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Création
Le cadre choisi
La première parure des monastères
cisterciens est leur environnement, qui incarne déjà l'idée de rigueur.
Les emplacements choisis se trouvent dans la broussaille, les marais ou
sur des collines. Cependant, rapidement, les terres, jugées
inexploitables, que les cisterciens acquièrent deviennent productives
après un travail acharné. Le premier travail des cisterciens est en effet
de rendre leur terre habitable, plus claire : c'est le premier
embellissement apporté au monastère. Les lieux sont ensuite renommés pour
traduire cette évolution : Clairvaux, Vauclair, Beaulieu...
Ces succès et la croissance de l'ordre conduisent les monastères à
s'agrandir. Pour cela, les cisterciens achètent (pour peu de chose) le
départ des villageois et exploitants alentour, afin que soient respectées
les règles d'isolement et de faire-valoir direct. Plus tard, les moines
achètent des terres aux enchères. Ils se font alors remarquer par leur
rapacité. Leur popularité décroît et l'afflux des dons commence à se
tarir en 1160. Cependant, à cette époque, l'ordre est déjà solidement
installé.
Valorisation du travail
Le travail manuel est considéré comme
une participation à l'œuvre de Dieu, une offrande. Ainsi naît l'idéologie
d'un travail conquérant. Si Cîteaux est ancré dans le mépris du monde, la
foi dans le progrès dû au labeur de l'homme transparaît dans l'évolution
de l'ordre : les cisterciens font preuve d'optimisme malgré eux. Pour
faire fructifier et embellir leurs terres, ils utilisent tous les progrès
techniques possibles. Ils réussissent, par exemple, à mettre en place une
méthode pour améliorer les races de bovins. Les monastères sont entourés
de fabriques.
Moines et convers
Les travaux sont partagés entre les
frères et les convers (qui font les plus pénibles et qui y consacrent
plus de temps). La stricte séparation entre moines et convers, qui
transparaît dans l'organisation du monastère, est justifiée aux yeux des
moines par l'existence d'une hiérarchie céleste entre les anges. Jamais ils ne remettent en cause
ce principe, même après leur formidable enrichissement, alors qu'ils
refusent pourtant toute attitude seigneuriale. En conséquence, le
recrutement des convers finit par se tarir, les paysans considérant de
plus en plus les cisterciens comme des spoliateurs.
Spécificités cisterciennes
: le cloître et l'église
L'organisation des bâtiments
monastiques est très classique. Le cloître occupe une place centrale :
c'est un espace de domestication parfaitement réussie, d'organisation du
chaos, une projection du paradis sur terre. Le carré évoque les quatre
évangiles, les quatre vertus cardinales, les quatre éléments... La
fontaine où chacun vient se laver après le travail symbolise une sorte de
baptême quotidien. Saint Bernard condamne vivement les riches sculptures
qu'on trouve dans les cloîtres clunisiens. A ses yeux, c'est là un objet
de divertissement et de dépenses inutiles. Les chapiteaux trop sculptés
sont à "défricher" pour retrouver la forme pure. L'imaginaire
doit être refoulé. Le cloître doit favoriser la lecture de la parole
divine, plus importante que l'image.
“Que
viennent faire dans vos cloîtres où les religieux s'adonnent aux
saintes lectures, ces monstres grotesques, ces extraordinaires beautés difformes
et ces belles difformités ? Que signifient ici des singes immondes, des
lions féroces, de bizarres centaures qui ne sont hommes qu'à demi ?
(...) Ici l'on voit tantôt plusieurs corps sous une tête, tantôt
plusieurs têtes sur un seul corps. (...) Enfin, la diversité de ces
formes apparaît si multiple qu'on déchiffre les marbres au lieu de lire
dans les manuscrits, qu'on occupe le jour à contempler ces curiosités
au lieu de méditer la loi de Dieu. Seigneur, si l'on ne rougit pas de
ces absurdités, que l'on regrette au moins ce qu'elles ont coûté.”
Saint Bernard, Apologie à Guillaume
L'église, quant à elle, doit permettre
d'accueillir tous les moines, mais elle est fermée au public. Elle
n'ouvre que sur le dortoir et sur le cloître. Cette fermeture au public
explique qu'il y ait peu d'ouvertures sur la façade (elle n'a pas à être
belle et à remplir de fonction pédagogique) et qu'on ne trouve ni
tribunes, ni crypte. L'allongement est privilégié par rapport à
l'étagement vertical. Le choix du chevet plat marque lui aussi une
volonté d'afficher la rigueur cistercienne : la rondeur des absidioles
est enveloppée dans l'épaisseur des murs afin d'obtenir un mur droit à
l'extérieur. La croisée du transept, lieu de transition entre la nef et
le sanctuaire, est surélevée par une marche.
Les cisterciens ont recours aux techniques les plus modernes pour assurer
la solidité des constructions et réduire leur coût. Mais l'utilisation de
ces techniques (l'ogive, par exemple) ne vise pas à bâtir plus haut.
L'ordre rejette tout décor qui flatte les sens et l'orgueil : pas d'or,
de broderie, de sculpture ou de peinture. Les vitraux en couleur sont
bannis. Les objets qui doivent être en métal (encensoir) sont en cuivre
et non en or. La croix est en bois, de même que les clochers, qui doivent
être petits.
Cette
enveloppe rugueuse est embellie par l'âme qui l'habite. Si les ouvertures
sont simples, elles doivent apporter une lumière abondante. Et surtout,
la liturgie qui prend place dans l'église est festive. Elle bannit toute
tristesse.
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