fixé.

A moins d'une valable excuse,

le Maître absent serait taxé

d’indiscipline ou bien de ruse. 

La maladie en l'occurrence

serait son seul motif d'absence.

Article troisième

Article trois : Maître n’accepte

un apprenti que pour sept ans.

Devant l'instruire en ses préceptes,

l'engagera donc pour autant.

Stage plus court est sans profit

au Seigneur, à l'élève, au Maître.

Délai plus bref point ne suffit

aux règles d'art qu'il doit transmettre.

Article quatrième

L'article quatre ainsi s exprime :

Quiconque l’eut-il pressenti,

Maître ne doit, même en estime,

prendre de serf pour apprenti,

ou l'engager par avarice.

Car le Seigneur à tout moment

le peut quérir à son service

et le reprendre, on sait comment.

S'il le trouvait en une loge,

Maître en aurait bien grand souci.

Celui qui sur ce point déroge

peut en pâtir, et même aussi

ses compagnons unis ensemble.

Tout maçon doit être bien né

pour recevoir, a ce qu’il semble,

les secrets qui lui sont donnés.

En vieille charte il est tracé

à cet effet ce noble adage :

« Prends apprenti plus haut placé,

pour l'enseigner à ton ouvrage. »

Article cinquième

L'article cinq dit, juste et sage :

que l'apprenti soit pur de sang.

Ainsi le Maître qui l'engage

doit s'assurer qu’il ne ressent

ni trouble, ni grave blessure,

qu'il n'est difforme ou que son corps

n’est mutilé, que son allure

n est d'un bancal, qu’il faille encore

qu’en invalide il se déplace

et ne supporte un grand effort.

Maçon ne peut perdre la face ;

son métier veut des hommes forts.

Ce lui serait un grand dommage

d'en ignorer cet apanage.

Article sixième

L'article six ne peut déplaire

à qui se doit à son Seigneur.

Ledit ne peut même salaire

verser à l'aide qu'au meilleur.

Le compagnon, parfait en l'art,

n'aimerait pas voir son adresse

n être payée à même part

qu’à l’apprenti, lequel progresse

à pas menus, mais ne détient

que bien peu des secrets du Maître.

Jour après jour savoir lui vient,

mais il, est loin de tout connaître.

Ainsi sera-t-il augmenté,

tandis que se poursuit son stage

et que croit son habileté.

Un jour il en aura le gage.

Article septième

L'article sept mérite étude :

Maître jamais n'hébergera,

par crainte ou par sollicitude,

larrons, brigands ou scélérats,

gens de piètre réputation.

Loger, vêtir, nourrir la pègre

nuirait à la corporation,

de qui l'honneur est d'être intègre.

Article huitième

L'article huit est fort utile :

Lorsqu'un maçon n'a su passer

de l'ignorant à l'homme habile,

le Maître peut le remplacer

par un plus apte à son ouvrage.

La maladresse du moins fort,

de son métier donnant l'image,

pourrait causer le plus grand tort.

Article neuvième

L'article neuf veut que le Maître

ait le savoir, l'autorité

auxquels chacun doit se soumettre,

puisqu'il en aura mérité

de son Seigneur un tel office.

Il concevra solidement

les structures de l’édifice

et soignera son fondement.

Article dixième

L'article dix dit que nul Maître

ou compagnon de ce métier

ne devra jamais se permettre

de supplanter sur un chantier

autre artisan, qui le précède,

car tous maçons, tels frère et sœur,

doivent s'unir, s'offrir leur aide

et n’évincer point l'un des leurs.

Chaque ouvrier a droit de vivre.

La peine est lourde à qui commet

un tel délit : dix bonnes livres,

marque d'opprobre à tout jamais.

Toutefois, quand l’œuvre entreprise,

par ignorance ou malfaçon,

offrant un risque, est compromise,

si le Seigneur mande un maçon

pour s'employer à sa reprise,

celui-ci peut s'en acquitter,

sa compétence étant requise,

sans craindre aucune ambiguïté.

Mais en toute autre occasion,

maçon nanti d'un contrat ferme,

réalisant les fondations,

doit seul mener son œuvre à terme.

