"Le jeune Mozart était un maître accompli, dès qu'il se mettait
au piano. Dans la musique la plus compliquée, il remarquait
la plus petite dissonance et disait tout de suite quel instrument
avait fait la faute, et même quelle note il aurait dû faire.
Pendant une exécution musicale, il s'irritait au plus petit
bruit. Bref, tant que durait la musique, il était tout musique;
dès qu'elle avait cessé, on revoyait l'enfant. Jamais il ne
fallut le contraindre pour composer ou pour jouer; au contraire,
il fallait toujours l'en distraire. Autrement, il serait resté
jour et nuit assis au piano ou a composer. Étant enfant, il
avait le désir d'apprendre tout ce qu'il voyait. Il montrait
beaucoup de dispositions pour le dessin et le calcul; mais il
était trop absorbé par la musique pour pouvoir manifester ses
talents en toute autre branche. Wolfgang était petit, maigre,
pâle de teint et tout à fait exempt de prétention dans la physionomie
et le corps. Hormis en musique, il fut et demeura presque toujours
un enfant, et cela est le trait principal de son caractère,
du côté de l'ombre. Il aurait toujours eu besoin d'un père,
d'une mère ou d'un mentor. Il était incapable de compter avec
1'argent, il épousa contre la volonté de son père, une jeune
fille qui ne lui convenait pas; ce fut la cause d'un grand désordre
domestique au moment de sa mort et après."
Maria-Anna Mozart (note sur son frère en 1793 à Salzbourg)
Andreas Shachtner, trompettiste à la cour de Salzbourg et ami
de Léopold Mozart se souvient des sentiments étonnants que lui
a laissé Wolfgang étant petit et témoigne dans une lettre adressé
à Maria-Anna le 24 avril 1792:
Très haute et noble Dame, Votre très agréable lettre m'est parvenue
non à Salzbourg, mais à Hammerau, où j'étais en visite chez
mon fils, employé de l'administration supérieure de cette localité.
(...)
À votre question: quels étaient les jeux préférés de feu monsieur
votre frère dans sa jeunesse, indépendamment de son occupation
en musique ?-à cette question, il n'y a rien à répondre: en
effet, dès qu'il commença à s'adonner à la musique, tous ses
sens furent comme morts à toute autre occupation, et même les
enfantillages et petits jeux devaient, pour l'intéresser, être
accompagnés de musique. (...)
Madame! Vous pouvez vous rappeler que j'avais un très bon violon,
que feu Wolfgangerl appelait toujours violon de beurre, parce
qu'il avait un son doux et rond. Un jour, peu après que vous
fûtes revenus de Vienne (au début de 1763), il en joua et n'eut
pas assez d'éloges pour mon violon; un jour ou deux plus tard,
j'allai le voir et le trouvai s'amusant avec son propre violon;
il me dit aussitôt : "Qu'est-ce que ça me fait, votre violon
de beurre ! " Puis il continua de racler à son idée; enfin il
réfléchit un instant et me dit: "Monsieur Schachtner, votre
violon est accordé un demi-quart de ton plus bas que le mien,
quand vous l'avez accordé la dernière fois que j'ai joué dessus.
" J'en ris d'abord, mais le papa, qui connaissait l'extraordinaire
sensibilité et mémoire des sons de l'enfant, me pria d'aller
chercher mon violon et de voir s'il avait raison. Je le fis,
et c'était exact. Quelque temps auparavant, dans les tout premiers
jours après votre retour de Vienne, d'où Wolfgang avait rapporté
un petit violon dont on lui avait fait cadeau, feu M. Wenzl,
notre excellent violoniste à l'époque, qui débutait dans la
composition, apporta six trios qu'il avait faits pendant l'absence
de monsieur votre papa et pria monsieur votre papa de lui donner
son opinion. Nous jouâmes ces trios, et le papa joua la basse
sur l'alto, M. Wenzl le premier violon, et moi je dus jouer
le second. Wolfgangerl demanda à jouer le second violon, mais
le papa repoussa sa demande insensée, car il n'avait pas encore
la moindre notion de violon, et le papa croyait qu'il n'était
pas le moins du monde capable d'en jouer. Wolfgang dit: « Pour
jouer le second violon, il n'y a pas besoin d'avoir appris »
Et comme le papa lui ordonnait de s'en aller et de ne pas nous
déranger plus longtemps, Wolfgang se mit à pleurer amèrement,
et sortit à petits pas, avec son violon. Je demandai qu'on le
laissât jouer avec moi : enfin le papa dit : «Joue avec M. Schachtner,
mais si doucement qu'on ne t'entende pas, sans cela, tu sortiras!
» Ainsi fut fait, Wolfgang joua avec moi. Bientôt je m'aperçus
avec étonnement que j'étais tout à fait superflu, je posai doucement
mon violon, et regardai monsieur votre papa; pendant cette scène,
les larmes de l'admiration et de l'espérance coulaient de ses
yeux ; et il joua ainsi les six trios. Lorsque nous eûmes terminé,
nos éloges donnèrent à Wolfgang tant d'audace, qu'il prétendit
qu'il pourrait jouer aussi le premier violon. Nous en fîmes
l'essai, pour rire, et faillîmes mourir de rire, en le voyant
jouer le tout, avec de quand on la jouait seule, sans autre
musique. Il suffisait qu'on lui montrât une trompette, c'était
tout comme si on lui eût mis sur le cœur un pistolet chargé.
Le papa voulut le délivrer de cette terreur enfantine et il
me dit, un jour, de jouer tout près de lui, malgré son refus
; mais, mon Dieu ! je n'aurais pas dû obéir. À peine Wolfgang
eût-il perçu le timbre éclatant, qu'il pâlit, commença à s'évanouir
et, si j'avais continué, il aurait certainement eu des convulsions
( ).
Andreas Schachtner (ami de Leopold)
Portait de Mozart au quotidien, décrit par
sa belle-soeur
Sophie :
" Il était toujours de bonne humeur, mais, même dans sa meilleur
humeur, plongé dans ses méditations, fixant les yeux de son
interlocuteur, d'un regard perçant, et , qu'il fut gai ou triste,
répondant à tout propos, bien qu'il parût alors absorbé par
tout autre chose. Même lorsqu'il se lavait les mains, il allait
et venait dans la chambre, ne restait jamais tranquille, choquant
alors un talon contre l'autre, et toujours méditatif. A table,
il prenait souvent un coin de la serviette, le tortillait, se
le passait et repassait sous le nez, et , plongé dans ses réflexions,
paraissait ne se rendre compte de rien ; parfois il y ajoutait
une grimace de la bouche. Il se passionnait pour tous les sujets
de conversation nouveaux, comme pour l'équitation ou le billard.
Sa femme s'est patiemment efforcée par tous les moyens de le
garder de fâcheuses fréquentations. De toutes façons, il était
toujours en mouvement des mains et des pieds, jouait toujours
quelque chose, par exemple son chapeau, ses poches, sa chaîne
de montre, les tables, les chaises, comme s'il pianotait. Son
plus jeune fils se comportait exactement comme cela pendant
son enfance. "