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La
famille du Guesclin est, au XIVe siècle, une des plus anciennes
et des plus illustres de la Bretagne "gallo",
c'est-à-dire francophone. Elle prétend descendre d'un roi
sarrasin, Akim, vaincu et rejeté en Bretagne par Charlemagne ; il
se serait alors installé dans le château du Glay, d'où le nom
"du Glay-Akim", du Guesclin.
Bertrand,
qui naît vers 1320, à la Motte-Broons, près de Dinan, est
l'aîné des dix enfants de Robert du Guesclin et de Jeanne
Malemains. Robert du Guesclin appartient à la branche cadette de la
famille. Si la branche aînée, qui occupe le château du
Plessis-Bertrand, est aussi riche que puissante, il n'est, quand à
lui, qu'un tout petit seigneur. Le manoir de la Motte-Broons n'a
rien d'une forteresse. Il ressemble plutôt à une ferme, grosse
bâtisse aux murs épais, sans vitres aux fenêtres, glaciale en
hiver ; seuls un colombier et deux tourelles le distinguent des
habitations paysannes.
Les
dames de la noblesse n'allaitant pas, Bertrand est placé en
nourrice chez des paysans : comme ses frères et sœurs de lait, il
couche au milieu des porcs et des vaches, au risque d'être dévoré
ou étouffé (il n'est pas rare à l'époque de pendre des truies
coupables d'avoir mangé des enfants). Il est laid ; et même
affreux : les yeux d'un mauvais vert, le teint terreux, les cheveux
crépus, le nez camus, le corps épais, la démarche gauche... Et si
l'allure physique est grotesque, le caractère est plus rude encore
! Intraitable, le jeune Bertrand est même franchement
insupportable, ce qui n'améliore pas ses rapports avec sa mère :
femme d'une grande beauté, Jeanne Malemains ne peut admettre
qu'elle ait pu donner le jour à un tel monstre, aussi le
rejette-elle dès sa naissance !
Cette
répulsion ne fait qu'augmenter, jusqu'au jour de l'Annonciation,
où Jeanne festoie avec ses deux cadets Guillaume et Olivier ; elle
a sorti la vaisselle d'apparat, fait préparer un chapon fin et le
sert elle-même. Pendant c temps, Bertrand -il a environ six ans-
est relégué dans un coin de la pièce avec un croûton de pain !
Soudain, il se lève et va vers ses cadets, les poings serrés :
" Est-ce à vous de manger les premiers ? Rendez-moi ma place,
je suis votre aîné ! " Les deux enfants s'enfuient en
tremblant, et lui se jette sur les plats comme un affamé ! Sa mère
menace de le frapper s'il ne s'en va pas. Il se dresse brusquement
et, d'un geste d'une violence inouïe, renverse la lourde table. Une
religieuse, juive convertie, versée dans la chiromancie, arrive à
ce moment. Bertrand s'est réfugié dans un coin, menaçant tout le
monde d'un bâton. Elle parvient à le désarmer, étudie sa main et
rend son verdict : " Les fleurs de lis le combleront de tant
d'honneurs qu'on parlera de lui jusqu'à Jérusalem"... Ébranlée,
Jeanne Malemains s'incline. De ce jour, Bertrand sera traité avec
les égards dus à l'aîné.
Cela ne
l'empêche pas, en grandissant, de se comporter comme le pire des
garnements. Il fréquente à peine l'école de la paroisse : il ne
saura jamais ni lire ni écrire. Ses seules distractions sont les
bagarres. Il divise les garçons de Broons en bandes rivales, les
regarde s'affronter et , lorsque l'une a le dessous, se met de son
côté. Ensuite, il emmène tout le monde à la taverne et offre une
tournée générale sur le compte de ses parents ! Son père a beau
intervenir, et interdire aux paysans de la seigneurie de laisser
leurs enfants jouer avec Bertrand sous peine de cent sols d'amende,
ce dernier va les chercher lui-même pour les enrôler de force !
Robert du Guesclin emploie alors les grands moyens : il enferme
Bertrand dans une tour du manoir. Peine perdue : à chaque
libération, celui-ci récidive. Au quatrième internement, il a
environ dix-sept ans et décide, cette fois, de s'échapper pour de
bon. Il arrache la clé à la chambrière chargée de lui apporter
à manger, l'enferme à sa place et s'enfuit dans la campagne... Il
arrive à rennes, chez son oncle paternel qui l'accueille avec
indulgence et le garde sous son toit. Le dimanche suivant, un
concours de lutte a lieu sur la place principale. Il est réservé
aux gens du peuple. Bertrand brûle d'y participer : il accompagne
sa tante à la messe et s'éclipse discrètement pendant le sermon !