Article onzième

Ce bon article, on peut le dire,

N’a pour objet que d’interdire

au maçon tout travail du soir

ou de la nuit, sauf exercice

pour progresser en son savoir.

Il n'en aurait nul bénéfice.

Article douzième

Œuvre d’autrui ne blâmeras,

qu'il soit ou non frère en ta loge.

De son travail, sans embarras,

fais au contraire honnête éloge.

Pour préserver ton propre honneur,

rends son talent meilleur encore.

En ta louange est son bonheur.

C'est ce faisant qu'on collabore.

Article treizième

L'article treize enseigne au Maître,

prenant en charge un apprenti,

qu'il lui doit tout faire connaître

de l'art, dont il a consenti

à dévoiler le moindre usage.

L’élève en fera son bagage.

Article quatorzième

Et cet article est des plus sages,

qui fait au Maître obligation

de n'offrir un apprentissage

que s'il remplit la condition

de varier par ses travaux

tous les aspects de la maîtrise.

Article quinzième

L'article quinze, en ce qu'il vaut,

met son accent sur la franchise,

la probité, ce vrai ciment

liant le Maître à son équipe.

Proscrire entre eux les faux serments

sera leur tout premier principe.

Préserveront ainsi leur âme

du vice et de l’inimitié.

Éviteront ainsi les blâmes,

au grand honneur de leur métier.

Complément aux statuts

Il convient de ne point omettre

de ces statuts le complément

qu’ont établi Seigneurs et Maîtres :

Qui prend métier de bâtiment

doit aimer Dieu et son Eglise,

ses compagnons, son Maître aussi.

En tous chantiers, qu'il se le dise,

devra se comporter ainsi.

Second point

Le second point, en son propos,

dit au maçon : Fais ta semaine,

pour mériter paie et repos.

Point ne ménage effort et peine.

Travail bien fait rend l'homme heureux

qui trouve en lui sa récompense.

Troisième point

De son point trois, très rigoureux,

que l'apprenti ne se dispense

de retenir cette leçon :

Ce qui se dit dans une loge

est le secret de tout maçon :

Propos du Maître, avis, éloge,

critique aussi, règles de l'art,

débats en salle autant qu'en chambre

ne doivent point, par le hasard,

sortir du cercle de ses membres.

Observe la loi du silence

pour ton honneur, point ne balance.

Quatrième point

Le statut dit en son point quatre :

« Sois fidèle aux gens du métier,

même s’il faut pour eux te battre.

Songez, maçons, que vous n étiez

rien, avant d'être admis par ceux

dont l'apprenti, muet de crainte (3)

reçoit au prix de sa contrainte

les conseils les plus précieux.

Cinquième point

Le point cinq a prescrit ceci :

Maçon, recevant son salaire,

au juste dû, doit grand merci

à qui l'emploie et se complaire

à n’invoquer aucun dédit.

Mais le Maître, en bonne justice,

doit l'informer avant midi

s'il ne veut plus de ses services.

Maçon, si tel ordre te vise,

sache qu'il n'ouvre aucun débat.

Sixième point

S'il advient qu'un conflit divise,

à tous degrés, hauts comme bas,

tel et tel frère et que discorde

trop gravement s’élève entre eux,

le Point Six dit que l'on accorde,

en ce cas rare et malheureux,

aux opposants une entrevue,

où le maçon conciliateur

saura montrer quelle bévue

il a commise, à son auteur,

et ramener la quiétude.

Par un avis de bon aloi

le Maître en sa sollicitude,

de Dieu fera parler la Loi

- conseil tenu hors du travail,

durant les heures vespérales -

Septième point

Le point septième prône en détail

toutes vertus les plus morales

pour vivre vieux, en foi chrétienne :

Ne prends jamais femme d'autrui.

Garde-toi bien de faire tienne

celle du Maître, ou de celui

qui chaque jour œuvre avec toi.

Aimerais-tu perdre ta femme ?

Respecte l'autre sous son toit.

Qui commettrait tel acte infâme,

s’exposant au mépris constant

de tous maçons, par cet outrage,

serait condamné pour sept ans

au retour en apprentissage.

