La maturité accomplie : une ampleur prodigieuse
Le 7 janvier 1785, Wolfgang est promu au grade de compagnon
à la Loge Zur wahren Eintracht.
Le 10 janvier, il achève le quatuor à cordes
en la majeur (K464) dont l’andante se réfère
au rituel de réception Maçonne.
Mozart n’a déjà plus que quelques années
à vivre, il n’ignore rien de ses fragilités
mais la musique le porte vers ce que certains nommeraient
l’insouciance. Ou encore la béatitude.
Cependant rien de cela ne l’habite ; ni insouciant,
ni sottement béat, Wolfgang effectue de nombreux calculs
sur les originaux de ses partitions. Quelques phrases musicales
sont biffées de sombres comptes de recettes insuffisantes
et de dépenses inquiétantes.
Comment concevoir, à la vue de ses inscriptions, la
finesse de toute sa production, alors qu’il est assailli
de soucis financiers ?
Déjà, par de nombreux courriers, il adresse
à quelques frères de poignantes suppliques ;
les allusions aux travaux maçonniques sont rares dans
sa
correspondance. Le lecteur attentif saura néanmoins
retrouver les parenthèses paraboliques, à défaut
d’en décrypter le sens précis.
Le 10 janvier 1785, Wolfgang compose le quatuor à cordes
en la majeur (K464) dont l’andante se rapporte au rituel
de réception.
Le 13 janvier de la même année, Mozart est élevé
au grade de Maître. Faut-il s’étonner de
la rapidité avec laquelle le génie franchit
ces étapes ?
Quatre jours plus tard, il compose un quatuor à cordes
en ut majeur (K465) qui se réfère au grade de
compagnon ; il participe également à la réception
d’Anton Tinti au sein de la loge Zur Wahren Eintracht.
Le 27 janvier 1785, Mozart participe à une tenue particulière
; la loge Zur Wahren Eintracht attend la venue de Haydn pour
son initiation. Wolfgang est présent, animé
par une émotion qui lui rappelle déjà
son propre passage d’état de profane à
celui d’apprenti.
Mais Haydn ne viendra pas…
Enfin pas ce jour là.
Le 11 février de la même année, Haydn
se présente à la porte du Temple, il frappe
trois coups à son tour et demande à être
reçu…
S’en suit un voyage initiatique, dont la teneur et les
impressions resteront à jamais, aux yeux de Mozart,
indicibles aux profanes. Wolfgang n’a pu prendre part
à cette cérémonie ; il était à
Mehlgrube, en concert pour la première interprétation
de son concerto pour piano en ré mineur (K466). Il
joua lui-même la partie soliste.
Le samedi soir, Léopold, Haydn et les deux barons (l’un
était Tinti) ont participé à une fête
dans le somptueux appartement de Mozart, dans la Domgasse,
face à la cathédrale de Saint Etienne.
Wolfgang avait réservé une surprise à
son ami Haydn ; trois nouveaux quatuors, réputés
plus faciles que les trois précédents, dédiés
à Haydn également, cependant toujours aussi
prodigieux.
C’est ce soir là, dans cet appartement, après
avoir entendu les six quatuors qui lui sont dédiés
(K 387,421,428,458,464,465) que Haydn dira de Wolfgang à
son père : " je vous le dis devant Dieu, en homme
respectable, votre fils est le plus grand compositeur que
je connaisse, personnellement ou de nom : il a du goût,
et en outre la plus grande science de la composition. "
Le partage de l’ineffable se fera entre les deux hommes
durant les années qui suivront.
En mars 1785, Mozart termine le concerto en ut majeur (K 467)
dont une partie est fortement maçonnique.
L’andante fait clairement allusion au troisième
grade, celui de Maître.
Wolfgang sait déjà que son père se prépare
à entrer en Maçonnerie ; sa candidature est
posée et acceptée.
Comment deviner les sentiments confus qu’éprouva
peut-être Mozart ? Son père si redouté,
allait devenir son frère ; il entrerait même
bientôt, en toute humilité, au grade d’Apprenti,
et découvrirait alors que son fils est Maître.
Les échanges de correspondances entre les deux hommes
se teinteront de profonde complicité inhabituelle à
dater de cette période.