Le concours se termine. Un costaud de village vient de terrasser
douze adversaires d'affilée. Plus jeune et plus petit que le
champion, Bertrand relève le défi. Il fait ployer son adversaire
par sa seule étreinte et l'abat à terre. Tombant avec lui, il se
blesse profondément au genou. Il est vainqueur, mais il s'en faut
de peu que sa tante, le retrouvant dans cet état, ne le renvoie
sur-le-champ. Elle lui fait promettre, en tout cas, de ne plus se
battre qu'avec des gentilshommes. Bertrand ne demande que cela.
Le 4 juin
1337, Jeanne de Penthièvre, héritière
du duché de Bretagne, donne à Rennes un grand tournoi en l'honneur
de son mariage avec Charles de Blois. Pour y participer, les chevaliers
sont venus de toute la Bretagne, de France et même de l'étranger.
Bertrand, qui n'a pour tout équipement qu'un cheval de labour, les
voit, la mort dans l'âme, rompre des lances sous les yeux admiratifs
des dames. Il aperçoit même son père, auquel il se garde bien de
se montrer. Mais un de ses cousins quitte la lice, après avoir été
défait, et lui prête de bonne grâce son cheval, son armure et ses
armes.
Froissart
témoin de son temps
Le
plus célèbre chroniqueur du Moyen age est né à
Valenciennes, en 1337. Destiné à l'Église, il
devient chanoine... mais ne pense qu'à courir le
monde. Il commence sa carrière littéraire grâce
à la reine d'Angleterre, Philippa de Hainaut, qui
le prend sous sa protection.
Il
visite l'Écosse, l'Aquitaine, la Flandre et la
Bretagne, où il récolte les nombreuses anecdotes
qui émaillent ses Chroniques et les rendent
merveilleusement vivantes. A la mort de sa
protectrice, en 1373, il se fixe quelques temps à
Lestine, comme curé de campagne. Mais la vie
tranquille ne lui plaît pas. Il préfère les
voyages, même hasardeux, et la fréquentation des
grands seigneurs dont il excelle à dépeindre les mœurs
raffinées et brutales. Il séjourne alors à la
cour du comte de Blois, dont il est le chapelain,
puis à Orthez, auprès du célèbre Gaston de Foix,
dit Gaston Phoebus.
C'est
à Chimay, où il est chanoine, qu'il se retire
enfin pour achever une oeuvre foisonnante, irremplaçable
témoignage des luttes qui déchirent la France,
l'Angleterre et la Flandre au XIVe siècle.
Bertrand
ne porte aucun blason, ce qui provoque un remous de curiosité ;
un chevalier le défie aussitôt : à la première reprise, son cheval
est tué et il mord la poussière. admiratif, le vaincu lui demande
son nom ; il s'entend répondre : "Celui qui veut le savoir
n'a qu'a me retirer ma visière ! "
Les
champions se précipitent pour le défi : il en défait dix de
suite. Paraît alors son père Robert : Bertrand baisse sa lance en
signe de soumission. On croit qu'épuisé, il rend les armes. un
nouveau chevalier en profite pour le défier : il est pulvérisé.
C'est seulement le seizième, un Allemand, qui parvient à faire
sauter sa visière. On découvre le visage noiraud de Bertrand. Ému
et fier, son père oublie le passé et promet de l'armer aussi
dignement qu'il le pourra.
Du
Guesclin va bientôt avoir l'occasion de se battre, car le temps des
guerres commence. A la Toussaint 1337, le roi d'Angleterre Édouard
III lance un défi au roi de France. C'est le début de la
guerre de Cent ans. En avril 1341, le duc de Bretagne, Jean III,
meurt. Sa nièce Jeanne de Penthièvre doit lui succéder,
elle-même cédant son titre à son mari Charles de Blois. Mais
contre toute attente, son oncle, Jean de Montfort, revendique
l'héritage. Les Bretons se divisent en deux camps et le conflit
s'internationalise, le roi d'Angleterre prenant position pour Jean
de Montfort et celui de France pour Jeanne de Penthièvre. La guerre
de succession de Bretagne vient de commencer. Et les du Guesclin,
comme tous les chevaliers gallo, se rangent dans le parti de Charles
de Blois. Mais un an après le désastre de Crécy (où les archers
anglais mettent les chevaliers français en déroute), les Anglais
occupent le duché de Bretagne et imposent leur rêve. Pour Bertrand
cependant, le combat continue. Qu'importe la trêve signée : il ne
fera plus la guerre en soldat mais en partisan !