Huitième point

Le point huitième ainsi s’exprime :

Le compagnon le plus adroit

qui du Maître a reçu l'estime,

pour se montrer digne du droit

de surveiller en responsable

la bonne marche des travaux,

se doit toujours d'être équitable

envers chacun, pour ce qu'il vaut.

Neuvième point

Neuvième, après le précédent,

ce point dit les prérogatives

et les devoirs de l'intendant,

steward, auprès de ses convives,

quand le repas est apprêté

dans la grand'salle aux subsistances :

Tout compagnon sera traité

en frère ou sœur par l'intendance.

Chaque semaine on changera

de titulaire en cet office.

S'y dérober nul ne pourra,

quand viendra son tour de service.

Maçon, si cette charge est tienne,

veille à payer ponctuellement

tout fournisseur, pour qu'il ne vienne

contester son bon règlement.

Tes compagnons seraient marris

Qu’à ce propos l'on mette en doute

leur probité. D’être nourri

sachant fort bien ce qu'il en coûte,

tout un chacun doit trouver trace

des justes frais, bien exposés.

Que l'horrible nom de rapace

ne puisse point t'être apposé.

Quiconque a droit d'avoir le compte

des vivres dont il eut sa part.

Le desservir serait ta honte.

Jamais ne dresse de rempart

entre ton frère et ta gestion.

Sois strict et clair, qu'il t'en souvienne.

Dixième point

Ce point répond à la question :

Comment agir quoi qu'il advienne ?

Lorsqu'un maçon s'est abaissé

au vice et que tout l'en accuse,

que son travail est délaissé,

s'il se cherche mauvaise excuse,

par calomnie envers ses pairs,

causant le plus grand préjudice

à leur métier lors il, appert

qu’il ment. N'allez par un service

favoriser ses turpitudes

renonceriez à tout respect

de votre nom. Telle attitude

pourrait vous rendre aussi suspect.

Il conviendra qu'il soit sommé

selon la loi, de comparaître

au conseil de loge, formé

des compagnons et de leur Maître

Si lâchement il s'y refuse,

il sera chassé par les siens,

car il est dit qu'on le récuse,

aux règlements les plus anciens.

Onzième point

Le point onze, en grande sagesse, 

dit au maçon, lorsqu'il appert 

qu’au compagnon, de peu d'adresse, 

manque l'avis d'un Maître expert,

de le guider en son ouvrage.

Pour mieux tailler, de son outil

l'enseigner au parfait usage,

tirant du bloc meilleur parti :

« Montre-lui donc comment s'y prendre,

sois charitable en tes conseils,

par Dieu, s'il sait bien te comprendre,

livre ton art à son éveil. »

Douzième point

Tout homme de la profession

des bâtisseurs doit sa présence

au grand convent, dont la mission

est d'appliquer sa compétence

aux intérêts de ce métier.

Tous les maçons qui s'y retrouvent

fixent alors, en son entier,

le règlement que tous approuvent,

devant Seigneurs, shérif et maire,

tous échevins, gens anoblis.

Nul maçon ne peut s'y soustraire,

ni contester l'ordre établi,

sans encourir peine d'arrêt

et jugement le plus sévère.

Treizième point

Chacun doit porter intérêt

à ce point-là, lequel s'avère utile à la moralité.

De ne voler il faut qu'il jure.

Du larcin n'aurait profité

sans faire aux siens mortelle injure.

Quatorzième point

Le point quatorze ici s’insère :

Tout maçon prête en grand respect

à son Seigneur serment sincère

d’être fidèle en tout aspect

aux traditions, règles et Loi

qu’en son métier chacun révère,

compagnons, Maître, au nom du Roi,

dont l'excellence à tous s'avère.

S'y conformer en chaque point

devra toujours guider ses actes.

De leur manquer ne sera point

tenté, ni de rompre le pacte

qui le lie à tous maçons francs

par serment que chacun prononce,

face à ses pairs. Nul ne souffrant

qu’un tel l'oublie ou le dénonce.

Strict examen de leur savoir

s impose à tous. Mais qui d'emblée

refuse ou manque à son devoir

sera traduit en Assemblée.

Quinzième point

Ce dernier point a pour mérite

de sanctionner sévèrement

maçon parjure à son serment,

par ordonnance ainsi transcrite,

que l'Assemblée a retenue,

après juste consultation,

puis fulminée en sa tenue,

dont il est fait plus haut mention.