6 avril 1785, Wolfgang regarde son papa effectuer son propre
parcours initiatique. Il s’émeut de voir Léopold,
d’ordinaire si rigide, ébranlé par la
révélation du secret maçonnique ; son
visage s’éclaire alors et tout est dit entre
eux.
Le lendemain, un somptueux banquet réunit les deux
hommes ; Léopold repart ensuite pour Salzbourg. Wolfgang
ignore qu’il ne reverra jamais son père.
Au fil des mois Wolfgang participe aux tenues régulières
et compose de nombreuses œuvres destinées à
être jouées lors des réceptions des loges
maçonnes. Mozart " voyage " et participe
aux tenues de la Zu den drei Adlern, ainsi qu’à
celles de Zur gekrönten Hoffnung.
Il s’absente lors de ses problèmes de santé
et profite toujours de ses convalescences pour composer quelques
merveilles supplémentaires.
Des odes funèbres à l’occasion du décès
de frères, en passant par la mise en musique de plusieurs
poésies, il s’impose entre temps le travail d’une
cantate (K 429) destinée aux fêtes de la St Jean
d’été. Malgré la ferveur qui l’inspire,
il n’achèvera jamais cette œuvre.
Et toujours, dans ses lettres adressées à ses
frères maçons, les mêmes suppliques, les
mêmes humiliations d’ordre matériel : le
besoin d’argent.
Bien que les sommes qui lui seront prêtées seront
rarement à la mesure de sa demande, la générosité
de ses amis demeurera l’écho de leur esprit de
fraternité.
Haydn cesse un temps de fréquenter les loges ; son
immense foi se trouve parfois un peu dérangée
par les principes maçonniques ; il est vrai que Mozart
participe parfois aux tenues d’une autre loge, où
les agapes qui clôturent les rencontres sont assez joyeuses
et réputées libertines. Les loges féminines
d’adoption commençaient à animer la curiosité
des messieurs et les rencontres furent vraisemblablement l’occasion
de quelques rapprochements entre Francs-maçons et Franc-maçonnes.
L’amitié des deux musiciens n’en sera cependant
jamais affaiblie.
1790, Mozart participe à une réception ; un
tableau magnifique représentant cette cérémonie
est achevé. L’œuvre est anonyme, cependant
quelques personnages illustres sont présents, et leur
décès permettra de dater avec précision
le jour de cette cérémonie.
Note : Ce tableau aujourd’hui restauré, est conservé
au Historiches Museum der Stadt à Vienne. Quelques
illustres personnages sont identifiés clairement. Mozart
est le premier personnage (assis) de la rangée de droite.
Son épée est posée à côté
de lui. Sa main est posée sur sa poitrine, il parle
à son voisin vêtu de rouge. Voir chapitre des
explications sur ce tableau pour plus d’informations.
Dès l’été de l’année
1791, Mozart est en proie à de terribles crises douloureuses
; la maladie le ronge petit à petit.
Quelque chose en lui annonce sa mort pour les mois à
venir ; il se sent parcouru d’un froid indicible. Son
teint était très pâle et sa mine triste.
Il est atteint d’une profonde mélancolie et chaque
départ d’un ami, chaque adieu murmuré,
le fait fondre en larmes.
Sa maladie porte un nom que l’on connaît aujourd’hui
: syndrome de Schoenlein-Henoch. Sa progression est lente,
douloureuse et surtout fatale.
Mozart ne craint pas la mort ; cette étape lui semble
douce et obligatoire, pour atteindre une vie meilleure, un
monde où tous ceux qui s’aiment se retrouvent.
Lorsqu’il apprendra la maladie de son père, Léopold,
il lui écrira :
« comme la mort (à y regarder
de près) est le vrai but final de notre vie, je me
suis, depuis quelques années, tellement familiarisé
avec cette véritable et parfaite amie de l’homme
que son image non seulement n’a plus rien d’effrayant
pour moi, mais m’est très apaisante, très
consolante. »
Lorsque l’heure sonna pour Mozart, il sût garder
sa sérénité, bien que son esprit soit torturé
par l’idée de laisser sa chère Constanze
seule et sans revenus. Il demanda à sa belle-sœur
de rester présente en disant : « j’ai déjà
le goût de la mort sur la langue, qui soutiendra ma chère
Constanze si ce n’est ma chère belle-sœur
? » Mozart ne se soucia pas de sa fin. Cependant, le requiem
inachevé le contrarie.
