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Le
19 mars 1962, à midi, prend officiellement effet un cessez-le-feu qui met fin à
huit ans de guerre en Algérie.
La veille, à Évian, le gouvernement français a cédé au GPRA (gouvernement provisoire
de la république algérienne) ses pouvoirs sur l'Algérie et le Sahara. Les accords ont
été signés par le ministre Louis Joxe d'un côté, le vice-président du GPRA Krim
Belkacem de l'autre.
Le 8 avril 1962,
un référendum en métropole ratifie la décision du gouvernement du général de Gaulle. Les Algériens, quant à eux, doivent se prononcer
pour l'indépendance de leur pays le 1er juillet 1962.
Les combats et les massacres vont se prolonger jusqu'à la proclamation officielle de
l'indépendance, le 3 juillet 1962 (la France reconnaît la qualité d'ancien combattant
aux militaires en active jusqu'au 2 juillet).
Les principales victimes des derniers massacres sont les pieds-noirs
et les harkis.
Une semaine après le «cessez-le-feu», le 26 mars 1962,
des Européens se rendent en cortège vers le quartier de Bab el-Oued pour protester
contre son bouclage par l'armée française qui soupçonne la présence d'activistes
pieds-noirs.
Dans la rue d'Isly, un détachement de tirailleurs algériens de l'armée
française, sous le commandement d'un jeune lieutenant kabile, fait face aux
manifestants. La nervosité est à son comble. Pendant 12 minutes, c'est le carnage. Les
cris «Halte au feu!» n'y font rien. On relève plus de cinquante morts.
Bouleversés par ce qu'ils considèrent comme une trahison de la France à leur égard,
les Algériens de souche européenne ou israélite, au nombre d'un million (10% de la
population), prennent alors la résolution de fuir le pays.
Sans attendre le référendum qui doit avaliser les accords, ils fuient les représailles
du FLN (Front de libération nationale) et les attentats de l'OAS (Organisation de
l'armée secrète), qui veut obliger l'armée française à rompre le cessez-le-feu.
La plupart débarquent en plein été à Marseille et Orly, avec de grosses valises pour
seuls biens, au milieu de Français métropolitains qui ont déjà tourné la page et ne
se soucient que de leurs prochaines vacances.
Avec la fin du fardeau colonial et l'arrivée des pieds-noirs, la France va, de manière
quelque peu inattendue, connaître un regain de prospérité et de dynamisme.
La vie politique française restera longtemps marquée par les séquelles du conflit, qui
a éclaté le 1er novembre 1954 et a été relancé dans
la confusion par le vrai-faux coup d'État du 13 mai 1958.
Le 22 août 1962, le général de Gaulle sera victime d'une tentative d'assassinat au
Petit-Clamart. Il s'agit du seul attentat avéré contre sa personne. Jean Bastien-Thiry, l'organisateur de l'attentat, sera passé par
les armes dans le cadre d'une justice d'exception.
En Algérie, le cessez-le-feu ravive les tensions entre les factions du FLN. Houari
Boumedienne, qui commande «l'armée des frontières» (35.000 hommes), prend le
pas sur ses rivaux du GPRA, qui commandent l'armée des partisans (10.000 hommes).
La guerre intestine fait des milliers de victimes en août 1962, après l'indépendance.
Elle se solde par la victoire de Ahmed Ben Bella et de son allié provisoire, le
colonel Houari Boumedienne. Krim Belkacem sera assassiné dans son exil à Francfort en
1970.
L'Algérie indépendante va choisir le socialisme d'État à la manière soviétique et
sombrera dans le dénuement et l'anarchie.
Bilan
humain de huit ans de guerre
De 1954 à 1962, la guerre non déclarée d'Algérie a mobilisé pas moins de deux
millions de jeunes Français du contingent, appelés pour deux ans ou parfois davantage.
Elle a fait au total 9.000 morts chez les soldats français, non compris 16.000 soldats
qui ont péri du fait d'accidents.
270.000 musulmans algériens (sur une population de dix millions d'habitants) sont aussi
morts du fait de la guerre (le FLN arrondit le nombre de victimes musulmanes à... un
million).