Si telle faute est retenue

contre un maçon, que sans détour

le défaillant l'ait reconnue

mais se refuse au bon retour,

lors se verra par la maîtrise

chassé de l'art qui fut le sien.

Honni de tous pour sa traîtrise,

lui-même aura rompu le lien

qui l'attachait à ce métier.

S’interdira son exercice

à tout jamais. Sinon justice

interviendra pour le châtier,

sera mis en cachot étroit

et maintenu sous la férule,

ses biens saisis et son pécule,

aussi longtemps qu'il plaise au Roi.

Autre dispositif du métier de géométrie

On décida, d'un même élan,

Qu’à gens pourvus de compétences

en Assemblée une fois l'an

seraient soumis en bonne instance

tout défaut grave, œuvre menée

dans l'ignorance, à corriger.

Chaque trois ans ou chaque année

lesdits auront à s’ériger

en bons experts, tenant séance

au lieu connu, jour et moment,

pour juger des déficiences

ou malfaçons de bâtiment.

Devant les plus hauts personnages,

chacun devra prêter serment

de respecter en tous usages

les statuts de ce règlement

institué par Athelstan :

« Auquel fidélité j’ordonne

parce que juste et attestant

la dignité de ma couronne. »

N'hésitez donc point à paraître

devant votre bon souverain,

puisqu'il se plaît à reconnaître

en vous ceux dont il est parrain.

Nul en vain ne le sollicite

quand d'Athelstan bon droit l'incite.

L'art des quatre couronnés

Que Dieu par sa divine grâce,

sa Sainte Mère également,

gardent gravée en nous la trace

de chaque point du règlement,

comme au sommet de notre temple

l'ont illustré quatre maçons,

grands martyrs, dont le saint exemple

demeurera notre leçon.

Fins imagiers, sculpteurs adroits,

leur renommée était si grande

que l'empereur crut de son droit (4)

d'exiger d'eux, comme une offrande

de l'illustrer en un portrait,

lui conférant divin symbole.

Ce sacrilège alors montrait

l’impiété que telle idole

propose au peuple mécréant.

Nos pieux maçons eurent l'audace

de refuser, ainsi créant

sur eux la plus grave menace.

Au Christ ne point porter outrage

était pour l'art acte de foi.

Quel qu'eût été leur avantage

de s'incliner, sans nul effroi

à tel blasphème ils dirent : « Non !»

Ce Mahomet, ivre de rage,

les fit jeter en sa prison

sans plus d’égards pour leur courage.

Ce fut le lieu de leur martyre,

souffrants de chair, joyeux en Christ,

vers qui la foi brûlante attire,

comme au vieux livre il est écrit.

Mais le monarque, en sa défaite,

fit mettre à mort les quatre saints,

dont on honore encore la fête

au jour huitième après Toussaint.

C'est ainsi que se perpétue

le nom des quatre couronnés,

dont l'acte de foi constitue

l'exemple qu'ils nous ont donné.

Longtemps après que le déluge

eut englouti terres et gens,

pour s'abriter en un refuge,

les hommes en soins diligents

s’unirent tous à Babylone,

pour y bâtir une maison

ronde et forte autant que colonne,

que l'on nomma : Tour, en raison

de sa hauteur et de sa forme,

de pierre et chaux, je vous le dis,

cachant, tant elle était énorme,

jusqu’au soleil en plein midi.

Nabuchodonosor, peu sage,

voulait braver les eaux du ciel.

Mais, le peuple, en divers langages,

fut confondu pour l’essentiel.

Plus tard Euclide, en géomètre,

enseigna les plus hauts secrets

à ceux dont il devint le Maître.

Son savoir, outre l'art du trait,

devant lequel chacun s'incline

et que par Christ il pratiqua,

s’appliquait à sept disciplines.

En premier lieu : Grammatica.

Dialectica fut la seconde,

Rhétorica venait en trois,

Musica, puis du toit du monde

l'Astronomie acquit les lois

Arsmetica fut sur la liste

sixième, avant que l'illustrât

Géométrie, en qui consiste

le suprême art qu'il démontra.