Ses
exploits commencent sous le signe du merveilleux. Après
avoir constitué une bande, il s'installe dans la forêt de
Paimpont, toute proche, et qui n'est autre que la légendaire forêt
de Brocéliande ! Dès lors, mille récits circulent sur ; il
devient une sorte de Robin des Bois français. Il décide ainsi de
s'emparer de la place forte anglaise de Fougeray. Comme il a peu de
moyens, il lui faut recourir à la ruse. Ayant appris que la
garnison attend une livraison de bois, il prend avec lui trente de
ses hommes les plus résolus et se présente devant le pont-levis.
Courbés sous des fagots, dans lesquels ils ont dissimulé leurs
armes, ils sont déguisés en bûcherons et certains, même, en
paysannes. La garde les laisse passer sans méfiance et, une fois
dans la place, ils font entrer le reste de la troupe, et se lance à
l'assaut. Fougeray est pris.
Il
n'est pas alors, et de loin, le seul chef opérant en Bretagne. De
ces bandes, ramassis de brigands, qu'on appelle les compagnies, il
en a partout en France. Ce sont des soldats démobilisés par
la trêve, anglais aussi bien que français et qui pillent et tuent
dans tout le pays. En apparence, Bertrand du Guesclin n'agit pas
autrement ; mais il n'attaque que les Anglais et les gens de
Montfort, à l'exclusion de tous ceux de son parti. Il ne dévalise
pas les voyageurs, il se bat contre l'occupant.
le
temps des deuils familiaux arrive. Tandis que son fils aîné est au
loin dans la forêt, Jeanne Malemains meut, en juin 1350 (la même
année que le roi de France auquel succède son fils Jean
le Bon ) ; deux ans plus tard, son mari, Robert, la suit dans la
tombe. Bertrand quitte ses cachettes pour venir prendre possession
de son domaine.
La
région de la Motte-Broons est alors placée sous les ordres du
maréchal de France, Arnoult d'Audrehem, qui s'installe à
Pontorson. Audrehem est de petite noblesse, comme Bertrand, et ne
doit son titre qu"à sa seule bravoure : des relations amicales
se créent vite entre les deux hommes. Le 10 avril 1354, les anglais
tentent d'enlever par surprise le maréchal. Mais du Guesclin a
placé des archers en sentinelles et se rue à l'attaque avec une
telle impétuosité qu'il met l'ennemi en déroute. Les Anglais ne
laissent pas moins de cent prisonniers.
Émerveillé
par sa bravoure, un chevalier du pays de Caux, Eslastres de Marès,
décide de le faire chevalier sur le champ. Du Guesclin choisit
alors son cri de guerre et sa devise : "Notre-Dame Guesclin !
" Il a plus de trente ans.
Pour
délivrer son frère, il livre un terrible duel. 1356
: du Guesclin est à Pontorson, quand le duc de Lancastre, frère du
roi d'Angleterre, vient mettre le siège devant Rennes. Le but des
Anglais (qui viennent d'écraser les Français à Poitiers) est
clair : Après avoir mis les France à genou, ils veulent frapper le
coup final contre la Bretagne. Apprenant trop tard la nouvelle,
Bertrand n'a pas le temps de s'enfermer dans Rennes avec les
défenseurs, mais à la tête d'une petite troupe, il harcèle les
arrières des assiégeants. Le siège de Rennes s'éternisant,
Lancastre vient investir Dinan. Les habitants demandent une trêve,
qui leur est accordée. Pourtant, un chevalier anglais, Guillaume de
Cantorbéry, viole cet accord en capturant... Olivier du Guesclin,
le jeune frère de Bertrand ! Bertrand bondit à Dinan, va trouver
le duc de Lancastre dans sa tente et lui réclame son frère, fait
prisonnier malgré la trêve et la foi jurée. Cantorbéry,
convoqué par le duc, refuse avec dédain. Un duel est décidé
aussitôt. Au jour dit, les portes de Dinan s'ouvrent pour laisser
entrer le duc de Lancastre, accompagné de vingt de ses chevaliers.