Le terrorisme a fait 4.000 victimes en France comme en Algérie du fait des règlements de
comptes et des attentats perpétrés par les indépendantistes algériens. Un certain
nombre d'hommes, de femmes et d'enfants ont été aussi enlevés par le FLN sans que l'on
retrouve leurs traces.
L'OAS (Organisation de l'Armée Secrète), mouvement
terroriste créé sur le tard par des militants extrémistes de l'Algérie française, est
pour sa part responsable de 6.000 victimes tant françaises qu'algériennes.
Le drame harki
Parmi les principales victimes de l'évacuation hâtive de l'Algérie figurent les
supplétifs musulmans. Ils sont communément appelés harkis, d'après le nom
donné à leur formation: «harka» (mouvement en langue arabe).
260.000 musulmans servaient les autorités françaises en qualité de harkis mais
aussi comme élus, fonctionnaires ou militaires de carrière.
Avec leur famille, ils représentaient un million de personnes, soit un effectif
équivalent à celui des pieds-noirs de souche européenne ou israélite.
A la veille de l'indépendance de l'Algérie, les Français de la métropole ne se
soucient pas de leur devenir (sauf exceptions rarissimes comme l'historien Pierre
Vidal-Naquet). Ils se donnent bonne conscience en feignant de croire au respect par le FLN
de son engagement de ne pas exercer de représailles.
Le président de la République, le général de Gaulle, est réticent au transfert des harkis
en métropole. Attaché à une vision conventionnelle de la France, celle de Jules Ferry et de Jules Michelet, il craint que le pays ne perde son
identité en recevant un trop grand nombre de musulmans.
Quant aux communistes, très influents dans la gauche française, ils assimilent les harkis
à des «collabos» et ne s'affligent aucunement de leur sort.
C'est ainsi que les officiers reçoivent l'ordre de désarmer les harkis. Pour
vaincre la méfiance de leurs subordonnés, beaucoup usent du prétexte d'une inspection
de routine. Ils les livrent sans armes à la vindicte des autres musulmans.
Le ministre des Affaires algériennes, Louis Joxe, interdit formellement l'embarquement
des harkis sur les navires à destination de la métropole.
93.000 musulmans, y compris femmes, enfants et famille proche, devront leur salut à des
officiers qui ne supportent pas d'abandonner leurs hommes et, pour cela, bafouent les
consignes des autorités supérieures.
Beaucoup de ces officiers, traumatisés par l'attitude du général de Gaulle et de son
gouvernement, basculeront un peu plus tard dans le terrorisme
de l'OAS.
Comme il était à prévoir, les harkis restés en Algérie vont affronter
la vengeance des vainqueurs.
Les chiffres avancés par l'historien Charles-André Ageron (1)
sont de 50.000 harkis massacrés par les Algériens dans les semaines qui suivent
la proclamation du «cessez-le-feu».
Quelques rares témoignages font état de cruautés infinies. Mais leur rappel va demeurer
tabou en France jusqu'à la fin des années 1990.
En métropole, dès 1963, une partie des rescapés musulmans sont éparpillés dans près
de 70 hameaux de forestage relégués à plusieurs kilomètres des villages et lieux de
vie. Leurs enfants sont scolarisés sur place jusqu'au secondaire.
Certains de ces camps d'accueil d'urgence, tels que Bias ou Saint-Maurice-l'Adoise, vont
perdurer jusqu'en 1975, générant un mal de vivre aigu parmi les descendants des harkis,
évalués à quelques centaines de milliers (près de 1% de la population française).
A défaut de mieux, le président Jacques Chirac a décidé par décret, en 2001, que le
25 septembre serait une journée d'hommage aux harkis.
Bibliographie
Sur les grandes étapes de la guerre d'Algérie et surtout sur la manière dont elle s'est
déroulée sur le terrain, je ne saurais trop recommander le livre de Patrick Rotman: L'ennemi
intime (266 pages, 19 euros, Seuil, 2002). Personne n'a mieux raconté la tragédie
de la torture, des attentats, des exécutions sommaires, l'incompréhension montante entre
les communautés et l'échec final, pitoyable et encore douloureux.
(1) Libération,
30 août 2001 [retour]
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