Grammaire est pour nous la racine

du savoir-lire, au sens exact.

Mais avant tout le mot fascine.

Rhétorique est voix et contact,

Musique a le charme des sons,

Arithmétique est l'art du Nombre,

Astronomie, en ses leçons,

fait émerger le Vrai de l'ombre,

sept sciences dont, pour ton salut,

géométrie est la sagesse.

Leur bon usage apporte plus

qu’envie et savoir que paresse.

Mes bien chers fils, qu'en sa conduite

chacun conserve un tel souci.

Bien d'autres règles feront suite

à celles dont on parle ici.

Si n'en avez point le bon sens,

priez Dieu qu'il vous interdise

tout grand péché, tant est puissant

l'enseignement de son église,

qu'il fit bâtir comme il fallut,

aux fins que le peuple s'y rende

pour y trouver paix et salut,

par la prière et l'humble offrande.

Veille à n'y point être en retard

quand sonne à la cloche l'office,

ni plaisanter à son égard,

ni devant Dieu chercher malice.

Que ton esprit lui garde accueil

au fond du cœur, dans ta conduite,

et lorsque tu parviens au seuil,

pour te signer prends l'eau bénite.

Car chaque goutte, à ton toucher,

lave ton âme en sa souillure

du plus véniel de tes péchés.

Abaisse encore sur ta figure

ta capuche au pied de la croix.

Tombe à genoux l’âme contrite,

devant le Christ, en qui tu crois.

Fasse le Ciel que ton mérite

œuvre toujours par sa clémence

que du divin enseignement,

qui du Seigneur fut l'alliance,

te restent dix commandements.

Pour l'amour-Dieu point ne succombe

aux sept péchés, demande-lui

de t’éviter jusqu'à la tombe

âpres malheurs, tracas, ennuis.

Adresse-lui prière encore

de t'accueillir au Paradis.

Par tes ave, pater, implore

miséricorde. Et je te dis :

Interdis-toi dans son église

d'être frivole en tes propos,

obscène, impie et par sottise

de Satan te faire suppôt.

Veuille surtout ne point distraire

quiconque prie à tes côtés.

Rester assis serait contraire

aux règles de la piété.

C'est à genoux qu'il est utile

d'adorer le Sauveur. Et puis,

lorsqu'on lira les évangiles,

redresse-toi, sans prendre appui.

Signe-toi, dès que l'on récite

le gloria. Mais à nouveau

tu peux, si la ferveur t’incite,

t’agenouiller, en bon dévot.

L'eucharistie étant offerte,

tous a genoux, jeunes et vieux,

tendez vos deux mains vers les cieux

et prononcez à voix couverte :

« Seigneur Jésus, par ton saint nom,

sous cet aspect du pain visible,

accorde-moi la communion,

préserve-moi, s'il est possible,

de tout péché, sur cette pente

où souvent l'homme est loin de Dieu.

Permets qu'alors je me repente,

avant que de quitter ce lieu,

afin qu'en paix j’aille à la tombe.

Toi, que la Vierge eut pour enfant,

fais que jamais je ne succombe

au mal, que tout en Toi défend.

Et lorsqu'un jour quittant ce monde,

je laisserai tomber l'outil

que ta sérénité m'inonde.

Amen amen' ! ainsi soit-il.

Vous, douce Dame, intercédez. »

A genoux, pour l'eucharistie

voilà que dire et demander,

quand pieusement reçois l'hostie.

Si tu cherches la vérité,

n’encours jamais aucun reproche.

Pour vivre en sa sérénité,

du Créateur sois toujours proche.

Qui devant soi le voit paraître

est touché par le Saint-Esprit.

Saurait-il donc le méconnaître ?

Telle faveur n'a pas de prix.

Saint Augustin dit en substance :

L'heureux que la grâce a touché,

trouve ce jour à suffisance

boire et manger, toit où coucher ;

contre tout mal ou sort funeste

aura divine protection

chacun de ses pas, de ses gestes

vers la très haute apparition

en sa faveur sera compté

ne craindra point de mort soudaine.

Et Dieu voudra, dans sa bonté,

lui pardonner paroles vaines.

Gabriel sera messager

de ses vertus ou ses faiblesses.