Parmi la foule, chacun remarque une jeune fille d'une grande beauté
et d'illustre naissance, Tiphaine Raguenel. Blonde, gracieuse, elle
a des allure de fée, ce qui ne l'empêche pas d'être fort savante
et, de plus, prophétesse. Aussi est-ce avec soulagement qu'on
l'entend prédire la victoire de du Guesclin. Le combat singulier
est furieux. Il faut que le duc de Lancastre intervienne pour que
Bertrand ne tue pas son adversaire ! Olivier du Guesclin est
libéré, avec mille livres de dédommagement ; Bertrand reçoit une
rançon du vaincu, qui est banni de l'armée anglaise. la garnison
de Dinan offre ensuite un vin d'honneur aux Anglais, qui
ressortent pour continuer le siège...
Terreur
des chefs de bande, il devient le héros du peuple
C'est
en cette période trouble et tragique que le dauphin Charles (qui
remplace son père Jean le Bon prisonnier en Angleterre) convoque
ses principaux chevaliers pour mettre le siège devant Melun. Les
opérations commencent le 18 juin 1359 : ce jour-là, le futur
Charles V et du Guesclin se rencontrent pour la première fois... De
retour en Bretagne, du Guesclin attaque Guillaume de Windsor,
envoyé d'Édouard III dans le duché. Après un combat furieux,
Windsor est pris. Le retentissement est énorme et la déconvenue
sévère pour le roi d'Angleterre.
Mais
la fortune des armes est capricieuse. Peu après, Bertrand est fait
prisonnier lui-même par le capitaine anglais Robert Knolles. Lorsqu'il
est libéré, la paix a été signée à Brétigny et les soldats
démobilisés, transformés en brigands, se multiplient dans le
pays. Du Guesclin reçoit mission de les réduire. C'est une tâche
ingrate, monotone : il met le siège devant une forteresse, puis
devant une autre ; tantôt il l'enlève de vive force, tantôt il
achète sa reddition.
Il
pacifie ainsi des régions entières du comté d'Alençon, du
Perche, du Maine, de l'Anjou et de la Normandie. Ces actions
incessantes lui apportent un immense prestige populaire.
Un
nouveau revers l'attend pourtant. Début 1361, lors d'un violent
engagement au pont de Juigné, sur la Sarthe, il est fait, une
seconde fois prisonnier. Sa rançon est fixée à trente mille
écus, une somme bien supérieure à celle d'un simple chevalier,
même capitaine de Pontorson et du Mont-Saint-Michel ! Le roi paie
lui-même la rançon, à la fin de l'année.
Le
dauphin Charles lui donne peu après le château de la Roche-Tesson,
grand domaine qui lui apporte tout à coup la richesse. Bertrand du
Guesclin est désormais chevalier banneret, c'est-à-dire qu'il a le
droit d'enrôler sous sa bannière des chevaliers de moindre
importance. Terreur des chefs de bande et bénédiction des
populations, il mène de front les campagnes en Bretagne contre les
partisans de Montfort, et en France contre les compagnies.
Il
n'a cependant pas oublié la jolie devineresse qui avait assisté à
son combat singulier à Dinan. De passage dans cette ville, il la
retrouve et décide de l'épouser. Charles de Blois s'empresse de
donner son consentement à cette alliance entre l'illustre militaire
et la fille d'une des plus anciennes familles bretonnes. La noce a
lieu à Vitré à l'automne 1363. Il y a quelque chose de
merveilleux, presque magique dans cette union entre le guerrier
illettré et la resplendissante créature. Car l'amour sera au
rendez-vous. Et Tiphaine s'enfermera au Mont-saint-Michel pendant
les longues campagnes de son mari. La seule ombre sera l'absence
d'enfant...
En
plein hiver 1363, le plus froid du siècle, du Guesclin reçoit
l'ordre d'attaquer un nouvel ennemi mortel de la couronne de France,
Charles le Mauvais, roi de
Navarre ; le Breton attaque ses positions autour de Bayeux. La
campagne de 1364 est décisive. S'il échoue devant Rolleboise, du
Guesclin s'empare successivement de Mantes et de Meulan, deux places
de la région parisienne tenues par le roi de Navarre. Pour la prise
de Meulan, le 7 avril, Bertrand renoue avec ses anciennes ruses, du
temps où il était chef de partisans.