Tout est pourtant dit dans trois de ses principales œuvres,
sur lesquelles il travaillait simultanément (!) et dont
les symboles maçonniques n’apparaissent pas toujours
aux profanes : La Clémence de Titus, La Flûte Enchantée,
le Requiem. Sa foi, les certitudes, les doutes, l’espérance.
Son esprit est déjà dans un ailleurs dont nous
ignorons tout…
Ses frères maçons se réunirent en tenue
funèbre à l’occasion du décès
de leur cher frère passé à l’Orient
Eternel ; une oraison funèbre fut imprimée et
lue devant tous les frères. C’est Karl Philipp
Hensler qui prononcera ce texte. Il subsiste actuellement un
seul et dernier exemplaire de ce recueil. En voici la copie
:
" Le Grand Architecte de l’Univers
vient d’enlever à notre Chaîne fraternelle
l’un des maillons qui nous étaient les plus chers
et les plus précieux. Qui ne le connaissait pas ? Qui
n’aimait pas notre si remarquable frère Mozart
? Il y a peu de semaines, il se trouvait encore parmi nous,
glorifiant par sa musique enchanteresse l’inauguration
de ce Temple.
Qui de nous aurait imaginé qu’il nous serait
si vite arraché ? Qui pouvait savoir qu’après
trois semaines, nous pleurerions sa mort ? C’est le
triste destin imposé à l’Homme que de
quitter la vie en laissant son œuvre inachevée,
aussi excellente soit-elle. Même les rois meurent en
laissant à la postérité leurs desseins
inaccomplis.
Les artistes meurent après avoir consacré leur
vie à améliorer leur Art pour atteindre la perfection.
L’admiration de tous les accompagne jusqu’au tombeau.
Pourtant, si des peuples pleurent, leurs admirateurs ne tardent
pas, bien souvent, à les oublier. Leurs admirateurs
peut-être, mais pas nous leurs frères !
La mort de Mozart est pour l’Art une perte irréparable.
Ses dons, reconnus depuis , avaient fait de
lui l’une des merveilles de cette époque. L’Europe
le connaissait et l’admirait.
Les Princes l’aimaient et nous, nous pouvions l’appeler
: " mon frère ".
Mais s’il est évident d’honorer son génie,
il ne faut pas oublier de célébrer la noblesse
de son cœur.
Il fut un membre assidu de notre Ordre. Son amour fraternel,
sa nature entière et dévouée, sa charité,
la joie qu’il montrait quand il faisait bénéficier
l’un de ses frères de sa bonté et de son
talent, telles étaient ses immenses qualités
que nous louons en ce jour de deuil.
Il était à la foi un époux, un père,
l’ami de ses amis, et le frère de ses frères.
S’il avait eu la fortune, il aurait rendu une foule
aussi heureuse qu’il l’aurait désiré.
"
Voici donc par quels mots les frères de Mozart furent
invités à pleurer ensemble la disparition du
plus grand génie de la musique que la terre ait porté
; Mozart était un Homme Éclairé, pétri
d’émotions, dans l’action comme dans la
méditation, empli de contraires et d’additions,
idéaliste et réaliste, relié à
l’essentiel par son cœur et la musique.
Le soir de cette tenue, la tristesse n’avait d’égale
que l’espoir de le retrouver dans un monde heureux,
où le temps n’agirait plus.
Au même moment, Constanze découvrait sous ses
fenêtres les hurlements d’une foule en larme,
silhouettes anonymes agitant des mouchoirs blancs.
Oui, le peuple était atterré par la mort de
Mozart, mais l’usage n’était pas d’accompagner
le cercueil.
Et d’ailleurs, comment croire que ses chers frères
qui ne cachaient nullement leur appartenance à la Franc-maçonnerie,
auraient laissé le corps de Mozart faire son ultime
voyage dans la solitude absolue si ce n’était
la tradition qui l’exigeait ?
Cela eût été une parfaite contradiction
avec toute leur philosophie.
Et de toutes façons, ils étaient certains de
se retrouver.
Plus haut.
Ailleurs.
Pour toujours…