Au-delà dois-je encore songer

à faire éloge de la messe ?

Sois présent au divin office

chaque matin ponctuellement,

ou du chantier de bâtiment

demande à Dieu qu'à ce service

ta prière humble s'associe.

Au compagnon dirai-je encore

ce dont il faut que se soucie

tout maçon digne de ce corps :

Quand tu pénètres sous le toit

de tout Seigneur, que tu l'approches,

en premier lieu découvre-toi,

pour n'encourir aucun reproche.

Puis, par deux fois, ou même trois,

incline-toi devant le Maître,

en fléchissant le genou droit.

Tant qu'on ne dit de le remettre,

garde vers toi le chapeau bas.

Offre gracieux et bon visage.

N’élève le moindre débat

si l'on parle en ton entourage.

Garde-toi de t'abandonner

l'attitude en est malséante

à curer ta bouche ou ton nez,

ou de façon non plus décente

à t agiter du pied, des bras.

Ainsi le veut la bienséance.

jamais ne cause d'embarras,

lorsque t'admet noble assistance.

Parmi les grands, Seigneurs et preux,

N’affiche point trop d'importance.

Crains qu'ils ne se gaussent entre eux

de ton savoir ou ta naissance.

Surtout observe un bon maintien.

Attends que tous aient pris un siège

avant que de choisir le tien.

Le Sieur puissant, qui te protège,

est sensible aux bonnes manières

plus qu'à la science ou qu’à ton rang.

Le savoir-vivre est la première

qualité d'homme, à parler franc.

Parmi cette noble assistance,

remarque le plus importants

pour adresser ta révérence

à ce Seigneur, en premier temps.

Salue ensuite autres notables,

et chacun d'eux, selon son rang.

Après avoir pris place à table,

mange avec soin ce que tu prends,

que ton couteau soit affûté,

propres tes mains. Sois sobre, aimable.

Ne mange point à satiété

plus de pain qu'il n'est convenable.

Si l'on te fait l'honneur extrême

d'être parmi ces commensaux

près d'un notable, avant toi-même

fais qu'il se serve en bon morceau.

N'use point mal de ta serviette

pour te moucher. Curer ses dents

en plein repas faire des miettes,

vider sa coupe est impudent,

alors que l'effleurer à peine,

même ayant soif, est de bon ton.

Ne parle point la bouche pleine.

Qui boit trop a l’œil en bouton (5).

Si nonobstant, ton bavardage

est écouté par grands buveurs,

modère à l'instant ton langage,

ne parle plus en ta faveur,

de crainte de blesser quiconque

ou provoquer mots agressifs.

Serre ton poing, rentre en ta conque,

évitant tout geste excessif.

Ne médis point. Ta politesse

à son renom ne doit faillir.

Si quelque dame et digne hôtesse

daigne en son salon t'accueillir,

quoi qu'on y fasse ou que l'on dise,

évite de rire à grand bruit,

de proférer des paillardises,

ou t'emporter envers autrui.

Voir, plus que dire, est profitable.

Ne répète point les ragots.

N'accepte de jouer à table

qu’avec gens qui te soient égaux.

S'attribuer par complaisance

des qualités que rien n'atteste,

peut autant procurer aisance

que discrédit à l'immodeste.

En tout lieu, qu'homme d'importance

vienne vers toi, te découvrant,

tu dois, marquant ta déférence,

le saluer selon son rang.

Le suivre, serait-il ton rôle,

qu'alors t'est faite obligation

de garder en retrait l'épaule

par égard pour sa condition.

S'il parle haut, mieux vaut te taire.

Lorsqu'il conclut, levant son pot,

parle à ton tour sans, au contraire,

être imprudent en tes propos.

Jamais mot grave ne hasarde

et n'interromps point son discours.

Que Christ vous tienne en bonne garde,

qu'il vous apporte son secours

pour lire ici ce qu'il ordonne

et vous ouvre son paradis.

Fasse qu'esprit et temps vous donne.

Amen, amen !  Qu'ainsi soit dit.

(3) Le texte original dit que l'apprenti est «under awe » sous la crainte.

(4) Dioclétien (285).

(5) « Crainte d'avoir les yeux qui pleurent », dit le texte anglais.