Au
petit matin, il arrive devant la ville avec trente de ses hommes
déguisés en paysans, une charrette remplie de lourdes pierres et
un troupeau de moutons. La charrette est destinée à rester sur le
pont-levis et à empêcher de se relever, les moutons sont là pour
gêner les mouvements des défenseurs. Tout se passe comme prévu.
Au moment voulu, les faux paysans sortent leurs armes, taillent en
pièce les premiers gardes, tandis que le gros de la troupe, caché
un peu plus loin, fait irruption et enlève la ville. Quand à
Mantes, la cité se rend le lendemain sans combat, effrayée par cet
exemple... C'est alors qu'ils tiennent garnison dans la ville, que
du Guesclin et les siens apprennent la mort de Jean
le Bon. Désormais le roi de France est
Du
Guesclin veut en finir avec le roi de Navarre. Il
rejoint ses troupes à Cocherel, le 16 mai. L'ennemi est sur la
colline, bien décidé à ne pas quitter cette position favorable.
Du Guesclin se poste dans la plaine et attend. de guerre lasse, il
donne le signal de la retraite. Les Navarrais commettent alors
l'imprudence de le poursuivre : il fait demi-tour et les écrase. La
nouvelle de la victoire parvient à Charles V à Reims, le jour
même de son sacre. cette fois, du Guesclin a remporté une
"vrai" bataille ; il n'est plus un chef de bande
audacieux, mais le plus grand capitaine du pays.
Prisonnier,
il fixe lui-même sa fabuleuse rançon.
En Bretagne, la
La
bataille s'engage. Du Guesclin et ses hommes font plier leurs
Une
fois encore le roi de France paie pour sa libération. Puis il lui
confie une mission en apparence impossible : débarrasser
définitivement la France des compagnies en les emmenant combattre
en Espagne. Prévenues par les messagers royaux, toutes les
compagnies se réunissent à Châlon où du Guesclin les rejoint.
Nul autre que lui ne peut réussir dans cette tâche. Il connaît
les gens du peuple. Il sait comment leur parler, il sait
comment ils sont faits et, d'une certaine manière, il est fait
comme eux. Tout se passe d'abord comme prévu : du Guesclin
entraîne les compagnies en Espagne. Mais après quelques combats
victorieux aux côtés du prétendant au trône de Castille, Henri
de Trastamare, il se heurte au Prince Noir, héritier du trône
d'Angleterre et vainqueur de Poitiers. L'affrontement a lieu a
Najéra, le 3 avril 1367. C'est une lourde défaite pour le Breton,
dont les troupes sont décimées et qui est, lui-même, fait prisonnier
pour la quatrième fois. D'une certaine manière, il a pourtant
réussi sa mission : les compagnies n'existent plus. Mais il est
emmené prisonnier à Bordeaux.
L'usage
féodal veut qu'on libère les chevaliers contre rançon.
Quelquefois même, on les laisse partir tout de suite contre la
promesse de s'en acquitter. Mais le Prince Noir rend la liberté à
tous ses prisonniers sauf à du Guesclin. Tant pis pour l'honneur
féodal : le capitaine breton représente un trop grand un trop
grand danger pour l'Angleterre. Il restera donc en prison ! Mais la
cour du prince finit par s'indigner de ce manque aux usages. Au bout
de près d'un an de détention, le Prince Noir ordonne qu'on fasse
venir le Breton. Celui-ci apparaît bientôt entre deux gardes,
rendu plus hideux encore par sa détention.
-
«Alors, Messire Bertrand, comment trouvez-vous notre hospitalité ?
» lui lance l'Anglais.
-
« Assez bonne, Sire sauf qu'elle comporte trop de souris et pas
assez d'oiseaux... »
Surmontant
sa colère, le Prince Noir lui demande alors de fixer lui-même sa
rançon et s'entend répondre : « Cent mille doubles d'or » !
C'est une somme fabuleuse, digne d'un prince de sang.
-
« Vous vous moquez de moi, Messire ! Comment un pauvre chevalier
breton pourrait-il trouver pareille rançon ?»
-
« Sire, le roi de France en paiera la moitié et le roi de Castille
l'autre moitié. Et s'ils ne le veulent pas, toutes les femmes de
France sachant filer s'useront les doigts pour ma délivrance
! »
La
rançon ne sera pas versée par les fileuses de France, mais par le
roi, le pape, Jeanne de Penthièvre et d'autres seigneurs bretons.
Quant à la réplique, elle demeurera à jamais célèbre.
Il devient roi de GrenadeLibéré,
Bertrand du Guesclin ne prend pas la direction de la France, où
Henri de Trastamare l'appelle de nouveau à l'aide. L'arrivée du
Breton est suffisamment efficace pour que, dès le début de mars
1369, Henri de Castille le nomme alors roi de Grenade. Bien sûr,
son « royaume » est aux mains des musulmans et il doit le leur
prendre, mais n'est-ce pas le plus bel exploit dont puisse se rendre
capable un chevalier chrétien ! Le
Breton en a la tête tournée, pour la première fois de sa vie.
A tel point qu'il refuse d'écouter les messages de Charles V, qui
le presse de revenir en France, où la guerre est sur le point de
reprendre avec les Anglais. Grisé par la chimère d'une impossible
croisade, il tente d'entraîner la médiocre armée castillane à
l'assaut de Grenade... Il se reprend vite : et en juillet 1370, avec
ce qui lui reste de son armée, des chevaliers bretons pour la
plupart, il reprend le chemin de la France... En
France, les combats font rage : les Anglais ravagent le pays, mais
sans obtenir de résultat, car la consigne de Charles V est de ne
pas leur livrer combat. Du Guesclin arrive à Paris le 2 octobre
1370. Charles V le reçoit dans son palais et lui tend l'épée à
poignée d'or et fourreau de velours bleu semé de fleurs de lys,
l'épée de connétable de France ! Bertrand refuse d'abord un
honneur qui n'a jamais été accordé qu'aux membres de la plus
haute noblesse : « Sire, je ne suis qu'un pauvre chevalier breton.
Je vois ici vos frère et vos neveux. Comment oserais-je leur
commander ? »
Mais
Charles est inébranlable : « Messire Bertrand, je n'ai ni frère
ni neveu qui ne vous obéisse si je l'ai décidé. Prenez l'épée,
je ne la donnerai à personne d'autre... » Quelques jours plus
tard, Bertrand du Guesclin prête serment, et devient connétable de
France, c'est-à-dire chef de toutes les armées. Pour lui, ce n'est
pas une fonction honorifique. Il quitte aussitôt Paris pour
attaquer les anglais, et, le 3 décembre, en pleine nuit, sous une
pluie battante, il écrase les troupes du maréchal d'Angleterre, à
Pontvillain. après
une année d'arrêt des hostilités, pendant laquelle il rejoint
enfin sa femme Tiphaine au Mont-Saint-Michel, les combats reprennent
en 1372. Du Guesclin part pour le Poitou et, le 7 juillet, prend la
ville de Poitiers, symbole de l'humiliation de la chevalerie
française : nulle revanche ne pouvait être plus éclatante ! Cette
joie est pourtant assombrie par une terrible nouvelle : Tiphaine
vient de mourir. Désespéré, Bertrand ne s'en jette qu'avec plus
de rage dans les combats. Il conquiert le reste du Poitou, l'Aunis,
la Saintonge et revient à Paris, auréolé de gloire. L'année
suivante est sans doute la plus sombres de toutes. Le 25 juin 1373,
le duc de Lancastre débarque à Calais avec quinze mille hommes et
vingt-cinq mille L'armée
de du Guesclin suivra donc celle de Lancastre à distance,
exterminant les traînards. Le bilan humain est effroyable : les
Anglais ravagent tout sur leur passage, faisant des dizaines de
milliers de victimes dans la population. Ils dévastent ainsi
successivement l'Artois, la Picardie, le Vermandois, la Champagne,
le Nivernais, le Limousin, pour revenir à Bordeaux à la fin de
l'année. Mais c'est une armée moribonde qui rentre en Angleterre,
sans avoir obtenu le moindre succès et après avoir perdu plus de
la moitié de ses hommes et la presque totalité de ses
chevaux. Les deux pays, exténués, signent une trêve d'un an,
jusqu'en juillet 1376. Le roi Charles mène à bien un projet
d'ordre privé : remarier son connétable, et lui faire épouser une
descendante de la plus haute noblesse afin de le hisser à une
condition en rapport avec sa fonction. Le sire de Laval s'empresse
de proposer sa fille, Marie. Bertrand a environ cinquante ans. Ses
cheveux noirs sont devenus gris, il est couvert de rides et Marie
n'a que seize ans. Leur mariage est célébré en grande pompe à
rennes le 21 janvier 1374. Malheureusement, tout comme avec
Thiphaine, Bertrand n'aura pas d'enfant. Tandis
qu'en un an, le Prince Noir,
puis son père Édouard III
d'Angleterre, meurent, du Guesclin est chargé de conquérir les
ultimes places ennemies en France. En 1377, il conduit une campagne
triomphale en Bordelais. En 12378, il s'empare des deux fiefs de
Charles le Mauvais : le comté d'Évreux et le Cotentin. Désormais
le roi n'a plus qu'un ennemi en France : le duc de Bretagne. Et
l'occasion n'a jamais été meilleure de l'abattre. Jean
de Montfort s'est, en effet, rendu odieux à tous ses sujets en
menant une politique outrageusement anglophile. Il a donné les
principaux châteaux de son duché à des Anglais ; il a participé
à la chevauchée de Lancastre ; il réside à Londres. Même ses
partisans les plus fidèles se détournent de lui. Le 9 décembre
1378, Charles V provoque Jean de Montfort devant le Parlement, afin
qu'il y réponde de l'accusation de trahison. Ce dernier ne se
présentant pas, il rend son verdict. Tout le monde s'attend à ce
qu'il attribue le duché à Jeanne de Penthièvre. Mais le roi sage
commet alors la première erreur de son règne : le duché est
réuni à la couronne de France, la Bretagne cesse d'exister ! Dans
toute la province, c'est l'indignation. Le duc détesté retrouve
une popularité inespérée. Lorsque Jean de Montfort débarque à Saint-Malo,
le 3 avril 1379, la population l'acclame et Jeanne de Penthièvre
lui rend hommage à genou. Elle préfère encore son mortel ennemi
au rattachement à la France ! Charles V s'entête. Il charge ses
deux principaux chefs militaires, le connétable et Olivier de
Clisson, de mater la révolte. Par une cruelle ironie du sort, ils
sont bretons tous les deux. Ils le supplient de renoncer, mais le
roi est inflexible : du Guesclin mettre le siège devant Rennes et
Clisson devant Nantes. Ils obéissent la mort dans l'âme. Les deux
siège s'éternisent sans qu'aucun combat soit livré, car un tel
ordre ne serait pas obéi. Bertrand songe même un instant à rendre
son épée de connétable et à repartir pour l'Espagne conquérir
Grenade.
Il
est enterré à Saint-Denis auprès des rois
de FranceEn
avril 1380, Charles V se rend enfin compte de son erreur et fait
lever le siège. Il charge du Guesclin de s'emparer de Chaliers et
Châteauneuf-de-Randon, deux forteresses du Gévaudan, encore tenues
par des Chefs de compagnies. Du
Guesclin quitte la Bretagne avec soulagement.
Mais c'est un homme usé physiquement et moralement... Il prend
Chaliers sans difficulté, mais arrivé devant
Châteauneuf-de-Randon, il sent ses forces l'abandonner. La place
est au sommet d'une longue falaise de roches noires. Il est pris de
fièvre et doit s'aliter. Le chef des assièges accepte de se rendre
s'il n'a pas été secouru avant le 13 juillet. Bertrand du Guesclin
tiendra jusqu'à cette date, pas plus. Le vendredi 13 , à midi, il
sent sa fin imminente. Il fait transporter son lit hors de sa tente
pour que chacun le voit. Il commence : "Je recommande au roi ma
femme, mon frère..." Mais il s'arrête : "Adieu, je n'en
puis plus..." Un médecin se penche sur lui. Il est mort. Il
est midi. C'est sur son corps que, peu après, les défenseurs
viennent déposer les clés de la ville... Du
Guesclin aura l'insigne honneur d'être enterré à Saint-Denis,
auprès des rois de France, où Charles V le rejoindra, deux mois
plus tard... Physiquement
et moralement, tout l'a opposé aux chevaliers de son temps, égoïstes
et querelleurs. Lui, a été un professionnel de la guerre, un
soldat. Il s'est battu non pour la gloire, mais pour vaincre, et par
patriotisme. Il a été la première incarnation du sentiment
national français. Près de cinquante ans après sa mort, en 1429,
avant de délivrer Orléans, , Jeanne d'Arc enverra à Marie de
Laval, sa veuve, qui vit alors encore, un "bien petit anneau
d'or". Par ce geste symbolique, elle signifiera que la chaîne
brisée se reconstitue et que la France retrouve, en la personne
d'un de ses enfants, son libérateur. 
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